CHAPITRE 6- Un pont sur le Saint-Laurent

La rue de la Commune

Les quatre inspecteurs étaient installés à leur bureau. La veille, Robinson et Leclerc avaient rencontré la sœur de Marie-Louise. Ils avaient été déçus de l’information reçue, les deux sœurs ne se fréquentant plus depuis une dizaine d’années. Albertine ne savait pratiquement plus rien de Marie-Louise. Pourtant, un renseignement crucial était tombé à la toute fin de la conversation. Lorsque le chef évoqua le nom de l’ex-mari de Marie-Louise, Giuseppe Ronco, Kelly lâcha un «  Good Jeaysus » bien senti.

— Eh oui ! dit Robinson, l’homme mêlé aux deux meurtres du port a aussi été l’époux de Marie-Louise.

— D’une pierre, deux coups.

– En effet, Morin. Ce personnage semble traîner beaucoup de casseroles. Il faudra s’y intéresser de près.

— Allons le chercher tout de suite pour l’interroger, lança Kelly.

— Tout doux, Kelly, tout doux. Nous n’avons rien pour l’inculper de quoi que ce soit.

— Et le fait qu’il a donné l’ordre à ses hommes de tabasser les charretiers?…

— Nous ne savons rien à ce sujet. Il pourra facilement se défendre en disant qu’il n’est pas responsable des gestes posés par ses hommes et qu’il n’a jamais autorisé personne à tuer des manifestants.

— Et pour Marie Louise, demanda Morin. Il a quand même été son mari.

— Oui certainement, mais il ne l’était plus depuis une dizaine d’années.

— Il y en a qui ont la rancune tenace, dit Leclerc. Qu’est-ce que nous avions dit déjà ? Un homme qui décapite une femme, soit qu’il est fou, soit qu’il est saoul, soit qu’il est très en colère. Ronco n’est pas fou, c’est évident. Il ne semble pas un ivrogne non plus. Mais il a pu être très en colère contre son ex-épouse.

— Et pourquoi donc ? Qu’est-ce qui se serait passé après dix ans ? De plus, on ne sait rien de leur mariage. Qui a quitté qui ? Pour quelle raison se sont-ils quittés ? 

— Il faudrait en connaître davantage, dit Leclerc. Mais je vous avoue que je suis à court d’informateurs.

— Pour le moment, dit Robinson, il faudra s’intéresser d’un peu plus près à Ronco et à son organisation.

— C’est ce que je disais, on va le chercher et on l’interroge, dit Kelly.

— On va plutôt y aller à ma façon, par une voie détournée. Il nous faut obtenir plus d’informations sur les gens qu’il a aidés ou encore sur ses ennemis.

 — Des ennemis, il doit en avoir un bon nombre chez les Irlandais, à voir la façon dont il les traite. Je connais quelqu’un qui pourrait nous aider. Il tient une taverne sur la rue de la Commune dans le Griffintown, le Bells and Wistles. Je vais aller lui parler.

— Je t’accompagne, dit Robinson.

— Sauf votre respect, chef, je pense qu’il ne voudra pas vous parler.

— Parce que je suis policier ?

— Non. Parce que vous êtes Britannique. Il reconnaîtra tout de suite votre accent. Et les Britanniques, il les déteste.

— Ce ne serait pas un de ces maudits Ribbonmen ?

— Je ne pense pas. Mais il est né en Ulster et vous savez comment les Irlandais de ce coin-là détestent les Anglais. Ils sont convaincus que vous êtes tous des orangistes.

— Oui, je comprends. Fais-moi confiance, Kelley, j’ai une botte secrète. On y va tout de suite.

— Moi, dit Leclerc, je vais continuer à fouiller le passé de Marie-Louise avec Morin.

***

Robinson et Kelly décidèrent d’aller à pied jusqu’à la taverne Bells and Whistles. Il n’était pas très bien vu qu’un cab de police de Montréal arrive dans ce coin malfamé du port. Les policiers en uniforme n’étaient pas les bienvenus.

Comme son chef voulait en savoir plus sur le propriétaire de la taverne, Kelly en fit une description sommaire. L’homme se nommait Alan McGraw, mais tout le monde l’appelait Joe Food. Son surnom lui venait du temps où il approvisionnait les troupes en nourriture pendant la guerre de Crimée. Quand ses compagnons le voyaient arriver avec ses chariots, on se mettait à crier : « Food is coming! Food is coming! ». L’homme a donc gardé ce surnom au Canada.

