Le LEGS D'ANDRÉA est un roman-feuilleton en 30 épisodes publié à raison d'un épisode par semaine. Afin de ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au blogue sous la rubrique « pour s'abonner ». Vous recevrez en primeur une notification chaque semaine. C'est gratuit ! Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique « Rattrapage ».

LEGS (Épisode 21 : Zoé se raconte à Sophie)

Angkor@Photo de Marcel Viau

C’était l’un de ces beaux dimanches d’été. Lorsque Zoé sortit du CHSLD ce jour-là, elle avait décidé de marcher un peu. Pour sentir le soleil sur sa peau. Pour humer l’air humide. Pour entendre le bruit de la vie autour d’elle, alors que la mort rôdait dans tous les recoins de la résidence d’où elle venait. On demandait aux bénévoles d’être présents auprès des bénéficiaires à des périodes inhabituelles. Le dimanche était particulièrement pénible pour certains alors qu’ils voyaient la famille des autres visiter leur proche. Le cas de Madame Andréa était sans doute l’un des plus navrants. Seule au monde.

L’histoire de sa grand-mère lui revenait par bribes. Son enfance dans le village du bout du monde. Ses moments d’exaltation, enfant, devant les étoiles. Son mariage malheureux, abandonnée à son sort. Sa rencontre avec Pierre, son grand amour. Les révélations de Phil sur son grand-père. Toute une vie qui se déroulait devant ses yeux avec ces instants de bonheur et ses périodes de malheur. « Ni tout blanc, ni tout noir », se dit-elle.

Son attention fut captée par un groupe de personnes âgées sortant d’une église. Il était midi et quelques. Ce devait être la sortie d’une messe. Cela lui rappela ces brèves périodes où elle était entrée dans une église plus jeune. Sans se poser plus de questions, elle s’approcha du porche et pénétra dans l’édifice. Elle alla s’asseoir dans le dernier banc alors que quelqu’un s’affairait à mettre un peu d’ordre à l’arrière.

L’immeuble n’avait rien à voir avec les églises et les chapelles qu’elle avait vues jadis lors d’un voyage en France avec ses parents. C’était il y a longtemps, mais elle en avait gardé de vifs souvenirs. Son père, toujours plein d’énergie, avait préparé un itinéraire épuisant. Sa mère avait été rapidement fatiguée et restait parfois à l’hôtel, mais Zoé et lui avaient passé leur temps à s’émerveiller devant ces mastodontes qu’étaient les cathédrales gothiques. Elle avait toujours préféré cependant les petites églises romanes, plus sombres, mais aussi jusqu’à un certain point, plus chaleureuses. Elle se souvenait fort bien de l’abbaye (son nom déjà ?) encore occupée par une communauté. Au moment où ils étaient là, les moines priaient en chantant du grégorien. Zoé avait été charmée par l’atmosphère qui ressemblait un peu à celle d’aujourd’hui. Elle s’était demandé ce qu’il pouvait bien y avoir dans l’air pour produire un tel effet sur elle.

Zoé retrouvait dans cette église-ci un peu de cette ambiance très particulière, comme si les croyants qui venaient de quitter l’église avaient laissé une vibration spécifique qui n’avait pas encore eu le temps de se dissiper. Il y avait quelque chose de vaporeux dans l’air, de léger, d’intemporel. Elle regarda l’abside vide. Elle reconnut l’aménagement, mais n’aurait pas pu nommer les différents objets. Elle vit bien sûr le crucifix qui dominait l’espace.

Elle se sentit bien ici. Elle n’aurait pas su dire pourquoi. Depuis la mort de son père, ils étaient extrêmement rares les endroits où elle pouvait vivre cet état d’âme. Quand son père était là, la maison avait été un lieu animé, paisible et rassurant. Oui, alors elle se sentait bien. Ici et maintenant, elle se laissa aller à ce moment fugitif, la paix au cœur. Au contact d’Andréa, elle commençait à comprendre que la contemplation malsaine et égoïste de ses malheurs lui faisait du mal. Il y avait un univers autour d’elle, tout un monde qu’elle refusait encore de voir. Comme la Belle au bois dormant, elle s’était endormie piquée par le fuseau de la réalité et elle refusait d’ouvrir les yeux. Il était peut-être temps qu’elle se réveille.

