Au Canada, au milieu du XIXe siècle, deux meurtres horribles ont été commis dans le village de Saint-Charles. Le roman policier LES CRIMES DU MANOIR DEBARTZCH suit à la trace l’investigation de Silas Robinson, un enquêteur moderne avant l’heure. Le roman est présenté en 20 épisodes à raison d’un par semaine. Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique RATTRAPAGE. Pour celles et ceux qui ne veulent pas attendre, procurerez-vous le livre intégral à la rubrique POUR CONNAÎTRE LA FIN...

Les Crimes-Livret 10

Livret 10@Marcel Viau

Je fus étonné de la réaction de Lepailleur lorsqu’il fut question d’Étienne Languedoc. Depuis le début de notre interrogatoire, notre interlocuteur s’était montré plutôt raisonnable et circonspect. Ses propos étaient pétris de regrets et de tristesse. Toutefois, à la mention de Languedoc, il se transforma en a un accusateur impitoyable. Évidemment, Robinson voulut en savoir plus long.

— Vous l’avez bien connu en Australie ?

— Oui, c’est certain. On ne pouvait malheureusement pas l’éviter. Il nous a fait du tort à plusieurs reprises par ses frasques et ses bêtises. C’était un impie et un coureur de jupons doublé d’un voleur et d’un menteur.

Lepailleur brossa ensuite un tableau peu flatteur du personnage. À l’évidence, il ne s’entendait guère tous les deux. Les premières années d’incarcération, tous les déportés valides devaient faire des travaux forcés pour la construction de routes. On charriait les pierres sur des barouettes et on les transportait ensuite sur de longues distances. Languedoc était un tire-au-flanc et cherchait toutes les occasions d’éviter les durs travaux. Un jour, il quitta le convoi pour aller dans une cabane afin d’aller voir une femme. En fait, c’était plutôt deux filles. Il a été puni et mis au cachot pendant plus de 48 heures. Un autre jour, il s’était battu avec l’un de ses compagnons et fut incapable de travailler pendant trois jours la suite de ses blessures.

Il se faisait constamment réprimander par Badly pour s’être trop éloigné ou pour s’être baigné dans la rivière sans permission. Quand les détenus ont reçu la permission d’aller à la messe, Languedoc refusa grossièrement en se moquant de ses compagnons. Il fut puni en marchant enchaîné derrière le groupe et resta à l’extérieur de l’église en plein soleil. « Le sans-cœur, il a passé son temps à sourire », dit Lepailleur.

En plus d’être un vaurien, Languedoc était un patte-pelu, un fourbe de la pire espèce. Il écrivait des lettres aux autorités pour leur rapporter les agissements de Badley. Le jour où il s’est fait prendre avec l’une de ses lettres en main, il a presque supplié à genoux Badley de lui pardonner. Il est aussi arrivé de dénoncer ses propres compagnons. Badley, qui n’était pourtant pas un enfant de chœur, a plusieurs fois dénoncé les agissements de Languedoc publiquement, le traitant de « crasseux et du plus bas des hommes ». Languedoc allait aussi dans les maisons de mauvaise réputation et volait parfois ses compagnons. Un véritable gentleman, quoi !

Le portrait que brossa Lepailleur du fieffé Languedoc était en tous points semblable à celui d’autres vauriens que Robinson avait rencontrés dans sa carrière. Il demanda.

— Selon vous, est-ce que ce Languedoc appartenait aux Frères chasseurs ?

— Sûrement pas ! Je ne suis même pas certain que c’était un vrai patriote. Comme la ferme de son oncle où il vivait avait été incendiée par les loyalistes, il avait seulement voulu se venger en faisant la même chose. Puis, il avait été pris dans le tourbillon de la bataille de Napierville sans l’avoir vraiment voulu et n’a pas eu le temps de s’enfuir avant qu’on l’attrape.

— Est-ce qu’il est revenu en même temps que vous au Canada ?

— Non. Personne n’avait voulu collecter des fonds pour lui. Au pays, il n’avait pas laissé de famille. Son père était mort depuis longtemps. Le seul frère qu’il avait est décédé lors de la première épidémie de choléra. Son oncle ne voulait plus rien entendre de lui. De plus, il était célibataire et n’avait pas d’enfant. Je ne sais pas comment il s’y est pris, mais j’ai appris récemment qu’il était finalement revenu au pays.

— Donc, vous avez eu des contacts avec lui ?

— Je ne dirais pas cela. D’ailleurs, je ne souhaite aucunement avoir de relations avec ce vilain personnage. Je l’ai revu une fois ; c’était il y a plusieurs mois. Je devais aller remettre une assignation au village de William-Henry. À cette occasion, j’ai pris le steamboat. Quelle ne fut pas ma surprise de le voir apparaître sur le pont en fumant sa pipe ? Malgré sa saleté répugnante (il était tout taché de charbon des pieds à la tête), je l’ai quand même reconnu à ses tatouages sur ses avant-bras : un aigle au bras droit et une sirène au bras gauche. Ce sont des choses que l’on n’oublie pas, monsieur Robinson. Il se vantait sans cesse de ses fameux tatouages qui faisaient, selon son expression grossière, « tourner la tête des filles ».

—Que faisait-il sur ce vaisseau ?

—Il travaillait dans la soute à charger la chaudière de charbon. Quand son supérieur le retrouva sur le pont, il était furibond. Il l’a grondé bien sévèrement, ce qui ne l’a pas du tout fait broncher. Il a lentement secoué sa pipe en la frappant sur sa botte et est retourné dans la soute sans rien dire. Il ne semblait pas impressionné du tout par la remontrance.

— Croyez-vous qu’il travaille toujours sur ce bateau ?

— Peut-être. Je n’en sais vraiment rien. Il serait facile de vous informer sur les arrivées et les départs de bateaux au quai Bonsecours. Si vous êtes chanceux, le Varennes y sera peut-être amarré. C’est le nom du steamboat.

— À quoi ressemble Languedoc ?

— Il est plutôt maigre et petit : je dirais 5 pieds et 3 ou 4 pouces, un visage long et des traits de brut qui lui donnent l’air d’un boxeur.

Nous mîmes fin à l’entretien, ayant tiré tout ce que nous avions pu de notre interlocuteur. Nous nous sommes serré la main et Lepailleur nous souhaita bonne chance dans notre enquête. Lorsque nous sortîmes de l’immeuble, nous nous acheminâmes immédiatement vers le quai Bonsecours afin de prendre de l’information sur le Varennes. Robinson semblait revigoré après sa rencontre avec l’huissier. Il lui semblait toucher au but : Languedoc faisait le suspect idéal. Voilà quelqu’un qui avait le profil du criminel. C’était un vaurien sans foi ni loi qui vivait du malheur d’autrui. Il était bagarreur et rebelle à toute autorité, ce qui en faisait déjà une personne d’intérêt. Au surplus, il avait été envoyé en prison et en exil pour une dénonciation dont il avait sûrement pu prendre connaissance lors de son procès. Il savait que Renaud l’avait trahi. Et Dieu sait que voilà une fine guêpe bien capable de se venger.

Robinson avait aussi une autre carte dans sa manche qui venait appuyer la thèse de la culpabilité de Languedoc. Il me demanda si je me rappelais la conversation avec le gros Bert à l’auberge de Saint-Charles au tout début de notre enquête. J’avais bien pris des notes après cette conversation si utile, mais je ne me souvenais pas de tous les détails.

— Vous vous souvenez peut-être de l’anecdote que le gros Bert nous a racontée à propos d’un homme sale et tout noir qui avait invectivé Renaud ?

Je compris alors comme dans un éclair que cet homme en noir était probablement Languedoc. Il ne sembla exister aucun doute sur sa présence à Saint-Charles le jour de la mort de Renaud. De là à penser qu’il avait pu le suivre jusqu’à son manoir et l’assassiner, il n’y avait qu’un tout petit pas à franchir.

Robinson et moi pressâmes le pas vers le fleuve. En arrivant au quai, nous nous sommes informés du Varennes. On nous indiqua un vaste entrepôt qui appartenait à la famille Molson : le Varennes faisait partie de sa flotte. Au comptoir, on nous dit que le steamboat serait au quai le lendemain matin puisqu’il appareillait vers Chambly dans la matinée.

***

Cela faisait maintenant presque une semaine et demie que Robinson avait débuté l’enquête des crimes du manoir Debartzch. À chaque étape que nous avions franchie jusqu’à maintenant, il nous semblait revenir irrémédiablement au point de départ. Robinson avait éliminé l’hypothèse de plusieurs assaillants, rapidement convaincu à la suite de l’examen du lieu du crime qu’une seule personne avait fait ce massacre, un homme probablement ou une femme particulièrement énergique. L’idée d’un cambriolage qui avait mal tourné avait aussi été éliminée, soit à cause de l’alibi imparable du jeune Irlandais, soit parce qu’il semblait impossible qu’un voleur ait eu le temps de préparer et de commettre un tel coup.

La rumeur d’une cassette cachée dans le mur du manoir venait d’être écartée par le principal témoin, le Dr Nelson, lui-même irréprochable à tous points de vue. Le motif du cui bono battait sérieusement de l’aile. Ces crimes ne semblaient profiter à personne. Oui en effet, qui avait à gagner de ces meurtres ? Sûrement pas ceux qui pensaient en profiter du point de vue financier : pas de biens importants dans le manoir, pas de cassette remplie d’or bien cachée, pas de testament significatif. Des dettes et seulement des dettes !

Robinson se résigna donc à se recentrer sur la personne assassinée elle-même. Pourquoi vouloir tuer Renaud ? Après ce que nous venions d’apprendre lors de l’enquête, Renaud était quelqu’un qui savait attirer le dégoût et même la haine. Cela était une certitude. Cet homme était peut-être un personnage détestable, mais il avait été capable au cours des années de s’acheter une réputation. Maintenant devenu un notable, il faisait profiter le village de ces largesses, furent-elles empruntées. Robinson avait de la difficulté à concevoir que la cause de ces crimes résidait à l’époque actuelle. Le ressentiment qu’une partie de la population lui portait aujourd’hui n’était pas suffisant pour qu’on aille jusqu’au meurtre. S’il fallait que tous les bourgeois soient assassinés à la suite du ressentiment, il n’en resterait plus beaucoup sur la terre.

Il fallait donc assurément s’orienter vers le passé, au moment où le monde avait chaviré et que les passions s’étaient exacerbées. La question principale n’était plus le cui bono, à qui profite le crime, mais bien l’extra petita : quel juge avait décidé de faire payer à Renaud plus que sa peine ? Qui lui en voulait tant ? Évidemment, la vengeance est sans doute ce qui vient à l’esprit en premier. Voilà un acte presque viscéral qui vise à punir un coupable ayant échappé à une punition jugée insuffisamment sévère. De plus, la passion qui sous-tend la vengeance ne s’éteint que rarement chez des êtres qui ont des dispositions à la haine. Je connais des sociétés où la vengeance se perpétue de générations en générations sans que rien ne puisse l’éteindre. Oui, la vengeance envers Renaud est un motif valable, même si elle se produisit une décennie plus tard.

Mon compagnon et moi nous sommes donc retrouvés au quai Bonsecours le matin du 10 octobre. Nous savions de la veille que notre homme, Languedoc, devait être en train de charger le charbon nécessaire à la chaudière à vapeur du navire Varennes. On nous avait confirmé qu’il travaillait toujours pour la compagnie. Robinson avait pris avec lui ses deux pistolets, ne sachant trop à quoi s’attendre avec notre lascar. Il y avait quelques bateaux amarrés au quai. Nous marchions lentement en vérifiant le nom des navires.

Arrivé à la hauteur de l’un deux, nous lûmes sur la carène le nom Varennes. C’était bien celui-là. Au moment où mon regard se dirigea vers les planches de débarquement du bateau, je vis un homme qui poussait sur la rampe une barouette remplie de charbon. Je fis signe à mon compagnon qui le vit également. Il s’approcha de la rambarde au moment où l’homme était presque dans le bateau et il dit : « Languedoc ? ». Il lâcha sa barouette et se tourna, s’attendant sans doute à répondre à un superviseur quelconque lorsqu’il nous aperçut et qu’il remarqua les pistolets à la ceinture du détective. Il demanda.

— Qui le demande ?

— Tu es bien Étienne Languedoc ?

— Ouais. Qu’est-ce que vous voulez ?

— Veux-tu descendre ? J’ai quelques mots à te dire.

Languedoc descendit prudemment en prenant un air méfiant.

