Au Canada, au milieu du XIXe siècle, deux meurtres horribles ont été commis dans le village de Saint-Charles. Le roman policier LES CRIMES DU MANOIR DEBARTZCH suit à la trace l’investigation de Silas Robinson, un enquêteur moderne avant l’heure. Le roman est présenté en 20 épisodes à raison d’un par semaine. Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique RATTRAPAGE.

Les Crimes-Livret 1

Livret 1@Marcel Viau

PRÉFACE

Quand mon frère est décédé, il y a de cela quelques années, il a laissé en héritage une quantité appréciable de livres. Sa bibliothèque remplissait le sous-sol de sa grande demeure. Il avait fait installer des rayonnages à la façon des bibliothèques universitaires. Son catalogage ne suivait pas les règles de la Library of Congress, loin de là, mais il parvenait quand même à s’y retrouver.

Pierre était un homme très curieux. Et il aimait passionnément les livres. L’ignorance était pour lui un défaut plus grave que l’avarice ou la colère. Il n’avait d’ailleurs jamais compris qu’elle ne fasse pas partie des péchés capitaux. Dans son métier (il était juge à la Cour Supérieure), il avait rencontré plus souvent qu’à son tour des crimes dus « à l’ignorance plus qu’à la méchanceté », s’en désolait-il souvent.

Il accumulait les livres à l’instinct. Combien de fois n’est-il pas allé se promener en ville afin d’entrer dans une librairie de livres d’occasion, furetant longuement dans les allées étroites et poussiéreuses ? Il connaissait tous ces libraires, lesquels se faisaient un plaisir de lui indiquer de nouveaux arrivages de livres oubliés depuis longtemps. Pierre en achetait toujours quelques-uns sans même savoir souvent s’il allait les lire un jour. Il affectionnait en particulier ces beaux livres aux pages fines et à la police élégante que l’on ne retrouve plus aujourd’hui. Quant aux sujets eux-mêmes, ceux qui l’attiraient relevaient la plupart du temps de son domaine de prédilection : la justice et le droit. Il était également féru d’histoire antique, médiévale ou moderne.

Pierre avait une formation classique, de ce type de formation qui n’existe plus dans le Québec moderne. Le modèle des collèges classiques inspiré de celui proposé depuis des siècles par les Jésuites et les Sulpiciens a subsisté jusqu’à la fin des années 60. Huit années de formation destinée à l’origine à former des prêtres, des éléments latins jusqu’à la philosophie en passant par la versification, les belles-lettres et la rhétorique. On y apprenait le latin et le grec, ce qui rendait les étudiants capables de lire dans le texte Jules César et Homère. On mémorisait des poèmes et même des hymnes. D’ailleurs, Pierre n’était pas peu fier de raconter cette anecdote lors d’un voyage en Grèce : assis à un café fréquenté par des Grecs, il se mit à entonner leur hymne national dans leur langue, produisant un effet immédiat d’admiration chez les autochtones.

Il avait un jour découvert un entrepôt tenu par les Frères des Écoles Chrétiennes. On y vendait en vrac des bouquins provenant de la fermeture des vieux collèges classiques et des écoles de formation des communautés, les profits étant destinés à aider certains pays africains. Il y avait de tout. Pierre appelait cet endroit-là « caverne du Vieux Frère ». Il lui arrivait de sortir de là avec deux ou trois cartons. Les bouquins étaient ensuite répertoriés tant bien mal dans son catalogage si particulier, puis oubliés pour certains sur les étagères.

Lors de son décès, peu de personne ou institutions avaient souhaité acquérir sa bibliothèque. Elle ne comportait aucun livre rare, aucun ouvrage spécialisé. Cette collection reflétait simplement les goûts de son propriétaire. Qui aujourd’hui aurait pu vraiment être attiré par sa passion dévorante ? Lorsque je fis le tour de sa bibliothèque, je me suis surtout intéressé à quelques domaines qui me tenaient à cœur. Toutefois, un document a soulevé mon attention par son format inhabituel : un grand carton épais d’un brun sale maintenu par un épais élastique. Ce dernier était tellement vétuste qu’il se brisa net lorsque j’ai tenté de l’enlever. Quelle ne fut pas ma surprise de constater qu’il comportait une masse importante de feuillets manuscrits ? L’écriture à la plume était fine, régulière, élégante. Le papier commençait à jaunir et l’encre à s’effacer, mais le texte était encore fort lisible.

À l’ère des ordinateurs et de l’imprimerie moderne, on ne retrouve plus ce genre de manuscrits que dans les bibliothèques nationales. Que faisait un tel document dans celle de mon frère ? En avait-il fait l’acquisition chez le Vieux Frère sans même savoir ce qu’il achetait ? Cela ne m’aurait pas étonné outre mesure. C’était d’ailleurs l’hypothèse la plus plausible. Pierre aurait ensuite classé le document en se disant qu’il y reviendrait un jour, ce qu’il n’a vraisemblablement pas fait, l’élastique étant resté intact.

Une autre question m’est venue à l’esprit : pourquoi mon frère avait-il été attiré par cet ouvrage ? La réponse est évidemment dans le nom de l’auteur : Hon. Louis-George Brassard. Un juge, bien sûr. Pierre collectionnait les ouvrages qui gravitaient autour des questions de droit ; il était donc tout naturel qu’il s’intéresse aux écrits d’un juge. Par contre, le titre était des plus improbable : les crimes du manoir Debartzch. Plutôt incongru, me suis-je dit, et au surplus qui avait bien peu à voir avec les sévères bouquins de droit des autres juges. Quoi qu’il en soit, le manuscrit m’a immédiatement intrigué et je décidai de le récupérer avec un certain nombre d’autres ouvrages.

Le manuscrit a été écrit à Montréal en 1889. L’histoire n’a pas retenu le nom de Louis-Georges Brassard. Il se présente lui-même comme « juge à la retraite », sans doute à l’une des cours de justice canadiennes de la fin du XIXe siècle, mais impossible de savoir laquelle. Plusieurs indices dans le manuscrit laissent croire qu’il était malade lors de la rédaction de son texte et même qu’il se préparait à mourir. Encore là, impossible de découvrir l’année exacte de son décès.

Selon ses dires, Brassard aurait été un témoin privilégié dans l’affaire des crimes du manoir Debartzch. Il fait référence à des personnages historiques connus dont l’existence est bien documentée. Par ailleurs, les protagonistes sont d’illustres inconnus, du moins ils sont tombés dans l’oubli depuis. Le plus intrigant toutefois se trouve dans l’histoire même. Il n’existe proprement aucune trace historique des événements relatés dans ce récit. Il est vrai que j’ai fait peu d’effort pour découvrir ce qui les aurait provoqués. De toute façon, aucun ouvrage traitant de cette époque ne permet de corroborer les dires de Brassard. Selon lui, les journaux auraient évoqué l’événement pendant un certain temps, mais seulement dans le cadre d’un fait divers. De toute façon, ces incidents n’ont pas frappé outre mesure l’imagination du peuple et il n’en reste plus rien dans la mémoire collective aujourd’hui.

À n’en pas douter, le récit de Brassard est fascinant, digne d’un véritable roman policier. On y suit à la trace l’investigation de Silas Robinson, un enquêteur moderne avant l’heure. Les crimes dont il est question, aussi sordides soient-ils, paraissaient simples à résoudre de prime abord. Or le travail minutieux du policier l’emmène à pénétrer profondément dans une forêt des plus dense qui exigera de lui toutes ses ressources pour approcher la vérité.

Il m’a semblé important de faire revivre cet ouvrage destiné à l’oubli dès le départ puisque Brassard ne l’a jamais publié. Serait-ce parce qu’il n’a pas eu le temps de le faire imprimer ou voulait-il le garder for his eyes only ? Impossible de le savoir. Comme d’autres manuscrits semblables, détruits ou brûlés ou encore simplement oubliés dans un grenier, il aurait pu disparaître dans le néant, n’eût été la curiosité de mon cher frère et de son amour pour les livres.