Joe Food, un Irlandais né dans le comté de Cavan en Ulster, s’était engagé très jeune dans l’armée britannique. Il venait d’être démobilisé quelques années auparavant. Puis, il avait ouvert sa taverne qui était immédiatement devenue populaire auprès des ouvriers du canal Lachine, des débardeurs, des marins et des anciens militaires. Selon Kelly, c’était un personnage haut en couleur et sa taverne aussi.

L’adjoint du chef ne lui avait pas menti à propos de la taverne. De l’extérieur, elle paraissait bien s’insérer dans le décor de la rue. Elle faisait le coin avec ses deux étages, ses rangées de cinq ou six fenêtres sur deux côtés, ses vitrines et son entrée si large qu’elle aurait pu laisser passer un cheval. Néanmoins, ce fut lorsqu’il pénétra que Robinson comprit ce que Kelly voulait dire. Pourtant, il en avait vu des tavernes, de toutes les sortes. Mais celle-ci…

En entrant, les deux détectives furent frappés par le bruit et le tumulte. L’espace était grand, meublé simplement de tables et de chaises en bois. De la sciure de bois recouvrait le plancher, le rendant plus facile à nettoyer pour tout ce qui pouvait tomber par terre : alcool, nourriture, vomi et parfois sang. À une extrémité de la salle, on trouvait un grand comptoir où étaient déposées des piles de pains, de fromages et de bœuf séché permettant à une clientèle peu regardante de prendre un goûter léger. Derrière le comptoir, un grand miroir reflétait un assortiment général de bouteilles, de boîtes de cigares et d’autres curiosités de la sorte. On pouvait même apercevoir une bouteille où était conservé un morceau de bœuf coincé dans la trachée d’un malheureux consommateur, conservé dans de l’alcool. Un genre de publicité censée prévenir les clients de ne pas manger trop vite. D’autres objets hétéroclites s’accrochaient au mur, dont les moindres n’étaient pas deux squelettes. L’un était même affublé de morceaux d’habits militaires. Des pistolets et des baïonnettes pendaient aux murs, comme des trophées.

Ce n’était pourtant pas seulement ce décor qui rendait l’endroit excentrique, mais surtout le fait que des animaux y circulaient librement. Un perroquet qui semblait installé à demeure sur le coin du bar s’égosillait en criant : « Bastard! Bastard! ». Un petit macaque à longue queue se pavanait entre les tables, chapardant quelques sous qui traînaient. Toutefois, le plus étrange, le plus sensationnel, était cet ours brun immense au milieu de la pièce assis sur ses pattes de derrière. Il tenait dans ses pattes de devant une bouteille de bière qu’il ingurgitait sans s’arrêter et sans en échapper une goutte. La foule des ivrognes se tenait tout autour de lui, hurlant pour l’encourager.

Les deux détectives se frayèrent un chemin vers le comptoir où se tenait un homme massif très grand. Il avait des cheveux fournis longs et ondulants, et surtout une barbe noire comme ses cheveux, et tout aussi fournie. Il regarda arriver les hommes tout en restant appuyé des deux coudes sur le comptoir.

— Salut, Joe, cria Kelly pour se faire entendre.

— Hey, Kelly ! Que me vaut l’honneur ?

Joe Food et Kelly se connaissaient depuis belle lurette. La taverne ne jouissait pas d’une bonne réputation chez les bonnes gens de la ville. En revanche, c’était sans doute l’un des rares débits de boissons qui n’avait pas besoin de la police pour mettre de l’ordre. Le tenancier avait des règles que tous ceux qui entraient chez lui connaissaient et respectaient. Les bagarres ne duraient pas longtemps. Il se chargeait de mettre de l’ordre avant qu’elle ne dégénère. Il mettait dehors les ivrognes avant qu’ils ne soient trop saouls et qu’ils ne fassent du tapage. Pourtant sa clientèle n’était pas commode, mais Joe Food savait y faire, par la force si nécessaire. Les rares fois qu’il avait passé en justice à la suite de plaintes d’ivrognes qui disaient s’être fait tabasser, le juge lui donnait toujours raison. On lui passait ses excentricités, comme ses animaux dans le bar, du moment que l’ordre régnait un tant soit peu dans sa taverne.

— Je te présente mon chef, Silas Robinson.

— Bonjour, Joe. Comment allez-vous ?

Joe Food se releva du comptoir, ce qui permettait de prendre toute la mesure du colosse. Il regarda le chef d’un air méchant, puis se tourna vers Kelly et lui dit. 

— Tu sais bien que je ne parle pas à cette engeance.

