Au Canada, au milieu du XIXe siècle, deux meurtres horribles ont été commis dans le village de Saint-Charles. Le roman policier LES CRIMES DU MANOIR DEBARTZCH suit à la trace l’investigation de Silas Robinson, un enquêteur moderne avant l’heure. Le roman est présenté en 20 épisodes à raison d’un par semaine. Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique RATTRAPAGE. Pour celles et ceux qui ne veulent pas attendre, procurerez-vous le livre intégral à la rubrique POUR CONNAÎTRE LA FIN...

Les Crimes-Livret 13

Livret-13@Marcel Viau

Ce vendredi 13 octobre, nous étions assis en face du bureau de chêne du surintendant Ermatinger. Il tirait sur son cigare et faisait des ronds de fumé. Nous attendions depuis quelques minutes qu’il dise quelque chose, mais rien ne venait. Robinson ne semblait pas du tout mal à l’aise, moins que moi en tout cas. Il jouait avec l’un des boutons de sa veste, comme s’il craignait qu’il se détache inopinément. Finalement, le surintendant engagea la conversation.

— Comme ça, vous n’avez rien. Après deux semaines… Deux semaines (il montrait le pouce et l’index de la main qui ne tenait pas le cigare) … Vous n’avez toujours rien.

Robinson ne répondit pas à cette remarque qui avait été dite sur un ton des plus réprobateur. Mon compagnon avait passé la journée de la veille à faire de nouvelles recherches après la conversation éclairante que nous avions eue avec Boucher-Belleville. Il savait que nous approchions du but, mais il y avait encore plusieurs étapes à franchir avant de confirmer son hypothèse. Il fallait évidemment retourner à Saint-Charles afin de rencontrer Éléonore Giroux. Elle était la clé qui déverrouillerait cette boîte de Pandore, soit parce qu’elle en savait plus que quiconque sur les raisons de ses crimes, soit parce que c’était elle-même la coupable.

Cette dernière hypothèse rendait toujours mon compagnon dubitatif. C’est pourquoi il avait fait des recherches dans les journaux de la période entre 1837 et 1849 ainsi que dans certains documents officiels. Il cherchait des lettres ou des écrits de Giroux où celui-ci aurait pu faire mention de son fils illégitime. Il voulait en connaître plus sur celui-ci, ayant acquis la conviction que Giroux avait effectivement été « bigame » et qu’il avait eu un fils. Il avait donc passé une grande partie de sa journée à tenter de retracer ce fils donc il ne connaissait même pas le nom.

Il était finalement tombé sur un document où la mention du « fils du premier mariage d’Armand Giroux » figurait dans une lettre concernant la succession de Giroux après sa mort. Or, il lui restait si peu de biens à distribuer qu’aucune recherche ne semblait avoir été entreprise pour le retrouver. Ce fils était-il toujours vivant ? Si oui, était-il au Canada ? Rien ne pouvait être affirmé à ce sujet. Robinson nageait en plein mystère. De toute façon, qu’est-ce que ce dernier aurait eu à voir avec les événements concernés ? Difficile de porter un jugement à cet égard. Il en aurait sûrement voulu à son père, cela paraissait une évidence. Au point de le tuer ? Peut-être ? Or Giroux était déjà mort depuis longtemps. Quant à Clémentine, pourquoi lui en aurait-il voulu ? Connaissait-il même son existence ? Rien de probant dans tout cela. Robinson se résolut à abandonner cette piste afin de se tourner vers Éléonore.

— Je comprends votre déception, monsieur le surintendant. Soyez assuré que je la partage moi-même. Toutefois, nous continuons à travailler sur l’affaire sans relâche.

Ermatinger continua à tirer nerveusement sur son cigare. Il ajouta.

— Écoutez Robinson ! Je commence à être à bout d’arguments face à mes supérieurs. Si vous n’avez rien à me dire, il faudrait que je ferme le dossier. Ce sera considéré comme des meurtres non élucidés et cette affaire restera une très, très grosse tache à votre dossier. N’oubliez pas que vous étiez sur une très bonne lancée lorsque je vous ai demandé de vous occuper de ces crimes. Je peux même vous avouer que je vous voyais monter les échelons à des niveaux que vous n’auriez même pas imaginés… Mais maintenant…

— C’est une affaire difficile, monsieur, plus difficile que toutes celles que j’ai eu à traiter dans le passé. Je vous demande de me laisser encore trois jours. Si je n’ai rien d’ici cette échéance, alors vous allez pouvoir fermer votre dossier. J’aurai failli ! Je ne réclamerai pas ma solde ; je n’y aurais pas droit de toute façon.

