Le LEGS D'ANDRÉA est un roman-feuilleton en 30 épisodes publié à raison d'un épisode par semaine. Afin de ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au blogue sous la rubrique « pour s'abonner ». Vous recevrez en primeur une notification chaque semaine. C'est gratuit ! Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique « Rattrapage ».

LEGS (Épisode 29 : Zoé en colère)

Saint-Nectaire@photo de Marcel Viau

Sophie venait de terminer son témoignage. Elle brillait toujours dans cet exercice. Elle parla de son septième anniversaire de sobriété. Elle montra fièrement sa médaille. La vingtaine de personnes qui assistaient à cette rencontre buvaient littéralement ses paroles. Il y avait là toutes sortes de gens : des jeunes et des vieux, des laids et de beaux, des pauvres et des riches. Depuis le début, Zoé avait été frappée par cette espèce d’égalité absolue qui régnait dans ce milieu. Un jeune sorti de la rue, tatoué de partout, pouvait être le parrain d’un homme d’âge mûr bien nanti. Tous les codes sociaux habituels se brisaient à l’entrée de la salle de réunion des Narcotiques anonymes.

Zoé était là encore ce soir. Elle avait été fidèle à ces rencontres hebdomadaires depuis le début… ou presque. Maintenant que sa peine de trois mois de travaux communautaires avait expiré, elle n’était plus obligée d’y aller. Ces rencontres lui faisaient tellement de bien qu’elle avait voulu continuer. Et il était dans ses intentions de persévérer. D’autres étapes restaient à franchir. Elle n’était pas au bout de ses peines. Elle le savait bien.

Quand la réunion se termina, Sophie alla la prendre par le bras en lui disant : « Tu as bien fait de m’appeler. Viens, on va marcher un peu ». Ils sortirent ensemble. C’était le soir. Le soleil d’été venait de se coucher, mais il restait encore un peu de luminosité dans le ciel clair. Le crépuscule était tardif au mois d’août dans ce pays nordique. La chaleur de la journée, trop lourde, devenait supportable. On était bien. Elles décidèrent de se promener dans le Vieux-Québec. Que cette ville était belle ! Les vieilles maisons du XIXe siècle se cordaient sagement des deux côtés des rues étroites. Les terrasses des bistros de la rue Saint-Jean s’animaient d’une faune joyeuse et bavarde. La rue du Trésor encore encombrée de touristes à cette heure faisait l’étalage des croûtes vendues par les peintres du dimanche.

Elles débouchèrent sur la Place d’Armes, un espace dédié généralement au rassemblement des troupes militaires. Paradoxalement, se trouvait en son centre un immense monument néo-gothique dont la statue du sommet représente la foi chrétienne, vestige d’une époque où le catholicisme dominait outrageusement la vie publique. Le majestueux Château Frontenac surplombait l’ensemble architectural entourant le parc. Cet hôtel emblématique de Québec construit à la manière des châteaux français n’en avait pourtant pas l’âge : une centaine d’années à peine. Il restait un édifice fort impressionnant avec son toit en cuivre, ses tourelles, ses fenêtres mansardées et ses faux mâchicoulis.

Sophie et Zoé s’approchèrent de la statue de Champlain. Il avait fière allure ce personnage. Accoutré des vêtements bouffants d’époque, d’une épée dont on ne voyait que la pointe ressortir derrière, de son grand chapeau à plume. Le visage, noble et fier, n’était pas à son image toutefois. En fait, personne ne savait à quoi ressemblait Samuel de Champlain, le fondateur de Québec en 1608. Ce que l’on connaissait de son visage provenait de la seule peinture le représentant. Or il s’avère que le portrait avait été calqué sur celui d’un parent de l’artiste.

