Le LEGS D'ANDRÉA est un roman-feuilleton en 30 épisodes publié à raison d'un épisode par semaine. Afin de ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au blogue sous la rubrique « pour s'abonner ». Vous recevrez en primeur une notification chaque semaine. C'est gratuit ! Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique « Rattrapage ».

LEGS (Épisode 26 : Andréa et Elliot)

Valparaiso@Photo de Marcel Viau

Zoé trouva si triste cette fin brutale. Il n’était pas certain qu’elle comprenne pourquoi Andréa et Pierre s’étaient quittés ainsi. Andréa ne pouvait-elle pas lui pardonner ? N’auraient-ils pas pu se réconcilier ? Les adultes faisaient parfois des choses qui la dépassaient. Pourquoi son père avait-il voulu pousser ses limites en moto ? Qu’avait-il à y gagner ? Ou que fuyait-il ?

— Je suis si désolée de ce qui vous est arrivé, grand-mère. Vous auriez pu être heureuse avec lui.

— Je l’ai été, ma petite Zoé. Oh oui. Je l’ai été. Je me souviens encore aujourd’hui de chaque moment heureux passé avec lui.

— Ne pouviez-vous pas lui pardonner ?

— Pas à ce moment-là. C’est certain. Il m’avait fait trop mal.

— Est-il resté au village ?

— Non, non. Il est immédiatement parti pour ailleurs. J’ai appris un peu plus tard qu’il était devenu marin professionnel sur des cargos qui sillonnaient le monde.

— L’avez-vous revu ?

— Non jamais. Et je le regrette aujourd’hui. Amèrement. Il m’a écrit quelquefois pour me donner des nouvelles. Il terminait toujours ses lettres en me disant : « Je t’attends ». Je ne lui ai jamais répondu.

Andréa avait les yeux pleins d’eau en regardant dehors. Zoé s’en aperçut. Elle vint chercher la boîte de mouchoir de papier. Andréa s’essuya avec précaution. En la regardant, Zoé ne put s’empêcher de penser que la vie réservait parfois tant de surprises. S’il y avait beaucoup d’amours imparfaites, d’autres paraissaient impossibles. Pierre et Andréa s’aimaient trop. Ils étaient comme deux astres qui se tournent autour sans jamais se toucher. Le risque était trop grand. S’il arrivait que l’attraction soit trop forte, ils provoqueraient inévitablement un trou noir.

— Et vous, qu’avez-vous fait par la suite ?

Andréa se retrouva seule de nouveau après le départ de Pierre. Elle passa un certain temps à tourner en rond dans sa maison. Une nuit qu’elle ne dormait pas, elle entendit le vent qui ébranlait la structure : les volets cognaient, la maison craquait. Elle s’était habituée à ce phénomène avec le temps. Mais cette nuit-là, elle en eut assez. Pourquoi rester ici ? Ce maudit vent sera toujours là, cette maudite maison sera toujours là, ce maudit village sera toujours là. Tous ces gens et toutes ces choses immuables, indifférents à son malheur. Rien ne changera jamais.

Le lendemain, elle avait pris sa décision. Elle alla rencontrer tante Jeanne, sa seule véritable amie. Elle lui annonça la nouvelle. La veuve Landry ne se montra pas surprise, encore une fois. Cette femme connaissait son destin mieux qu’elle-même. Dans le village, on la traitait de sorcière et Andréa n’était pas loin de le croire aussi.

— Tu as raison. Il faut partir… Puis, tu n’es plus seule maintenant.

Andréa était déjà enceinte de plusieurs semaines. Évidemment, elle avait appris dès le début à sa tante ce qui lui apparaissait alors comme la meilleure nouvelle qu’elle ait jamais reçue. Mais maintenant tout était différent. Elle ne savait plus.

— Je ne sais pas, ma tante…

— Qu’est-ce que tu ne sais pas ?

— Un enfant de Pierre !… Je ne sais pas si j’aurai la force…

Andréa n’avait jamais pensé à un arrêt de grossesse. D’abord cet acte était illégal au Canada à ce moment-là. Mais surtout, ses principes catholiques lui interdisaient de même en avoir l’idée. Elle se sentait de nouveau piégée. Ce qui aurait dû être un pur moment de bonheur se transformait maintenant en un poids qui venait s’ajouter à son malheur.