— Il est vrai que cette enquête commence à nous coûter cher. Mais ce n’est pas la question la plus importante. Je ne voudrais pas que notre service de police passe pour des incompétents aux yeux des autorités. Les réformes que j’ai entreprises ici risquent d’être gravement freinées par un déficit de confiance si l’on n’arrivait à rien avec cette affaire. Vous comprenez cela ?

Robinson hocha la tête en ajoutant : « laissez-moi trois jours ! ». Le surintendant hésita en tirant de nouveau sur son cigare. Puis il sortit une pochette de pièces d’argent de son tiroir pour la lancer ensuite à Robinson en lui disant.

— Trois jours ! … Pas un de plus !…

Sur ce, nous nous levâmes et sortirent du bureau sous le regard renfrogné d’Ermatinger. Puis nous entreprîmes de seller nos chevaux afin de faire le voyage jusqu’à Saint-Charles. Nous espérions arriver tôt dans l’après-midi.

***

La route pour Saint-Charles était mauvaise. Il avait plu pendant trois jours d’affilée. On trouvait des nids-de-poule et des ventres-de-bœuf à tous les détours. À un endroit, le bord de la route avec glissé dans le ravin. Elle était impraticable pour des voitures légères. Seules les solides carrioles tirées par les chevaux robustes des habitants ou encore par des bœufs étaient capables d’y circuler. Nous avons quand même pu faire le parcours assez rapidement avec les chevaux du Père Ladouceur qui étaient vaillants et valaient leur pesant d’or. Nous n’avons pas voulu arrêter en chemin pour ne pas nous ralentir et avons grignoté en selle un peu de lard salé et quelques quignons de pain. Robinson, prévenant, avait rempli sa gourde de whisky. Quant à moi, Adélaïde y avait versé mon vin préféré.

La pluie avait cessé, mais le temps était toujours gris. Sous les nuages, le paysage paraissait triste et morne. Plusieurs arbres avaient déjà perdu leurs feuilles à cause des rafales. Les champs étaient recouverts de frimas laissé par l’eau gelée. Robinson avait repris ses bonnes vieilles habitudes de taciturne. S’il a dit trois phrases pendant le parcours, ce fut bien le maximum. En ce qui me concerne, cela faisait mon affaire. Je me suis laissé aller à réfléchir à ces crimes qui nous donnaient tant de fils à retordre. Moins expérimenté que Robinson, j’avais peine à imaginer la suite de notre enquête, alors que lui semblait suivre une piste qu’il était le seul à connaître.

Je me suis pris au jeu de la réflexion philosophique sur la précarité de la vie sur cette terre. C’est à cette époque, je crois, que je commençai à prendre conscience de la dure réalité de notre existence. Nos idéaux ne survivent pas à l’épreuve du temps. Nos grands états d’âme finissent par se diluer et disparaître, ne laissant en nous que grisaille et sécheresse. Je n’étais pas conscient de tout cela à cet âge. Il me restait encore beaucoup d’illusions : la vérité allait éclater, la justice triompherait, des institutions solides soutiendraient la société. S’il y a bel et bien un système de droit, je ne suis plus certain qu’il soit au service de la justice. Nos institutions, elles, sont à l’image des hommes qui les modèlent, à savoir bancales et inconstantes. Quant à la vérité… Eh bien, la vérité n’existe pas en dehors des hommes qui la façonnent selon leur bon vouloir. Aujourd’hui, au moment où j’écris ces lignes, j’aimerais bien retrouver cette fraîcheur de la jeunesse alors qu’elle a définitivement disparu.

Enfin, nous sommes arrivés à l’écurie du Père Ladouceur au milieu de l’après-midi. Notre enquête tirait à sa fin, le surintendant ayant été très clair en nous donnant trois jours pour effectuer le travail, ce qui m’apparaissait insuffisant pour un aboutissement heureux. Il nous fallait donc remettre nos chevaux. Le Père Ladouceur sembla plus content d’accueillir ses bêtes que nous-mêmes. Il les examina sous tous les angles et se montra satisfait. Pendant qu’il les ramenait à l’étable, Robinson s’approcha des trois vieux qui fumaient toujours leur pipe assis sur les mêmes tabourets. Ils paraissaient n’avoir pas bougé de là depuis que nous les avions quittés il y a près d’une semaine.

— Salut, Jos, comment ça va ? dit Robinson

Encore une fois, je fus étonné de la faculté incroyable de Robinson à garder en mémoire les détails. Qui aurait pu se souvenir du nom de ces vieux qu’il avait rencontré une seule fois ? Jos examina mon compagnon à travers les volutes de fumée en tentant de se rappeler où il l’avait déjà vu, puis il répondit.

— … Vous êtes le British qui enquête sur les crimes du manoir ?… Pis, avez-vous trouvé votre homme ?

— Pas encore… Je cherche toujours.

Les trois vieux portèrent en même temps leur godet de gin à la bouche et se remirent à tirer sur leur pipe. Jos montra la bouteille en demandant à Robinson s’il en voulait. « Ce n’est pas de refus », lui répondit-il. De mon côté, je fis non par un signe de la main. Alors que je restai debout, mon compagnon prit un tabouret et s’assit dans le cercle de la « ligue du vieux poêle », comme les vieux s’appelaient eux-mêmes.

— Connaissez-vous les Parent ?

— Ben certain. Moi et Ti-Poil, on était des voisins de rang quand on était petits.

— Ti-Poil ?

— Son vrai nom c’est Herménégilde. Tu parles d’un nom… Pis c’est dur à dire. C’est pour ça qu’on l’a toujours appelé Ti-Poil… Hein les gars ? Il avait une saprée touffe de cheveux quand il était petit.

Les deux autres hochèrent du bonnet en soufflant leur fumée.

— Il habite loin d’ici ?

— Loin, vous dites ? C’est au diabl’vert. Quand il s’est marié, il est allé défricher une terre à bois dans l’arrière-pays.

— Pourquoi si loin ?

— Ben, il n’y a plus de terre à culture près d’ici. Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse quand on a besoin de s’établir ? On devient colon. Il a trouvé une terre publique inoccupée, puis il a défriché.

— C’est légal ça ?

— Il faut bien gagner sa croûte. Puis, ça intéresse qui, une terre en bois debout, à part un ou deux commerçants qui sont trop contents d’avoir quelqu’un qui fait le travail à leur place ?

— Il est devenu bûcheron alors ?

— On voit que vous ne connaissez pas les habitants, le British. Il n’était pas là seulement pour couper du bois, mais pour défricher une terre.

C’est alors que le vieux Jos se lança dans une longue digression pour expliquer ce qui se passe quand on voulait faire une vie de colon. On cherche d’abord une terre où il y a des ormes et des frênes. La terre sera meilleure pour la culture que s’il y a seulement des conifères qui poussent dans une terre plus pauvre. Quand le colon a trouvé son coin de pays, il doit choisir l’endroit où il veut construire sa première maison. En réalité ce ne sera pas sa véritable maison, mais une simple cabane qui lui servira plus tard de grange. Il cherche la proximité de l’eau, des voisins et des chemins. L’éloignement de l’eau et des chemins entraîne des dépenses supplémentaires, et celui des voisins l’isolerait beaucoup trop. Ensuite, il rase les arbres aux alentours, essouche et nettoie les branches.

La cabane est faite de pièces de bois ronds et le toit plat garni de terre. Ce n’est qu’à la saison suivante que le colon commencera à construire sa vraie maison avec des planches qu’il doit faire usiner au village à partir de son bois coupé. Il lui faut donc transporter les billes de bois dans des conditions particulièrement difficiles en plein hiver. C’est un travail épuisant ; plusieurs se désespèrent et abandonnent leur projet en cours de route. Ce ne fut pas le cas pour Ti-Poil et son épouse qui avaient travaillé d’arrache-pied pendant les deux premières saisons.

— Heureusement que sa bonne femme l’a aidé, dit Jos en prenant une gorgée de gin, puis il ajouta en riant : quand ils ont fini le gros de l’ouvrage, ils ont passé à une autre sorte de travail… Plus reposant… Pour lui en tout cas… Ils ont eu un garçon l’année suivante.