Elles contournèrent le monument et se dirigèrent vers la terrasse Dufferin. Ce vaste belvédère situé en face du Château Frontenac était le lieu privilégié de rencontres des habitants de Québec depuis plus d’un siècle. Il y avait une vue époustouflante sur le fleuve Saint-Laurent, sur la rive sud ainsi que sur l’île d’Orléans à l’est. Au loin, on pouvait apercevoir le début de la chaîne des Appalaches et en se tournant, on admirait celle des Laurentides. Ces deux immenses formations géologiques venaient se rencontrer ici, sur le Cap-Diamant.

Les deux femmes s’arrêtèrent à un boui-boui pour acheter une glace, une gourmandise incontournable en cette période de l’année. Elles se trouvèrent un banc sous le dernier kiosque de la terrasse. Elles restèrent longtemps, assises là sans rien dire, à admirer la vue et à lécher consciencieusement leur friandise. Il faisait nuit maintenant.

— Où est la Voie lactée ? demanda Zoé.

— Je ne crois pas que l’on puisse la voir ce soir. De toute façon, la ville est bien trop lumineuse.

— Pourtant ma grand-mère est venue plusieurs fois avec mon père pour l’admirer.

— Je ne m’y connais pas trop en astronomie.

— Il paraît que si l’on sait bien examiner le ciel nocturne, on peut voir Andromède. Ma grand-mère dit qu’elle nous regarde de son œil bienveillant. C’est beau non ?

— C’est comme le Bonhomme en haut, mais au féminin.

— Ouais, on peut dire ça.

— Au fait, comment va-t-elle, ta grand-mère ?

— Eh bien, elle est décédée il y a trois jours. J’ai continué à passer régulièrement la voir même si je n’y suis plus obligée… J’étais attachée à cette vieille dame. Elle a vécu des choses si difficiles. Et si merveilleuses aussi. C’est bizarre, tu ne trouves pas, que quelqu’un puisse vivre des situations opposées comme ça.

— Pas si bizarre en fin de compte. Ça rassemble à la vraie vie, non ?

— Tu penses ? Je me demande si j’aurais été capable de survivre à ce qu’elle a vécu : mariée malgré elle à un mari violent ; libérée par un accident dont son mari ne s’est pas sorti vivant ; tombée follement amoureuse d’un étranger, mon grand-père, qui s’est révélé ne pas être celui qu’elle croyait, puis perdue dans l’alcool dont elle n’est jamais sortie.

— Tu t’es sentie proche d’elle ?

— En un sens, oui. C’était une femme simple qui ne cherchait qu’un peu de bonheur simple. Elle ne demandait pas grand-chose à la vie et la vie le lui a refusé.

— Comme toi ?

— Je ne sais pas… jusqu’à quel point je lui ressemble. Je ne sais pas…

— Je ne pense pas que tu lui ressembles. Je ne te connais pas beaucoup, encore moins ta grand-mère, mais je ne crois pas que tu lui ressembles.

— C’est vrai ce que tu dis. En fait, je ressemble beaucoup à mon père, physiquement, mais aussi par tempérament. Je ne crois pas que mon père aurait vécu une situation semblable à celle de ma grand-mère de la même façon qu’elle. C’était un battant, tu sais.

— Comme toi.

— Oui, c’est vrai… un peu comme moi.

— Qui aurait cru t’entendre parler ainsi lorsque je t’ai connue.

— Pourquoi dis-tu ça ?

— Tu te prenais pour une autre, tu sais. Tu faisais semblant d’être ce que tu n’étais pas : rebelle sauvage, impénétrable. Pourtant, on pouvait lire en toi comme un livre ouvert.

— Vraiment, j’étais si prévisible.

— Pas prévisible. Je ne dirais pas ça. Mais tu montrais un visage qui n’était pas le tien. Ça, c’était évident. Ce qu’il y avait derrière ton masque était très différent…

— En quel sens ?

— Tu te rappelles, j’espère, les douze étapes.

— Bien sûr, je les connais par cœur.

— Peux-tu me citer la quatrième ?