— Puis, je ne te verrai plus…

— J’en serai triste aussi, ma pitchounette. Mais je m’en remettrai. Toi, il faut que tu fasses ta vie. Il y a encore de beaux jours qui t’attendent.

— Je n’en suis pas aussi certaine que toi, ma tante.

Andréa n’aurait pas su si bien dire. Elle partit pour Québec après avoir fait ses adieux à ses parents sans ne leur avoir jamais pardonné. Ces derniers sont décédés à quelques mois d’intervalle plusieurs années plus tard ; ils n’ont jamais su qu’ils étaient grands-parents. Andréa avait fait jurer à tante Jeanne de garder son secret.

Andréa donna naissance à un petit garçon en décembre, en pleine tempête de neige. Elle le prénomma Eliott. C’était un beau bébé solide et déjà plein de vie. Rapidement, Andréa lui trouva une ressemblance frappante avec son père. Plutôt que de la réjouir, cette similitude la plongea encore plus dans le désarroi. Elle se mit à penser que le reste de sa vie se passerait à côtoyer cette image parfaite de celui qu’elle avait tant aimé. À partir de ce moment-là, les petits verres de gin s’accélérèrent et devinrent indispensables.

— Parlez-moi de papa, grand-mère.

— Je n’ai pas seulement raté ma vie, ma petite Zoé, j’ai aussi raté la sienne.

Andréa avait fait le parcours accéléré pour adulte de la formation d’infirmière. Elle était douée. Elle fut engagée rapidement dans un hôpital de Québec. Cela lui permit de se remettre à flot. Elle avait quitté précipitamment le village. Seule tante Jeanne connaissait sa nouvelle adresse. Évidemment, la rente de son défunt mari n’entrait plus, la banque ne sachant où adresser les montants. De toute façon, elle ne voulait plus rien avoir à faire avec le monstre, même mort.

C’était dans sa nature profonde d’aider les autres. Elle le savait depuis qu’elle était toute petite. Andréa se prit d’intérêt pour son travail d’infirmière. Ce métier lui permit de sortir d’elle-même. Elle soignait des corps qui souffraient plus qu’elle. Mais elle dépérissait. Elle buvait trop. Beaucoup trop. Elle se noyait dans l’alcool, le seul remède qu’elle connaissait pour oublier.

— Vous n’aimiez pas mon père.

— Oh non. Ça, c’est faux. C’est faux.

— C’est ce qu’il a dit à maman.

Andréa se remit à pleurer de plus belle. Elle était si triste, si triste.

— Il me rappelait tellement son père. Plus encore en grandissant. Chaque fois que je posais les yeux sur lui, une aiguille me traversait le cœur. Eliott était un enfant si joyeux, si vivant aussi. Il attendait de sa mère ce qu’elle était incapable de lui donner.

— De l’amour ?

— Non, ça je le lui donnais… comme je pouvais. Je dirais plutôt de la reconnaissance. Tous les enfants ont besoin qu’on leur manifeste de la fierté, qu’on reconnaisse leurs qualités, leurs bons coups. Ils en ont besoin pour se développer. J’en ai été incapable. Eliott me rappelait trop son père.

— Pourtant, il a fait tout à fait l’inverse avec moi. Il me répétait sans cesse comment il était fier de moi.

Andréa regarda Zoé avec le même air de bienveillance.

— Il a réussi là où j’ai échoué, il me semble.

— Ça, ce n’est pas certain, grand-mère. Non, pas certain du tout.

Andréa s’enivrait de plus en plus souvent, allant jusqu’à délaisser son petit garçon. Parfois, il ne mangeait même pas, se contentant de grignoter ce qu’il y avait dans le frigo. Il était encore petit quand il la ramassait parfois à la petite cuillère à la fin de la soirée, la nettoyait, la mettait au lit. Quand elle était dans cet état, Andréa était si désagréable envers lui. Comme tous les alcooliques quand ils ont dégrisé, elle s’excusait en promettant que cela ne se reproduirait plus. Mais les choses avaient été de mal en pis.