Robinson s’approcha de lui par-dessus le comptoir, le prit par le collet d’une main ferme, rapprocha sa tête de la sienne jusqu’à ce que sa bouche touche à son oreille. Il lui dit quelque chose que Kelly n’entendit pas. Le tenancier se retira brusquement des mains de Robinson et le regarda stupéfait. Puis, il lui fit un large sourire. Il cria à l’un des hommes qui regardaient le spectacle de l’ours et il lui fit signe de venir tenir le fort. Puis, il indiqua aux deux détectives de le suivre. Il ouvrit une porte, puis une autre dans le couloir. Ils se retrouvèrent tous dans un petit local en désordre. Il fit asseoir les deux hommes, prit lui-même un siège et dit à l’adresse de Robinson.

— Comme ça, vous parlez gaélique ? Surprenant pour un Beefeater.

— J’ai passé une bonne partie de ma jeunesse dans la jolie ville de Limerick, répondit Robinson.

— Limerick, hein ! 

— Daoine fìor Èireannach

— Ouais ! Bon ! Qu’est-ce que vous me voulez ?

On entendait toujours des cris et des hurlements dans la salle commune. Joe Food se leva, ouvrit la porte brusquement, puis l’autre tout aussi rudement. Il s’approcha de l’ours et lui enleva la bouteille des pattes. On entendit la bête grogner. Joe Food cria d’une voix de stentor : « Ça suffit ! ». Il ouvrit une trappe au milieu de la salle, vraisemblablement la cage de l’ours, et le fit descendre au sous-sol. Quelques minutes plus tard, on entendit refermer la trappe et le propriétaire cria à tout le monde : «  Le spectacle est terminé. Retournez à vos tables ». Il revint d’un pas lourd et rapide se réinstaller sur la chaise et demanda.

— Qu’est-ce qu’on disait déjà ?

— On n’a encore rien dit. C’est quoi ce cirque, Joe ?

— Ah? Ca? C’est Jenny, une ourse qui a été capturée en bas âge à la Rivière-Rouge. Elle est apprivoisée et il n’y a rien qu’elle aime plus que la bière. Contrairement à ma bande d’ivrognes, elle est de plus en plus docile au fur et à mesure qu’elle se goinfre.

— Personne ne te fait de problème avec elle ?

— Il y a bien quelques bonnes gens qui font signer régulièrement des pétitions, mais la police et les juges laissent faire. Ils préfèrent que les coupe-jarrets se tiennent dans ma taverne pour assister au spectacle que de se battre entre eux dans la rue.

Les deux détectives sourirent à Joe Food d’un air entendu. Robinson lui demanda.

— J’ai entendu dire que tu connaissais tout le monde sur le port.

— On peut dire ça comme ça. Mais attention, je ne suis pas un indicateur.

— Nous voulions te parler d’un dénommé Giuseppe Ronco. Tu le connais ?

— Ouais !…  Un sale sale type, ce dago.

— Tu peux m’en dire plus ?

— C’est un maudit profiteur, ce type. Il attend les immigrants lorsqu’ils sortent des navires pour leur proposer ses services. Il distribue des petites cartes où c’est écrit « Agent de recrutement ». « Agent de recrutement » mon cul! C’est un bandit.

— Pourquoi dis-tu cela ?

— D’abord, il leur fait la promesse de leur trouver un travail et leur demande de lui payer deux piastres pour le service. Pour ces pauvres immigrants qui débarquent, deux piastres, c’est la moitié de ce qu’ils ont en poche. Le pire là-dedans, c’est qu’il est de mèche avec plusieurs compagnies qui cherchent des ouvriers. Ces compagnies lui donnent une piastre pour chaque ouvrier qu’il leur trouve. Le salaud est en train de s’enrichir sur le dos des pauvres avec ce système.

— Ce n’est pas illégal, ce qu’il fait.

— Peut-être pas. Mais pour les pauvres gens qu’il exploite, je trouve pas ça très moral. J’en reçois pas mal ici qui viennent se vider le cœur sur ce Rocco. Ils me disent tous la même chose : il leur prend de l’argent et parfois même confisque leurs bagages jusqu’à ce qu’ils acceptent l’emploi. Après, si pour toutes sortes de raisons le job ne va pas et qu’ils veulent partir, évidemment on ne leur rembourse pas ce qu’ils ont donné.

— Encore là, il n’y a rien d’illégal.

— Encore là, c’est vrai. Mais Ronco à plusieurs à-côtés qui frisent l’illégalité, je te l’assure. Quand des ouvriers veulent faire la grève parce qu’ils sont trop maltraités, il y met de l’ordre.

