CHAPITRE 8- Un pont sur le Saint-Laurent

Les ateliers Cantin

On était vendredi et cela faisait maintenant plus de deux semaines que le corps sans tête de Marie-Louise avait été retrouvé. L’enquête piétinait (ou presque) malgré les indices qui s’accumulaient. L’équipe se voyait obligée de se rabattre sur des hypothèses et des théories. Quant au meurtre de la femme, le chef savait que les premiers jours de la découverte d’un corps étaient cruciaux. Plus le temps passait, plus il devenait difficile de retrouver des témoins. Et plus tard on les retrouvait, plus ils auraient perdu la mémoire. Robinson n’aimait pas beaucoup cette situation, mais il devait s’en contenter pour le moment.

Ce matin-là, il rencontra ses deux adjoints au bureau et leur fit un compte rendu des deux rencontres qu’il avait eues, d’abord avec le supérieur des Sulpiciens, et ensuite avec l’aumônier de la Conférence Saint-Vincent-de-Paul. Il en avait conclu, selon les dires du supérieur, que Meaney avait toujours eu une vie irréprochable et que sa réputation n’était plus à faire. Il tomba d’accord avec Leclerc sur le fait que l’homme était généreux et qu’il prenait grand soin de sa communauté. Bien sûr, sa réputation avait fait des jaloux, mais cela allait de soi. Après tout, c’était la nature humaine que de se comporter ainsi. Rien dans tout cela qui pouvait faire soupçonner quoi que ce soit d’irrégulier. Certes, Meaney brassait beaucoup d’argent avec ses œuvres de bienfaisance. Encore là, sa réputation n’était pas entachée à cet égard.

La seule ombre au tableau de ce portrait idyllique semblait tenir dans les rumeurs qui circulaient à son sujet. Le chef avait pu joindre l’abbé Thériault, l’aumônier de la Conférence Saint-Vincent-de-Paul. Thériault était un prêtre séculier incardiné à l’évêché de Montréal. Il était proche de l’évêque Bourget. C’était de notoriété publique que l’Évêque et les Sulpiciens s’entendaient comme chien et chat. Mgr Bourget cherchait depuis longtemps à récupérer les dessertes des Sulpiciens pour en faire des paroisses à part entière sous son autorité. Il était allé jusqu’à Rome pour mousser son projet. Or, Thériault visait la cure de la paroisse Sainte-Anne lorsque celle-ci reviendrait à l’évêque un jour. La meilleure façon qu’il avait trouvée pour préparer le terrain était de dénigrer Meaney « pour le faire descendre de son piédestal », avait-il dit au détective.

Thériault avait entendu dire par certaines bonnes dames qui s’occupaient des vêtements à la Saint-Vincent-de-Paul que Meaney n’était pas tout à fait à l’aise avec son engagement au célibat. Une des dames trouvait qu’il était plutôt proche d’une paroissienne. Elle disait avoir vu celle-ci entrer dans la résidence de Meaney et y rester plus longtemps que le voudrait la décence. Le détective tenta d’en savoir plus à ce sujet, mais Thériault n’avait pas plus d’informations, la dame ne voulant pas compromettre la paroissienne. Il était scandalisé par cette situation. Selon lui, c’était totalement inacceptable qu’un prêtre brise ainsi cet engagement sacré. La souillure rejaillissait sur l’ensemble des prêtres lorsqu’une chose comme celle-là se produisait.

— Qu’est-ce que ça prouve, chef? demanda Leclerc.

— Cela ne prouve rien bien sûr. Ce ne sont que des ouï-dire. Admettons cependant, par simple hypothèse, que Meaney avait une affaire avec une femme…

— Très peu probable ! Et si c’était le cas, cela montrerait qu’il est aussi humain. De là à en faire un meurtrier…

— Bien sûr… tu as raison. Mais tu sais comme moi, Leclerc, que la passion amoureuse est souvent la cause de meurtres.

— Vous voulez dire que monsieur Meaney aurait été tellement amoureux de cette femme qu’il aurait pu la tuer ?

— De telles choses se seraient déjà vues, ne penses-tu pas ?

— Si je suis bien votre raisonnement, cette femme dont il aurait été amoureux serait Marie-Louise.

— Pourquoi pas ? Il la voyait souvent. Elle venait chez lui régulièrement faire son ménage. Il semblait beaucoup l’apprécier, jusqu’à pleurer sa mort comme il l’a fait.

— Justement ! Si c’était vraiment le cas, s’il l’aimait tellement, pourquoi la tuer ? C’est insensé.