Eliott, comme tous les enfants, aimait sa mère. Comme il l’avait pratiquement toujours connue ainsi, il avait longtemps cru que c’était l’état normal de toutes les mères. Quand elle était ivre à en perdre la tête, il arrivait à Andréa de lui dire tout doucement en lui flattant la joue : « Pierre, mon chou. Tu es revenu ? ». Le lendemain, il la questionnait sur ce Pierre, lui demandant si c’était son père. Andréa disait qu’elle ne le savait pas de qui il s’agissait. Elle lui avait déjà menti une fois en lui affirmant qu’il était mort peu après sa naissance d’un accident de pêche.

Il arrivait qu’elle fasse peur à l’enfant sans le vouloir bien sûr. Elle l’amenait sur le Cap-Diamant après une soirée bien arrosée, se souvenant alors avec nostalgie de Pierre au temps où il s’appelait toujours Peio. La mère de Peio l’emmenait voir les étoiles la nuit, au bord de la mer. Andréa s’asseyait dans l’herbe avec Eliott. Il avait une dizaine d’années, il avait froid, c’était la nuit et il se demandait ce qui se passait. Pour une rare fois, elle se serrait contre lui, lui entourant les épaules de son bras. Elle lui faisait regarder les étoiles, lui nommait les constellations, pointait Andromède, lui disait qu’elle veillait sur lui. Elle lui racontait que son destin était tout tracé dans la Voie lactée. Il n’avait qu’à lever la tête pour l’entrevoir.

Pourquoi faisait-elle cela ? Eliott ne comprenait pas. Il avait peur. Dans son délire, Andréa entrevoyait l’importance pour son fils de renouer d’une quelconque façon avec ses racines. Il n’avait pas connu son père. Elle avait trouvé ce moyen, bien bancal il faut le dire, de rattacher son fils à lui. Cela n’avait pas été une réussite, à l’évidence.

Elliot avait seize ans lorsque sa mère perdit son emploi. Les choses s’étaient alors précipitées pour lui comme pour elle. Elle avait dû déménager dans le seul appartement qu’elle avait pu se payer avec ses revenus de l’assistance sociale. Eliott n’avait pas voulu aller avec elle. De toute façon, il n’y avait pas de place pour lui. Il commençait à en avoir assez de sa mère et de ses frasques. Eliott était un garçon débrouillard qui fut rapidement capable de gagner sa vie avec des petits boulots pendant qu’il étudiait. Il s’était trouvé une colocation avec quelques copains et s’arrangeait même mieux qu’au temps où il était avec sa mère.

Elliot avait continué à voir sa mère de temps en temps. Il avait même dû parfois aller la cueillir au poste de police où elle cuvait son vin dans une cellule après avoir insulté les forces de l’ordre ou fait d’autres incartades de la sorte. Lorsqu’il avait commencé à sortir sérieusement avec la mère de Zoé, il avait déjà définitivement coupé les ponts. Il s’était fait une raison. Il s’était dit que c’était comme si sa mère était morte.

— Mon pauvre petit, dit Andréa. Pauvre petit. Je l’ai fait souffrir et il ne le méritait tellement pas. Rien n’était de sa faute. Je suis une pauvre folle !

— Vous étiez si malheureuse… Sachez qu’Eliott s’en est très bien sorti. Il avait trouvé un bon métier. Il avait le don de se faire plein d’amis. Il avait réussi à tracer sa voie… il avait trouvé sa destinée dans la Voie lactée…

Zoé avait souri en disant cela. Andréa lui avait rendu son sourire. Cette petite fille était comme du miel qui coulait sur son pauvre cœur desséché et mourant.

— Et je pense aussi qu’il aimait énormément sa fille…

— C’est bien vrai. C’était le père idéal… idéal… Il a juste eu le malheur de partir trop tôt.

Zoé était maintenant au bord des larmes. Andréa lui dit.

— Eliott, il tenait de son père. Pierre avait tant d’amour à donner. Il y avait tant d’amour en lui. Cette capacité d’aimer, c’était dans les gènes d’Eliott. Il ne pouvait pas faire autrement. Il t’en a fait profiter le plus qu’il a pu. C’est à ça maintenant que tu dois penser. Pas à ce que tu n’as plus, mais à ce qu’il te reste de lui.

N'hésitez pas à laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :