Au Canada, au milieu du XIXe siècle, deux meurtres horribles ont été commis dans le village de Saint-Charles. Le roman policier LES CRIMES DU MANOIR DEBARTZCH suit à la trace l’investigation de Silas Robinson, un enquêteur moderne avant l’heure. Le roman est présenté en 20 épisodes à raison d’un par semaine. Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique RATTRAPAGE. Pour celles et ceux qui ne veulent pas attendre, procurerez-vous le livre intégral à la rubrique POUR CONNAÎTRE LA FIN...

Les Crimes-Livret 11

Livret-11@Marcel Viau

Aujourd’hui, j’ai retrouvé Robinson en face de l’immeuble Bonsecours en début d’après-midi. Comme d’habitude, il m’avait donné rendez-vous par messager, sans me livrer la raison de notre rencontre. J’ai pu prendre un bon petit déjeuner, enfin, avec mon Adélaïde. Je lui ai raconté comment nous en étions rendus au point mort dans notre enquête. J’ai toujours tout raconté à Adélaïde. D’une si vive intelligence, elle savait toujours me dire les bons mots susceptibles d’enrichir mes réflexions.

— Jusqu’à maintenant, me dit-elle, vous avez réfléchi comme des hommes à ces crimes.

— Que veux-tu dire ?

— Mon bon ami ! Toutes ces hypothèses liées à des vagabonds, à des cambriolages ou à des vengeances, ce sont des actes d’homme.

— Oui… Et alors ?

— Si je participais à l’enquête… Oh ne t’inquiète pas ! Ce n’est pas mon intention…

Je me mis à rire franchement de cette affirmation qui ne reflétait pas les habitudes de ma douce. En effet, elle aimait bien se mêler de tout et de rien en ce qui me concernait.

— … Donc, si je menais cette enquête, je m’intéresserais aux passions humaines qui peuvent mener à des crimes comme ceux-là. Les actions des humains ne sont pas régies seulement par la raison, tu sais. Il arrive aussi que des passions ténébreuses agitent leur âme.

— Bien sûr, nous le savons, cela.

— Ce que tu sembles oublier cependant, c’est que les femmes sont aussi agitées que les hommes par ces passions, peut-être même plus parfois. Par contre, elles sont moins violentes qu’eux et surtout, elles cachent beaucoup mieux leur jeu.

— Tu veux dire qu’elles sont plus hypocrites que les hommes ?

Adélaïde réagit immédiatement en me donnant un léger coup de poing sur l’épaule.

— Là !… Tu vois comment une femme peut être violente.

Nous rîmes ensemble de notre conversation saugrenue et continuâmes à parler d’autres choses. J’ai donc rejoint Robinson en face de l’immeuble Bonsecours en croyant que nous retrouverions le surintendant une autre fois. Mais ce n’est pas ce qu’il avait prévu. Bonsecours abritait alors non seulement le Poste de police, mais le Parlement temporaire depuis que les loyalistes avaient incendié le Parlement du marché Sainte-Anne. Or, Robinson m’annonça qu’il voulait rencontrer un témoin important : Jean-Philippe Boucher-Belleville. Ce nom me disait quelque chose. Je me rappelai qu’il avait été mentionné par le Dr Nelson à la fin de notre conversation avec lui. Je demandai à Robinson la raison pour laquelle il voulait l’interroger.

— J’ai beaucoup réfléchi à notre enquête et je suis de plus en plus convaincu qu’il nous faut revenir à un moment précis de l’histoire pour découvrir les motifs véritables de ces assassinats. C’est là que se trouve la réponse.

Robinson me raconta ensuite qu’il avait dû faire libérer Languedoc après être allé ce matin même vérifier son alibi auprès de la compagnie des steamboats. Il avait pu rencontrer le chef des machines qui se rappela fort bien l’altercation avec Languedoc le jour de la Saint-Michel. Son capitaine était furieux parce qu’il était parti avec un quart d’heure de retard à cause de lui. « Ce gars, c’est de la mauvaise graine ! » avait-il lâché avec colère. Robinson avait fait confirmer avec certitude l’heure du départ du bateau, soit 4 h 15 de l’après-midi. Il était donc impossible que Languedoc ait pu commettre les crimes qui ont eu lieu, nous le savons par l’autopsie, dans la soirée du samedi. C’est donc à regret que mon compagnon a dû libérer Languedoc, sachant qu’il avait bien d’autres choses à se reprocher. Mais nous n’étions pas payés grassement pour attraper ce genre de vauriens.

