Au Canada, au milieu du XIXe siècle, deux meurtres horribles ont été commis dans le village de Saint-Charles. Le roman policier LES CRIMES DU MANOIR DEBARTZCH suit à la trace l’investigation de Silas Robinson, un enquêteur moderne avant l’heure. Le roman est présenté en 20 épisodes à raison d’un par semaine. Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique RATTRAPAGE. Pour celles et ceux qui ne veulent pas attendre, procurerez-vous le livre intégral à la rubrique POUR CONNAÎTRE LA FIN...

Les Crimes-Livret 12

Livret-12@Marcel Viau

Lorsque nous entrâmes dans la taverne surchauffée, celle-ci était pratiquement vide. On ne voyait que quelques ivrognes attablés devant des chopes de bière. Ils étaient sûrement là depuis le matin. Nous nous retrouvâmes dans une belle vieille bâtisse avec des poutres apparentes au plafond et de petites fenêtres à carreaux. Les tables en bois solides étaient dépareillées, certaines paraissant plus neuves que d’autres. Il était facile de comprendre que cet endroit devait être le théâtre de nombreuses rixes qui se terminaient immanquablement avec des tables et des chaises brisées. Le propriétaire se contentait de les remplacer sans se soucier de l’harmonie de l’ensemble.

Un colosse vint prendre la commande. Il avait une grosse tête chevelue, de petits yeux bruns et des mains immenses. Personne ne devait oser lui refuser quoi que ce soit. Nous commandâmes des bières et allumèrent une pipe, sauf Boucher-Belleville qui ne fumait pas. J’installai mon écritoire ambulante et nous attendîmes l’arrivée de notre commande avant que Robinson démarre la conversation.

— Qui était Armand Giroux ?

— Vous posez là une excellente question, monsieur Robinson. Je ne suis pas certain de trouver quelqu’un dans ce pays qui connaisse réellement cette réponse.

— Même pas vous, son meilleur ami ?

— J’aimais beaucoup Armand, mais il y avait de grands pans de sa vie que même moi je ne connaissais pas.

Boucher-Belleville nous apprit que Giroux n’était pas Canadien. Il était né en France dans l’est du pays, « probablement dans Jura », nous dit-il sans être certain de ce qu’il avançait. Il était arrivé ici après avoir passé par d’autres pays : la Colombie et ensuite le Mexique. En tout état de cause, notre interlocuteur était au moins certain de ces deux pays. Qu’est-ce qu’il y avait fait ? Cela n’était pas clair. Giroux avait raconté à son ami qu’en Colombie, il avait aidé les révolutionnaires à prendre le pouvoir. Au Mexique, il avait tenté de faire la même chose, mais sans succès. Qu’y avait-il de vrai dans tout cela ? Même Boucher-Belleville ne put le dire. Quoi qu’il en soit, il était arrivé au Canada une vingtaine d’années auparavant, avait connu Clémentine et s’était aussitôt marié avec elle.

Giroux était un homme de grande culture capable de parler et d’écrire en plusieurs langues, dont l’espagnol et l’allemand. Dès son arrivée, il se fit connaître en publiant des articles savants, sur l’agriculture notamment. C’est ainsi d’ailleurs que Boucher-Belleville et lui furent mis en contact. Giroux s’intéressait à la modernisation de l’agriculture au Canada, un domaine qui avait pris selon lui beaucoup de retard. Boucher-Belleville quant à lui avait publié sous le pseudonyme de Jean-Paul Laboureur plusieurs articles qui allaient dans le même sens dans le journal Le Glaneur, une feuille de chou ayant remplacé l’Écho du Pays. Il attribuait la misère de l’agriculture bas-canadienne aux méthodes routinières des Canadiens-français. Giroux, lui, avait été éduqué sur une ferme expérimentale en Suisse et avait rapporté de là-bas des méthodes révolutionnaires d’agriculture. En somme, Boucher-Belleville et Giroux étaient destinés à s’entendre, ne serait-ce que sur ce sujet.

Giroux était un orateur redouté à l’Assemblée législative. Il était capable de vilipender les tories dans un anglais digne des aristocrates britanniques. On le détestait cordialement à cause de cela en particulier. Mais paradoxalement, les Canadiens français ne l’aimaient pas beaucoup non plus. C’était un étranger, et particulièrement arrogant au surplus. Il faisait de l’ombre aux autres chefs par ses discours enflammés. Il n’en restait pas moins un intellectuel de haut niveau ayant déjà plusieurs œuvres à son actif. Boucher-Belleville avait même publié sur ses presses de Saint-Charles l’un de ses ouvrages les plus brillants exposant les différents problèmes du Bas-Canada. Le livre était destiné aux parlementaires britanniques et aurait même servi d’ouvrages de référence, dit-on, au fameux rapport Durham.

Giroux avait beau être brillant et faire la leçon à tout un chacun en agriculture, il était lui-même un bien piètre cultivateur. Sa ferme de Varennes ne lui rapportait pas de quoi vivre décemment. Clémentine s’occupait de tout, engageant des journaliers et participant elle-même aux récoltes alors que lui sillonnait le pays en palabrant à qui mieux mieux. Il consacrait la majorité de son temps à mobiliser les patriotes de Montréal, de la Rive Nord et de la Rive Sud. On lui reconnaissait des talents d’organisateur, on le respectait, mais on ne l’aimait pas.

— Il est étonnant de constater comment le peuple manque de jugement parfois, dit Boucher-Belleville. On n’aimait pas Giroux qui était pourtant le plus courageux des hommes et qui a défendu la cause du peuple jusqu’au bout, jusqu’à donner sa vie. Par ailleurs, on a continué à aduler Papineau, un grand seigneur aristocrate, beau parleur, qui s’est enfui comme un lâche à la première occasion.

— Étrange en effet, dit Robinson. Selon vous, qu’est-ce qui faisait que l’on avait une telle attitude à son égard ?

— J’y ai longuement réfléchi depuis qu’il est décédé. Il est vrai que les Canadiens n’aiment pas les messieurs je-sais-tout qui leur font la leçon, et en particulier lorsqu’ils viennent de l’étranger. Mais il y avait autre chose de plus subtil. Armand était un homme de paradoxes qui ne montrait jamais son vrai visage. On n’arrivait pas à saisir sa véritable personnalité. Il pouvait nous amener au ciel une journée et le lendemain nous insulter en public pour une broutille. Au fond, c’était un être complexe et insaisissable qui a emporté une bonne part de ses mystères dans la tombe.

— Vous le connaissiez mieux que personne pourtant ?

— Que voulez-vous dire ?

— Y aurait-il des choses, des secrets, qu’il cachait à tout le monde, y compris à Clémentine ?

— Des secrets ?…

Boucher-Belleville devait savoir beaucoup plus de choses à propos de Giroux que ce qu’il avait dit jusqu’à maintenant. Or, il hésitait devant les révélations qu’il se sentait maintenant obligé de nous faire.

— … Je ne voudrais pas ternir sa mémoire, vous comprenez…

— Soyez assuré que ce que vous nous direz restera entre nous… à moins que cela ait quelque chose à voir avec notre enquête.

— Non… Je ne le pense pas. Eh bien voilà ! Je vous disais qu’Armand avait bourlingué pas mal avant son arrivée au Canada. Notamment, il a passé quelques années au Mexique à y faire… en fait, je n’ai jamais su quoi. Or, il est tombé amoureux là-bas d’une Mexicaine.

— Vous dites que Giroux était bigame ?

— Je ne suis pas certain qu’il faille utiliser cette expression. Était-il marié officiellement au Mexique ? Je ne le sais pas et je ne l’ai jamais su. Ce que je sais cependant, c’est qu’il a eu un enfant de cette femme, un garçon.

Cette révélation était surprenante. Dans ses recherches, Robinson n’avait jamais rien lu à ce sujet. C’était un secret bien gardé.

— Personne n’était au courant ?

— À part moi ? Je ne le crois pas. Et encore, il m’avait fait cette révélation bien malgré lui un soir où il avait ingurgité une quantité considérable de gin.

— Vous êtes donc certain que personne d’autre que vous n’était au courant de sa situation, même pas son épouse.

— J’en suis persuadé. Armand était un homme qui savait garder les secrets.

— Qu’est donc devenue cette… première épouse… et son enfant ?