— Et comment donc ?

— Ça commence par des bastonnades. Et si ça ne suffit pas, il va chercher des ouvriers aux States et les ramène ici pour remplacer les grévistes qui se font mettre à la porte. Tout le monde est content, excepté les pauvres gars qui se retrouvent à la rue. Mais c’est pas ça le pire. Il a mis sur pied une bande de truands qui se tiennent à ses ordres au Worker’s Club, vous connaissez ?

— Oui, bien sûr.

— Donc, il envoie ses hommes de main rencontrer les propriétaires des tavernes et des auberges. Il leur propose sa protection moyennant une somme d’argent.

— Il est déjà venu te voir ?

— C’est certain… Il a essayé… Ça fait qu’il y a maintenant une couple de bandits avec quelques bosses sur la tête et une ou deux dents en moins. Mais je sais que plusieurs cèdent à leurs menaces. Il fait ça aussi avec des tenancières de bordel.

— Ah bien ! C’est nouveau ça!

— Il aime bien les putains à ce que j’ai entendu dire.

— C’est quand même bizarre que la police ne reçoive pas plus de plaintes à son sujet.

— Bah tu sais, il y en a pour qui c’est le Messie sur terre. Il procure des vêtements et de la nourriture à des gens dans le besoin, bien sûr en faisant crédit à des taux de Shylock. Il lui arrive de dépanner les vieux. Tu vois le genre. Il se fait passer pour un bon samaritain. Il veut qu’on l’appelle le Roi du travail à cause de l’aide qu’il donne aux ouvriers. Quelle générosité ! Ses intimes et les gens qui l’adorent l’appellent « Padrone ». J’ai cru comprendre que ça veut dire quelque chose comme le Maître ou le bon papa à qui on doit le respect. Quant à moi, je lui mettrais bien mon poing sur la gueule.

Kelly regarda Joe Food dont la colère montait au fur et à mesure qu’il parlait de Ronco. Il lui dit.

— Je comprends ce que tu dis, Joe. Mais ce n’est pas ce que tu fais ici aussi dans ta taverne ?

— Tu veux dire que j’exploiterais ces pauvres gars!? dit Joe Food, plus furieux que jamais. Ils arrivent complètement découragés, sans rien devant eux. Pour les marins ou les débardeurs, il est vrai que je les laisse se brider les puces, du moment qu’ils paient. Mais jusqu’à un certain point seulement. Lorsque je vois qu’ils sont trop saouls, je les mets à la porte. Pour les autres, pour les types qui n’ont plus d’emploi et qui viennent noyer leur peine, il arrive souvent que je les nourrisse gratuitement et même que je les loge.

— Tu as des chambres ici ?

— Mais oui, une bonne vingtaine. Elles sont toujours pleines. Le loyer est en proportion de l’argent que le client peut me donner. S’il n’en a pas, c’est gratis.

— T’es un vrai bon gars, alors !

— Écoute Kelly, s’il fallait attendre les bonnes gens pour aider le pauvre monde, tu trouverais sur la rue des gars morts de faim ou de froid.

— Pourtant des organisations de charité existent, la Saint-Vincent de Paul, par exemple.

— Des machins de curé. Ouais ! Je connais. Le problème, c’est qu’ils aident seulement les gens qui montrent patte blanche, qui ne se révoltent jamais, des rongeurs de balustre. Les autres… Rien… Et ils se retrouvent ici.

Les deux détectives n’ayant plus de questions, Joe Food se leva et leur dit : « Bon! C’est pas tout ça, mais il faut que je fasse tourner la boutique ». Tous les trois se levèrent en même temps et les détectives sortirent de la salle, laquelle était beaucoup plus calme qu’à leur arrivée.

***

Les deux détectives retournèrent au bureau en discutant de la conversation qu’ils venaient d’avoir avec Joe Food. 

— Comme ça, vous parlez Gaélique ?

— Hé oui!

— Vous aurez toujours le don de me surprendre.

— Et t’es pas au bout de tes surprises…

Les deux hommes continuèrent à marcher quelques minutes sans dire un mot. Kelly était plus convaincu que jamais de la culpabilité de Ronco concernant la mort des deux hommes sur le port. Toutefois, il n’avait rien entendu de nouveau sur le décès de Marie-Louise et fit part à son chef de ses doutes sur la participation de Ronco à son meurtre.

