CHAPITRE 5- Un pont sur le Saint-Laurent

St-Lawrence Street

— Qu’est-ce que vous me voulez ? J’ai rien fait.

Buffalo, le malabar que Kelly avait arrêté quelques jours auparavant, était en piteux état. Il avait un œil au beurre noir et il semblait lui manquer quelques dents. Il tenait son bras en écharpe sur sa poitrine pendant que son autre main reposait sur la table d’interrogatoire, les doigts tremblant involontairement. Quand un suspect passait entre les mains de Kelly, il lui arrivait parfois de se cogner sur un cadre de porte en sortant de sa cellule ou encore de manquer quelques marches dans l’escalier. Kelly appelait cela « attendrir le steak ».

— T’es sourd ou quoi ? dit Kelly d’une voix forte et autoritaire.

Morin qui était assis à côté de lui se faisait tout petit. Il tenait un crayon à la main et s’apprêtait à prendre des notes. C’était le premier interrogatoire auquel il assistait avec Kelly. Cela se passait très différemment d’avec son chef. Pour Robinson, un interrogatoire s’apparentait à une danse subtile dont le but premier était de déstabiliser le suspect. Dans le cas présent, le rapport entre le policier et le suspect ressemblait davantage à un affrontement en règle entre un lion et sa proie. Kelly était prêt à manger tout cru Buffalo. Il le regardait comme s’il se disait : « J’ai jamais mangé de bison. Ça m’a l’air très bon. »

— Ben oui, pourquoi je suis là ?

— Parce que t’as tué deux hommes, abruti ! C’est si dur à comprendre ?

— C’est pas vrai.

Kelly se tourne alors vers Morin qui n’osait pas le regarder.

— As-tu déjà vu une plus belle tête de couillon, le rookie ?

Puis Kelly changea de tactique, comme il avait appris à le faire avec Robinson. Le chef appelait cela « faire diversion ».

— Puis, c’est quoi ce Worker’s Club ?

Buffalo releva les épaules en croyant que l’orage était passé.

— On aide les ouvriers à se trouver un emploi.

— Vous les aidez… ?

— … à se trouver un emploi, oui. Le padrone…

— Le quoi ?

— Le padrone… Monsieur Giuseppe Ronco. C’est comme ça qu’il veut qu’on l’appelle, Monsieur Ronco. Il aide beaucoup les gars qui n’ont pas de travail. Ils arrivent parfois de très loin pour venir s’installer ici. La plupart du temps, ils n’ont presque rien dans les poches. Ils ne savent pas où aller. Alors, ils viennent au Club rencontrer le padrone et le padrone les aide.

— Comment est-ce qu’il les aide, le padrone ?

— Il connaît beaucoup de monde. Il est ami avec pas mal de compagnies : le Grand Trunk, la Redpath…

— Je ne te demande pas son carnet de bal, abruti. Je veux seulement savoir ce que ton boss fait avec les pauvres gars qui viennent le voir.

— Ben, il les envoie dans les compagnies qu’il connaît et qui ont besoin de journaliers.

— Il fait ça parce qu’il a un grand cœur ?

— C’est certain, dit Buffalo en regardant le policier de biais.

— Tu te moques encore de moi, là, dit Kelly en faisant mine de se lever.

Buffalo se recula sur son siège et répondit.

— Il demande un petit montant pour ses services. C’est normal, non ?

— Combien ?

— C’est deux piastres à chaque fois qu’il place quelqu’un.

— Deux piastres ? Ça fait pas mal cher pour ce service-là. Et les pauvres gars, ils sont contents de donner deux piastres pour une job qu’ils auraient de toute façon trouvée sans l’aide de ton boss ?

— Ben oui. On fait pas seulement leur trouver un emploi, on les protège aussi…

— Vous les protégez de quoi ?

— Ben… de ceux qui veulent les exploiter.

Kelly le regarda, sans voix, pendant que les épaules de Morin tressautaient à cause du rire qu’il cherchait à retenir

— Donc, tu me dis que les gars étaient toujours contents de leur situation.

— La plupart du temps. Mais, ça arrivait parfois qu’ils ne l’étaient pas.

— C’est à ce moment-là que tu allais les… comment tu dis ?… Les aider.

