Au Canada, au milieu du XIXe siècle, deux meurtres horribles ont été commis dans le village de Saint-Charles. Le roman policier LES CRIMES DU MANOIR DEBARTZCH suit à la trace l’investigation de Silas Robinson, un enquêteur moderne avant l’heure. Le roman est présenté en 20 épisodes à raison d’un par semaine. Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique RATTRAPAGE. Pour celles et ceux qui ne veulent pas attendre, procurerez-vous le livre intégral à la rubrique POUR CONNAÎTRE LA FIN...

Les Crimes-Livret 15

Livret 15@Marcel Viau

Nous étions repartis en vitesse de chez Éléonore. Robinson tenait à rencontrer le plus rapidement possible le frère Oremus. Qu’avait-il donc en tête ? Quant à moi, je ne comprenais toujours pas ce qui se passait. Éléonore venait d’avouer que le frère Oremus était son frère de sang. Elle était au courant depuis le début qu’il habitait au village. De plus, elle avoua être restée en contact irrégulier avec lui tout le long de sa formation au collège des Frères à Montréal. Zacharie quant à lui savait qu’Éléonore et sa mère vivaient à Saint-Charles. Il avait insisté auprès des autorités de sa communauté pour participer à la fondation de l’école du village. Même si l’on avait hésité à cause de son manque d’expérience, il avait finalement eu gain de cause.

Avant d’arriver, il s’était laissé pousser la barbe parce qu’il ne voulait pas qu’on le reconnaisse, et surtout pas sa mère. Pourtant, il y avait bien peu de chances que cela arrive. Après tout, il avait à peine vécu quelques mois dans ce village. Éléonore l’avait reçu plusieurs fois chez elle. Elle voulait qu’il connaisse son neveu dans un autre contexte que l’école. Elle le décrivit comme un garçon doux et tendre qui avait un fort désir d’aider les autres. Zacharie aimait bien les biscuits qu’elle lui faisait et il en rapportait toujours une bonne quantité pour sa communauté.

Lorsque Robinson lui demanda quand elle avait vu Zacharie pour la dernière fois, elle affirma que c’était il y a deux semaines, bien avant la Saint-Michel. À la question de savoir pourquoi il n’avait pas assisté aux funérailles de sa mère, Éléonore ne put répondre autre chose qu’il devait alors être en classe pour enseigner aux enfants. Selon elle, il ne voulait pas se faire reconnaître en tant qu’un fils de la défunte. De toute façon, comme personne n’était au courant de sa véritable identité, il n’aurait jamais voulu éveiller les soupçons en demandant un congé pour cette occasion.

***

Nous sommes revenus au village par le même chemin. Nous avons bien essayé de pousser nos « picouilles », mais rien n’y fit. Elle n’avançait pas plus rapidement. De sorte qu’un trajet qui aurait pris une demi-heure avec de bons chevaux nous en a demandé le double. Enfin, arrivés au village, nous nous rendîmes à l’hôtel pour récupérer nos bagages, puis nous nous dirigeâmes vers l’école. Il était midi et on y était déjà attablé pour le repas. Quant à nous, nous n’avons pas eu le temps de manger, Robinson voulant rencontrer le plus vite possible frère Oremus. Pour une des rares fois, je sentis Robinson impatient, comme s’il voulait en finir avec tout cela. Il est vrai que nous en étions à deux jours à peine de l’échéance lancée par le Surintendant.

Le frère Zozime vint nous accueillir. Nous demandâmes à voir le frère Orémus.

— Il n’est pas là.

— Quand va-t-il revenir ?

— Pas de sitôt, je le crois.

Sur ces dernières paroles, le frère Zozime jeta un regard autour de lui, puis il nous dit : « suivez-moi ». Il nous fit entrer dans sa chambre dans laquelle on trouvait en plus de son lit un bureau et quelques chaises. Il nous invita à nous asseoir et se mit dans une attitude de prière, les yeux fermés, avant de nous adresser la parole.

