Au Canada, au milieu du XIXe siècle, deux meurtres horribles ont été commis dans le village de Saint-Charles. Le roman policier LES CRIMES DU MANOIR DEBARTZCH suit à la trace l’investigation de Silas Robinson, un enquêteur moderne avant l’heure. Le roman est présenté en 20 épisodes à raison d’un par semaine. Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique RATTRAPAGE. Pour celles et ceux qui ne veulent pas attendre, procurerez-vous le livre intégral à la rubrique POUR CONNAÎTRE LA FIN...

Les Crimes-Livret 14

Livret 14@Marcel Viau

Nous venions de nous engager sur un chemin plus étroit et plus rocailleux. Du plus loin que portassent nos regards, nous n’apercevions qu’un couloir étriqué qui se perdait dans la forêt.

Nous étions partis tôt le matin du village pour nous engager dans l’un des rangs du comté qui s’éloignait de la rivière. Pour un urbain comme moi, la disposition du territoire rural apparaissait illogique au premier abord. En effet, un rang fait cinq cents pieds de large sur un mile de long, ce qui semble étrangement disproportionné par rapport aux divisions des townships, plus rationnelles qui font six miles sur six miles. Les rectangles allongés des rangs sont positionnés perpendiculairement le long du Richelieu qui était au début de la colonie la seule voie de communication apte à garantir la survie des habitants.

Le rang était la façon que les colonisateurs français avaient trouvé pour à la fois multiplier les terrains disponibles et les rendre plus accessibles aux voies navigables. On avait conçu le territoire de telle sorte que d’autres rangs puissent venir s’accoler en parallèle au premier. On pouvait joindre les différents rangs par une montée, facilitant d’autant la communication. L’avantage d’une telle disposition, je m’en suis rendu compte, réside essentiellement dans sa fonction sociale. Les bâtiments sont plus rapprochés les uns des autres étant donné l’étroitesse du rang. Les maisons ne sont plus distantes que de cinq cents pieds les unes des autres le long de la voie publique, ce qui facilite grandement l’entraide.

Concernant l’arrière-pays, c’est une tout autre affaire. On retrouve ces terres au bout des rangs des vieilles seigneuries, dans des secteurs très boisés, vallonnés et peu accessibles. C’est dans l’une de ces fermes que nous devions nous rendre. Au début, le chemin du rang était plus qu’acceptable au point où je me demandais si la ligue du vieux poêle n’avait pas exagéré la description de la route par une sorte d’inflation verbale propre aux habitants. Les champs étaient nus, nettoyés de leur récolte au ras du sol. Quelques arbres se regroupaient en talus près d’un fossé ou d’un button qui n’avait pu être défriché. L’air était frais et vivifiant à tel point que je n’osai pas allumer ma pipe de peur de gâcher les parfums de foin coupé et d’humus. Nous suivions le balancement de nos « picouilles », parce que c’en était à l’évidence. Autant le Père Ladouceur nous avait fait une faveur avec ses chevaux fringants, autant nous payions maintenant le prix fort pour sa camelote.

Au bout du champ, nous abordâmes la forêt de l’arrière-pays. Le chemin, devenu plus étroit à cause de la configuration du terrain, était encore bien carrossable. Des feuillus avaient sérieusement commencé à se dénuder. Les belles couleurs d’automne que j’avais tant admirées la semaine précédente avaient en partie disparu. Il restait bien encore quelques feuilles d’un jaune terne qui pendaient misérablement aux branches. Certaines, très sèches, allaient rester accrochées ainsi jusqu’au printemps prochain, vestiges d’une période plus faste. Heureusement qu’une bonne quantité de conifères, sapins et épinettes, verdissaient l’ensemble. Leur présence d’un vert sombre rendait la forêt plus dense, mais aussi plus mystérieuse.