— Sur ce point précis, je n’en sais pas plus que vous. Une fois, il a fait mention d’une missive qu’il avait reçue de sa première épouse mexicaine. Elle lui demandait de l’argent pour subvenir à ses besoins et à ceux de son fils. Il semble qu’elle était très pauvre et ne réussissait pas à s’en sortir.

— L’a-t-il aidée finalement ?

— Je ne le sais pas… En fait, je ne pense pas qu’il l’ait fait. Armand était comme cela : il vivait le moment présent et avait une formidable capacité d’oublier le passé. C’est peut-être même ce qui l’a aidé dans son couple.

— Que voulez-vous dire par là ?

— Vous savez, je ne suis pas le mieux placé pour porter jugement sur la vie de couple. Je ne suis pas resté marié suffisamment longtemps pour cela. Mais il me semble que parfois, il vaut mieux que certaines vérités restent cachées.

— De quelle vérité voulez-vous donc parler ?

— Armand savait que Clémentine le trompait avec Renaud. Il le savait depuis un certain temps déjà. Vous savez, ces informations circulent vite et le réseau de relations d’Armand était particulièrement étendu.

— Comment Giroux a-t-il réagi à cette révélation?

— Vous comprenez bien qu’il n’était pas dans la meilleure position possible pour réagir étant donné sa propre situation de… « bigame ». Il a plutôt laissé couler, se disant sans doute qu’il était préférable d’éviter de faire resurgir le secret de sa femme s’il ne voulait pas être obligé de révéler le sien.

— Vous voulez dire que cette situation faisait son affaire ?

— Je crois bien que oui. Pendant que Clémentine était occupée ailleurs, il pouvait se consacrer tout entier à la cause. Depuis qu’elle connaissait Renaud, elle était moins sur son dos à le harceler constamment.

— Et les enfants ? Étaient-ils au courant ?

— Grand Dieu, non ! Ils étaient trop jeunes alors. La seule suffisamment âgée et lucide pour éventuellement y comprendre quelque chose était Éléonore… Et je ne crois pas qu’elle ait été au courant… je ne le pense pas du moins…

Pendant que je continuai à prendre des notes, Robinson fit une pause dans la conversation. Nous commandâmes d’autres chopes de bière et allumâmes une autre pipe. Comme il me le confia plus tard, Robinson commençait à cerner la famille Giroux et subodorait que la réponse à ses questions se trouvait au sein même de cette famille pleine de contradictions et de paradoxes. Tant Giroux que Clémentine étaient des personnages hors du commun et on pouvait légitimement se demander comment était leur progéniture. Comme on le dit chez l’habitant : « les chiens ne font pas des chats ». Robinson avait l’intuition que c’était au cœur de cette dynamique familiale que la haine avait été engendrée et, le cas échéant, avait surgi au grand jour. Robinson continua sur sa lancée en interrogeant Boucher-Belleville.

—Savez- vous comment est décédé Giroux?

— Encore là, sa mort fut à l’exemple de sa vie, à savoir nébuleuse. Évidemment, je n’étais pas présent lors de son décès. Tout ce que je sais, c’est par ouï-dire.

Il semble que Giroux soit bel et bien arrivé à Bedford, mais selon plusieurs témoins les miliciens loyalistes de la région étaient au courant de son arrivée. Ils étaient nerveux et inquiets. À cette époque, la tête de Giroux était mise à prix pour une somme de 2000 livres, ce qui n’était pas rien pour ces cultivateurs des townships qui souffraient autant que les Canadiens-français de la situation économique. Giroux avait suivi sans s’en écarter le trajet proposé par Boucher-Bellevile. Il avait pu trouver refuge pendant la nuit chez un habitant patriote de l’arrière-pays. Lorsqu’il repartit le lendemain, il était sûr de pouvoir se réfugier aux États-Unis.

Arrivé à Bedford, il alla cogner à la porte d’une ferme amie, mais personne ne lui répondit. Ce qu’il ne savait pas, c’est que l’on avait arrêté l’habitant de la ferme le matin même et fait évacuer sa famille. Surpris de cette nouvelle situation, Armand décida de partir immédiatement pour la frontière par ses propres moyens. À ce moment-là, les seules qui auraient pu savoir exactement ce qui s’est passé sont les quatre miliciens qui l’ont cerné dans le champ derrière la maison de l’habitant. La version officielle fut que, se voyant cerné, Giroux prit le pistolet qu’il portait toujours à la ceinture et se tira une balle dans le cœur.