— Nous avons dû retourner le frère Oremus dans notre communauté de Montréal.

— Que s’est-il passé ?

— Notre frère était malade et nous ne pouvions pas le soigner ici…

Cette dernière réflexion du directeur me rendit encore plus perplexe sur ce personnage autour duquel le mystère s’épaississait. Qui donc était-il vraiment, cet Oremus/Zacharie ? Pourquoi était-il parti aussi précipitamment ? Pourtant, il avait tant insisté pour être ici d’après ce que sa sœur nous avait dit. S’il était malade, de quoi souffrait-il qui l’obligeait à abandonner son idéal ? Le frère Zozime continua.

— Il a fallu fermer l’école pendant quelques jours en attendant que l’on m’envoie du renfort. Comme le frère Simplicien a accompagné le frère Oremus, je me suis retrouvé seul pour m’occuper de l’enseignement.

— Il est gravement atteint alors ? demanda Robinson. Il n’était certainement pas alité, puisque l’on n’aurait pas pu le déplacer pour aller aussi loin que Montréal.

— Non, rien de la sorte. Il est parfaitement capable de se déplacer et de voyager. Il a seulement besoin de beaucoup de repos.

Cette remarque sibylline ne pouvait qu’inciter Robinson à pousser plus loin ses investigations.

— Que lui est-il donc arrivé ?

Le frère Zozime hésita à s’engager sur le terrain glissant de la maladie d’Oremus/Zacharie. Il aborda plutôt la question sous un autre angle. Il entreprit de faire une description très positive de l’homme. C’était un excellent instituteur très attentif à ses élèves. Au surplus, il s’occupait des pensionnaires de l’école avec sollicitude, dont le jeune irlandais que nous connaissions. Pour les autres, leur retard mental ne leur permettait pas un apprentissage poussé. Concernant Ian (les frères persistaient à l’appeler Ian), c’était autre chose. Oremus/Zacharie était très satisfait de sa progression en lecture et en écriture. Depuis quelque temps, il apprenait le français avec succès ; il était doué.

Le directeur de l’école continua de vanter les mérites du frère Oremus. Il nous expliqua comment ce dernier organisait des collectes de denrées auprès de la population. Puis, il partait régulièrement avec son petit panier sous le bras pour distribuer de la nourriture aux vagabonds qui ne manquaient pas au village. Devant ce portrait idyllique que le supérieur du frère Oremus brossa, Robinson ne put s’empêcher de remarquer.

— Donc, votre frère Oremus est un saint ?

— Bien sûr que non, lui rétorqua le directeur avec un sourire… Mais il s’en approche selon les critères de notre communauté. Notre fondateur avait comme souci premier de venir en aide aux plus démunis et c’est ce que notre frère pratique avec ardeur. De plus, c’est un grand spirituel.

Après que mon compagnon lui eut demandé ce qu’il entendait par là, le frère Zozime expliqua que le frère Oremus passait beaucoup de temps en prière. Comme la chapelle n’était pas encore terminée, on avait aménagé un petit oratoire dans l’une des chambres. C’est là que les frères allaient se recueillir matin et soir. Le frère Oremus y était plus souvent que tout le monde. C’est dans cet oratoire qu’on pouvait le trouver lorsqu’on le cherchait.

Comme Robinson semblait intéressé par l’oratoire, le directeur proposa d’aller le visiter. Il s’agissait en fait d’un petit espace avec une seule fenêtre. Il y avait trois prie-Dieu. On avait adossé au mur de l’est une sorte de buffet sur lequel avait été disposée une croix en argent et quelques chandeliers. Il y avait aussi une image de la Vierge Marie qui semblait flotter sur un nuage. On trouvait également une peinture représentant le visage d’un homme aux cheveux gris courts et bouclés qui portait une collerette blanche comme celle des frères. Le frère Zozime nous expliqua que c’était l’un des portraits de leur fondateur qu’ils avaient rapporté de France.