En chemin, nous rencontrâmes quelques clairières. C’est du moins ce qu’il me sembla jusqu’à ce que je comprenne qu’elles étaient artificielles, car façonnées par l’homme. Ces clairières étaient en réalité de nouvelles terres que les colons avaient grignotées sur la forêt. Ces espaces, beaucoup plus petits que ce que nous avions croisé jusqu’à présent, avaient néanmoins été labourés et cultivés. On pouvait voir quelques bâtiments près de la route : une maison, une grange et parfois une étable. Évidemment à voir l’état de ces ouvrages, ces habitants vivaient beaucoup plus chichement que les fermiers des anciennes seigneuries près de la rivière.

Nous arrivâmes à l’orée d’une autre forêt dans laquelle s’enfonçait une route encore plus étroite : c’était le chemin qui menait à la ferme d’Éléonore. Les feuillus dénudés et les conifères qui craquaient au vent produisirent sur moi une impression plutôt lugubre lorsque nous nous y engageâmes. Ceux qui habitaient cet endroit ne devaient pas vraiment avoir le choix, cela m’apparaissait évident.

Finalement, nous débouchâmes sur une clairière moins imposante que celles que nous venions de rencontrer. Il y avait encore dans certaines parties du champ des chicots d’arbres et des souches qui n’avaient pas encore été arrachés, ce qui rendait le paysage insolite et inhospitalier. J’aperçus une maison en planches de bois blanchie à la chaux, de la terre jaunâtre salissant toute la partie inférieure, résultat sans doute des récentes averses. Le toit était en paille. On pouvait voir également en retrait une grange qui devait servir d’étable, car l’entrée était boueuse, piétinée par quelques vaches qui y entraient pour se faire traire. Quelques cochons pataugeaient dans le fond de leur enclos et des poules circulaient librement. Un autre bâtiment, le fournil, servant l’hiver à remiser le bois et autres matériaux, devenait la cuisine d’été au printemps. Les habitants préféraient en général y vivre pendant la belle saison. Enfin le tableau se complétait par une laiterie, petit bâtiment construit en pierres pour conserver la fraîcheur du lait. Juste derrière, un ruisseau coulait paresseusement. Vraiment les fermiers de ce lopin de terre avaient fait du beau travail. Toutefois, il en restait encore beaucoup à accomplir à voir le début de déboisement au bout du terrain.

Nous approchâmes de l’entrée de la maison. Un cheval attaché à une clôture mangeait sa ration d’avoine. La carriole que j’avais vue lors des funérailles de Renaud jouxtait la grange. Un homme était assis en face de l’entrée sur une chaise en bois qu’il avait basculée de telle sorte que le dossier s’appuyait sur le mur. Il était suffisamment grand pour que ses pieds touchent par terre. Un manteau de laine du pays le couvrait et il portait un bonnet cachant sa calvitie. Si c’était bien le Ti-Poil dont les vieux nous avaient parlé, il ne faisait vraisemblablement plus honneur à son nom. Le visage était émacié et les yeux enfoncés dans leur orbite sous un front proéminent. Le nez aquilin et les lèvres minces complétaient le tableau. Je commençais à comprendre pourquoi Jos avait dit que Ti-Poil ne se trouvait pas de femme. Cet homme devait être laid plus jeune tout autant que maintenant.

Il nous regarda arriver en fumant sa pipe sans même faire un geste pour nous accueillir. Un jeune garçon courait en face de l’étable avec un bâton qui lui servait vraisemblablement de fusil. La guerre faisait rage, à n’en pas douter. Lorsque Robinson lui demanda si l’on était bien à la ferme des Parent, il acquiesça par un signe de tête.

— Puis-je voir madame Parent ?

Tout en ne quittant pas son air méfiant, il fit signe au garçon qui s’était arrêté de jouer d’aller chercher sa mère. L’enfant se précipita en courant vers la laiterie, puis on l’entendit parler à quelqu’un à l’intérieur. Éléonore sortit du bâtiment en s’essuyant les mains et s’approcha de nous en pointant le menton comme pour savoir ce que nous voulions. Robinson lui demanda si l’on pouvait entrer pour discuter. La femme hésita, puis nous montra la porte d’entrée sur le côté. Il n’était évidemment pas question de nous faire pénétrer dans son foyer par la porte principale réservée au curé et aux notables, aux morts aussi, car c’est par là que l’on sortait les cadavres.

