Le LEGS D'ANDRÉA se termine avec ce trentième épisode. La semaine prochaine, on pourra lire l’épilogue. Il est possible dès maintenant d’obtenir le livre complet en version papier ou numérique. Allez pour cela à la section À LIRE.

LEGS (Épisode 30 : L’aveu de Zoé)

Buenos Aires@Photo de Marcel Viau

Les deux femmes traversaient à pas lents les Plaines d’Abraham, ce témoin de la bataille qui avait fait perdre la Nouvelle-France aux mains des Anglais. Le rêve caressé par François 1er et ses descendants de faire de ce continent une nouvelle terre française venait de disparaître. L’Amérique serait anglaise.

Les plaines d’Abraham étaient devenues un très beau parc avec des arbres centenaires, de grands espaces gazonnés et une vue imprenable sur le fleuve et la Rive Sud. Les deux femmes suivaient un sentier qui les menait en bordure de la falaise. Elles portaient dans une main un sac brun et dans l’autre une bouteille. Elles longèrent la Citadelle de Québec, cet édifice construit « à la Vauban » par les Anglais pour défendre la ville. La Citadelle, comme les vieux canons exposés sur les plaines, n’avait jamais servi.

L’une des femmes était plus petite que l’autre, plus trapue aussi, mais plus élégante. L’autre plus grande, élancée, athlétique, plus jeune, portait un jeans noir et un t-shirt sobre. Sophie et Zoé arrivèrent à un banc libre près de la corniche. Elles étaient chanceuses de trouver cette place. De nombreux employés gouvernementaux font leur pause déjeuner ici en plein air lorsque la température s’y prête comme aujourd’hui. Ils apportent leur casse-croûte et s’assoient par terre à trois ou quatre tout en grignotant leur sandwich. On aurait dit parfois une scène du déjeuner sur l’herbe, sans les canotiers et les longues jupes d’été.

Zoé et Sophie dégustèrent en silence leur jambon beurre en prenant systématiquement une gorgée d’eau en bouteille.

— Une bonne idée que tu as eue, Sophie, de venir ici. Il fait tellement beau.

— Ce n’est pas la première fois que je fais ça. Quel beau pays tout de même, tu ne trouves pas ?

— Oui, c’est certain.

Zoé venait de terminer son sandwich et s’essuya délicatement les doigts pour en faire tomber les graines de pain.

— Je repense à ma grand-mère.

— Oui ! C’est triste. Comment tu vas ?

— Ben, ce n’est pas comme si je l’avais connue depuis toujours, tu comprends ?

— Bien sûr. Mais tu t’y étais attachée quand même.

— Je lui ai tenu la main au moment de sa mort. C’est la première fois que je fais ça : tenir la main de quelqu’un pendant qu’il meurt. Il y a quelque chose là-dedans de… je ne sais pas comment dire….

— De spirituel ?

— Oui, c’est ça… de spirituel… Tu sais que j’ai prié…

— Ça ne m’étonne pas.

— Ah non ?

— Non

Quand Zoé tenait la main frêle et froide de sa grand-mère, elle avait senti une chaleur en elle. C’était moins la tristesse qui la traversait que la sérénité. Elle croyait être effrayée de voir ainsi partir quelqu’un vers un autre monde. Mais elle était plutôt sereine. Elle comprenait d’une certaine façon que la vie était plus forte que la mort, qu’elle se transmuait plutôt, changeait de forme en se répandant dans le cosmos.

— Cette femme n’a pas eu la vie facile, tu sais.

— Elle t’a touchée, n’est-ce pas ?

— Jusqu’à un certain point… je me suis reconnue en elle. Nous n’avons pas eu la même vie, bien sûr. Elle a vécu à une époque et en un endroit très différents. Mais je me suis quand même reconnue en elle.

— Elle s’était confiée à toi ?

— Oui et je prends ça comme un beau cadeau. Après tout, j’étais une étrangère pour elle.

— Pas tout à fait quand même. Puis, ne l’oublie pas, elle était dans l’urgence. Tu es une fille capable d’écouter, tu sais.

— Je pense qu’elle aurait facilement pu mourir sans rien me raconter. Non, c’est autre chose. On aurait dit qu’elle voulait me passer un message.

— Ah bon ! Et comment cela ?

— Je ne sais pas. Une intuition. En tous cas, son histoire me parlait. La petite fille qu’elle était, heureuse, bien dans sa peau, confiante en la vie, c’était moi quand j’étais petite fille. Je me revoyais tranquille, en sécurité, entourée d’amour. Et puis après… et bien après…

— Tout a changé ?

— C’est ça… Ma grand-mère ne méritait pas ce qui lui est arrivé. On aurait dit que le sort s’est acharné sur elle. Ses épreuves sont devenues insupportables, hors de son contrôle.

— T’es certaine qu’elle n’avait rien à y voir ? Il arrive parfois que sans le vouloir nous nous faisons du tort aussi.

— Peut-être… dans son délire à la fin, elle me parlait de ces poissons monstrueux qui remontaient du fond de l’océan pour venir la dévorer. Juste avant de mourir, elle revivait le cauchemar qu’elle faisait dans son enfance.