— Qui êtes-vous ?

Comme Robinson ne répondit pas tout de suite, il continua à descendre lentement. Arrivé sur le quai, il fit une chose qui nous surprit tous les deux : il prit ses jambes à son cou sans demander son reste. Robinson lui cria.

— Arrête-toi, police !

Comme l’autre loustic ne sembla pas vouloir obtempérer et qu’il continua sa course de plus belle, Robinson sortit l’un de ses pistolets qu’il avait pris la peine de charger avant de venir, l’arma et tira un coup en l’air en criant de nouveau : « police, arrête-toi ». Le coup fit un son assourdissant. Tout le monde sur le quai s’arrêta comme paralysé, certains s’étant même jetés par terre. L’effet fut tout autant dissuasif sur Languedoc qui stoppa net et se retourna sans plus bouger. Nous nous approchâmes de lui pendant que Robinson avait attrapé son autre fusil chargé et le pointait sur l’homme. Arrivés tout prêt de lui, il me remit le fusil en me disant de continuer à viser Languedoc, ce que je fis avec réticence, car le maniement des armes ne faisait pas partie de mes compétences. En moins de temps qu’il en faut pour le dire, mon compagnon avait ficelé solidement les mains de Languedoc dans son dos et lui donna une poussée pour qu’il avance devant nous. Autour de nous, le brouhaha et le vacarme des charrettes et des hommes avaient repris leur train-train habituel.

— Qu’est-ce que vous voulez ? Demanda Languedoc.

— Tu le sauras bientôt. On t’amène au poste.

— J’ai rien fait de mal. Si quelqu’un vous a dit que j’avais volé quelque chose, c’est un menteur.

Robinson ne répondit rien à ce commentaire compromettant. Languedoc laissait entendre par là qu’il avait sans doute quelques larcins à se reprocher. Arrivés au poste de police juste derrière le quai, nous demandâmes au constable en faction de le mettre en cellule pendant que nous irions informer le surintendant de notre prise.

Ermatinger se montra fort satisfait de nos démarches. Il lui sembla que le dossier allait être très bientôt bouclé, ce qui n’était évidemment pas pour déplaire à l’honorable Drummond. Néanmoins, Robinson fit baisser les attentes quelque peu. Rien ne prouvait pour le moment que Languedoc était le coupable, même si de nombreux indices allaient dans ce sens. Il devait d’abord l’interroger afin de lui faire avouer ses crimes. Si le suspect se butait et qu’il ne voulait pas lui répondre, Robinson croyait qu’il n’avait pas suffisamment d’éléments matériels pour le faire inculper. Que des présomptions et des preuves indirectes ! Même si Ermatinger lui affirma que cela était suffisant la plupart du temps pour une condamnation, Robinson resta sur son quant-à-soi. Il voulait que d’éventuels jurés puissent le déclarer coupable hors de tout doute raisonnable. Et pour cela, rien ne valait un aveu en bonne et due forme.

Afin de laisser Languedoc « mijoter dans son jus » comme le disait Robinson, nous avons pris tout notre temps pour aller dîner dans une excellente auberge et fumer quelques pipes. J’anticipais de voir comment mon compagnon s’y prendrait pour faire avouer Languedoc. Il me dit toutefois que ce n’était pas un aveu de sa part qu’il attendait, mais plutôt la vérité. S’il connaissait plusieurs de ses collègues à la Met de Londres qui n’hésitaient pas à utiliser tous les moyens pour faire avouer un suspect, y compris la force, ce n’était pas sa méthode à lui. Il avait vu trop de pauvres innocents condamnés pour des crimes qu’ils n’avaient pas commis à la suite d’aveux obtenus lors d’un interrogatoire musclé. C’est la justice qui y perdait à ces méthodes de brutes.

Nous retournâmes ensuite au poste de police et demandâmes au constable de nous amener Languedoc dans une salle d’interrogatoire. Mon compagnon remit ses pistolets à l’agent, puis il nous conduisit aussitôt dans un petit cubicule qui ressemblait, selon Robinson, à toutes les salles d’interrogatoire. Nous attendîmes quelques minutes le prévenu qui arriva les mains attachées encore derrière le dos. Mon compagnon demanda au constable de le détacher et lui enjoignit d’attendre derrière la porte. Alors, un long moment de silence domina l’espace pendant lequel les deux adversaires parurent se jauger. Languedoc avait perdu un peu de sa superbe, mais vraisemblablement ce n’était pas la première fois qu’il faisait affaire avec des policiers. Robinson le fixa droit dans les yeux, de ce regard que j’avais trouvé plutôt intimidant au tout début. C’est Languedoc qui céda en premier en lançant la conversation.