— Pas tant que cela, Leclerc. Tu as autant d’expérience que moi dans les meurtres passionnels. Combien de fois as-tu entendu dire par le meurtrier qu’il avait tué sa femme « parce qu’il l’aimait trop » ?

— C’est insensé !

— Bien sûr que c’est insensé. Je ne comprendrai jamais qu’on puisse vouloir tuer par amour. Mais nous avons vu cela plus d’une fois, n’est-ce pas ?

Au fur et à mesure que Robinson argumentait, les épaules de Leclerc s’affaissaient. Il devait se rendre à l’évidence qu’il fallait au moins creuser davantage ce sillon, bien qu’il répugnât à le faire.

— Qu’allons-nous faire, chef ?

— Je vais convoquer Meaney au poste, en dehors de son lieu familier. Je ferai un interrogatoire en bonne et due forme.

— Très bien, se résigna à dire Leclerc. Quand allons-nous faire l’interrogatoire ?

— Pas toi, Leclerc. Tu es trop impliqué. Je vais demander à Morin.

— Mais chef…

— Ne discute pas mes ordres, Leclerc. Nous allons noter soigneusement son témoignage et tu auras accès ensuite à notre compte rendu. Mais c’est le mieux que je puisse faire dans les circonstances.

— Sauf votre respect, chef, je vais vous prouver que vous avez tort.

— Je ne demande pas mieux, Leclerc.

— Vous dites toujours qu’il faut suivre la piste de la victime si nous voulons connaître le mobile de son meurtrier. Nous n’en savons pas suffisamment sur Marie Louise et sur ce qu’elle a fait avant les dernières semaines de sa vie. Je vais donc m’atteler à cette tâche dès maintenant.

Leclerc partit de ce pas pour une visite qu’il n’avait même pas envisagée en se levant ce matin.

***

— Bonjour monsieur Leclerc. Toutes mes condoléances pour votre maman.

— Merci beaucoup, Madame Thompson.

L’inspecteur venait de partir de chez lui pour se rendre au bureau, ne sachant pas encore que ce jour-là, son chef ne voudrait pas le voir traîner dans les parages pendant qu’il interrogeait Meaney. Le détective habitait l’une des maisons en rangée du Grand Tronc. Cette série de logements avait été récemment construite par l’entreprise du Grand Tronc afin de recevoir les ouvriers spécialisés venus de Grande-Bretagne pour travailler dans le dépôt ferroviaire de Pointe-Saint-Charles. Toutes de briques avec façade donnant directement sur le trottoir, elles comportaient deux étages et deux fenêtres par étage. Il devait y avoir au moins une vingtaine de ces maisons avec un mur mitoyen dans la Sébastopol Row. Elles étaient suffisamment spacieuses et confortables pour loger une famille de trois ou quatre enfants. Dû sans doute à son statut de policiers, Leclerc avait eu le privilège d’habiter ce complexe. 

Madame Thompson, sa voisine, balayait devant sa porte quand elle l’interpella. C’était une Canadienne française solide et bien charpentée, entre deux âges. Son mari avait été engagé en Angleterre pour devenir contremaître à l’usine du Grand Tronc. Les Anglais n’étaient-ils pas les spécialistes de la construction de chemins de fer et du matériel roulant ? Monsieur Thompson avait rencontré madame peu de temps après son arrivée et il l’avait épousée, évidemment contre l’avis des autorités catholiques qui ne voyaient pas d’un bon œil les mariages mixtes entre anglicans et catholiques.

Sa situation maritale n’avait pas empêché Madame Thompson d’être une paroissienne exemplaire. Elle venait régulièrement à l’église Sainte-Anne et y emmenait ses enfants un dimanche sur deux. C’était l’entente qu’elle avait prise avec son mari. Il arrivait assez souvent que Leclerc fasse le chemin avec elle pour aller à la messe. La conversation était des plus banale et convenue, mais ils s’appréciaient mutuellement.

— Bon, il faut que je me dépêche, dit-elle. Je dois aller à ma pratique de chant.

— Ah oui, c’est vrai ! Vous chantez à la chorale de l’église. Je vous ai entendue quelquefois. C’est très bon.

— Vous trouvez ? Eh bien, merci beaucoup. Nous ne sommes que des amateurs, vous savez.

Leclerc eut une intuition subite et demanda à Madame Thompson.

— Vous êtes plusieurs paroissiens à chanter dans cette belle chorale ?

— On doit bien être une quinzaine. C’est du bénévolat, vous savez. Alors les chanteurs viennent et repartent. Nous ne savons jamais combien nous sommes exactement.

