Le LEGS D'ANDRÉA est un roman-feuilleton en 30 épisodes publié à raison d'un épisode par semaine. Afin de ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au blogue sous la rubrique « pour s'abonner ». Vous recevrez en primeur une notification chaque semaine. C'est gratuit ! Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique « Rattrapage ».

LEGS (Épisode 25 : la décision de Pierre)

Lisbonne@Photo de Marcel Viau

Zoé fut abasourdie par la révélation de sa grand-mère. Elle venait de découvrir que son grand-père était un assassin. Elle n’en revenait pas. C’était un acte inexcusable, même si un jury aurait pu lui trouver des circonstances atténuantes. D’ailleurs, les motivations de Pierre n’étaient-elles pas ambiguës ? Il voulait protéger Andréa assurément, mais il se donnait par le fait même une belle occasion de l’avoir pour lui tout seul ? Ni tout blanc, ni tout noir.

Andréa resta silencieuse, perdue dans ses rêves et dans ses souvenirs.

— Comment avez-vous réagi ?

— En fait, j’étais sous le choc. Jamais je n’aurais imaginé une telle chose. Des assassinats, ça n’existe pas chez nous. La vie est suffisamment dure comme elle est et les accidents si nombreux que personne n’imaginerait tuer quelqu’un d’autre, même s’il le hait, même s’il a de la rancœur pour lui.

— Vous ne vous étiez doutée de rien ?

— Jamais. Les policiers avaient fait leur travail. Leur rapport était clair : Miller avait eu un accident. Pierre, le seul témoin de la scène, avait raconté que Miller avait mis le pied dans une boucle de l’une des trawls sans s’en apercevoir et qu’il avait disparu rapidement. Il n’avait rien pu faire.

— Personne n’a contesté cette version ?

— Non. C’était plausible. Les policiers ont cru Pierre. Du moins, ils ont fait semblant d’y croire. Qui dans le village aurait voulu qu’ils approfondissent davantage leurs conclusions ? En fait, le sentiment de l’époque face à cet accident, c’était du soulagement plus que de la peine.

— Même pour vous.

— J’ai un peu honte de le dire… même pour moi. Ce fut comme si on m’avait enlevé une tonne de briques de mes épaules. Ce fut instantané. Je me suis sentie du jour au lendemain plus légère. J’étais à nouveau libre de mes mouvements, de mes actes. Je pouvais décorer la maison à mon goût, m’acheter ce que je voulais, aller où je voulais, prendre mes petits verres de gin quand je le voulais. La cage de ma prison s’était ouverte.

— Finalement, Pierre vous a libérée.

— Ça, c’est ce que Pierre pensait.

— Pas vous ?

— C’est compliqué.

Jusqu’à maintenant, selon son habitude, Andréa avait raconté son histoire les yeux vers l’extérieur. Maintenant, elle se tourna vers Zoé et ajouta.

— T’es encore jeune, ma petite Zoé. Pour toi, la vie est simple, il y a les bons et les méchants, il a le vrai et le faux. Il y a le bonheur et le malheur. Ce n’est pas ainsi que les choses se passent.

— Vous savez grand-mère, je comprends ça plus que vous ne le croyez.

Andréa examina Zoé avec bienveillance. C’était sans doute l’une des premières fois qu’elle regardait sa petite-fille comme cela.

— C’est vrai que je sais peu de choses de toi, sauf ce que tu as bien voulu me raconter de ta passion pour le, comment dis-tu ? Le snowboard, de ton accident… de Jessy. J’ai l’impression que tu as vieilli plus vite que bien des jeunes de ton âge. Je me trompe ?

— Je ne sais pas, grand-mère… je ne sais pas… ce que je peux dire en tout cas, c’est que les choses ne sont pas simples pour moi non plus.

— Mais tu es jeune. Tu as l’avenir devant toi.

— Pour ce que cela m’apporte d’avoir l’avenir devant moi.

— Cela t’apporte une chose précieuse : tu peux encore la changer, ta vie. Moi, je ne l’ai pas fait. Et quand cela fut possible, il était trop tard.

 

Andréa était restée plusieurs jours dans un état second. Pierre ne pouvait même plus l’approcher. Il dormait sur le sofa au rez-de-chaussée. Andréa ne parvenait pas à concevoir qu’elle coucherait dorénavant avec un meurtrier. C’était plus fort qu’elle. Pourtant, il était resté le même homme : attentif, prévenant, amoureux. Il faisait tout pour qu’elle lui revienne. Il lui achetait des fleurs, la comblait d’attention. Mais elle se murait dans le silence. Ce fut la période la plus terrible de sa vie.

À un moment, Pierre n’en pouvant plus lui dit.

— Avoir su ce que cela te ferait, je ne t’aurais jamais dit la vérité.

Andréa n’avait pas répondu à cela. Elle ne savait pas ce qui était pire : qu’on lui mente ou qu’on lui annonce un assassinat. Il lui semblait que l’effet était le même de toute façon. Elle avait perdu confiance en lui. Son image d’homme parfait, solide, protecteur venait d’éclater en mille morceaux.

Cela, Andréa aurait été capable de le comprendre. Avec le temps, elle l’aurait peut-être compris. C’était un homme avec ses qualités et ses défauts. Ce qu’elle était incapable d’accepter toutefois était d’une tout autre nature. À tort ou à raison, Andréa pensa que Pierre l’avait trahi. Le soir, sur la galerie de la maison, elle ne voyait plus les étoiles. Ce sont les ténèbres qui l’attiraient, la happaient, l’appelaient irrémédiablement. Elle ne voyait plus l’œil protecteur d’Andromède, même si la constellation était là, immuable et fragile. Lui, il allait la quitter, il l’abandonnerait comme l’avaient fait tous les autres, la laissant seule avec son angoisse.

De son côté, Pierre était désespéré. Tout ce qu’il avait toujours voulu pour Andréa, c’était de la rendre heureuse. Il avait fait d’incroyables sacrifices pour elle, jusqu’à tuer, jusqu’à se mettre à nu en lui révélant l’inconcevable. Il sentait confusément que ce secret, il ne pourrait pas le garder. Andréa était trop intuitive. Elle devinait les failles en lui, les trous béants qu’il aurait tant voulu lui cacher. Il n’était pas ce qu’elle croyait. C’était un homme brisé qui avait perdu son honneur. Avant de connaître Andréa, il se haïssait, se punissait en se cachant dans ce village perdu. Il avait voulu disparaître à jamais aux yeux du monde.

Puis Andréa lui était apparue, belle comme le jour, lumineuse, rayonnante d’une chaleur qu’il croyait ne jamais plus ressentir. Elle lui redonnait vie, lui qui était mort. Il voulait être avec elle pour toujours. Pour lui bien sûr. Il en avait besoin. Mais pour elle surtout. C’était une merveilleuse porcelaine à la fois fragile et résistante, pas comme ces maudits bateaux dans leur bouteille qui se brisaient dès qu’on les touchait. Elle avait besoin que l’on prenne soin d’elle, que l’on s’émerveille devant sa beauté intérieure, qu’on lui dise tout le chatoiement qu’elle portait en elle, qu’on la protège des coups du sort. Elle avait souffert, il le savait. Et il ne voulait plus qu’elle souffre.

Un jour, il lui dit.

— Nous devrions partir d’ici. Nous devrions quitter ce village. Aller ailleurs refaire notre vie.

Andréa ne répondit pas à cette proposition. Elle n’avait jamais pensé à cette éventualité. Quitter ce village qui l’avait vue naître, qui avait fait d’elle ce qu’elle était. Elle n’y avait jamais pensé. Pourquoi ? Rien ne la retenait ici, elle en était consciente. Toutefois, la question n’était pas là.

Après de longues hésitations, elle se décida à venir en parler à tante Jeanne. Elle savait ce que cette femme avait vécu, elle savait qu’elle avait frôlé le désespoir. Elle comprendrait. Elle lui raconta tout à propos de Pierre.

— Cela ne me surprend pas. J’étais sûre qu’il se passerait quelque chose comme ça un jour. Il suffisait de le voir tourner en cage comme un lion lorsqu’il parlait de ce que Miller te faisait. C’était les seules fois où je le voyais perdre ses moyens.

— Qu’en penses-tu ?

— Oh ! tu sais, à mon âge, j’ai cessé de juger les gens.

— Il veut que l’on parte d’ici pour aller ailleurs.