— Ça t’a frappée, ce cauchemar ?

— C’est-à-dire que je ne pense pas avoir compris ce qu’elle voulait dire. Elle délirait, tu sais.

— Oui, mais cela t’a quand même frappée. Tu disais tout à l’heure que tu te reconnaissais en elle.

— Jusqu’à un certain point…

À n’en pas douter, Zoé hésita à s’engager sur ce chemin. Elle avait beaucoup appris sur elle-même en écoutant sa grand-mère, plus qu’elle ne le pensait, plus qu’elle ne l’aurait imaginé. Andréa ne lui avait pas seulement légué une vulgaire boîte de chaussure. Elle commençait à en prendre conscience.

— « Nous avons avoué à Dieu, à nous-mêmes et à un autre être humain la nature exacte de nos torts », dit en marmonnant Sophie

— Qu’est-ce que tu dis ?

— Tu as très bien compris, Zoé.

— Oui… c’est sûr… la cinquième étape… Oui… évidemment.

Zoé fixa l’autre côté du fleuve. Elle gardait ce poids sur le cœur depuis tant d’années. Elle avait cru pouvoir l’éteindre, le détruire, l’annihiler. Si elle s’était jetée à corps perdu dans le snowboard, c’était pour oublier ce poisson hargneux qui lui rongeait le cœur.

— Je ne croyais pas que ma grand-mère me connaissait si bien. Je ne lui avais pas raconté grand-chose de ma vie. Mais elle avait compris l’essentiel, je pense. Tout juste avant de fermer les yeux définitivement, elle m’a murmuré quelque chose à l’oreille… ça m’a terriblement bouleversée…

Zoé était émue, mais elle retenait ses larmes. Elle s’était promis qu’elle ne pleurerait pas.

— Elle m’a dit : « Ne fais pas comme moi, Zoé. Laisse-toi sauver ».

Les larmes ont quand même coulé, mais pas comme un torrent, plutôt comme une source d’eau vive.

— Je crois bien qu’elle avait compris. Moi aussi je me suis sentie abandonnée. Mon père mort, je suis tombée dans le vide. Plus aucun repère, plus aucun soutien. J’ai perdu mon roc lorsqu’on l’a enterré. Mes racines ont été coupées nettes. Papa croyait en moi, plus que moi-même parfois. Je ne sais pas d’où lui venait cette force. Il avait pourtant vécu de telles épreuves lui aussi. Peut-être que la force, c’est une question de gènes. Son père lui aussi était un géant.

— Peut-être qu’il t’a transmis ses gènes… tu y as pensé ?

— En tout cas, je ne l’ai pas cru… au contraire. J’ai été tellement désespérée à sa mort, complètement démunie. Je n’avais plus cette gaieté qu’il adorait, la volonté de réussir qui faisait sa joie. On aurait dit que j’étais morte avec lui.

— Pourtant, tu sais très bien que ce n’est pas ce qu’il aurait voulu.

 — Oui, oui, je le savais ça… mais je n’y pouvais rien. Il m’avait laissé tomber et… et…

— Et quoi ?

— J’avais une peur folle de ne pas… c’est difficile à dire…

— De ne pas être à la hauteur ?

Zoé cette fois ouvrit les vannes et les pleurs s’écoulèrent en abondance sur son beau visage.

— … de ne pas être à la hauteur… c’est ça. Je n’y arriverais pas, c’est certain. Mon père disparu, mon roc, je n’y arriverais pas.

— C’est pour ça que tu voulais te prouver à toi-même que tu étais capable… avec un snowboard.

— J’imagine que oui… Je lui ferais honneur… je serais capable, comme une grande. Il me le répétait tout le temps : comme une grande… « Regarde papa, comme tu dois être fière de moi ». C’est la phrase qui m’a perdue quand j’étais tout là-haut dans les airs, avant de faire mes tricks.

Zoé pleurait encore abondamment. Elle chercha un mouchoir que Sophie lui offrit. Zoé continua.

— Quand ma grand-mère m’a murmuré à l’oreille : « laisse-toi sauver » … J’ai compris… J’ai finalement compris.

Zoé cessa de pleurer. Elle s’essuya les yeux maintenant secs qu’elle leva ensuite au ciel, un ciel ensoleillé lui rappelant les beaux dimanches d’été d’autrefois.

Son papa était là. Il était là. De la même façon qu’Andromède avait veillé sur Andréa autrefois, son papa observait maintenant Zoé avec bienveillance, comme il allait continuer à le faire pour le reste de ses jours.

Elle en était dorénavant assurée.

4 réflexions au sujet de “LEGS (Épisode 30 : L’aveu de Zoé)”

  1. Salut Marcel, je vais m’ennuyer de tes épisodes hebdomadaires. J’ai hâte à de lire l’épilogue. Je veux te remercier de ta générosité, de nous permettre de bénéficier de ton talent. Bravo ! Michel Cervant

    Répondre
  2. Bonjour M Viau,

    Encore une fois se fut un grand plaisir de vous lire. Merci mille fois pour vos histoires touchantes et vos magnifiques photos qui nous amènent ailleurs….

    Félicitations et merci encore
    Christiane Arcand

    Répondre

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