Laissons maintenant Louis-George Brassard raconter à sa manière les événements entourant les crimes du manoir Debartzch.

Marcel Viau, Québec, Mars 2020

 

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LES CRIMES DU MANOIR DEBARTZCH

Hon. Louis-George Brassard

Juge à la retraite

Montréal

1889

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LIVRET 1

J’ai longtemps hésité à prendre la plume pour narrer des événements, oubliés de tous aujourd’hui, qui se sont produits lors d’une des périodes les plus troublées du Canada. Un pays neuf est né depuis, avec sa nouvelle capitale sur les rives de l’Ottawa River et son beau parlement dont l’édifice a pris sa forme définitive depuis à peine plus d’une dizaine d’années.

Il m’est arrivé plusieurs fois de penser que les événements dont il sera question dans ces feuilles ne sont jamais arrivés, d’autant qu’on n’en trouve plus guère de traces même dans les journaux de l’époque. Des faits divers, tout au plus. Tellement d’arcanes ont entouré la commission des crimes du manoir Debartzch ! Et l’affaire reste, encore aujourd’hui, une énigme pour la plupart.

Oui, j’ai longtemps hésité. Ces crimes, sous ses dehors crapuleux, ont soulevé des implications non seulement sociales, mais aussi politiques, voire religieuses qu’il m’a longtemps répugné de mettre au jour, ne serait-ce que pour les répercussions sur des institutions et des personnes que j’appréciais et que je tiens toujours en haute estime. Je ne me suis décidé qu’au moment où je pris conscience de la disparition de tous les acteurs concernés de près ou de loin par ces événements. Dorénavant, il ne reste plus que moi.

Après avoir passé ma vie à rendre la justice et à rechercher la vérité, et être arrivé à cette étape où je me prépare à être reçu par mon Seigneur et mon Dieu, je ne peux concevoir que cette terre ne gardera aucune trace de ce qui s’est réellement produit lors de ces crimes. Mon âge vénérable me donne la capacité de mieux comprendre des faits et des comportements qui m’avaient aveuglé à l’époque, comme lorsque nous avons le nez collé sur l’arbre qui nous cache la forêt. Jeune et orgueilleux comme je l’étais, ma tendance avait été de classer rapidement les événements et les hommes dans des catégories radicalement opposées : il y avait le bien et le mal, les bons et les méchants, les institutions respectables et les autres.

J’ai vu trop de choses et entendu trop de témoignages dans ma carrière de juge au service de la déesse Diké pour me contenter aujourd’hui de ces jugements intempestifs et la plupart du temps injustes. J’ai fait des erreurs de jugement que seule ma jeunesse peut pardonner. Aujourd’hui, au crépuscule d’une vie pourtant bien remplie, j’en suis arrivé à penser que les eaux troubles dans lesquelles nous sommes plongés la plupart du temps empêchent souvent de voir la lumière qui s’y cache. Il importe un jour de faire quelque effort pour prendre la peine de la chercher et de la découvrir.

Cette relation, je ne la rédige pas pour éclairer mes contemporains, moins encore pour me faire paraître plus honorable que je ne le suis. Je le fais pour me libérer d’un poids qui me pèse depuis trop d’années. Voilà sans doute ma façon très personnelle de me réconcilier avec des événements qui m’ont échappé en grande partie bien que j’en fusse un témoin privilégié.

***

Cette affaire a débuté pour moi il y a quarante ans, le 30 septembre 1849, à la fin d’un dimanche pluvieux d’automne. Pourquoi ai-je encore un souvenir très clair de ce jour si particulier ? Peut-être que la mémoire garde intactes des images anodines parce que ces dernières se rattachent à des sentiments profonds dont on ne peut échapper ? Le cerveau est une machine bien étrange comme je n’allais pas tarder à le découvrir. J’étais encore tout jeune. L’année précédente, j’avais été reçu au Barreau après avoir effectué mon stage dans le bureau d’avocat Drummond et Loranger à Montréal. L’honorable Lewis Drummond, mon maître, était devenu député et solliciteur général. Il avait usé de son influence afin de m’obtenir le poste de commis au bureau du procureur général. J’y étais en activité depuis moins d’une année lorsque je reçus une invitation pressante de la part du surintendant de la police de Montréal. Encore une fois (je l’ai appris par la suite), mon maître avait joué un rôle non négligeable dans cette invitation.