— « Nous avons procédé sans crainte à un inventaire moral approfondi de nous-mêmes »

— Quelle bonne élève studieuse !

— Je pense que je comprends ce que tu veux dire. C’est à moi de faire le chemin. Je ne peux pas attendre qu’un autre le fasse à ma place.

Sophie lui fit un sourire des plus engageant. Zoé le lui rendit. Elles se levèrent du banc et revinrent sur leur pas. Tout en marchant, elles regardèrent encore le panorama grandiose, Zoé se demanda quelles avaient pu être leurs réactions quand les premiers découvreurs arrivèrent ici au XIVe siècle. Les rives étaient alors plantées d’arbres imposants, des chênes pour la plupart. Ils avaient navigué pendant des jours sur ce fleuve sournois plein de remous et de récifs dangereux, découvrant ces rives abruptes et inhospitalières. Ces marins bretons n’avaient sans doute jamais imaginé une telle nature sauvage.

— J’ai appris que mon grand-père venait d’une région de France où les montagnes étaient pas mal plus imposantes qu’ici : les Pyrénées.

— Rien de comparable, en effet. Pourquoi s’est-il retrouvé au Canada ?

— Oh, c’est une longue histoire.

— Est-il toujours vivant ?

— Non. Il est décédé depuis longtemps. Tu sais, c’était toujours difficile pour ma grand-mère de parler de lui.

— Comme c’est difficile pour toi de parler de ton père à toi, non ?

Elles continuèrent de marcher en silence avant que Zoé réponde.

— Oui, c’est difficile, mais pas pour les mêmes raisons. Il a laissé un tel vide dans ma vie quand il est mort.

— Tu étais bien jeune.

— J’avais dix ans. Je me souviendrai toujours du moment où nous avons vu arriver deux policiers en uniforme à la maison. Nous étions une famille sans histoire et ma mère et moi nous demandions pourquoi ils étaient là. Le premier réflexe que ma mère a eu, ç’a été de dire que papa n’était pas à la maison, que nous l’attendions. C’était papa qui s’occupait de tout chez nous. Les policiers ont enlevé leur casquette et nous ont demandé de nous asseoir. Ils se sont assis à leur tour. Ils étaient très bien ces policiers. Ils ont pris toutes les précautions pour nous annoncer…

Zoé s’arrêta de parler, étouffée par l’émotion. Elle revivait avec les mêmes sentiments qu’autrefois cet événement bouleversant.

— On ne souhaite jamais cela à un enfant.

— Non, ça, c’est certain.

— Tu as dû être tellement triste.

— Triste évidemment. Triste…

Comme Zoé hésitait à continuer, Sophie la regarda en lui faisant un signe de la tête pour l’encourager à continuer.

— J’ai découvert il n’y a pas si longtemps que j’avais refoulé autre chose bien au fond de mon coffre au trésor secret…

— C’était quoi ?

— De la colère… j’ai été furieuse contre lui pendant toutes ces années. Je ressentais de la peine bien sûr, énormément de peine. Mais il y avait toujours ce fond de colère noire que je n’osais pas m’avouer. Une colère qui a fait fuir les autres autour de moi… une colère qui m’a fait lancer une chaise à travers une vitre.

— Tu lui en voulais…

— Oui, je lui en ai voulu terriblement…

— De quoi donc ?

Zoé éleva la voix à faire tourner la tête des quidams qui passaient à proximité.

— De m’avoir quitté ainsi… Il aurait dû faire plus attention… Pourquoi cette moto ? … Pourquoi aller si vite ? … il était responsable de sa fille… Il aurait dû le savoir… Il n’avait pas le droit de m’abandonner… il n’avait pas le droit…

Elles continuèrent à marcher lentement, éclairées par les réverbères jaunâtres bordant le Château Frontenac.

— Va te reposer un peu. Demain, tu viendras luncher avec moi. Je connais un beau petit coin tranquille.

— D’accord.

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