— Pourquoi je suis ici ?

— Tu ne le sais vraiment pas ?

— Ben non. Qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai rien fait de mal.

— Pourtant, tu as une belle tête coupable.

— Ça, c’est vous qui le dites.

Il y eut une pause après cette première escarmouche. Comme en escrime, les adversaires commencent toujours par se tester avec quelques petites passes sans conséquence. Robinson sortit un document de sa sacoche et le déposa sur la table. L’autre le regarda faire avec un œil intrigué.

— C’est quoi ?

— T’en fais pas pour cela. Ce sont seulement quelques notes à ton sujet.

Languedoc, comme tous les illettrés, était impressionné par ceux qui savaient lire et écrire. De cela, Robinson était au courant.

— C’est écrit quoi ?

— Des mots, je te dis. Juste des idées, des choses qui se sont passées. C’est pour me rappeler. Pas important.

Le prévenu commençait maintenant à se méfier. Pour lui, tout cela était bien mystérieux et il devait se demander ce que le policier savait à son sujet. Il se recula sur sa chaise et croisa les bras. Robinson leva la tête et lui demanda.

— Pourquoi tu t’es enfui quand je t’ai appelé ?

— Ben, j’aimerais bien vous y voir. Il y a pas mal de monde qui me veulent du mal. Je pensais que c’était un de ceux-là.

— Comme ça, il y a des gens qui t’en veulent ?

— Ben oui, comme tout le monde.

— Et qui donc ?

— Des gens !… Je dois pas mal d’argent. Je les ai pas encore payés et ils m’en veulent pour ça. Je leur ai dit que je les paierais la semaine prochaine.

— Oui… La semaine prochaine… Ils disent tous cela. Pourtant, j’avais crié « police ». Qu’est-ce que tu ne comprends pas dans le mot « police » ? On dirait bien que tu n’aimes pas la police ?

— C’est vrai, je me méfie de la police. Il faut comprendre. Vous êtes toujours sur mon dos.

— Comment cela ?

— Ben, on m’accuse de toutes sortes de choses.

— Comme quoi, dis-moi donc ?

— Par exemple, d’avoir volé de la marchandise… Mais c’est même pas moi… Ce sont les batinces de boss qui m’en veulent à mort.

Robinson n’était pas intéressé par les petits larcins de Languedoc. Il se doutait qu’un vaurien de son espèce, déjà voleur en Australie, ne s’était sûrement pas amendé en revenant au Canada. Il appartenait à cette race de gens qui sont irréformables. Il fit silence et commença à feuilleter son document en ayant l’air très concentré, ce qui sembla accentuer la méfiance du personnage en face de lui.

— Étienne Languedoc… Oui… J’ai cela ici… Languedoc, c’est ça. T’as déjà fait de la prison, mon gaillard ?

— Oui autrefois. Si c’est écrit là-dedans, vous savez pourquoi.

— J’aimerais que tu m’en parles toi-même.

— Ben, je me suis battu contre les maudits Anglais qui sont venus brûler not’ ferme pis voler nos biens. Il fallait bien se défendre. Eux autres, ils avaient toutes les bonnes terres, pis y z’en voulaient encore plus. Alors, on est allé chercher ce qui était à nous.

— C’est comme ça que tu voyais la guerre autrefois ?

— Ben oui, y a-t’y une autre façon de la voir ? On se serait battu pourquoi autrement ? On voulait ravoir not’ butin, c’est tout. Puis, on nous a arrêtés pour ça. Les soldats sont venus nous quérir et ils nous ont mis en prison. Pis là, on est resté pas mal longtemps avant qu’ils décident ce qu’ils voulaient faire de nous.

— Tu as été condamné à mort ? demanda Robinson en faisant semblant de feuilleter ses documents.