Nous entrâmes suivis d’Éléonore et du petit garçon qui ne voulait rien manquer. Ti-Poil resta où il était, figé dans sa pause contemplative comme une statue. Nous pénétrâmes directement dans la cuisine, la pièce principale. Chez l’habitant, cette cuisine est la pièce commune, le lieu de séjour surtout pendant l’hiver. À vue de nez, elle occupait la moitié de la surface de la maison. C’est dans cette salle que se prennent les repas ainsi que les moments de repos. Les femmes y filent, tissent, tricotent et cousent. Quand l’habitant reçoit les voisins, c’est également ici qu’ils se rencontrent, jasent et jouent aux cartes. Je doutais toutefois qu’il y eût de nombreuses soirées sociales dans cet endroit reculé.

Un poêle en fonte trônait au milieu de la pièce et des tuyaux couraient au plafond, traversant de toit ou se rendant dans les chambres voisines. Les habitants avaient trouvé là une façon ingénieuse de faire circuler la chaleur dans toutes les pièces pendant nos hivers rigoureux. Le poêle avait deux ponts de telle sorte que l’on pouvait faire la cuisine sur les six plaques de surface ou dans le four. La table à tréteaux n’était pas montée ; on l’avait rangée sur le mur d’en face. Une armoire immense complétait l’ameublement. Il semblait évident qu’elle avait été construite sur place, car elle était beaucoup trop massive pour passer par la porte. On trouvait deux seaux d’eau fraîchement puisée au ruisseau déposés sur le « banc à sciaux » près de la porte. C’était la réserve d’eau potable pour la journée.

Éléonore invita Robinson à s’asseoir dans la seule chaise berçante de l’habitation. Je dus me contenter comme elle d’une chaise droite. Le gamin sortit quelques jouets d’une petite boîte de bois et commença à s’amuser avec ceux-ci.

— De quoi s’agit-il ? dit Éléonore d’un ton peu amène.

Cette femme était impressionnante avec sa longue chevelure ondulée d’un noir de jais et ses yeux bleus-gris qui ne cillaient pas en vous regardant. La pâleur naturelle de son beau visage régulier la faisait ressembler à certains portraits de la Renaissance que j’avais admirés chez certains collectionneurs amis de mon père. Vraiment, c’était une très belle femme. Grande aussi. On la devinait musclée et forte dans un corps plutôt épais.

— Madame Parent…

— Appelez-moi Éléonore.

— Très bien… Alors Éléonore, j’ai pensé venir vous rencontrer pour vous faire un compte rendu de notre enquête. J’ai cru que vous seriez intéressée à en savoir davantage sur la mort de votre mère.

Éléonore resta de glace sans faire aucun commentaire à cette entrée en matière de mon compagnon.

— Vous ne me paraissez pas intéressée à en savoir plus ?

— Pas vraiment. Elle est morte, non ! Il me semble ce que c’est tout ce qu’il me faut savoir.

— Et vous ne voulez pas connaître son assassin ?

À ces mots, Éléonore se raidit davantage, comme si cela pouvait être encore possible. Elle répondit.

— Parce que vous connaissez l’assassin ?

— Pas encore, malheureusement. Mais nous nous en approchons.

Robinson fit une pause en observant Éléonore attentivement. Mon compagnon m’avait déjà raconté comment il était capital d’observer la réaction de notre interlocuteur lorsqu’on l’interrogeait. On pouvait lire beaucoup de choses dans ses expressions et surtout dans son regard. Quant à moi, je ne pus absolument rien lire sur ce visage de marbre. Cette femme avait-elle même des émotions ? Robinson continua.

— Éléonore, où étiez-vous le samedi de la Saint-Michel ?

— Bon, nous y voilà !… Dis Éléonore dans un cri de colère inattendu qui fit sursauter tout le monde dans la pièce… Vous me soupçonnez d’avoir tué ma mère, c’est bien cela ?