Elle regarda de nouveau en avant, vit le crucifix et repensa à ses rencontres aux Narcotiques anonymes. Sa marraine Sophie lui avait parlé du Grand Bonhomme en haut. Zoé sourit en voyant le crucifix. Elle ne se l’était pas imaginé comme ça, sanguinolent, pendu à un gibet. Il n’était pas certain que celui-là ne pourra jamais l’aider. Elle essaya de se rappeler la troisième étape. Qu’est-ce que c’était déjà ? « Nous avons décidé de confier notre volonté et notre vie aux soins de Dieu tel que nous Le concevions. »

— Bonjour, vous désirez voir un prêtre ? lui dit un homme âgé.

Comme Zoé avait sursauté, l’homme s’excusa et répéta sa question.

— Non merci… je….

Zoé se leva brusquement et repartit vers la sortie sous l’œil interrogateur du vieux bonhomme.

Dès qu’elle mit un pied dehors, elle sortit son portable de sa poche arrière et signala le numéro de Sophie.

— Allô Sophie ? C’est moi, Zoé.

— …

— Moi aussi, je suis contente de te parler.

— ….

— Non, ça va, je t’assure. Je ne voudrais pas te déranger.

— …

— Tu es bien fine, Sophie. Je me demandais si nous ne pourrions pas nous voir aujourd’hui.

— …

— Luncher ensemble ? Pourquoi pas ? Tu es certaine que ça ne te dérange pas ?

— …

— Le bistro de la Gamelle ? Oui, je connais. À tantôt alors… et merci Sophie.

 

Quand Sophie entra dans le restaurant, elle ne passa pas inaperçue. C’était une femme très élégante sur ses talons hauts. Elle marcha vers Zoé avec la sûreté de celle qui avait réussi. Pourtant — elle aurait été la première à le reconnaître —, son attitude était le résultat d’une conquête quotidienne acharnée faite de hauts et de bas. Avant de s’asseoir en face de Zoé sur la banquette, elle alla l’embrasser alors que celle-ci resta assise.

— Allô la belle Zoé. Je suis si heureuse de te voir. Tu n’étais pas là la semaine dernière ? Ta nouvelle coupe de cheveux te va si bien. Tu me donneras le nom de ta coiffeuse.

— Moi aussi je suis contente. Non, je n’étais pas là. On commande et je t’explique.

Zoé n’avait jamais mis au courant sa marraine de ses tribulations. Il est vrai qu’elle n’était pas en état de faire la conversation au tout début, surtout à propos de choses qui la touchaient de près. Cette femme lui inspirait confiance toutefois. Elle n’aurait pas su dire pourquoi. Elle était rassurante. Et surtout, Zoé soupçonnait qu’elle avait dû franchir un sacré parcours du combattant avant d’arriver là où elle en était. Par ses témoignages, Zoé avait appris ses périodes de désespoir à un âge où les filles rêvent encore au Prince charmant. La séparation de ses parents, son désarroi, sa découverte de la drogue, douce d’abord, puis dure ensuite. Elle avait même fait un temps un peu de prostitution pour son propre compte, pour se payer sa dose.

Sophie était une survivante. Comment avait-elle fait ? Zoé se souvenait du jour où elle lui avait parlé du Bonhomme en haut. La troisième étape avait été la plus difficile à franchir pour elle. Elle ne croyait pas en Dieu. Elle n’y comprenait rien de toute façon. Ce n’était pas sa tasse de thé, comme elle le disait. Avec les NA, elle avait toutefois compris que d’affronter ce Dieu qu’elle trouvait pervers était inévitable. Ce fut une longue bataille émaillée de rechutes et de reprises. Jusqu’à ce qu’elle lâche prise.

Oui, Zoé avait une certaine admiration pour Sophie.

— Alors, Zoé, qu’est-ce qui se passe avec toi ?

— Je vais mieux… je le pense du moins. Je continue à suivre mon traitement pour me sevrer et je commence à en voir les effets. Je tremble moins, je ne vomis plus. C’est la grande forme quoi !

Les deux sourirent en même temps à la litote de Zoé. Celle-ci continua.

— Je pense t’avoir dit que j’avais failli aller en prison ?

— Non, tu ne me l’as pas dit. Tu n’étais pas très bavarde lorsque nous nous sommes rencontrées : un vrai chat sauvage. Tu te tenais dans ton coin, prête à attaquer tous ceux qui t’approchaient.