— Connaissez-vous une paroissienne du nom de Marie-Louise Alarie.

— Marie-Louise ! Bien sûr. Une très belle voix, notre Marie-Louise. Mais ça fait un bon moment que nous ne l’avons pas vue à la chorale.

Leclerc ne voulut surtout pas en dire plus sur Marie Louise. Personne encore ne savait, autres que ceux directement concernés par la macabre découverte, qu’elle était la femme sans tête. Son chef avait exigé de tout le monde le silence le plus strict sur cette information. Il était persuadé que moins les journaux en savaient, mieux c’était pour les fins de l’enquête. Leclerc demanda.

— Vous ne savez pas ce qu’elle devient ?

— Non. Nous n’étions pas proches… par contre, Angélique le saurait peut-être.

— Angélique ?

— Oui, une de nos choristes les plus assidues.

— Angélique comment ?

— Angélique Desmoulins. Elle habite près de chez Marie-Louise et je sais qu’elles sont proches. Elles venaient ensemble à la chorale et repartaient ensemble. Marie-Louise est quelqu’un de timide, tout le contraire d’Angélique. C’est peut-être pour cela qu’elles s’entendaient si bien. On dit que les contraires s’attirent.

— C’est bien vrai. Je dois vous quitter maintenant. Merci de vos condoléances.

Mme Thompson termina son balayage et Leclerc se dirigea d’un pas rapide vers le poste de police.

***

Leclerc marchait de nouveau sur la rue Young, en plein quartier Griffintown. Ce secteur du quartier Sainte-Anne avait vu se produire un développement très rapide, particulièrement depuis une vingtaine d’années, dû à l’élargissement du canal Lachine. Un immense chantier naval, celui d’Augustin Cantin, s’était installé à l’ouest de la rue Canning. Deux cales sèches et une fabrique de machines à vapeur occupaient un espace considérable. On trouvait dans le quartier pas loin d’une cinquantaine d’usines de toutes sortes : travail de métallurgie ou de bois, tanneries, industries liées à la nourriture (sucre, farine), produits chimiques et bien sûr équipement ferroviaire.

Griffintown n’était pas un lieu où il faisait bon vivre pour les milliers de travailleurs qui s’entassaient dans des maisons vétustes. Le quartier était régulièrement détruit par des incendies dévastateurs. La plupart des ouvriers étaient des immigrés irlandais pauvres et illettrés provenant de milieux ruraux. Beaucoup avaient fui la famine en Irlande. Ouvriers non qualifiés, ils ne pouvaient espérer autre chose que des emplois inférieurs. Les salaires étaient bas, les heures de travail interminables avec pour seul congé le dimanche. En somme, les ouvriers vivaient des conditions misérables. Le seul exutoire se trouvait dans les multiples tavernes qui parsemaient le quartier. L’alcool y faisait des ravages. Comme tous les quartiers installés près du fleuve, Griffintown était souvent affecté par des inondations. Il arrivait assez souvent que les eaux usées et les déchets se retrouvent à l’intérieur des maisons délabrées, causant moisissures, infections et maladies.

Leclerc passa devant la petite maison que Marie-Louise avait habitée. Il ne voulait surtout pas se faire remarquer de la propriétaire, mais elle était justement à la fenêtre et le reconnut. Le dragon (comme il l’avait surnommée affectueusement) ouvrit la porte brusquement et l’interpella.

— Où est-elle ?

— Qu’est-ce que vous dites ?

— Où elle est, la petite salope ? Elle ne m’a pas payé son loyer.

— Qu’est-ce que j’en sais ?

— Vous êtes policier, non ! À quoi ça sert si les policiers ne savent rien ?

Le détective ne s’attarda pas et continua son chemin. Il entendit le dragon crier : « Je vais porter plainte ». Leclerc marmotta : « C’est ça, fais donc ça! Tu vas voir que ce je vais en faire de ta plainte ». Un peu plus loin dans la rue, il trouva une autre maisonnette à peu près du même style que celle de Marie-Louise. C’était bien l’adresse d’Angélique Desmoulins qu’il avait découverte après une courte recherche. Il y avait une marche en pierre en face de la porte d’entrée. Il cogna et entendit des pas rapides s’approcher à travers des cris d’enfant. Une femme vint ouvrir en tenant un bébé dans ses bras qui hurlait à fendre l’âme. Elle regarda Leclerc en souriant.

— Bonjour, vous êtes qui ?