Le gamin qui lui aussi resta interdit en entendant sa mère hausser le ton se leva et s’approcha d’elle.

— Ça va, maman ?

Éléonore le prit par les épaules et l’approcha d’elle en lui disant tendrement : « oui mon poussin. Ne t’inquiète pas ».

— Vous savez, reprit Robinson, ce n’est qu’une formalité. Nous avons posé cette question à tous ceux qui avaient approché de près ou de loin les Renaud.

Elle se détendit quelque peu et répondit.

— Nous étions ici toute la journée, hein mon poussin ! Il y avait beaucoup de travail à faire pour se préparer à l’hiver.

Le gamin fit signe de la tête pour approuver sa mère qui le prenait à témoin.

— Vous étiez ici toute la journée et toute la soirée ?

— Bien sûr.

Robinson regarda le gamin en espérant une confirmation de sa part, mais Éléonore intervint en comprenant son intention.

— Armand se couche de très bonne heure…

— Et votre mari, il pourra confirmer ?

— Sans doute… si vous êtes capable de lui soutirer plus de trois mots de suite. Je vous souhaite bonne chance.

Robinson sourit à cette évocation du Ti-Poil taciturne qu’il avait aperçu dehors. Il fit encore une pause. C’était l’une de ses tactiques comme il me l’avait déjà expliqué : « Il faut laisser le temps à son témoin d’avoir un doute sur la conversation enfin qu’il soit déstabilisé au moment des questions cruciales. » Il ajouta.

— Vous n’aimiez pas votre mère, n’est-ce pas ?

— Ah bon !… Vous savez cela, vous ?

— Avez-vous toujours l’habitude de répondre à une question par une autre, Éléonore ?

Après un moment d’hésitation, Éléonore avoua.

— Non ! C’est clair que je ne l’aimais pas… Après tout ce qu’elle avait fait… C’était une mère indigne…

— Pourquoi ? Parce qu’elle vous avait mis à la porte ?

— Vous êtes au courant de cela ?

— Je suis au courant de beaucoup de choses.

— Vous en connaissez, vous, des gens qui aiment se faire mettre à la porte de chez eux ?

— Encore une question, Éléonore .

— Oui… Bon… C’est vrai que nous n’étions pas tout à fait chez nous. À la mort de mon père, nous avons été obligés de vendre la ferme de Varennes qui ne rapportait pas grand-chose de toute façon. Quand même. C’est là que nous étions nés, que nous avions grandi. Nous y avions des amis… nous y étions…

— Heureux ?

— Oui, on pourrait dire ça ainsi.

Encore une pause où, cette fois, je pus lire une pointe de nostalgie dans ce visage impénétrable. Robinson reprit.

— Vous parlez de vous, de votre sœur et de votre frère ?

Éléonore fusilla du regard mon compagnon de ses yeux froids au fond desquels le feu couvait. On voyait enfin ressortir quelques émotions : de la colère ? De la rancune ? Difficile à dire.

— Oui, avec mon frère et ma sœur.

— Et vous vous êtes donc tous retrouvés au manoir ?

— Pas pour très longtemps. Ce salopard de Renaud !

— Renaud ?

— Quel triste sir celui-là ! Il ne s’était pas passé trois mois après la mort de papa qu’il mariait ma mère. Elle n’a même pas pris le temps de terminer son deuil. Lui, Renaud, je ne sais pas comment il s’y est pris, mais il avait pu mettre la main sur le manoir Debartzch qui était alors en piteux état. Il l’a fait rénover avec l’argent de l’héritage de papa sans doute. Quand ils y ont aménagé, la première chose qu’ils ont faite… Que ma mère a faite … C’est d’envoyer Zacharie en pension et de me demander de partir… Une vraie garce !

— Et votre sœur ?

Un sentiment nouveau apparu sur le visage impassible d’Éléonore : la douleur

— Puisque vous semblez tout savoir, vous êtes au courant qu’elle a été tuée lors de la bataille de Saint-Charles.

— … en voulant protéger votre père.

— Qui vous a raconté ça ? Ma salope de mère avait fait courir la rumeur. C’est sans doute elle qui est à l’origine de ce ragot. Ce n’est pas ce qui s’est passé. Papa n’aurait jamais permis cela.

Je fus étonné de voir que Robinson ne voulait pas relever ce mensonge. Nous savions déjà par Boucher-Belleville qu’Éléonore était parfaitement au courant de la façon dont Eugénie avait été tuée. Encore là, mon compagnon joueur d’échecs avait sa stratégie bien arrêtée, comme j’ai pu le constater plus tard.

— Votre père, lui, vous l’aimiez beaucoup, n’est-ce pas ?

— Beaucoup, dit Éléonore plus calmement. C’était un homme courageux qui a tout fait pour améliorer notre sort, nous les Canadiens-français. C’est un héros, vous savez… Et les Anglais l’ont tué comme les misérables qu’ils sont.

— D’accord, c’était un héros. Mais comme père, comment était-il ?

— Il était très attentionné avec nous. Il nous aimait beaucoup et jamais il n’aurait permis à notre mère de nous faire le mal qu’elle nous a fait.

— Il y a une chose que je ne comprends pas à propos de votre relation avec votre mère. J’ai connu bien des gens qui n’aimaient pas leur mère, soit parce qu’elle les avait abandonnés ou encore rejetés. Cela, je peux le comprendre. Mais vous, je sens… Comment dire… Plus que de l’absence d’amour ou d’attachement… Vous avez de la haine envers elle. Je me trompe ?

Éléonore reprit son attitude froide de statue de marbre. Elle fixa Robinson sans rien dire. Celui-ci continua.

— Peut-être parce que c’est elle qui a fait tuer votre père.

Cette fois, le visage d’Éléonore s’empourpra et ses yeux devinrent des poignards acérés.

— Comment savez-vous cela ?

— J’ai parlé à votre parrain cette semaine. Il m’a tout raconté et surtout il m’a avoué que vous étiez au courant de tout. Vous étiez au courant, n’est-ce pas ?

— Cette traînée a vendu mon père aux Anglais ! Oui, je le savais et je l’ai tellement haïe pour cela. Elle voulait s’en débarrasser pour marier le salaud de Renaud. C’est pour ça qu’elle s’en est débarrassée.

— Pas seulement, si j’ai bien compris. Elle voulait venger la mort de sa fille. Et cela aussi, vous le saviez.

— La mort d’Eugénie? Pouah!… C’était un prétexte seulement pour cette salope!… La vérité, c’est qu’elle voulait se débarrasser de mon père parce que Renaud était déjà son amant.

— Vous étiez au courant ?

— Bof ! Tout le monde le savait. Quand il venait parfois à la ferme, elle m’envoyait faire des courses au village avec mon frère et ma sœur. Il ne fallait pas être un génie pour comprendre ce qui se passait.

— Votre sœur et votre frère étaient au courant ?

— Sûrement pas Zacharie. Il était trop jeune. Quant à Eugénie, je ne sais pas. Nous ne nous en sommes jamais parlé.

Encore là, mon compagnon fit une pause. Le visage d’Éléonore était encore rouge et elle tremblait légèrement.

— Donc, vous aviez d’excellentes raisons de tuer votre mère.

— C’est vrai, j’avais les meilleures raisons du monde, mais je ne l’ai pas fait. Nous étions tous les trois présents ici à la ferme au moment de leur mort.

Robinson se tourna vers le petit Armand qui était resté collé à sa mère sans bouger, ne comprenant pas ce qui se passait, mais sentant bien que c’était quelque chose de grave. Mon compagnon s’adressa à lui d’une voix douce.

— Alors, mon petit gars… C’est quoi ton nom ?

— Armand.

— Tiens… Comme celui de ton grand-père.

Le gamin tourna son visage vers sa mère qui lui sourit. Il se détendit quelque peu.