— C’est pas la faute du padrone s’ils sont trop innocents pour garder leur job. Parfois, ils veulent ravoir leur argent. Alors, il faut leur faire comprendre…

— … en les battant à coups de bâton…

— Ben voyons ! Ils ont seulement ce qu’ils méritent.

— Ton boss, est-ce qu’il te demande autre chose ?

— Ça arrive que les compagnies lui demandent de l’aide.

— Comme celle de Toussaint Lecomte ?

— Comme celle-là, oui.

— C’est quoi l’aide que ces compagnies demandent ?

— Ben des fois, il arrive que des gens soient pas contents de la compagnie…

— Alors, ton boss se diversifie.

— Se quoi… ?

— Il fait d’autres jobs, abruti. Il vous demande d’aller mettre de l’ordre. Combien est ce qu’il est payé pour ça ?

— Je sais pas, moi. Il nous dit pas tout, le padrone.

— C’est ce que t’as fait l’autre jour en face de l’entrepôt. Tu es allé mettre de l’ordre.

— Ben oui. C’est pour ça qu’on était là.

— Ton boss te demande-t-il de tuer des hommes aussi ?

— Holà!… Bien sûr que non. L’autre, c’était un accident. Des fois, il faut les bousculer un peu.

— Puis son fils, c’était aussi un accident ?

— Son fils… ?

— Oui son fils. L’autre gars que tu as tapoché et que tu as tué.

— Ah?… Je savais pas, dit Buffalo comme si on lui avait parlé des crêpes qu’il avait mangées le matin.

— Tu savais pas?… tu savais pas??…

Kelly était furieux. Il se leva, contournant la table, prit Buffalo par le collet, le souleva de sa chaise et lui donna un magistral coup de poing dans le ventre. L’autre se plia en deux en hurlant de douleur. Le détective se tourna vers un Morin éberlué.

— Il savait pas, l’imbécile heureux. 

Puis, se tournant de nouveau vers Buffalo, il lui dit

— En tout cas, moi je sais exactement ce que le juge va te dire quand il va apprendre ça. C’est la corde au cou qui t’attend et je vais moi-même préparer le nœud coulant, espèce de salaud. Suis-moi. Je te ramène en cellule.

***

Robinson et Leclerc se dirigèrent à pied vers le commerce de Calixte De Champoux, négociant en cuir et vin, qui avait pignon sur rue sur la Saint Lawrence Street près de Dorchester. La rue Saint Laurent était le principal axe nord-sud de la ville de Montréal depuis longtemps déjà, bien avant la Conquête. Du chemin de terre qui se rendait jusqu’au village de Saint Laurent et la rivière des Prairies, elle était devenue l’une des rues les plus fréquentées, surtout depuis que les murs de la vieille ville avaient été démolis.

Les commerces sur la rue n’étaient pas aussi chics que ceux de la rue Saint Paul ou de la rue Notre-Dame. On y trouvait des artisans de chapeaux, de bottes et de chaussures ou de vêtements, des magasins généraux aussi. Calixte De Champoux était arrivé au Canada en 1845. À l’aide de son réseau et de son expertise des vins de Bordeaux, il les faisait venir de France jusqu’à Québec et Montréal à partir de l’Angleterre au moyen de brigs armés à Liverpool. Rapidement, De Champoux s’était diversifié en mettant sur pied une tannerie qu’il avait installée plus à l’est près de la rue Colborne.

Il avait été relativement facile à Leclerc d’obtenir ces informations. On ne trouvait qu’une seule famille De Champoux à Montréal. Lorsque Leclerc avait fait le compte-rendu de sa visite dans le quartier Sainte-Anne, Robinson s’était montré intéressé à l’accompagner pour rencontrer la sœur de Marie-Louise, Madame De Champoux. Ils ne seraient pas trop de deux pour lui annoncer la mauvaise nouvelle de la mort de sa sœur.

Le magasin De Champoux ressemblait à tous les autres magasins de la rue : vitrine en façade et étage supérieur où logeait le propriétaire. Dans la vitrine de gauche, on annonçait les vins fins de Bordeaux et dans celle de droite, des objets en cuir comme des sacoches ou des ceintures. En entrant, ils firent sonner un carillon suspendu au cadre de la porte. Un homme dans la quarantaine leva la tête. Il était de taille moyenne et plutôt râblé. Son visage rond portait une moustache et une barbichette à la manière de Napoléon III. D’un air avenant, il s’adressa aux détectives par un : « comment puis-je vous aider ? » Les deux détectives se présentèrent.