— En conséquence, lui dis-je, nous nous retrouvons au point mort.

— Pas tout à fait. Comme je vous le disais, je suis dorénavant une piste qui nous mène directement au village de Saint-Charles, lors de la bataille de novembre 1837.

— Pourquoi cela ?

— Parce que le seul véritable mobile qu’il nous reste met en jeu les passions meurtrières : la jalousie ou encore la haine viscérale. On peut tuer si nous sommes portés par une haine qui est d’autant plus violente qu’elle s’est nourrie de ressentiments durant de nombreuses années. Une telle passion peut entraîner de terribles dégâts lorsqu’elle explose.

Ce que Robinson venait de dire m’interpella d’autant que je repensai à ma conversation avec Adélaïde et à son opinion sur les passions humaines. J’interrogeai Robinson à nouveau.

— Alors, ce Boucher-Belleville devient important parce que ce serait un témoin direct de l’événement de 1837 ?

— C’est tout à fait cela. J’ai pris le temps de m’informer à son sujet. C’est un homme d’une grande culture, instituteur et journaliste, qui fut emporté par le tourbillon chaotique de ces Troubles. Je crois que ce sera un témoin lucide capable de nous éclairer grandement sur cette période. Il est maintenant secrétaire du département de l’Éducation du Canada de l’Est et il a son bureau ici même.

Nous entrâmes dans l’édifice et nous dirigeâmes vers la partie opposée du poste de police. Nous trouvâmes facilement le bureau de Boucher-Belleville qui avait été prévenu le matin même de notre venue. Il nous accueillit alors dans une grande pièce encombrée jusqu’au plafond de livres et de documents de toutes sortes. Il s’en excusa en expliquant comment l’incendie du parlement avait provoqué tout ce désordre et qu’il avait fallu trouver de la place en urgence pour ce que l’on avait pu sauver du désastre.

L’homme avait un beau visage fin et portait des favoris qui descendaient jusqu’au menton, des cheveux clairsemés, des yeux doux et affables d’un bleu profond. Il nous serra la main avec chaleur et nous invita à nous asseoir. Il plaça une somme considérable de feuillets sur le coin de son bureau, le produit inachevé d’un Dictionnaire des barbarismes et des solécismes qui le tenait occupé depuis plusieurs années. Boucher-Belleville, nous l’avons appris rapidement, était un passionné de la langue française et cela se reflétait dans son élocution, élégante sans être affectée.

— Nous nous excusons, dit Robinson, de venir vous déranger en plein travail.

— Oh, ce n’est rien ! Vous me permettez de prendre une petite pause et je vous en remercie. Mon emploi est très exigeant. Il y a tellement à faire pour mettre en ordre la documentation et surtout pour rédiger de nouveaux règlements. La loi sur l’éducation édictée cette année par notre premier ministre Lafontaine change tellement de choses à notre système d’éducation… certainement en bien. Il était temps de rendre fonctionnelles ces nouvelles commissions scolaires et leur financement. Enfin, nos écoles pourront s’épanouir et nos enfants s’éduquer correctement. Notre pays en a bien besoin.

— Beaucoup de travail en effet…

— De toute façon, je n’ai plus que cela dans la vie. J’ai perdu mon épouse et ma fille du typhus il y a quelques années. Le travail est tout ce qu’il me reste maintenant.

Je trouvais triste de voir cet homme s’accrocher à ce qu’il pouvait pour survivre sans personne autour de lui. Je pensais à ma douce Adélaïde et à ce que je ferais si je la perdais. On croit que l’on ne pourra pas survivre à notre grand amour. Pourtant, cela fera déjà deux ans que mon amour est décédé et je suis encore vivant. Heureusement, je sais maintenant que je la reverrai très bientôt.

Boucher-Belleville avait joué un rôle de premier plan à l’origine de la rébellion des patriotes. Il était ce que l’on pourrait appeler « l’écrivain de service » du parti patriote, membre de son comité central et permanent, et à ce titre rédacteur de plusieurs résolutions qui allaient faire partie des 92 résolutions de l’Assemblée des Six-Comtés. Il fut également le secrétaire de ladite assemblée à Saint-Charles. Professeur de philosophie au collège de Chambly, grand latiniste, il écrivit plusieurs ouvrages qui devinrent des manuels scolaires par la suite. Bref, je pris conscience que nous étions devant un personnage de haute qualité. Si quelqu’un était en mesure de nous aider dans notre enquête, c’était bien lui. Après lui avoir expliqué les raisons de notre rencontre, Robinson lui demanda.

— Monsieur Boucher-Belleville, vous connaissez bien Saint-Charles, je crois ?

— On peut dire cela. Je n’y suis pas né, mais j’y ai passé une partie de ma vie… la plus tourmentée peut-être. J’ai notamment exercé le métier d’instituteur.

— Vous avez été également journaliste ?

Comme toujours, j’étais en admiration devant mon compagnon qui avait été capable en quelques heures d’assimiler toute l’information qu’il pouvait sur le personnage. Quand dormait-il ? Robinson répétait toujours que lorsque nous voulons poser des questions à un témoin sur un sujet précis, il est préférable de connaître à l’avance le plus de réponses probables.

— Effectivement, je fus le rédacteur en chef de l’Écho du Pays, un journal très influent en son temps.

— J’ai pu prendre connaissance de certains de vos articles. Vous étiez très engagé dans la lutte des patriotes, si j’ai bien compris ?

— C’est le moins que l’on puisse dire. À l’époque, je comparais notre lutte à celle des Fils de la Liberté de la Virginie et du Massachusetts qui se soulevèrent contre les colonisateurs britanniques. Oui, j’étais très engagé, proche de Papineau et des autres chefs patriotes, mais plus radical qu’eux pour l’essentiel. C’était une époque ! J’étais jeune et je ne suis pas certain d’avoir convenablement évalué toutes les conséquences de mes actes.

— Vous le regrettez aujourd’hui ?

— Je ne dirais pas cela. Ce qui est fait est fait. Mais la guerre, monsieur, la guerre ! Une chose horrible que la guerre ! Toutes les misères du monde se retrouvent en un même moment et en un même lieu, comme si des anges maléfiques se donnaient rendez-vous pour danser la sarabande.

— J’ai cru comprendre que vous avez vécu de très près la bataille de Saint-Charles ?

— Oui… Et jusqu’à la fin, au contraire de la plupart des autres combattants qui s’étaient enfuis dès les premières salves de fusils.

Notre interlocuteur narra la bataille avec tellement de vivacité que nous croyions y participer. Il raconta comment les patriotes avaient « réquisitionné » le manoir Debartzch et avaient fait abattre les grands ormes de l’allée royale pour renforcer les alentours du bâtiment de pierre. On avait pu amasser une bonne réserve de nourriture à la suite de la « réquisition » du blé qui se trouvait dans deux goélettes amarrées au quai.

Boucher-Belleville avait été nommé quartier-maître par Papineau et il s’occupait de l’intendance. Si l’on ne manquait pas de nourriture, on cherchait désespérément des fusils. Il estimait qu’au plus fort du rassemblement des combattants, il y avait 2500 hommes qui s’étaient rassemblés. Or seulement une cinquantaine de fusils étaient disponibles. Par contre, la poudre abondait et les serpentins de plomb de l’alambic de Debartzch, une fois fondus, fournissaient des munitions en abondance. Quand les Habits Rouges sont arrivés, bien armés et entraînés, marchant en colonne, ils s’emparèrent facilement des champs alentour, ce qui eut l’heur de faire fuir un grand nombre d’habitants. Ces derniers, peu ou pas armés, ont cru qu’ils ne seraient pas en mesure de résister et préférèrent réintégrer leur ferme. Boucher-Belleville estimait que des milliers de combattants au départ, il n’en restait plus que 200 ou 250 pour livrer bataille, à savoir la moitié moins que les Habits Rouges. Leur position était devenue difficile. Les combattants de l’avant-garde, trop peu nombreux pour résister aux Habits Rouges, ce sont vite rabattus vers le manoir.

Après une heure d’intenses tirs de mousquets et de canons, les soldats anglais ont reçu l’ordre de charger à la baïonnette le muret depuis lequel les patriotes tiraient. L’assaut a été d’une efficacité dévastatrice. Du côté des rebelles, la grande majorité des chefs avait fui, y compris le « général » Brown pour qui Boucher-Belleville n’avait que mépris. Il ne restait plus que lui-même et Armand Giroux pour diriger les quelques combattants résistants. Or la position défensive qu’ils avaient adoptée avait aussi été leur tombeau, car il s’était coupé de toutes possibilités de retraite avant l’assaut final. Quelques-uns ont tenté de s’échapper en sautant dans le Richelieu, mais plusieurs s’y sont noyés.

Quand les Habits Rouges parvinrent à traverser le dernier rempart, un bon nombre de rebelles avaient déposé leurs armes, mais les soldats étaient tellement remontés contre les patriotes après avoir perdu trois hommes qu’ils n’ont pas tenu compte du drapeau blanc et massacrèrent plus d’une vingtaine d’entre eux. La bataille avait duré plus de deux heures. Boucher-Belleville est resté jusqu’à la fin avec Giroux, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à faire. Toutes les guerres, même les mieux préparées, laissent place à un haut degré d’improvisation et de confusion, pour ne pas parler de la lâcheté de plusieurs. Cependant, Boucher-Belleville ne put s’empêcher de vanter le courage des derniers belligérants qui se sacrifièrent pour la cause.

— Jamais je n’aurais cru me retrouver dans cette situation, dit Boucher-Belleville. Vous comprenez, je ne suis pas un homme d’action, mais un intellectuel. Je sais mieux manier la plume que le fusil. Néanmoins, lorsque je me suis vu coincé dans ce manoir, c’est le courage des combattants autour de moi qui m’a soutenu et évité la honte de l’abandon, au contraire de tant d’autres.

— Pourtant, vous vous en êtes sorti ?

— Oui, à la toute fin, et de justesse. J’ai pu m’échapper avec d’autres, dont Giroux, en me faufilant dans une brèche ouverte par un boulet de canon sur le côté du bâtiment de pierre. Lorsque des Habits Rouges nous ont vus, ils se sont mis à nous tirer dessus. Quelques-uns d’entre nous sont tombés, blessés ou morts, je ne sais, mais je me suis rendu dans le manoir en bois de Debartzch qui avait été peu endommagé pendant les combats. Je connaissais bien ce manoir pour y avoir travaillé pendant plusieurs années avec Debartzch quand il était mon patron. J’ai pu trouver un endroit pour me cacher. Mon idée était d’attendre la nuit avant de m’esquiver. Or, je n’avais pas prévu que le colonel Wetherhall investirait des lieux avec ses officiers pour en faire son quartier général.

— Et vous avez été arrêté ?

— Pas à ce moment-là. Comme je connaissais très bien la région, j’avais déjà prévu une voie de retraite pour m’enfuir le cas échéant. Mieux vaut prévenir que guérir n’est-ce pas ? J’en avais même fait part à mon ami Giroux en lui indiquant les sentiers et les points d’arrêt dans des fermes amis. Nous devions nous retrouver dans le village de Bedford, à quelques miles de la frontière des États-Unis. Pendant que j’attendais encore dans ma cachette au manoir, Giroux est bien arrivé à Bedford. Évidemment, comme toujours, rien ne se passa comme prévu.

— Que vous est-il arrivé par la suite ?

— J’ai été arrêté pendant la nuit en tentant de sortir du manoir : un soldat trop zélé qui ne dormait pas. Comme beaucoup d’autres, j’ai passé plusieurs mois à attendre mon procès dans la prison du Pied-du-Courant à Montréal. J’ai pu voir ce que l’on faisait aux patriotes prisonniers : on les a pendus ou exilés. J’ai été finalement libéré moyennant une caution de mille livres. Je n’avais pas voulu céder aux pressions des Anglais pour me faire signer une déclaration de culpabilité, une « confession » comme ils l’appelaient. J’ai finalement bien fait, car les patriotes qui en avaient signé une se sont retrouvés en exil soit aux Bermudes ou pire encore en Australie. Toutefois, je suis sorti de prison totalement ruiné et traité comme un pestiféré par mes anciens compagnons qui avaient pour la plupart, comment dit-on chez les paysans, « virer leur capot de bord ».

À cet instant-là, il y a eu une longue pause dans la conversation. Je sentais que notre interlocuteur revivait avec douleur ces moments extrêmement pénibles qui avaient marqué sa vie. Je me tournai vers Robinson qui semblait réfléchir intensément. Il m’avoua plus tard qu’il eut alors des doutes et crut faire fausse route en interrogeant Boucher-Belleville. À quoi pouvait bien servir à son enquête le fait d’écouter une telle description de la bataille de Saint-Charles ? Qu’y avait-il de nouveau dans ce récit qui aurait pu le mettre sur une nouvelle piste ?

C’est alors qu’une lumière se fit dans l’esprit de mon compagnon. Il apparut de plus en plus évident à Robinson que si nous étions devant un crime passionnel, comme il le croyait maintenant, il fallait s’intéresser à Giroux et à ses rapports avec son épouse Clémentine. Était-il au courant de sa relation avec Renaud ? Quand l’aurait-il appris et comment aurait-il réagi s’il avait été au courant ? Évidemment, ce n’était pas Giroux lui-même qui avait posé les gestes criminels puisqu’il était déjà mort depuis longtemps. Mais pourquoi pas quelqu’un qui en savait autant que lui sur l’infidélité de son épouse et qui se sentait aussi concerné que lui par cette trahison ?

— Vous avez été proche d’Armand Giroux, dit enfin Robinson. Pouvez-vous m’en parler davantage ?

— Pourquoi voulez-vous en savoir plus sur lui ?

— Vous savez déjà que je fais une enquête sur les crimes du manoir Debartzch. Or, l’une des victimes a été la première épouse de Giroux. Vous la connaissez sûrement.

— Clémentine ? Sûrement. À une certaine époque, nos deux familles étaient très proches. Giroux et moi suivions le même chemin et avions sensiblement les mêmes fonctions dans les comités, c’est-à-dire rédacteurs de texte. Sauf qu’Armand avait beaucoup plus de panache que moi en public. C’était un orateur hors pair.

— C’était un bon collaborateur ?

— C’était surtout un ami, peut-être mon meilleur ami. Il avait été mon témoin lors de mon mariage avec Marguerite. Quant à moi, je suis le parrain de sa fille aînée, Éléonore.

Je sentis alors Robinson se raidir sur son siège. Son regard devint fixe, signe d’une intense concentration. Il demanda.

— Vous voulez dire que vous connaissez bien la fille de Clémentine ?

— Cela est certain. Vous savez, je n’ai pas eu d’enfants… Ou plutôt la fille que j’ai eue est décédée toute jeune. Pendant un temps… Avant tout ce chaos de la guerre… J’ai souvent soupé dans la famille Giroux. C’était un couple particulier, tout à fait dépareillé, qui n’était jamais d’accord sur rien. Cela engendrait des soirées animées, je peux vous l’assurer. Clémentine était une partisane des loyalistes alors qu’Armand, comme vous le savez, était un patriote convaincu. Les soirées n’étaient pas banales. Les discussions sans fin sur les raisons des partis-pris de chacun se terminaient tard dans la nuit, après qu’une quantité impressionnante de gin ait été ingurgitée par l’un et l’autre. Clémentine levait le coude autant qu’Armand.

— Quel genre de femme était Clémentine ?

— Une femme si peu ordinaire, je peux vous l’assurer. Elle avait des idées bien arrêtées sur tout, et en particulier sur la politique. Elle buvait et fumait la pipe, n’avait peur de rien. Clémentine ne craignait pas de se présenter dans une assemblée afin d’interpeller les patriotes et d’argumenter avec vigueur. Dans certains milieux, on la détestait cordialement.

— Pas vous ?

— Non, certainement pas. Au contraire, je l’appréciais beaucoup. C’était une femme de cœur, passionnée et tellement vivante. Courageuse aussi. Et il lui en fallait du courage pour aller à contre-courant comme elle le faisait.

— Et son mari, Giroux. Il l’appréciait autant que vous ?

— Ça, c’est une autre histoire. Les choses n’allaient pas très bien entre eux déjà avant la guerre. Je suis certain qu’ils restaient encore ensemble à cause des enfants.

— D’Éléonore vous voulez dire ?

— Oui, bien sûr, Éléonore. Mais aussi Zacharie le plus jeune et Eugénie, la préférée de sa mère.

— Je connais Éléonore pour l’avoir rencontré aux funérailles de sa mère. Elle m’a parlé de Zacharie, mais pas d’Eugénie.

— La petite Eugénie ! Oui, quel drame !

— De quel drame parlez-vous ?

— Ah, je vois que vous n’êtes pas au courant…

— Au courant de quoi ?

Sur cette question, Boucher Belleville baissa la tête. On le sentait triste à pleurer. C’était la première fois qu’il laissa filtrer ses émotions, alors qu’il nous avait raconté tant de choses dramatiques jusqu’à maintenant. Il finit par dire.

— Elle n’avait que quinze ans. Vous vous rendez compte. Quinze ans ! C’était une jeune fille très mignonne, affable et souriante. Une enfant adorable !