Lors de ce fameux dimanche après-midi de septembre, j’étais convoqué au poste de police de façon urgente. Un constable vint me chercher chez moi sans me dire quoi que ce soit, se contentant d’exiger de le suivre le plus rapidement possible. Il me laissa à peine le temps de me changer avant de me faire monter dans sa calèche. Elle était couverte, heureusement, car il pleuvait toujours des cordes. Ce temps pourri durait déjà depuis plusieurs jours et même les rues pavées ne suffisaient pas à évacuer l’eau par les caniveaux trop petits.

Je me souviens que Montréal avait cette année-là l’automne triste. Lorsque nous passâmes par le marché Saint-Anne, le squelette calciné d’un grand édifice de pierre me rappela l’émeutes d’avril qui se termina par ce désastre irréparable de l’incendie du parlement. Les tories y avaient mis le feu en protestation des décisions de notre premier ministre, l’honorable Louis-Hyppolite Lafontaine. Ce qu’on l’a maltraité, ce pauvre homme !

Nous franchîmes la Place Jacques-Cartier. Pendant l’été, les émeutiers avaient tenté d’envahir la maison du premier ministre. En en défendant l’accès, ses amis avaient tué un homme. Il y eut une nouvelle émeute lorsque l’honorable Lafontaine est venu témoigner au procès qui se tenait dans un hôtel de la Place. En la traversant, on trouvait encore des devantures calcinées et de la vitre brisée.

Arrivée en face de l’édifice Bonsecours, la carriole tourna à droite et se dirigea vers l’une des ailes, là où résidait le poste de police. L’édifice Bonsecours avait été édifié en vue de remplacer le parlement du marché Saint-Anne. Évidemment, rien ne pressait plus, car le parlement allait bientôt émigrer à Toronto, puis Québec et plus tard, Ottawa. Le bâtiment n’était d’ailleurs pas encore terminé, le magnifique dôme qu’on lui connaît aujourd’hui étant encore à l’état de structure.

À la porte, un autre constable m’accompagna, me précéda plutôt, en montant les marches quatre à quatre vers le bureau du Surintendant. Il frappa et aussitôt une voix plutôt haut perchée répondit : come in. Le bureau était immense, meublé sur deux murs de grandes étagères contenant une multitude de petits tiroirs en bois fermés à clé. Un grand tapis luxueux couvrait une bonne partie du plancher. Les grandes fenêtres donnaient sur le quai et le fleuve.

Un homme qui m’a semblé relativement petit mais costaud était assis derrière le bureau en chêne. En face de lui, un autre homme beaucoup plus grand occupait l’un des fauteuils. On m’invita à m’asseoir dans l’autre fauteuil à côté de ce dernier. Les présentations se firent alors sans cérémonie.

Je connaissais déjà de réputation le surintendant Ermatinger. Malgré sa relative petite taille, il avait été un soldat courageux ne reculant jamais devant des actes de bravoure. Il avait acquis son grade de lieutenant-colonel pendant les guerres carlistes en Espagne. C’était un homme respecté qui avait pu résoudre des conflits difficiles à titre de surintendant de la police, dont deux grèves des ouvriers du canal Lachine et du canal Beauharnois. Il avait réussi à contenir tant bien que mal les émeutes d’avril. Physiquement, il ne payait pas de mine avec sa calvitie précoce, ses long favoris et son pince-nez cerclé de métal d’où ressortaient de petits yeux noirs légèrement bridés, sans doute un héritage de sa mère, fille d’un chef sauteux.