— Sa femme, c’est bien Éléonore ?

— Oui c’est elle. Vous la connaissez. C’est la fille de celle qui… qui est morte.

— Bien sûr, je l’ai rencontrée aux funérailles. Il a quel âge déjà le petit ?

C’est Antoine qui répondit. Il semblait être l’historien du groupe.

— Ben, ils ont commencé à défricher en ‘38, tout de suite après leur mariage. Ils ont dû s’installer définitivement en ‘40. Le petit est arrivé en ’41 ou ’42. Ça lui donnerait… Quoi… 7 ou 8 ans ?

Encore là, j’étais en admiration devant Robinson qui voulait amener les vieux à parler d’Éléonore sans toutefois éveiller les soupçons. Il ne tenait évidemment pas à ce que la rumeur circule qu’Éléonore était maintenant la principale suspecte dans la mort de sa mère. Il s’y est pris de façon tellement contournée que les vieux n’y ont vu que du feu.

— J’aimerais bien les rencontrer ?

— Pourquoi donc vous intéressez-vous à Ti-Poil ?

— En réalité, j’aurais aimé voir Éléonore pour lui donner des nouvelles de notre enquête. Elle doit sûrement avoir hâte de savoir où on en est rendu.

— D’abord, je vous souhaite bonne chance pour y aller. Les chemins de l’arrière-pays sont difficiles, vous savez. C’est plein de côtes et de roches. Même les menoirs traînés par des chevaux ont de la misère à passer.

— Ouais, mais le chemin qui mène chez Ti poil, ils l’ont amélioré depuis quelques années, dit Louis qui n’avait pas encore pipé mot. En tout cas, c’est certain que vous ne pourrez pas vous rendre en calèche du dimanche, surtout après la pluie qu’il a fait ces derniers jours. Vous auriez mieux fait de garder vos chevaux.

Sur ces entrefaites, le père Ladouceur arriva. Robinson se leva et lui annonça qu’il avait encore besoin de deux chevaux pour quelques jours. Celui-là marmotta.

— Ben, j’ai pas encore été payé pour la Grise et pour Hercule !

— Je peux vous payer pour les deux chevaux que je vous emprunte. Pour les autres, je rencontre le juge Morrin tout à l’heure et je lui en glisse un mot.

Le Père Ladouceur se retourna en maugréant. Il alla seller deux autres chevaux, mais il était fort à parier qu’il ne nous laisserait pas ses meilleurs canassons cette fois.

Nous nous rendîmes ensuite chez le Dr Morrin en traversant le village qui n’avait pas vraiment changé depuis la semaine dernière, hormis des chemins détrempés et de nouvelles ornières. L’activité était à son comble en ce vendredi de préparation de marché. Nous passâmes devant le quai, la salle des habitants et l’église, toujours aussi majestueuse, et arrivâmes devant la belle maison du Dr Morrin. Il nous reçut à bras ouverts, nous invita dans son salon et nous offrit son meilleur brandy.

Comme le Dr Morrin n’avait pas eu de nouvelles de nous depuis une semaine, nous nous empressâmes de lui raconter nos rencontres avec le Dr Nelson, Lepailleur, et surtout Boucher-Belleville que le docteur connaissait de réputation. Mon compagnon évoqua les différentes pistes de travail qui se révélèrent fausses les unes après les autres. Le juge signifia toute son admiration pour l’enquête de mon compagnon qui ne partageait toutefois pas son enthousiasme. Robinson lui avoua que le surintendant avait lancé un ultimatum, à savoir qu’il en était à sa dernière chance de trouver le coupable. Il demanda au docteur de l’aider dans cette ultime démarche.

— Si je peux faire quelque chose pour vous, vous pouvez être assuré de compter sur moi.

— J’aimerais obtenir le plus d’informations possible sur la journée de la Saint-Michel, soit le dernier jour où le couple Renaud a été aperçu vivant.

— C’était une journée un peu folle. La pluie était tombée pendant plusieurs jours, détrempant le sol et rendant les rues presque impraticables. Heureusement, on a eu droit à une éclaircie ce jour-là. Il y avait tout plein de monde dans les rues à cause de la fête. Vous savez que c’est la journée de l’année où le commerce se fait le plus intense.