— Que s’est-il donc passé ?

— Une histoire tragique, vous savez !… Eugénie adorait son père. Lorsqu’il s’engagea dans la bataille de Saint-Charles, elle décida de le suivre malgré les hauts cris de sa mère et les protestations de son père. Armand m’a raconté qu’elle était inflexible. S’il ne voulait pas l’amener, elle irait par ses propres moyens. Il eut beau lui expliquer que la guerre n’était pas une affaire de femmes, qu’elle serait un fardeau plus qu’autre chose. Or, comme son père lui avait montré comment charger des fusils, elle allait les aider de cette façon : en chargeant les fusils des combattants. Elle serait utile de cette manière. Armand n’a pas eu le choix de la prendre avec lui.

— Quelle fut la réaction de Clémentine ?

— Excessive, comme vous vous en doutez ! Elle s’est emparée d’un pistolet et a visé Armand. Elle préférait le tuer plutôt que de le voir partir avec Eugénie. Ce fut Eugénie qui s’est interposée et a convaincu sa mère que c’était sa décision à elle, qu’elle ne changerait pas d’idée. Alors Clémentine a abaissé son pistolet en pleurant amèrement. Armand ne l’avait jamais vu pleurer. Peut-être avait-elle pressenti ce qui allait arriver. Une mère devine ces choses-là. Armand lui a promis de la ramener à la maison saine et sauve, une promesse qu’il n’aurait jamais dû faire.

Ensuite, notre interlocuteur narra les événements dramatiques qui se produisirent vers la fin de la bataille de Saint-Charles. Lorsque Boucher-Belleville trouva une ouverture pour s’échapper avec Giroux, il n’était pas le seul ; plusieurs patriotes les ont suivis. Évidemment, Giroux prit sa fille avec lui. Il avait comme projet de s’enfuir avec elle aux États-Unis. En sortant de la brèche, les Habits Rouges ont tiré sur les patriotes en fuite et en abattirent quelques-uns.

À un certain moment, Boucher-Belleville vit que l’un des Habits Rouges s’approcha plus près et pointa son fusil vers Giroux. Il put lui hurler de prendre garde, mais c’est Eugénie qui se retourna. Elle vit l’Habit Rouge qui visait son père. Elle se projeta aussitôt devant Giroux pour le protéger. Ce qui devait arriver arriva : elle prit la balle à sa place. Atteinte directement au cœur, elle mourut avant de tomber par terre. Boucher-Belleville nous dit n’avoir jamais entendu un cri aussi désespéré sortir de la bouche d’un homme lorsque Giroux vit sa fille gisant par terre. Il voulut se jeter sur elle, mais il était trop tard.

Boucher-Belleville l’entraîna de force vers la rivière, lui proposant de se cacher avec lui pour attendre la nuit. Giroux ne voulut pas entendre raison. Il était comme un revenant, sans réaction, totalement désemparé. Puis, comme sur un coup de tête, il plongea dans la rivière. Au début, Boucher-Belleville crut qu’il était en train de commettre l’irréparable. Or, l’eau glacée saisit Giroux en le réveillant de son cauchemar. Comme c’était un excellent nageur, il put s’éloigner du lieu de la bataille.

— Que lui est-il arrivé ensuite ?

— Comme je vous le disais, il a pu s’enfuir par le chemin que je lui avais indiqué, mais la mort l’attendait au bout de la route.

Un nouveau silence se fit jusqu’à ce que Robinson relance la conversation.

— Avez-vous revu le reste de la famille par la suite : Clémentine, Éléonore et Zacharie ?

— Non. Je n’ai jamais plus revu Clémentine. La tragédie de la mort d’Eugénie a produit une cassure nette dans nos relations. Pour ce qui est d’Éléonore, je ne l’ai revu qu’une seule fois lorsqu’elle m’a visité en prison. J’étais son parrain et elle m’aimait bien. Mais depuis, plus rien.

Robinson demanda à Boucher-Belleville s’il voulait prendre une pause, ce que celui-ci accepta volontiers. Il semblait atterré, complètement épuisé. Il avait besoin de se refaire, cela paraissait évident. Nous lui avons proposé de changer d’air. Il connaissait une petite taverne plutôt tranquille à cette heure de la journée. Nous avions tous besoin d’un remontant. Le récit qu’il venait de faire pesait lourdement sur nos épaules et encore plus sur les siennes.

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