— La police ? C’est à quel sujet ?

— Nous voudrions parler à votre épouse.

— Albertine ? Mais pourquoi donc ?

— Est-ce qu’elle est chez vous ?

— Oui, bien sûr, à l’étage… pour quelle raison voulez-vous la voir ?

— C’est à propos de sa sœur.

Le visage de l’homme se figea dans le sourire de circonstance qu’il avait jusqu’à maintenant montré. Seuls ses yeux se durcirent.

— Marie-Louise ?

— Pouvons-nous voir votre épouse ?

L’homme hésita et parut réfléchir. Finalement, il prit une décision.

— Certainement. Malheureusement, je ne peux pas quitter le magasin. Vous n’avez qu’à sonner à la porte à côté.

Les deux détectives ressortirent du magasin et se dirigèrent vers la porte indiquée. Leclerc tira la chaîne qui fit sonner une cloche à l’intérieur. Après un moment, on entendit des pas descendant l’escalier. Une jeune fille vint ouvrir, vraisemblablement une servante. Les détectives se présentèrent en demandant à voir la maîtresse de maison. La jeune fille hésita, leur demanda si Madame attendait leur visite et si monsieur De Champoux était au courant. Après que les détectives eurent donné leur réponse, elle les invita à les suivre et les fit attendre pendant qu’elle avertissait sa maîtresse.

Finalement, la servante les invita à pénétrer au salon. Albertine De Champoux s’était levée pour les accueillir. C’était une femme plutôt grande et relativement corpulente. Elle portait une robe d’intérieur élégante, sans chapeau ni bonnet. La pièce était meublée dans le plus pur style français. Un travail de broderie reposait sur l’un des fauteuils Louis XV. On aurait dit le tableau d’un intérieur de Vermeer. Madame De Champoux invita les deux détectives à s’asseoir et elle s’assit à son tour. Robinson entama la conversation.

— Nous avons rencontré votre mari dans son magasin. Il nous a dit que nous pouvions vous trouver ici.

— Pourquoi des policiers s’intéressent-ils à moi ?

— Ne vous inquiétez pas. Nous n’enquêtons pas sur vous. Notre démarche ne vous concerne pas directement.

— C’est à quel sujet alors ?

— Vous avez une sœur, je crois. Elle s’appelle Marie-Louise.

La femme se figea comme l’avait fait son mari plus tôt en entendant le nom de Marie-Louise.

— Ou… oui… j’ai une sœur… Cela fait longtemps que je ne l’ai vue.

— J’ai cru comprendre qu’elle voulait venir vous visiter récemment. Je ne voudrais pas être indiscret, mais il semble que vous soyez malade ?

— Comment savez-vous cela ? Oui, en effet, le docteur m’a appris il y a quelques mois que j’ai une maladie cancéreuse.

— Vous me voyez désolé d’apprendre cela, Madame. Comment vous portez-vous maintenant ?

— Pour le moment, ça va. Je suis plus faible que d’habitude, mais ça va. J’avais écrit à Marie-Louise il y a quelque temps pour lui annoncer la mauvaise nouvelle.

— Vous lui avez écrit ? Pourtant, vous n’habitez pas si loin l’une de l’autre. Vous ne pouviez pas la rencontrer ?

La femme devint alors toute triste, proche des larmes. Elle retint ses émotions du mieux qu’elle le put en répondant.

— Mon mari ne veut pas que Marie-Louise vienne me voir. Il ne veut pas non plus que j’aille la visiter.

— Et pourquoi donc ?

— J’aimerais bien savoir pour quelle raison vous me posez toutes ces questions sur Marie-Louise. Est-ce qu’il lui est arrivé quelque chose ?

— C’est que je n’ai pas de bonnes nouvelles à vous annoncer à son sujet. Nous avons commencé à enquêter sur sa disparition il y a quelques semaines…

— Sa disparition… Marie Louise a disparu… ce n’est pas possible, ça !

— Nous avons enquêté sur cette disparition qui nous avait été signalée par le curé de la paroisse Sainte-Anne, là où elle travaillait comme femme de ménage.

— Elle travaillait comme femme de ménage ?

— Vous ne semblez pas être très au courant de la vie de votre sœur, Madame De Champoux.

— Non, c’est vrai. Je ne la connais plus… pourtant, nous avons été très proches un temps. Quand mes parents sont morts, nous sommes restées toutes seules. Lorsque je me suis mariée, Marie-Louise, qui était ma cadette de trois ans, est venue habiter chez nous.

— C’était il y a longtemps, je suppose ?

— Attendez… cela doit bien faire une quinzaine d’années qu’elle est partie d’ici.

— Vous ne l’avez pas revue depuis ce temps.

— Pas depuis qu’elle s’est séparée de son mari, il y a une dizaine d’années.

— Elle était mariée ? demanda Robinson, aussi surpris que Leclerc d’apprendre cela.

— Ah, vous ne le saviez pas ? Elle a été mariée, mais pas très longtemps. Ils sont restés ensemble deux ou trois ans, puis elle l’a quitté. Nous ne l’avons plus revue depuis ce temps-là.

— Pourquoi ne pas l’avoir revue ? Elle devait avoir besoin d’aide pourtant ?

— Je le sais bien, Monsieur le détective, je le sais bien. J’étais très malheureuse de cette situation. Mais mon mari…

— C’est lui qui ne voulait pas que vous la voyiez ?

— Il faut le comprendre. Calixte est un homme bon. Ne vous méprenez pas. C’est un bon père pour nos enfants. Aussi, il prend bien soin de nous. Mais c’est un catholique très rigide, je dirais intransigeant. Pour lui, le mariage ne peut pas être dissous, d’aucune façon. Quand un catholique se marie, c’est pour la vie. La séparation, c’est un péché mortel. Surtout, cela donne un très mauvais exemple aux autres familles catholiques. Calixte craignait que la séparation de Marie-Louise fasse tache sur notre famille. Il nous a donc interdit de la revoir.

La femme était toujours au bord des larmes. Elle continua cependant.

— Comme ça, elle a disparu… est-ce que vous en savez plus ?

— C’est difficile à dire, Madame De Champoux, mais nous croyons l’avoir retrouvée récemment.

— Ah oui, dit la femme avec l’espoir plein les yeux.

— Nous n’en sommes pas certains.

— Comment cela se fait-il ? Vous l’avez retrouvée ou non ?

— Ce que je veux dire, c’est que nous ne sommes pas certains que ce soit elle. Mais si c’est vraiment elle, ce n’est pas une bonne nouvelle. Elle est décédée.

— Quoi ? Marie-Louise, décédée…

— On pense qu’elle aurait été assassinée.

La femme tombait de plus en plus des nues. Elle était sans mot. Elle finit par ajouter.

— Qui aurait voulu l’assassiner ? C’était une femme si douce, si gentille qui cherchait à plaire à tout le monde. Êtes-vous certain de ce que vous dites ? Est-ce que je peux aller la voir ? Je pourrais l’identifier de façon certaine.

— Ce sera difficile, Madame. Nous n’avons que ses vêtements pour l’identifier et le curé de la paroisse a déjà reconnu que c’étaient les siens.

— Si c’est le cas, pourquoi n’êtes-vous pas certain que c’est elle ?

— Bien parce que… c’est un peu difficile à dire… si on veut identifier quelqu’un, nous avons besoin de son visage. Or, le corps que nous avons trouvé n’avait plus de tête.

— Plus de tête ! C’est affreux ! Horrible !

Cette fois, les sanglots ont jailli sans plus de barrières. Albertine pleura ainsi, le visage enfoui dans ses mains pendant de longues minutes. Elle semblait inconsolable. C’était ce que les détectives, pourtant habitués à ces situations, trouvaient le plus difficile dans leur métier : annoncer la mort d’un proche. Robinson, voulant la laisser avec sa douleur, se leva en même temps que Leclerc.

— Nous allons vous laisser maintenant, Madame De Champoux.

La femme leva la tête, le visage envahi par les larmes, sembla vouloir parler, mais ne dit pas un mot.

— Au fait, vous m’avez dit que Marie-Louise avait été mariée autrefois. Avez-vous le nom de son mari ?

— Il est facile à retenir. C’est un Italien. Il s’appelle Giuseppe Ronco.