— En tout cas, c’est ce que les soldats m’ont dit. Mais je suis pas mort, comme vous le voyez. J’ai signé avec une croix mes « aveux » qu’ils disaient. Ils avaient écrit sur une grande page ce que j’étais supposé avoir fait. Puis, ils m’ont dit que si je signais la feuille, je serais pas pendu. C’est sûr que j’étais content de ça. Moi, je voulais pas mourir parce que j’avais seulement voulu me venger des Anglais qui nous avaient volés.

— Alors, on a commué ta peine ?

— On a quoi ?… Non, non, on a pas fait ce que vous dites, ça c’est sûr… À la place, on m’a envoyé prendre des vacances en Australie… De ben longues vacances.

Un très léger sourire glissa sur le visage de Robinson. Il continua à tourner les pages.

— Tu es resté longtemps là-bas ?

— Oui, en batince ! Ben qu’trop longtemps.

— Tu es revenu quand ?

— Je suis revenu l’année passée.

— Il paraît que c’était dur là-bas ?

— Oui, c’est certain. Mais on n’était pas dans une vraie prison. On pouvait aller où on voulait.

— Ce n’est pas ce que j’ai appris.

— C’est vrai qu’il y en a qui ont trouvé ça plus dur que d’autres. Ils étaient un peu catiches. Ils faisaient tout ce que les dragons leur demandaient. Moi… Ben… Je suis pas comme ça. Il fallait pas qu’on me dise quoi faire.

Languedoc hésita en regardant Robinson avec un sourire en coin. Il continua

— En tout cas, les filles, elles étaient pas farouches.

Robinson se pencha de nouveau sur ses feuilles et se remit à lire avec beaucoup d’attention, ce qui mettait son interlocuteur de plus en plus mal à l’aise. Il demanda à Languedoc.

— Dis donc Languedoc, on t’a pas condamné par hasard ? Il y a bien quelqu’un qui t’a dénoncé… non ?

— Oui, un maudit trou-de-cul !

— C’était qui donc ?

— Le juge, il m’a dit que c’était le batince de Renaud.

— Qui donc ? dit Robinson en feignant la surprise comme si on lui apprenait une toute nouvelle information.

— Égide Renaud. Un maudit traître celui-là. En plus, je suis pas le seul qu’il a dénoncé. J’ai appris ça en Australie.

— Ah bon ! Tu devais lui en vouloir à mort ?

— Vous pouvez être sûr. Pis, j’étais pas le seul ! Il y en avait une couple en Australie qui lui devaient un chien de sa chienne.

— Cela fait longtemps tout cela. Ce Renaud, il doit bien être mort depuis le temps.

— Non, non. Il est pas mort pantoute, ce maudit trou-de-cul-là. Y’a pas de justice ! Je l’ai revu par hasard pas plus tard que la semaine dernière. Je l’avais presque oublié ; j’avais passé à autre chose. Pis, je l’ai revu par hasard. Il était habillé comme un bourgeois dans une belle carriole avec de l’or, pis des beaux chevaux. Le batince !

— C’était où ? C’était quand ?

— Je me rappelle bien c’était quand : à la Saint-Michel. Le bateau était amarré au quai de Saint-Charles et j’étais sorti au village pour fumer une couple de pipes pis zyeuter les belles filles. Faut dire que sale comme j’étais, j’avais pas beaucoup de chance avec elles.

— Puis Renaud ?

— Ah oui… Renaud… Ben, j’étais accoté sur un mur en regardant autour de moi. Maudit qu’il y avait du monde partout. Même les curés étaient sortis.

— Les curés ?

— Ben oui… Des sortes de curé, là… Ceux qui ont des robes noires, pis un grand collet blanc. Ils avaient leur grand chapeau à trois pointes sur la tête.

Je reconnus les Frères des Écoles Chrétiennes. Ils avaient dû donner congé à leurs élèves pour la fête et passaient un peu de bon temps au marché.

— Puis Renaud ?

— Je l’ai vu arriver dans sa belle carriole. Je vous dis que ça paraissait quand il passait. Il donnait des coups de chapeau à la ronde et sa bourgeoise, elle saluait avec la main. Pourtant, y’a pas grand monde qui a enlevé sa casquette pour les saluer. Au contraire, on baissait la tête pour pas les voir. En tout cas, quand je l’ai vu, mon sang a fait trois tours. J’ai vu noir. Je me suis approché de Renaud, je l’ai pris par le bras en courant à côté de la carriole, puis je lui ai crié : « maudit traître. Je vais te tuer pour ce que t’as fait. »

— Il n’a pas dû aimer cela ?