— Je ne crois pas que les choses se soient passées ainsi, dit Boucher-Belleville. Armand avait beau être excentrique, jamais il ne se serait suicidé. Les Anglais ont voulu étouffer l’affaire, c’est assuré. Depuis de début des troubles, aucun chef de la rébellion avait trouvé la mort au combat et les Anglais ne voulaient surtout pas faire d’Armand un martyr. Ils ont muselé les quatre miliciens qui se sont retrouvés soudainement un peu plus riches.

— Donc, selon vous, ce serait un assassinat ?

— J’en suis certain… et peut-être même un assassinat commandé…

— Tiens donc ! Quelle étrange affirmation.

Boucher Belleville fit une pause. Il sembla réfléchir profondément à ce qu’il allait dire. Nous sentions que nous étions sur le point d’obtenir des révélations qui, nous l’espérions, allaient faire progresser l’enquête.

— Ce que je m’apprête à vous dire, je ne l’ai jamais raconté à personne ni écrit dans quelque article. Je suis sans doute le seul à savoir ce qui s’est réellement passé. Aujourd’hui, de toute façon, cela ne risque plus d’avoir beaucoup de conséquences.

Boucher-Belleville nous fit alors un récit étonnant qui allait éclairer d’une manière nouvelle l’enquête que Robinson menait. Il nous avait déjà appris un peu plus tôt dans la conversation qu’il n’avait pas voulu partir avec Giroux ni fuir par la rivière. Il ne savait pas nager et se serait noyé. Il avait préféré aller se cacher dans le manoir Debartzch pour y attendre la nuit. Il s’y est cru en sécurité jusqu’à ce que Wetherhall vienne s’installer pour en faire son quartier-général. Comme Boucher-Belleville connaissait bien le manoir, il trouva une cachette dans la bibliothèque d’où il pouvait entendre tout ce qui se disait dans le salon. Le colonel et ses officiers avaient rassemblé plusieurs chaises et une table rapportées de la salle à manger. Ils discutèrent de stratégie pendant une bonne heure en vidant quelques bouteilles de vin qui se trouvaient toujours dans la cave du manoir. C’est alors que se produisit un événement totalement inattendu tant pour les Habits Rouges que pour Boucher-Belleville.

À un certain moment dans la soirée, on entendit des cris et de l’agitation à la porte d’entrée. Vraisemblablement, quelqu’un voulait entrer et on essayait de l’en empêcher. Un des soldats se leva et alla ouvrir la porte. C’est alors que Boucher-Belleville reconnut la voix de Clémentine Giroux. Elle était accompagnée par un homme qu’il parvint à identifier comme étant Égide Renaud. Il semblait que Renaud et Wetherhall se connaissaient, car Boucher-Belleville entendit Wetherhall dire en anglais à son officier de les laisser entrer. Renaud lui donna immédiatement du « colonel » à tour de bras alors que Wetherhall l’appelait « sir Renaud ». Renaud lui présenta Clémentine tout en lui expliquant la raison de leur démarche. Il savait évidemment que la tête de Giroux était mise à prix et venait la lui offrir sur un plateau.

— J’ai cru comprendre que vous cherchiez Armand Giroux ? demanda Renaud.

— En effet, c’est l’un des chefs des rebelles les plus recherchés par notre gouverneur. Vous avez de l’information à ce sujet ?

— Oui, en effet, dit Clémentine. Nous pouvons même vous le livrer.

— Qui êtes-vous donc ?

— Je m’appelle Clémentine Giroux. Je suis une fervente constitutionnaliste.

— Giroux ?… Comme le nom de celui que nous cherchons.

— C’est mon mari.

Un silence lourd s’abattit alors dans la pièce. Wetherhal semblat surpris et, à l’évidence, méfiant. Il reprit.

— Pourquoi voulez-vous que l’on attrape votre mari ? Vous ne seriez pas en train de nous mettre sur une fausse piste… Si c’est le cas, faites bien attention à vous !

— Je connais la ville où il sera là demain et le chemin qu’il prend pour s’y rendre.

— Comment savez-vous cela ?

— Il m’en a parlé avant de partir pour la bataille. Il m’a expliqué qu’il avait prévu une route pour fuir si cela devait tourner mal. Il voulait que je sache comment le joindre.

— Quel était donc son plan ?

— Il devait s’acheminer par les terres de l’arrière-pays jusqu’à Bedford et de là, attendre le guide pour traverser la frontière. Si vous faites vite, vous allez pouvoir l’attraper là-bas.

— Je ne suis pas convaincu de ce que vous dites, madame. J’en ai connu des traîtres qui ont vendu leurs parents et leurs amis. C’était par lâcheté ou encore par vénalité. La plupart de ces informations n’étaient pas fiables.

— Celles que je vous donne le sont.

— Pourquoi devrais-je vous croire ?

— Je vous assure que j’ai de très bonnes raisons de faire cela.

— Pour la récompense bien sûr… Il est vrai que 2000 livres, c’est une grosse somme…

C’est à ce moment-là que la Clémentine excessive entra en jeu. Elle laissa exploser sa colère en hurlant.

— Je n’en veux pas de votre câlice d’argent, dit-elle en français. Keep it and put it in your ass, bastard!

Un autre silence pesant tomba dans la conversation. Clémentine continu à hurler.

— Ce maudit bâtard a tué ma fille… vous comprenez… il a tué ma fille…

— Que dites-vous là ?

— L’un des corps que vous avez recueillis était ma fille.

Boucher-Belleville ne voyait rien de ce qui se passait dans le salon, mais il supposa que Wetherhall interrogeait ses officiers pour en savoir plus. De nombreux corps avaient déjà été recueillis et répertoriés. Ils se trouvaient dans le presbytère qui servait de morgue temporaire. Plusieurs des cadavres avaient déjà été identifiés.

— Effectivement, je vois ici que le corps d’une jeune fille, la seule de toutes les personnes décédées, attend une identification.

— C’est ma fille… ma pauvre petite fille, dit Clémentine en sanglotant.

— Et pourquoi dites-vous que votre mari l’a tuée ?

— C’est lui qui l’a entraînée dans cette bataille perdue d’avance. Il n’a pas été capable de la protéger. C’est lui qui l’a tuée…

— Vous dites que vous ne voulez pas la récompense en échange de vos informations. Que voulez-vous alors ?

— Je veux deux choses. Que vous me rendiez ma fille afin que je lui offre une sépulture descente…

— Et la deuxième 

— Je ne veux pas que vous fassiez prisonnier Armand Giroux… Je veux le voir mort… Vous comprenez… Mort, comme l’est ma fille, ma douce petite fille.

Robinson resta silencieux, tentant sans doute de mesurer l’impact de cette nouvelle information sur son enquête. Lorsque nous nous sommes revus par la suite pour faire le point sur la conversation, il m’avoua que c’est à ce moment-là précisément qu’il eut l’impression de toucher au but. Toute cette haine entre les deux époux s’était répercutée d’une façon ou d’une autre jusqu’aux crimes du manoir Debartzch. C’est à ce moment précis qu’il comprit alors pour la première fois qu’il avait fait fausse route depuis le début dans son enquête. Et il s’en voulait de ne pas avoir même soupçonné cette hypothèse

Ce n’était pas Renaud qu’on avait voulu assassiner, mais Clémentine, l’épouse d’Armand Giroux. C’est elle qui était visée.

— Vous n’avez jamais parlé de la trahison mortelle de Clémentine à qui que ce soit ?

Boucher Belleville semblait atterré. Comment peut-on supporter en silence ces malheurs durant tant d’années ? Deux de ses amis, Armand et Clémentine, ont fini par se haïr au point où l’une a voulu la mort de l’autre. Cela a dû être totalement incompréhensible pour lui.

— Ce n’est pas une nouvelle que l’on crie sur les toits. Comment peut-on arriver à comprendre une telle chose ? Moi-même, j’ai enfoui cet événement dans le fond de ma mémoire au point où je l’avais même presque oublié jusqu’à aujourd’hui. Qui sur terre pourrait pardonner une telle chose ?… Mais attendez… Oui, je me souviens maintenant. Il y a une autre personne qui était au courant…

— Qui donc ?

— Non… Ce n’est pas possible…

Boucher-Belleville devint alors fort émotif. Il s’agita sur sa chaise et prit une ou deux gorgées de bière.