— Ce n’est peut-être pas lui, en effet, dit Robinson. Pour moi, c’est plus une question d’état d’esprit qu’autre chose. Un homme qui fait une vie saine, mais qui a des problèmes de couple, ça existe bien sûr. Il y en a beaucoup. Mais, en général, ce ne sont pas des meurtriers. Par contre, Ronco…

— Oui, c’est un bandit. Il n’y a pas de doute. Mais les truands, même ceux qui commettent des meurtres, ont un code d’honneur bien à eux : on ne tue pas les femmes et les enfants. Si un homme leur fait des misères, ils s’en prennent à lui, mais pas à sa famille.

— Je sais cela, Kelly. C’est bien ce qui m’ennuie le plus dans cette affaire. Je ne dis pas que Ronco aurait pu assassiner son épouse, plutôt son ex-épouse, de façon délibérée, mais n’aurait-il pas pu le faire en état de colère incontrôlable ? Après tout, ça reste une brute.

— Oui, c’est une possibilité. Mais on revient à votre question de départ : pourquoi ? Vous dites toujours que connaître le mobile de crime, c’est connaître le meurtrier.

— C’est justement ce qui m’embête. Pourquoi après dix ans s’en prendrait-il à Marie-Louise ?

— Elle a peut-être fait quelque chose qui lui a déplu. Il la retrouve sur son chemin à une place où il ne s’attendait pas….

— … Et elle vient contrecarrer ses plans ? Oui, une bonne hypothèse. Comme il la connaît et qu’il lui en veut toujours très certainement, il commet l’irréparable. Oui, une bonne hypothèse !

Les deux hommes continuèrent à marcher en silence tout en réfléchissant.

— … Et pour les activités criminelles de Ronco, qu’est-ce qu’on fait ? demanda Kelly.

— Tout le problème est là. Cet homme marche toujours sur le fil du rasoir par rapport aux lois.

— La supposée protection des tavernes et des bordels, c’est légal, ça ?

— Encore là, on ne peut pas grand-chose contre lui si les premiers intéressés ne portent pas plainte.

— Pour les meurtres du père et du fils alors ?

— Difficile de prouver la responsabilité de Ronco. Il faudrait faire parler Buffalo, mais ça m’étonnerait qu’il aille plus loin que ce qu’il t’a déjà dit… Et ce n’est pas parce que tu n’as pas insisté… Hein, Kelly !?

— Oh chef… pour qui me prenez-vous ? Un voyou?

Robinson pinça les lèvres en balançant les deux mains, comme pour dire qu’il n’en était pas sûr. Les deux hommes continuèrent à marcher en silence. Le chef, qui connaissait bien ses hommes, avait une question à poser à son adjoint. Il hésitait parce qu’il ne voulait pas intervenir dans sa vie personnelle.

— Dis donc, Kelly, tu as l’air préoccupé ce temps-ci. Y a-t-il quelque chose qui te dérange au travail ?

— Oh non, chef. Au contraire. Non, c’est pas ça.

— C’est quoi alors ?

— Vous connaissez mon petit dernier, Declan ?

— Certainement. Un beau petit gars. Il a quel âge maintenant, 5 ans ?

— 6 ans. Il a 6 ans…

Le silence se prolongea jusqu’à ce que Kelly reprenne la parole presque malgré lui.

— Il ne va pas bien ces derniers jours. Il fait de la fièvre, il a de la diarrhée… Au début, Nora pensait qu’il avait mangé quelque chose de pas bon… Mais ça se prolonge…

— Il a vu un docteur ?

— Le docteur est venu hier, il ne l’a pas trouvé en très bon état, pas du tout. Il dit que c’est la dysenterie.

— Oh ! fit Robinson qui savait exactement ce que cela voulait dire pour un enfant.

Kelly cessa de parler afin de retenir ses larmes. Après un temps, il dit.

— Declan, c’est un bon petit gars, un peu agité, un peu rebelle, mais… les chiens ne font pas des chats, hein chef?

Une grosse larme glissa sur la joue de Kelly qu’il s’empressa d’essuyer avec la manche de sa veste. Après un certain temps, Robinson dit à son adjoint.

— Tu ne retournes pas au bureau.

— Mais chef…

— C’est un ordre. Reste auprès de ta famille. Nora doit être dans tous ses états.

— Elle est complètement démolie. Son petit dernier, vous vous rendez compte?

— Va-t’en chez toi. Tu reviendras quand tu seras prêt, Robinson avait dit ces derniers mots en pensant : « quand tu auras enterré ton fils ».Les deux hommes se séparèrent à la rue Saint-Laurent, Kelly remontant vers chez lui et Robinson se dirigeant vers le bureau.