Le détective lui montra sa plaque, s’identifia et expliqua sommairement à la femme ce qu’il voulait

— Vous pouvez entrer, mais je vous préviens, c’est le désordre ici. Avec trois jeunes enfants, c’est pas toujours la joie. Pour la tranquillité, vous pouvez oublier ça aussi.

Angélique se retourna et Leclerc suivit derrière. La femme demanda à son plus vieux de monter à l’étage afin de s’occuper de la petite dernière. Le troisième enfant suivit son frère et sa sœur sagement.

— Vous voulez du thé ?

— Si ce n’est pas trop vous demander.

— J’étais justement en train de faire bouillir l’eau.

En effet, le poêle chauffait à plein régime ce qui rendait l’atmosphère étouffante en cette fin d’été plutôt chaude. Le temps de préparer le thé comme il se doit et ils étaient tous les deux assis à la table de la cuisine.

— Hum ! Délicieux.

— C’est du bon thé, c’est vrai. Notre voisin m’a suggéré d’acheter cette sorte-là. C’est un vrai British, vous savez.

— Ah bon ! Il y a des Anglais par ici.

— Pas beaucoup. En fait, très peu. Les Anglais, ils sont plus riches et se tiennent au flanc de la montagne, dit Angélique en montrant le nord avec son pouce. Ici, il y a surtout des Irlandais pauvres et des Canadiens français tout aussi pauvres.

— Votre mari travaille dans le coin ? 

— Oui, à la Redpath Sugar, pas loin d’ici, sur le bord du canal Lachine.

— Un beau métier.

— Pas vraiment. Il ne sait ni lire ni écrire et le seul emploi qu’il peut faire, c’est manœuvre. Il travaille 15 heures par jour pour un salaire de famine. Mais je ne me plains pas. Il est vaillant et ce n’est pas un ivrogne, puis mes enfants sont en santé. Que demander de plus ?

Leclerc regarda la femme qui devait avoir dans la jeune trentaine, mais qui déjà paraissait plus vieille. Elle avait un beau visage rond et des yeux pétillants, elle souriait souvent. Une femme énergique et en santé qui ne se laissait pas abattre par les épreuves de la vie.

— Je me suis laissé dire, Madame Desmoulins…

— Angélique… appelez-moi Angélique…

— Oui, bon… Angélique… je me suis laissé dire que vous aviez une belle voix.

— Pas mal, c’est vrai. Vous m’avez déjà entendu chanter ?

— À la chorale de l’église Sainte-Anne, à la messe du dimanche.

— C’est vrai que nous avons un bon chœur, bien dirigé par sœur Marie-du-Carmel.

— On m’a dit aussi que vous étiez une bonne amie de Marie-Louise Alarie ?

— Marie-Louise ! Oui… bien sûr… une bonne amie, dit Angélique avec un peu de tristesse dans la voix.

— Ça ne semble pas le cas à vous entendre. Vous n’êtes plus des amies ?

— Ce n’est pas cela. C’est-à-dire que je ne sais plus. J’aime beaucoup Marie Louise, mais depuis quelque temps, elle a changé. Elle est devenue distante et puis…

Leclerc attendit la suite en voyant qu’Angélique retenait ses larmes. Celle-ci continua.

— … Et puis… elle ne veut plus me voir.

— Ah bon ! Et pourquoi donc ?

— Je ne sais pas trop. J’ai beau chercher ce que j’aurais pu lui faire, mais je ne vois pas. C’est vrai que je parle beaucoup et que je dis trop souvent ce qui me passe par la tête. Peut-être que j’ai dit un mot de trop ou qu’elle a compris de travers. Marie-Louise n’est pas comme moi. Elle est à l’écoute, toujours attentionnée, prête à aider les autres. Elle pense toujours aux autres d’abord avant de penser à elle. C’est une belle femme, une princesse. J’ai beau chercher, je ne peux pas voir ce que j’ai pu dire ou faire pour qu’elle ne veuille plus me voir. Ça me rend très triste, vous savez.

— Ce n’est peut-être pas de votre faute.

— Pourquoi dites-vous cela ?

— Peut-être s’est-il passé quelque chose qui l’a éloignée de vous.

Angélique regarda le détective avec une nuance d’effarement dans les yeux. Elle lui demanda.

— D’ailleurs, pourquoi un policier s’intéresse-t-il à moi et à Marie-Louise ?

— Angélique, je n’ai pas une bonne nouvelle à vous annoncer. En réalité Marie Louise a disparu depuis plusieurs semaines. Personne ne sait où elle est.