— Pourquoi lui ai-je dit cela ? Qu’est-ce qui m’a pris ? J’étais alors dans un état second. On venait de m’arrêter et j’étais emprisonné à la prison du Pied-du-Courant. J’attendais la mort. J’étais convaincu de ne plus jamais revoir la lumière du jour. J’étais au bout du rouleau.

Boucher-Belleville se prit alors la tête entre les mains.

— Pourquoi lui ai-je dit cela ?

— De qui parlez-vous ?

— Vous comprenez, j’étais certain que l’on me pendrait ou qu’on m’enverrait en exil pour toujours… et elle… elle était tellement désespérée… et elle voulait tant savoir…

Robinson cessa de lui poser des questions et attendit que son interlocuteur se libère la conscience. Ce n’était qu’une question de minutes. Boucher-Belleville prit encore quelques gorgées de bière comme pour s’encourager à parler et continua.

— Éléonore, ma filleule. Elle était venue de loin pour me rencontrer. Quant à moi, j’étais si heureux de la revoir. Toutefois, elle faisait vraiment pitié : totalement défaite et hagarde. Elle venait de perdre du même coup son père et sa sœur. Elle était si triste, si désespérée… Elle savait que j’avais été proche de son père lors de la bataille et voulait avoir de l’information. Elle voulait savoir ce qui s’était passé réellement. Personne ne lui avait rien dit, mais elle soupçonnait un bon nombre de choses. Et comme vous le savez, l’ignorance est parfois pire que la connaissance.

— Que lui avez-vous dit ?

— Elle pleurait constamment sur son père. C’était son héros et elle l’avait perdu. Elle se posait beaucoup de questions sur sa mort, sur celle de sa sœur. Et surtout sur l’attitude de sa mère. Celle-ci était devenue distante avec elle et, comble de malheur, elle avait étalé au grand jour sa relation avec Renaud. Il habitait maintenant chez eux… avec eux. Pour ajouter à l’injure, la première chose que Renaud avait demandée à Clémentine fut de mettre Éléonore à la porte et d’envoyer Zacharie en pension. Les liens avec sa mère n’avaient jamais été très étroits… mais là, c’était le comble… J’étais si en colère envers Clémentine… Je lui en voulais tellement… C’était terrible ce qu’elle faisait vivre à ses propres enfants. Alors… Alors… J’ai honte maintenant d’avoir fait une telle chose… J’étais furieux et désespéré. C’est ma faute tout cela… Le Seigneur me pardonnera-t-il un jour ?

— Qu’avez-vous fait ?

— Je lui ai tout raconté, non seulement à propos de la mort de sa sœur, mais aussi de la conversation entre sa mère et Wetherhall.

— Donc, Éléonore sait tout.

— J’ai essayé de trouver des excuses à sa mère… Je ne lui ai pas donné tous les détails… Mais elle connaît l’essentiel. Vous comprenez, j’étais certain de ne plus jamais la revoir et je trouvais indécent de la laisser ainsi dans l’ignorance. Qu’est-ce que j’ai fait, mon Dieu ?… Qu’est-ce que j’ai fait ?…

Nous touchions au but. Éléonore, la fille de Clémentine, était vraisemblablement le vecteur de haine qui avait déclenché la tragédie du manoir Debartzch. C’est par elle que cette haine a pu se répercuter jusqu’à maintenant. Même s’il lui restait encore plus de questions que de réponses à la suite de cette révélation, Robinson sentit qu’il était proche de la vérité. Éléonore en était la clé. Avait-elle tué Clémentine pour se venger après tant d’années ? Cela paraissait difficile à croire. Commettre un parricide est un des actes les plus infamants que nos civilisations connaissent. Avait-elle été capable de le faire ? Si elle avait véritablement eu l’intention d’accomplir cet acte odieux, en avait-elle eu la capacité physique ? Robinson en doutait. Ces meurtres étaient tellement violents que seul un homme aurait pu les commettre. Qui sait cependant ce qu’une femme peut faire sous le coup de la passion.

Nous avons laissé Boucher-Belleville à ses chimères et à ses remords. Nous avons convenu de retourner au village de Saint-Charles afin d’interroger la seule personne qui, à notre avis, savait la vérité au sujet des crimes du manoir Debartzch, à savoir Éléonore Giroux.

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