Ermatinger me présenta Silas Robinson. C’est donc dans ce poste de police que je rencontrai pour la première fois celui qui allait devenir au cours des ans l’un de mes bons amis. Je n’ai pas été dès l’abord impressionné par l’homme. Lorsqu’il se leva pour me serrer la main, je le trouvai fort imposant. N’étant pas petit moi-même, je me rendis compte qu’il me dominait d’une demi-tête. Ce fut son regard qui m’a surtout frappé : ses yeux marrons plongeaient directement dans les vôtres avec une expression qui semblait dire : « attention, je vois tout ». L’homme ne souriait pas, ce qui durcissait son visage. Il me sembla peu amène, du moins c’est l’impression qu’il me donna au premier abord.

Je me présentai à mon tour, puis nous nous rassîmes. C’est alors que la conversation s’engagea en anglais, car Ermatinger ne parlait pas français. Quant à Robinson, même si j’appris plus tard qu’il maîtrisait fort honorablement le français, était plus à l’aise en anglais. Cela allait de soi pour un sujet britannique. Comme ma mémoire me fait rarement défaut (une qualité bien utile pour le travail que j’allais entreprendre), je vais tenter de rendre avec le plus d’exactitude possible la conversation que nous avons eue.

Ermatinger commença avec sa voix haut perchée :

— Vous vous demandez sans doute ce qui vous mérite cette invitation au poste de police ?

Nous ne répondîmes évidemment pas à cette question, percevant cette entrée en matière comme une simple question rhétorique. Il poursuivit sans s’interrompre :

— Des événements graves se sont produits hier à Saint-Charles. Deux meurtres crapuleux ont été commis dans le manoir Debartzch.

Le Surintendant garda le silence, comme pour nous laisser le temps de digérer l’information. Robinson prit la parole pour la première fois. Sa voix de baryton, profonde et contrôlée, semblait être en mesure de lui servir à la fois pour calmer et pour effrayer les autres, selon son bon vouloir :

— Sauf votre respect, Monsieur le Surintendant, ce que vous présentez m’apparaît davantage comme un fait divers tragique capable d’être résolu facilement par un capitaine de milice. Pourquoi nous avoir convoqués ?

— Vous avez raison, Robinson. Je comprends qu’à première vue vous puissiez minimiser la portée de cet événement.

Il se tourna vers moi et continua.

— Silas Robinson est un détective qui a une très grande expérience dans la résolution de crimes. Il a gagné ses galons à la Metropolitain Police de Londres. Maintenant, il fait bénéficier aux Canadiens de ses connaissances et de son expertise à titre privé. Il y a plusieurs raisons qui me font demander votre aide dans cette affaire. D’abord, les crimes sont particulièrement sordides, ce qui en soi mérite que l’on s’y attarde. Ensuite, mon grand ami le docteur Joseph Morrin, qui est actuellement juge de paix au village de Saint-Charles, m’a demandé expressément de m’occuper de cette affaire. Et si le Dr Morrin me fait une telle demande, je suis persuadé qu’il a d’excellentes raisons de le faire. Enfin, la victime Égide Renaud est un notable en vue dans le village de Saint-Charles. En plus de posséder plusieurs terres, il a des parts dans quelques bateaux à vapeur qui sillonnent le Saint-Laurent. De plus, sa réputation dépasse les frontières du comté. Il a… il avait aussi un réseau politique étendu. C’était un loyaliste convaincu qui est toujours resté fidèle à la Couronne même dans les temps troublés que nous avons connu naguère. Bref, il mérite que l’on connaisse la vérité et que l’on retrouve le ou les assassins.

— Vous avec parlé de deux meurtres, lui rétorquai-je.

— Oui en effet, les assassins ne se sont pas contentés de tuer Monsieur Renaud, mais aussi son épouse, ce qui rend ces crimes encore plus odieux.