— Tu étais avec ta maman samedi dernier ?

— Oui, j’ai aidé papa et maman. C’était congé ce jour-là. Les Frères nous avaient donné congé.

— Tu aimes bien l’école ?

— Oh oui, monsieur. On apprend plein de choses. Je sais lire, écrire, et compter vous savez, dit le petit Armand fier de lui.

— C’est formidable ça ! Tu es un bon élève. Les Frères, ils doivent bien t’aimer alors?

— Oui, monsieur, surtout le frère Orémus.

— Ah bon !

C’est à ce moment-là qu’Éléonore intervint pour expliquer le lien particulier avec le frère Orémus. Robinson lui dit savoir qu’elle l’avait rencontré plusieurs fois au village lorsqu’elle était allée reconduire son fils.

— Je trouve importante l’instruction de mon enfant. Nous faisons beaucoup de sacrifices pour envoyer Armand dans cette école de grande qualité. Je trouve normal de m’informer de ses progrès auprès des frères. Vous ne feriez pas la même chose ?

— Oui, sans doute. Mais si j’avais à le faire, je m’adresserais au directeur de l’école. Or, vous vous informez plutôt auprès du frère Orémus. Pourquoi ?

Armand intervint aussitôt en entendant le nom du frère.

— Le frère Oremus, il est venu plusieurs fois ici, vous savez. Maman le connaît bien.

Éléonore regarda son enfant avec des yeux malins au point où le garçon sentit le besoin de baisser les yeux. Robinson prit la balle au bond et interrogea de nouveau le gamin.

— Tu veux dire que le frère Oremus est venu ici ?

Le gamin hocha la tête, mais c’est Éléonore qui répondit.

— Oui… Et après ? Qu’est-ce que ça peut vous faire ?

Robinson la regarda avec son air inquisiteur qui ferait frémir les meilleurs. Il se tourna de nouveau vers le garçon et lui demanda.

— Le frère Oremus, il t’aime bien, Armand ?

— Oh oui… Il me donne même des cadeaux parfois… Attendez ! Je vais vous montrer.

Le garçon partit en courant avant que sa mère ait peut faire quoi que ce soit pour le retenir. Il revint avec un objet qu’il montra à Robinson.

— Regardez ! Il est beau… Pas vrai ?

Ce que l’enfant tenait dans sa main était un soldat de plomb.

À ce moment-là, je vis le visage de Robinson qui s’éclaira, plus précisément qui s’illumina. Je n’avais jamais vu une telle expression chez mon compagnon d’habitude plutôt maussade et réservé. Il se pencha vers la besace qu’il traînait toujours avec lui et fouilla dedans pendant quelques secondes. Enfin, il trouva ce qu’il cherchait et il en sortit le soldat de plomb qu’il avait trouvé près de la main du cadavre de Clémentine. Il le tint entre le pouce et l’index en le montrant au petit qui s’écria aussitôt.

— Hey ! C’est le même que le mien… mais, lui, il lui manque l’épée…

Robinson se tourna alors vers Éléonore qui s’affaissa soudain sur sa chaise. Son visage devient plus pâle que d’habitude et son regard se vida de toute substance. Mon compagnon attendit encore quelques secondes pour s’adresser à elle.

— Il semble que vos liens avec le frère Orémus soient plus… étroits… que vous le laissez entendre. Ce n’est pas seulement l’instituteur de votre fils, n’est-ce pas ?

— Non… Pas seulement… Mais ce n’est pas ce que vous croyez.

— Madame, moi je ne crois rien. Je me contente des faits. Votre relation dure depuis combien de temps… Deux mois ?… Trois mois ?

Éléonore leva la tête, les yeux pleins d’eau. Elle fit un signe de dénégation qui fit déborder une larme.

— Non… vingt-trois ans…

J’étais abasourdi. La réponse d’Éléonore n’arrivait pas à se fixer dans mon cerveau. Quelle était cette histoire de fou ?

— Oremus est mon frère Zacharie.

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