— T’as raison. J’étais si mal dans ma peau.

— J’ai connu ça, Zoé. Si tu savais comme j’ai connu ça.

Sophie la regarda avec tellement d’empathie que Zoé en fut émue.

— J’avais fait une belle connerie et je me suis retrouvée devant le juge. Je ne sais pas s’il m’a prise en pitié, mais il ne m’a pas jetée en prison. C’était ma première offense. J’ai eu droit à trois mois de travaux communautaires dans un CHSLD.

— Tu as été chanceuse. Le juge devait être dans ses bons jours. Ce n’est pas toujours le cas.

— Je suppose. Cela ne me plaisait pas, mais je m’en foutais. Me retrouver quotidiennement avec une bande de vieux avec un pied dans la tombe, ce n’était pas mon idéal de vie. De toute façon, je n’en avais pas d’idéal de vie… du moins, je n’en en avais plus.

La serveuse arriva avec les plats qu’elles avaient commandés quelques minutes plus tôt : Sophie une salade et Zoé un tartare de saumon. Ni l’une ni l’autre n’avait commandé de vin. Elles entamèrent leur plat en silence. Zoé continua.

— Il est arrivé un événement au CHSLD.

— Ah oui ! Lequel ?

— Un drôle de hasard. J’ai commencé à m’occuper d’une vieille dame difficile, alcoolique au dernier degré, en phase terminale. J’ai pensé un temps que cela faisait partie de ma punition : on m’avait envoyée auprès de la plus hargneuse des femmes.

— Et le hasard, il est où ?

— Je te le donne en mille : c’est ma grand-mère ! Je croyais qu’elle était morte. J’ai appris par la suite que mon père n’avait jamais voulu me la faire connaître. Je ne comprends pas encore les raisons de cette rupture entre les deux. C’est une femme brisée, tu sais, et cela ne date pas d’hier. Depuis quelque temps, elle s’est mise à me raconter son passé… C’est touchant… elle me touche, cette vieille dame.

— Et bien. Ça alors ! Pour un hasard, c’en est tout un. Moi tu sais, je ne crois pas au hasard. Je suis convaincue qu’il n’arrive rien pour rien en ce monde.

— Tu crois.

— J’en suis certaine. Ne me demande pas comment ça se passe, mais ça se passe. Quand une rencontre comme celle-là arrive, nous avons deux choix : faire semblant que c’est une pure coïncidence ou comprendre que c’est une perche tendue.

— Une perche tendue ?

— Mais oui ! Une perche tendue par le Bonhomme en haut.

— C’est drôle ce que tu me dis là. En fait, c’est un peu pour cela que je voulais te voir. J’étais dans une église tout à l’heure. Des souvenirs me remontaient de mon enfance, surtout des états d’âme que je ne m’explique pas. Je me suis demandé si cela avait à voir avec la troisième étape.

— J’en suis certaine. Tu en es là, Zoé. N’aie aucun doute là-dessus, tu en es là. Il n’en tient qu’à toi maintenant.

— Mais je ne sais pas quoi faire. Je ne comprends pas. Je ne peux pas m’expliquer ce qui m’arrive.

— Tu ne peux pas t’expliquer !… Pourquoi sens-tu le besoin de tout expliquer, Zoé ?

— Parce que je suis comme ça… C’est mon père qui m’a appris ça…

Zoé baissa la tête en disant cela. Sophie comprit immédiatement que Zoé venait de toucher une corde sensible. Elle eut la prudence ou la décence de ne pas insister. Elles commandèrent un café et se mirent à parler de banalités, de choses du quotidien. Elles rirent ensemble de certains événements. Elles bavardèrent comme de vieilles copines.

Mais Sophie n’était pas sa copine. Elle était la marraine de sobriété de Zoé et elle sa filleule. Sophie voyait que Zoé en était à une étape difficile et importante. Elle savait par expérience qu’elle devait l’accompagner là-dedans. Mais le choix de franchir cette étape en revenait exclusivement à Zoé. Sophie ne pouvait que suivre le courant. Cela lui aurait fait plus de tort que de bien de la pousser dans une direction ou l’autre. Le chemin qu’elle entreprenait maintenant, elle devait le faire seule.

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