— Vous êtes-vous mêlé à la foule ?

— Bien sûr. J’adore ces moments où l’on peut apercevoir à peu près toute la variété des personnages qui habitent la région : des habitants qui ne viennent pratiquement jamais au village, des marchands vendant du bois, de la potasse, du blé et quoi d’autre encore, des marins, des vagabonds. J’aime particulièrement les odeurs qui se mélangent : fumée de bois, viande grillée, légumes frais, odeurs d’animaux. C’est un moment merveilleux pour sentir la vie à son paroxysme. Quant à moi, j’y étais avec mes enfants et ma bonne qui tentait de les encadrer du mieux qu’elle le pouvait.

— Avez-vous aperçu la calèche des Renaud ?

— Oui, effectivement. Dans le courant de l’après-midi, les Renaud ont essayé de se frayer un chemin dans leur belle calèche rutilante. Il y avait foule et leurs chevaux faisaient du sur place en piaffant.

— Avez-vous été témoin d’une altercation entre un homme en noir et Renaud ?

— Non, je ne suis pas au courant de cet événement. Il y avait tant de monde cette journée-là. Même le curé que l’on voit rarement en dehors de son église et de son presbytère était présent. Il accompagnait les trois Frères des Écoles Chrétiennes. Le curé faisait de grands signes ostentatoires. Je suppose qu’il leur faisait faire une visite guidée… Ces frères viennent à peine d’arriver, vous savez. Ils se sont installés définitivement cet été seulement et n’ont pas eu vraiment le temps de faire le tour de leur jardin. De plus, le choc culturel devait être important, car je sais qu’au moins deux d’entre eux sont des Français d’origine fraîchement débarqués de leur pays.

— Comment se fait-il que vous les ayez remarqués dans cette foule alors qu’il y avait tant de monde ?

— Ils sont remarquables dans leur uniforme traditionnel : soutane noire, large collerette blanche et surtout tricorne. Qui porte des tricornes de nos jours ?

— Avez-vous pu apercevoir à cette occasion la fille de Clémentine Renaud, Éléonore ? Elle aurait pu venir avec son mari et son fils.

À cette question, le Dr Morrin plissa les yeux, concentré à l’extrême.

— Non… Je ne crois pas… ils n’étaient pas là. Pourtant je suis resté dehors une partie de la journée. Non, je ne les ai pas vus.

Sur ce, nous avons continué à bavarder de choses et d’autre pendant un moment. Vraiment, le Dr Morrin était de très agréable compagnie et raffinait l’art de la conversation. Il s’intéressait non seulement à notre travail, mais aussi à nous personnellement. Il me demanda des nouvelles d’Adélaïde, ce qui me surprit puisque je n’y avais fait allusion qu’une seule fois lors de nos rencontres précédentes. Quant à mon compagnon, le docteur n’apprit rien de plus à son sujet. Robinson était un homme discret sur sa vie personnelle, c’est le moins que l’on puisse dire. J’appréciais d’autant les quelques confidences qu’il m’avait faites précédemment. J’appris avec le temps que cet homme, rébarbatif de prime abord, méritait largement que l’on gagne sa confiance. C’est ce que j’ai fait et voilà pourquoi nous sommes restés si longtemps amis par la suite.

Le Dr Morrin nous invita à rester à souper, mais nous préférions décliner l’invitation. Robinson avait décidé de retourner à l’auberge où nous étions descendus la dernière fois afin d’y prendre le repas et de s’installer pour la nuit. Il était trop tard pour aller rencontrer Éléonore aujourd’hui.

Arrivés à l’auberge, nous fûment reçu par le gros Bert. Il sembla très heureux de nous revoir. Il nous remit les clés de ses deux meilleures chambres et nous invita à prendre place pour le repas. C’est à ce moment-là que je compris où voulait en venir Robinson. Mon compagnon était un bon joueur d’échecs : il avait toujours un coup d’avance sur moi. Comme toujours, il voulait emmagasiner le plus de renseignements possible avant de rencontrer Éléonore, son témoin principal. Il se mit en frais d’interroger de nouveau le gros Bert qui ne se fit pas prier pour répondre à ses questions sachant ce qu’il allait en tirer au bout du compte.

— Dis donc, Bert, tu connais Éléonore, la fille de Renaud ?

— Ben oui, comme tout le monde ici, en tout cas comme tous ceux qui habitent au village depuis longtemps.

— Elle vient souvent au village ?

— Ça, on peut pas dire qu’on la voit souvent par ici. C’est son mari qui vient mener son fils à l’école la plupart du temps.

— Pourtant, sa mère habite… habitait au manoir. Elle n’allait jamais la voir ?

— J’ai jamais entendu personne dire qu’il l’avait vu traîner par là-bas. Moi personnellement, je ne l’ai jamais vu y aller. Quand elle venait au village, c’était le dimanche pour la messe… Et encore… Pas tous les dimanches. Pendant les semis et les récoltes, on ne la voyait pas, c’est certain. Ils devaient travailler fort pour faire pousser quelque chose sur leur terre de roches.

— J’ai entendu parler de leur ferme. Il paraît que ce fut difficile pour eux ?

— Les premières années, c’est certain. Ils se sont éreintés à défricher, à dessoucher, à couper du bois et à construire leur maison. Les deux sont de sacrés gaillards ; la femme comme l’homme. Maintenant, ça va un peu mieux. Ils ont quelques vaches, cochons et poulets…

— Personne ne trouve cela étrange que, venant d’une famille riche, Éléonore soit obligée de travailler comme cela ?

— Pour ben du monde, ça reste un mystère. Pourquoi elle n’est pas restée chez ses parents ? Peut-être qu’elle a voulu se marier au plus vite. Elle avait déjà 18 ans. Pour sûr qu’elle ne voulait pas rester vieille fille. Moi, c’est ce que je pense. C’est juste qu’elle n’a pas tiré le bon numéro. Ti-Poil, c’est pas une lumière. Pas une femme ne voulait de lui. Tout le monde se demande pourquoi une belle créature comme Éléonore, puis fine à part de ça, a voulu le marier. Un mystère, je vous dis ! Je vous apporte un petit digestif. C’est sur mon compte.

— Alors, ce n’est pas de refus.

Le gros Bert revint prestement avec deux petits verres d’alcool blanc. À la première gorgée, je faillis m’étouffer, ce qui fit bien rire mes deux compères. Robinson continua à interroger l’aubergiste.

— Éléonore, elle a un fils ?

— Oui, le petit Armand, très gentil, ce gamin et bien élevé aussi. Il va à l’école des Frères. Il faut le vouloir pour partir de l’arrière-pays tous les matins afin de venir le reconduire au village. C’est toute une run vous savez. Il faut vraiment tenir à ce que son enfant soit instruit. Parce que, vous savez, il y a beaucoup d’habitants qui préfèrent garder chez eux leur gamin pour les aider sur la ferme.

— Vous m’avez dit que c’est lui qui venait le reconduire ?

— Pas toujours, c’est vrai. Parfois, c’était elle. Quand elle venait, c’était sans doute pour régler des problèmes ou quelque chose comme ça.

— Pourquoi cela ?

— Ben, quand c’était Ti-Poil, il le laissait descendre et repartait aussitôt. Mais quand c’était elle, elle débarquait toujours avec lui pour aller parler avec les frères. Pour moi, c’est elle qui porte la culotte à la maison et qui règle les problèmes avec son fils. Quand il y avait quelque chose, c’est elle qui allait parler aux frères, pas lui.

— Elle faisait toujours cela ?

— Oui. Pas longtemps, c’est vrai. Parfois elle remettait des choses, des biscuits ou d’autres affaires comme ça.

— Est-ce qu’elle parlait avec un frère en particulier ?

— Attendez que je me rappelle… Oui, vous avez raison, elle rencontrait toujours le même, celui qui avait de la barbe. Je ne connais pas son nom. D’ailleurs, quelle idée de porter la barbe ? Ça fait pas propre surtout pour un religieux.

— Je le connais : c’est le frère Oremus.

— Si vous le dites. Vous avez fini votre verre. En voulez-vous un autre ?

Robinson et moi levâmes en même temps la main en signe de dénégation. Nous manifestâmes le désir d’aller nous coucher. Le gros Bert nous dit que les chambres étaient prêtes. Nous montâmes aussitôt et nous nous souhaitâmes bonne nuit sur le palier en nous donnant rendez-vous le lendemain pour aller interroger Éléonore.

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