Leclerc suivait la directive stricte de son chef en n’annonçant pas la mort de Marie-Louise, à moins d’être obligés de le faire. Pour le moment, seul Meaney et la sœur de Marie-Louise étaient au courant. Il n’était pas question que l’information circule sous forme de rumeurs que la femme sans tête était Marie-Louise.

— Non, ce n’est pas vrai. Elle a disparu ! Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Nous ne savons pas grand-chose. C’est pour cela que nous interrogeons ceux qui l’ont connue d’un peu plus près.

— C’est donc pour ça que je n’entendais plus parler d’elle. Je me suis tellement posé de questions. Comme je ne me laisse pas facilement démonter par les obstacles, je suis allé cogner à sa porte une fois ou deux, histoire de parler avec elle. Je comprends maintenant pourquoi elle ne me répondait pas. Qu’est-ce qui a bien pu se passer ?

Angélique semblait dévastée par cette nouvelle. Vraisemblablement, elle était plutôt proche de Marie-Louise et Leclerc en profita pour pousser plus loin sa quête d’information.

— Vous m’avez dit qu’elle semblait préoccupée et… comment avez-vous dit cela ?… Qu’elle était distante depuis quelques semaines.

— Bien oui. Marie Louise n’était pas une femme gaie, mais elle était toujours affable, à l’écoute avec moi. Elle avait de quoi faire parce que je parle tout le temps. Mais depuis quelque temps, elle était distraite. Il lui arrivait de me faire répéter une question. Elle n’écoutait pas.

— Êtes-vous capable d’expliquer pourquoi elle était ainsi ?

— Difficile à dire. Elle était préoccupée, ça, c’est certain. Mais Marie-Louise se livre très peu. J’ai pensé à un moment que cela avait quelque chose à voir avec le bénévolat qu’elle faisait.

— Son bénévolat ?

— Oui. Elle était très engagée dans les œuvres de bienfaisance de la paroisse.

— Pourtant, cela ne me semble pas être le genre d’activités qui pourraient être préoccupantes.

— Non, c’est vrai. Par contre, le bénévolat qu’elle faisait auprès des prostituées, moi j’aurais trouvé ça énervant. 

— Et pourquoi donc ?

— Ben parce qu’elle rencontrait toutes sortes de monde et pas toujours des gens aimables, vous comprenez ?

— Je n’en doute pas. Pouvez-vous m’en dire plus ?

— En fait, elle allait toujours dans la même maison close. Marie-Louise m’a dit que ça s’appelait la « Maison de Madame Simone ». Elle y rencontrait les filles déchues pour essayer de les sortir du pétrin. Et c’était ça qui était très difficile. Il arrivait même qu’elle reçoive des menaces de la part des hommes qui venaient.

— Des menaces ?

— En tout cas, elle avait peur parfois, c’est certain. Elle ne m’en parlait pas beaucoup. C’est peut-être pour ça qu’elle avait l’air inquiète. Peut-être qu’on voulait lui faire du mal ou qu’on lui en a fait. Pensez-vous que c’est possible ?

— Je ne sais pas, Angélique, et il ne faut pas sauter aux conclusions trop rapidement. Nous n’en savons rien pour le moment.

— Ce serait vraiment injuste qu’on lui ait voulu du mal, parce que Marie-Louise aimait tellement aider les autres. Vraiment injuste !

— Donc, vous me dites qu’elle allait voir des prostituées dans la même maison close ?

— C’est ça. La maison de Madame Simone.

— Elle vous parlait parfois des femmes qu’elle rencontrait ?

— Pas beaucoup… Ah oui, c’est vrai… je me souviens maintenant… Il y en avait une qui la touchait plus que les autres. Une jeune fille irlandaise qui avait perdu ses parents morts du typhus après avoir fui la famine en Irlande. Marie Louise avait pitié d’elle.

— Vous connaissez son nom ?

— Non. Comme je vous le dis, il fallait lui arracher les mots de la bouche, à Marie-Louise. Alors, pour avoir un nom…

— Pouvez-vous me dire autre chose sur votre amie ?

— J’espère seulement qu’il ne lui est pas arrivé malheur et que vous allez la retrouver. Je suis tellement désolée de ne pas avoir insisté pour la voir. J’aurais dû… j’aurais pu…

— Cela n’aurait rien changé, Angélique.

— Vous croyez ? En tout cas, si vous avez des nouvelles…

— Évidemment, dit Leclerc avec une espèce de résignation dans la voix, se demandant comment Angélique allait réagir à l’annonce de sa mort.

La femme et l’homme se quittèrent au moment où le grand frère semblait avoir perdu le contrôle à l’étage.