Je fus impressionné par la rigueur du Surintendant. En quelques mots, il avait réussi à résumer la situation et à nous convaincre du bien-fondé de sa démarche auprès de nous. On pouvait facilement comprendre l’importance que prenait de plus en plus cet homme pour la bonne marche de Montréal. Par contre, Robinson semblait beaucoup moins enthousiaste que moi.

— Je comprends bien la situation, dit-il, mais pourquoi une telle urgence.

— Le Dr Morrin n’est pas seulement juge de paix, c’est aussi un médecin de grande réputation à la fine pointe de la médecine moderne, ce qui inclut la médecine légale. Il a appris que dans une telle situation, les corps ne doivent pas être déplacés, ni même touchés avant l’arrivée de la police. Voilà l’urgence. Il croit que les décès se sont produits quelque part dans la soirée d’hier. C’est du moins son hypothèse, mais il a besoin de vérifier le tout avec des instruments adéquats, ce qu’il ne possède pas dans son village. Il n’a pu envoyer que ce matin un messager après avoir rédigé un message à mon intention. Le messager, même avec un bon cheval, a eu toute la difficulté à arriver cet après-midi.

— Effectivement, le docteur a raison, dit Robinson. Il est heureux que nous l’ayons eu comme responsable judiciaire dans les circonstances. Dans la grande majorité des cas, lorsque nous arrivons sur les lieux, le corps a été déplacé au pire encore, laver et préparer pour les funérailles. C’est honteux ! Le système judiciaire a besoin de se mettre à jour sérieusement avec de nouvelles méthodes de travail de la police.

— C’est vrai, mais nous ne sommes pas réunis ici pour discuter techniques policières, Robinson. Je vous demande d’accepter cette mission que je considère de très haute importance. Je vous en prie : retrouvez les coupables.

— Quel est mon rôle dans tout cela ? ajoutai-je

— Cher maître Brassard, vous nous avez été chaudement recommandé par l’honorable Lewis Drummond. Il a appris aussi rapidement que nous la nouvelle (allez savoir comment ?). Or, son épouse est la fille du seigneur Debartzch ; elle se sent concernée par ces crimes qui se sont produits dans l’ancien manoir seigneurial de son père, même si celui-ci n’y habitait plus depuis longtemps. Elle considère que la réputation de sa famille est en jeu. Comme Robinson a besoin d’un secrétaire en mesure de comprendre le français particulier de cette population de paysans qui ne maîtrisent pas notre langue, vous serez donc ses oreilles, parfois ses yeux et surtout son traducteur, le cas échéant. De plus vous rédigerez le rapport de police. Tous les deux, vous ferez donc équipe sur cette affaire. Le Dr Morrin m’a demandé de préparer certains effets dont il aura sans doute besoin. Demain, à 8 h tapante, le Félicité du Richelieu partira du quai juste derrière moi. Votre place est déjà réservée et une malle vous y attendra.

— Pourquoi le bateau ? Ne serait-il pas plus simple d’y aller par la route ?

— Plus simple ? Pas avec le temps de ces derniers jours. Les routes ont été rendus presque impraticables à cause de la pluie. De toute façon, ce sera plus rapide par le steamboat. Vous arriverez au quai de Saint-Charles dans le courant de l’après-midi. Le Dr Morrin vous y attendra avec le capitaine de milice. On se chargera de vous là-bas. Pour ce qui est de vos honoraires, ne vous inquiétez pas à ce sujet. Étant donné la situation, je n’aurai aucune difficulté à débloquer des fonds spéciaux pour l’occasion. Voici déjà un montant pour vos dépenses courantes. Des questions ?

Robinson et moi nous sommes regardés sans dire un mot. Tout avait été dit et de toute façon le ton du Surintendant ne souffrait ni réponse ni refus. Il se leva et nous tendit la main à travers son bureau.

— Bonne chance, messieurs et tenez-moi au courant de vos développements.

Il se rassit à son bureau, se pencha sur la montagne de papier qu’il avait devant lui sans nous dire au revoir. Il ne nous restait plus qu’à nous lever et à nous éclipser. Nous nous sommes donné rendez-vous sur le quai au petit matin le lendemain.

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