Tante Jeanne attendit la suite en tirant quelques bouffées de sa pipe en plâtre. Andréa continua.

— Comme ça, je devrais faire comme si rien ne s’était passé, comme si je n’avais rien su de ce… Je dois oublier qu’il a… tué mon mari ? Est-ce qu’il pense qu’un simple déménagement suffira par me faire avaler le sirop, en me pinçant le nez comme pour l’huile de foie de morue ?

La pipe renvoyait toujours de bonnes bouffées de fumée, effleurant parfois les narines d’Andréa.

— Je ne crois pas que ce soit un homme fiable, continua Andréa. Je l’ai pensé un temps. Il m’apparaissait si solide, si courageux. Mais il n’est pas fiable. S’il a été capable de quitter ses « êtres chers », comme il le dit, il pourrait le faire avec moi aussi.

— Tu as fabriqué une image de lui. Une image idéale. Tôt ou tard, il t’aurait fallu affronter la réalité. Des hommes parfaits, il n’y en a pas, comme des femmes parfaites d’ailleurs. Il n’existe que de pauvres naufragés perdus qui cherchent le meilleur moyen de flotter sur leur radeau plongé dans un océan le plus souvent cruel.

Andréa savait dans sa tête que tante Jeanne avait raison. Le problème était ailleurs. Il était dans son cœur, dans son âme. Comment aurait-elle pu accepter la dure réalité ? Est-ce que le temps suffirait ? Elle se voyait de nouveau nue, attachée à son rocher attendant l’heure fatidique de l’arrivée du gros poisson venu la dévorer. Elle ne croyait pas que Pierre puisse la protéger. Elle ne le pensait pas. Elle n’en était pas sûre. Elle n’était plus sûre de rien.

Pierre n’était plus que l’ombre de lui-même. Il se battait contre un vent puissant qui le soulevait de terre. Il n’était pas certain d’être capable de gagner contre cette nature impétueuse qui le projetait vers l’arrière. Il lutta de toutes ses forces avec tous les moyens qu’il avait à sa disposition. Il s’humilierait, la supplierait, tomberait à ses pieds, ce qu’il n’avait jamais fait pour personne auparavant. Il lui donnerait des preuves de son amour. Il irait même jusqu’à se dénoncer si elle le lui demandait. Il assumerait sa faute, quitte à ne pas la revoir avant longtemps. Il l’aimait jusque-là.

Or, il prit finalement conscience que rien ne pourrait plus réparer le tort qu’il lui avait causé. Elle ne le regarderait plus jamais de la même façon. Il avait cassé en elle un ressort essentiel au bon fonctionnement de son mécanisme complexe. Rien ne pourrait le réparer. Il en était resté pantois, assommé par sa prise de conscience. Il comprit que de vouloir la garder auprès de lui ferait encore plus de tort à celle qu’il aimait plus que tout. Elle en arriverait à s’étioler comme une belle rose au crépuscule. Il se convainquit enfin qu’il ne pourrait jamais plus la rendre heureuse. Il devait s’éloigner d’elle. Pour la sauver. Car il était incapable de la sauver en restant proche d’elle. Au contraire, elle serait perdue à jamais. Pour la sauver, il devait se sacrifier.

Ce dernier sacrifice allait lui arracher le cœur.

Quand Andréa entra à la maison ce jour-là, Pierre terminait de faire ses bagages. Elle le regarda en silence descendre les quelques sacs qui contenaient toute sa vie. Andréa pleurait à gros bouillon, ne sachant quoi dire ni quoi faire. Lui aussi pleurait. Elle ne l’avait jamais vu pleurer. Arrivée en bas. Il lâcha ses deux sacs, s’approcha d’elle et l’entoura de ses bras et la serra si fort, si fort. Seul Dieu pouvait savoir ce qu’il y avait de grand et de puissant dans ces deux corps enlacés. Pierre sanglotait. Elle aussi. Ils ne se dirent pas un mot. Pas un seul mot.

Il reprit ses sacs et sortit. Andréa le regarda partir par la fenêtre jusqu’à ce qu’elle ne le voie plus. Puis, elle poussa un cri en mettant son poing dans la bouche, un cri qui venait de si loin, du fond des âges.

Elle ne le retint pas.

 

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