Enfin, à l’extrémité droite du buffet, un peu à part, on apercevait l’image d’un homme, vraisemblablement un soldat avec son armure et son casque. Son bras droit était levé vers le ciel et sa main tenait une grande épée prête à frapper. La seule chose qu’il le différenciait des soldats ordinaires étaient les longues ailes blanches accrochées à son dos. Son pied gauche s’appuyait sur la tête d’un homme, vraisemblablement un démon puisqu’il était laid, avait des cornes au front et portait au dos des ailes ressemblant à celle des chauves-souris. Le frère Zozime avait remarqué que Robinson s’était approché de cette image en s’y attardant. « Il s’agit de l’Archange Saint-Michel. Le frère Oremus tenait à ce que ce portrait soit exposé dans l’oratoire. »

Le frère Zozime ne dit rien de plus à ce sujet. Comme Robinson n’en avait pas encore fini avec son investigation, il nous invita à retourner dans sa chambre pendant qu’il faisait préparer du thé par l’un des pensionnaires. Mon compagnon en profita pour l’interroger sur l’Institut des Frères des Écoles Chrétiennes qu’il connaissait peu. Encore là, je discernai la tactique de Robinson qui faisait diversion avant d’attaquer le cœur de ses préoccupations. Le frère Zozime, tout content de s’étendre sur le sujet, nous expliqua que la communauté avait été fondée par Jean-Baptiste de LaSalle (le portrait de l’homme que l’on avait vu dans l’oratoire), un ecclésiastique français qui trouvait inconcevable de laisser à la rue les nombreux enfants qu’on trouvait dans les villes au siècle précédent. Il avait voulu recruter de jeunes institeurs à qui il avait proposé de s’engager dans une vie consacrée tout en restant laïque. Voilà pourquoi il n’y avait ni prêtres ni aumôniers chez les Frères des Écoles Chrétiennes.

L’institut fut tellement efficace en France dans la formation des instituteurs et la fondation des écoles qu’il a essaimé un peu partout en Europe d’abord, puis au Canada ainsi qu’aux États-Unis ensuite. Ils venaient à peine d’arriver depuis une douzaine d’années que déjà l’on retrouvait plusieurs écoles à Montréal, à Québec et dans quelques comtés ruraux. Le frère Zozime, intarissable, commença à décrire les mérites des quatre fondateurs français de la communauté au Canada, dont faisait partie le frère Adelbertus qui fut le maître de formation du frère Orémus à Montréal.

Alors que son monologue commença à m’ennuyer sérieusement, on frappa à la porte. C’était notre irlandais Patrick qui venait porter une théière et trois tasses. Il s’avança avec précaution en regardant attentivement son plateau avant de le déposer sur une table basse. Fier de lui, il se releva et regarda pour la première fois les visiteurs. Lorsqu’il reconnut Robinson, un large sourire éclaira son visage.

— Bonjour, monsieur. Comment allez-vous ?

Je fus surpris autant que mon compagnon de l’entendre parler français. Le frère Oremus avait fait un excellent travail, semble-t-il. Robinson lui répondit également en français.

— Bonjour Patrick. Je suis content de te revoir. Tout se passe bien pour toi ?

Mon compagnon avait parlé lentement en se demandant si le jeune irlandais était en mesure de bien le comprendre.

— Très bien, monsieur. Les frères sont… glè shnog… très gentils.

Robinson sembla heureux de le voir ainsi. Il lui fit signe d’attendre, se pencha dans sa besace dans laquelle on trouvait de tout et en sortit une lettre cachetée.

— J’ai quelque chose pour toi.

Le garçon prit la lettre comme si c’était un objet précieux et regarda Robinson d’un air interrogateur.

— C’est une lettre de recommandation à ton sujet. Tu pourras la remettre à mes amis irlandais de Montréal… Tu sais… Je t’en avais parlé.

Les yeux de Patrick s’embuèrent aussitôt en fixant la lettre. Puis, il regarda Robinson en lui disant un « merci » bien senti. Puis, il sortit du bureau. Mon compagnon dit au frère Zozime.

— Je crois que vous allez perdre l’un de vos pensionnaires bientôt.

— Vous savez, tout ce que nous espérons, c’est que Ian… Pardon Patrick… Puisse voler de ses propres ailes. C’est un garçon méritant et futé. Il saura se débrouiller dans la vie. J’en suis certain.

Le frère n’aurait pas pu mieux dire sachant ce que Patrick O’Brady est devenu par la suite. Après un moment de pause, Robinson reprit son interrogatoire là où il l’avait laissé.

— Que savez-vous du passé de frère Oremus ?

— Personnellement, peu de choses. Je suis arrivé au Canada il y a seulement deux ans et le frère Oremus avait déjà terminé sa formation. On m’a raconté qu’il était arrivé à l’âge de douze ans à Montréal et qu’il avait immédiatement commencé sa formation sous d’excellents augures.

— Et sa famille, la connaissez-vous ?

— Non. Il n’en parlait jamais, à un point tel que je me suis demandé s’il n’était pas orphelin. Il n’a eu de cesse de répéter que c’était la communauté qui était sa famille… Mais pourquoi me posez-vous toutes ces questions sur le frère Oremus ? A-t-il fait quelque chose de mal ?

— Avez-vous l’impression qu’il pourrait avoir fait quelque chose de mal ?

— Assurément pas. Comme je vous le disais, pour plusieurs, notre frère est presque un saint.

— Pour plusieurs… Mais pas vous ?

— Comme directeur de ce groupe, je dois rester objectif, vous savez. De plus, étant plus âgé que mes collègues, j’ai plus d’expérience qu’eux de la nature humaine…

— Et… ?

— Et… comment dire… je sais que nous sommes tous des pêcheurs devant Dieu. La faille du péché originel en nous ne se referme jamais complètement. Il nous faut prier sans cesse pour qu’elle ne se rouvre pas.

— Vous parlez en parabole, là, frère Zozime. Je ne comprends pas ce que vous dites ?

— Je veux dire que, hormis le Seigneur, nul n’est parfait, même les meilleurs. Et le frère Oremus ne fait pas exception. J’ai toujours trouvé qu’il y avait chez lui une certaine… Comment dire ?… Une certaine exaltation qui ne semblait pas des plus saine. Oh, c’est un grand spirituel, il ne faut pas en douter. Mais il… pour le dire simplement… Il en fait trop.

— Pouvez-vous vous expliquer ?

— Par exemple, il n’aime pas beaucoup se retrouver en groupe avec nous pour la prière ou même pour des rassemblements profanes comme les repas ou simplement pour bavarder. Dès qu’il le pouvait durant ses jours de congé, il s’enfonçait dans la forêt… Ce boisé, là… Vous voyez…

Nous nous tournâmes vers la fenêtre et vîmes effectivement un boisé imposant qui avait été laissé en friche de l’autre côté de la rue. Il n’y avait pas eu de déboisement parce que trop d’obstacles s’y opposaient, comme un ruisseau et des rochers massifs.

— Qu’est-ce qu’il y faisait ?

— Il disait qu’il allait y prier, mais j’avais des doutes. Lorsqu’il revenait de ses excursions, il semblait bouleversé, comme s’il y avait rencontré un fantôme.

— Avez-vous déjà tenté de savoir ce qui se passait dans ce boisé ?

Le frère Zozime semblait de plus en plus réticent à parler. On le sentait mal à l’aise d’aborder la question du comportement du frère Oremus.

— Peut-être… Oui, en fait… je l’ai suivi et ce que j’ai fait n’était pas très bien. Je n’en suis pas fier. Un jour qu’il était reparti en forêt pour l’une de ses longues séances de prière, je l’ai suivi… Vraiment, c’était une curiosité malsaine de ma part et je n’avais pas à faire cela. Il est vrai que j’étais son supérieur. Mais en ce qui le concernait, la question de son obéissance ne se posait pas. J’étais plutôt préoccupé par le quatrième vœu que nous prononçons : le vœu de stabilité. On promet de rester loyal à l’engagement envers l’institut.

— Vous avez craint qu’il défroque ?

— On ne défroque pas de l’Institut, dit le frère Zozime en regardant Robinson comme un instituteur toise un enfant ignorant. Nous ne sommes pas des prêtres, mais des laïques consacrés. Le vœu de stabilité existe pour une raison simple : nous avons besoin d’avoir une confiance absolue entre nous. Notre vocation est tellement difficile que nous ne pouvons pas nous permettre d’avoir de maillon faible parmi nous.

— Parce que vous pensez que le frère Oremus est un maillon faible ?

— J’ai effectivement cru que c’est ce qu’il était en train de devenir. C’est pourquoi je l’ai suivi… Et finalement… Je dois l’avouer maintenant… Je n’ai pas eu tort. Lorsque je l’ai trouvé en forêt, il était près du ruisseau. Son attitude étrange m’a tout de suite troublé. Il était agenouillé sur le sol et regardait droit devant lui. Cela ne ressemblait pas une attitude de prière : pas de mains jointes ni d’yeux levés au ciel. Non, ce n’était pas ça ! On aurait dit qu’il faisait la conversation…

— La conversation ? Avec qui donc ?

— Justement… Avec personne. Il parlait naturellement, puis semblait écouter ce qu’un personnage invisible lui disait et recommençait à parler, exactement comme lorsque nous faisons la conversation vous et moi.

— Avez-vous compris ce qu’il disait ?

— Pas vraiment, j’étais trop loin. J’ai réussi à saisir quelques bribes qui n’avaient aucun sens : il avait des expressions comme « réclamer justice » ou « réparer les injures ». Lorsqu’il cessait de parler, il hochait la tête comme s’il écoutait attentivement les ordres qu’on lui donnait. C’était très étrange, je peux vous l’assurer.

Quand le frère Zozime arrêta de parler, je me retrouvai encore plus confus que lorsque nous étions chez Éléonore. Qu’est-ce qu’Oremus/Zacharie faisait donc ? Quel mystère cachait-il ? Qui était-il enfin ?

— Vous êtes-vous entretenu avec lui à ce propos ?

— J’ai essayé, bien sûr. Je ne voulais pas lui révéler que je l’avais suivi en forêt, mais je lui ai posé des questions sur son attitude, son comportement, et même sur son état de santé. Je lui ai demandé si quelque chose le préoccupait. Il a évité poliment de répondre à toutes mes questions. « Tout va bien » disait-il, puis il partait s’enfermer dans sa chambre sans dire un mot de plus.

— S’enfermer dans sa chambre ?

— Cela fait partie de son excentricité également. Il maintient toujours sa chambre fermée à clé lorsqu’il n’y est pas. Il n’accepte pas non plus qu’on y pénètre, même pour faire du ménage. Et lorsqu’il est dans sa chambre, personne ne doit entrer non plus.

— Même pas vous ?

— Personne… Même pas moi. Il lui était arrivé de piquer une colère contre l’un ou l’autre d’entre nous qui voulait forcer sa porte.

— N’avez-vous pas décrit le frère Oremus comme un doux ?

— Il pouvait aussi avoir de grande colère. Cela se produisait parfois lorsqu’il constatait des injustices, par exemple, lorsqu’on s’en prenait à nos pensionnaires retardés mentaux. Il pouvait aussi se montrer irritable lorsque l’on cherchait à entrer dans son intimité. C’est pourquoi ce fut difficile pour moi d’aller plus loin pour en savoir plus.

L’éclairage que nous venions de recevoir du Frère Zozime à propos d’Oremus/Zacharie semblait intéresser Robinson au plus haut point. Il m’avait déjà expliqué que toute personne, coupable ou innocente, pouvait avoir une personnalité apparente et une autre qu’elle emprisonnait au profond d’elle-même. La plupart du temps, ces deux personnalités se superposaient avec bonheur, surtout chez les êtres sains de corps et d’esprit. Mais il arrivait parfois, et en particulier chez les criminels, qu’elles soient discordantes, révélant des failles qu’il était impossible d’apercevoir de prime abord. Dans son expérience, il avait connu de ces êtres dissociés, bons pères de famille le jour et bandits la nuit. Je n’étais pas certain toutefois que nous étions devant une telle personnalité chez Oremus/Zacharie. Il était peut-être un brin excentrique, soit, mais il ressemblait en cela à un bon nombre de gens normaux que j’avais déjà côtoyé. Il est vrai que mon expérience personnelle était nettement plus limitée à cet égard que la sienne.

Il était temps pour Robinson d’aborder le cœur de son investigation, ce qu’il intéressait vraiment : les crimes du manoir Debartzch,

— Pouvez-vous me dire ce que le frère Oremus a fait le jour de la Saint-Michel ?

Encore là, le frère Zozime hésita avant de répondre, se sentant coincé entre sa responsabilité de directeur de la communauté et son soutien à l’un de ses frères. Je pensai au vœu de stabilité dont il nous avait fait part précédemment.

— Il était avec nous toute la journée. Nous nous sommes mêlés aux villageois durant la fête. C’était pour nous une bonne façon de nouer des liens avec les parents des enfants qu’on instruisait. Notre curé nous a brossé l’histoire du village en parcourant certains lieux

— Frère Oremus était avec vous ?

— Bien sûr.

— Et dans la soirée ? J’ai cru comprendre que vous avez travaillé tard à la construction de la Chapelle. C’est bien cela ?

Encore là, j’étais en admiration devant le procédé de Robinson, devant sa façon indirecte d’aborder les questions plus difficiles. Nous savions tous les deux, par Patrick, que le frère Oremus n’était pas présent ce soir-là. Mon compagnon attendait de savoir comment le superviseur de Zacharie allait réagir. Et de fait, il hésita avant de répondre.

— Non, il n’a pas participé ce soir-là à la construction de la chapelle. C’est le frère Simplicien qui dirigeait les travaux.

— Ah bon !… Et pourquoi cela ? J’ai cru comprendre que le frère Oremus aime bien aider les autres. C’est ce que vous m’avez dit.

— Oui, effectivement, ce n’est pas dans son habitude de se défiler. Même s’il a les mains pleines de pouces, il est toujours partant pour les corvées.

— Alors, où était-il donc ?

— Ça, je n’en sais rien. Il est parti en vitesse au début de la soirée.

— Vous a-t-il dit pourquoi il s’en allait ?

— En fait, très peu de choses. Il devait voir quelqu’un, m’a-t-il dit. Il était plutôt… Comment dirais-je ?… Contrarié… Énervé.

— A-t-il mentionné autre chose ?

— Si… Si… Une phrase bien étrange : « je dois empêcher quelqu’un de faire le mal ».

Robinson laissa le temps à cette phrase de s’incruster dans son cerveau qui devait être, comme toujours dans des circonstances semblables, en ébullition.

— Rien d’autre ?

— Pas à ce moment-là, mais je me suis rappelé que lors de notre promenade au marché dans la journée, il s’était passé un événement qu’il l’a fait changer d’attitude soudainement. Un instant, il semblait bien avec nous, mêlé ainsi à la foule, puis l’instant suivant, il est devenu anxieux et voulait rentrer. Quand je lui ai demandé plus tard ce qui s’était passé, il m’a simplement répondu : « j’ai vu quelqu’un au marché. C’est une mauvaise personne ». Il n’a jamais voulu m’en dire davantage. Il est parti tout de suite s’enfermer dans sa chambre et je ne l’ai revu qu’au moment de son départ précipité en début de soirée.

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