— Non, c’est certain. Il a pris son fouet, pis il s’est mis à me frapper jusqu’à ce que je le lâche. Le maudit trou-de-cul !

À ce moment-là, Languedoc s’arrêta et regarda le détective comme s’il venait de comprendre quelque chose.

— Pourquoi vous me parler de Renaud ? Est-ce qu’il s’est plaint de moi ? Je lui ai rien fait. Je lui ai juste tenu le bras.

— Tu l’as quand même menacé de mort.

— C’est pas le premier à qui je dis ça. Renaud, lui, disons que j’irais pas à ses funérailles s’il mourait.

— Justement, nous avons assisté à ses funérailles la semaine dernière.

Le visage de Languedoc s’allongea d’au moins un pied. Il semblait totalement surpris et incrédule.

— Il est mort ?

— Comme si tu ne le savais pas… Oui, il est mort… Et c’est toi qui l’a tué.

À ce moment, Languedoc se leva d’un bon de sa chaise, recula sur le mur et agita les mains en avant comme pour dire « non, non ». Il venait de comprendre la nature des accusations portées contre lui.

— Assis toi, Languedoc, hurla Robinson d’une voix sévère. Le suspect se rassit, complètement sonné.

— Non… Non… Vous n’allez pas me mettre ça sur le dos. J’ai rien fait, moi

— Mais oui tu l’as fait. Tu as suivi Renaud jusqu’à son manoir, tu es entré un peu après eux, puis tu les as tués tous les deux. Tu serais mieux d’avouer maintenant. Je vais essayer de t’éviter d’être pendu si tu avoues.

— Non… C’est pas possible… Tous les deux vous dites ? La bourgeoise aussi ? Ça c’est pas possible, mon beau monsieur. C’est vrai que j’ai tué queques bonhommes dans ma vie, mais jamais je tuerais une femme. Ça, Jamais !

— Pourtant, c’est bien ce que tu as fait.

Languedoc était maintenant complètement perdu. Il me regarda et regarda Robinson alternativement en faisant un « non » énergique de la tête

— Vous dites que ça se serait passé à la Saint-Michel ?

— Oui, à la Saint-Michel, pendant la soirée. Tu devrais le savoir pourtant.

— Ben là, c’est pas possible que ça soit vrai… C’est certain.

— Et pourquoi donc ?

— Parce que dans la soirée, j’étais déjà dans la cale du Varennes à charger du charbon.

Ce fut au tour de Robinson d’être déstabilisé. Il se recula sur sa chaise. Languedoc continua.

— Même que j’ai un paquet de témoins qui pourront le dire, parce qu’à cause de mon engueulade avec Renaud, je m’étais mis en retard. Tout le monde m’attendait pour repartir. Quand je suis arrivé en courant sur le pont, le boss m’a passé tout un savon et devant tout le monde en plus. Tous les passagers ont vu ça.

— Il était quelle heure ?

— Ça, je peux pas vous dire. C’était juste après l’engueulade avec Renaud.

— Ce n’était pas plus tard, t’es certain ?

— Sûr et certain. Le serin était pas encore tombé. De toute façon, vous pourrez voir ça avec la compagnie. Eux autres, ils savent bien l’heure. Puis en plus, y avait une tonne de témoins. Mon boss aura ben du plaisir à vous parler de son sermon. On dirait que c’est ça qu’il aime le plus. Il aurait dû être curé.

— D’accord, nous vérifierons tout cela. En attendant, tu retourneras en cellule jusqu’à ce que je te dise autre chose.

— Mais, c’est pas juste. J’ai rien fait.

— Ferme-la ! cria Robinson, exaspéré par la situation qui semblait lui échapper encore une fois

Le prisonnier repartit accompagné par le constable vers sa cellule. Quant à nous, nous décidâmes de faire une promenade afin de nous aérer un peu. C’est la première fois que je vis le tenace Robinson ébranlé dans son enquête. Il fallait tout reprendre à zéro et cela ne l’enchantait guère, c’était évident.

 

N'hésitez pas à laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :