Au Canada, au milieu du XIXe siècle, deux meurtres horribles ont été commis dans le village de Saint-Charles. Le roman policier LES CRIMES DU MANOIR DEBARTZCH suit à la trace l’investigation de Silas Robinson, un enquêteur moderne avant l’heure. Le roman est présenté en 20 épisodes à raison d’un par semaine. Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique RATTRAPAGE. Pour celles et ceux qui ne veulent pas attendre, procurerez-vous le livre intégral à la rubrique POUR CONNAÎTRE LA FIN...

Les Crimes-Livret 16

Livret 16@Marcel Viau

Le témoignage du frère Zozime à propos d’Oremus/Zacharie m’apparut de plus en plus troublant. Il venait de dévoiler une information capitale qui, à mon avis du moins, souleva de nouvelles hypothèses. Pendant la journée de la fête, Oremus/Zacharie aurait-il reconnu dans la foule un homme avec qui il aurait été en contact autrefois, à Montréal peut-être ? Et si oui, quels étaient les liens entre eux ? Que savait-il au sujet de cet homme qui semblait tant l’effrayer ? Était-ce la raison pour laquelle il s’était esquivé dans la soirée : pour le rencontrer ou encore pour l’empêcher de commettre un acte répréhensible ? Y avait-il une relation entre cet homme et les habitants du manoir ?

Pendant que ces questions se bousculaient dans ma tête, Robinson, lui, resta impassible, ce qui me surprit grandement. Il ne sembla pas impressionné par ces nouvelles hypothèses que je venais d’échafauder et qui m’apparaissaient pourtant importantes. Comme si de rien n’était, il continua à interroger le frère Zozime sur Oremus/Zacharie. Peut-être, encore là, son attitude faisait-elle partie de sa stratégie d’interrogatoire ? Je me promis de lui en parler un peu plus tard.

— Qu’est-il arrivé par la suite au frère Oremus pour qu’il tombe malade ?

— En fait, je ne sais trop. Depuis la Saint-Michel, il n’était pas très bien. On le voyait rôder autour de l’école en faisait des prières qui ressemblaient davantage à des soliloques. Quand on lui parlait, il ne semblait pas entendre ce qu’on lui disait. En classe, il était distrait, lunatique même, jusqu’au point où les élèves devaient le ramener à la réalité. Un jour de la semaine dernière… c’était… voyons… samedi dernier… c’est ça… samedi le 7 octobre. Il n’est pas descendu pour le déjeuner. J’ai voulu aller cogner à sa porte. Or, à ma grande surprise, elle était entrouverte, ce qui évidemment me parut extrêmement bizarre compte tenu de ce que je savais de mon confrère. Je suis entré sur la pointe des pieds et me suis rendu compte que le lit n’avait pas été défait. Alors que je commençais à m’inquiéter, le capitaine Tétrôt est venu frapper à la porte d’entrée.

Par la suite, le frère Zozime nous raconta ce qui était arrivé à Oremus/Zacharie. C’était une histoire déroutante. Une servante de l’auberge voisine était venue vider les pots de chambre dans le ruisseau lorsqu’elle entendit du bruit qui l’effraya. Elle a vu le frère (elle avait reconnu la tenue des Frères des Écoles Chrétiennes) sortir en courant de l’école en criant et en faisant de grands gestes autour de sa tête. Elle n’était pas sûre de ce qu’elle avait entendu, mais il lui sembla qu’il hurlait : « allez-vous-en, oiseaux de malheur ». Pourtant, il n’y avait aucun oiseau autour de lui.

Oremus/Zacharie entra dans le bois toujours en courant et en criant. Puis, la servante n’entendit plus rien. Curieuse, la servante s’avança dans le sentier et découvrit à ce moment-là le frère étendu face contre terre. Du sang coulait d’une entaille à la tête. Elle se dépêcha d’aller chercher le capitaine Tétrôt qui, en arrivant, vérifia s’il était vivant. Le pauvre s’était cogné durement la tête sur un caillou en tombant ; il n’était qu’inconscient toutefois. Le capitaine alla avertir les frères qui s’empressèrent de ramener leur confrère à l’école. On est allé chercher le Dr Morrin qui se dépêcha d’arriver. Il fit le constat de la blessure. Elle était moins grave qu’il n’y paraissait et il lui banda la tête.

— Après quelques minutes, le frère Oremus a repris connaissance, continua le frère Zozime… C’est à ce moment-là que cela s’est passé. Heureusement que le docteur Morrin était présent…

Ce que raconta le frère Zozime me fit froid dans le dos. Oremus/Zacharie se réveilla, aperçut les gens autour de lui, se leva d’un bon et alla se recroqueviller dans un coin de sa chambre, près du petit bureau où plusieurs objets et des bougies étaient déposés. Il tremblait de tout son corps en disant des choses incohérentes : « ils vont revenir », répétait-il en boucle en se balançant. Quand le frère Zozime tenta de savoir de qui il parlait, Oremus/Zacharie raconta avec des yeux fous que c’était d’immenses oiseaux noirs avec une tête d’humain. Ce n’était pas des cheveux qu’ils avaient sur la tête, mais des serpents qui s’agitaient dans tous les sens. Ces oiseaux criaient si forts qu’il fallait se boucher les oreilles.

Le Dr Morrin avait apporté sa trousse de médecin. Il y gardait toujours une fiole de Laudanum pour calmer la douleur de ses patients. Ce médicament a aussi, c’est bien connu, un effet calmant. Il demanda de l’eau, vida quelques gouttes du médicament dans le verre et s’approcha du délirant. Le docteur avait eu à traiter plusieurs fois ce genre de cas, cela paraissait évident. Il s’approcha doucement du patient, s’assit par terre tout près de lui et lui murmura à l’oreille. Puis, il lui offrit le verre que le patient but goulûment.

Enfin, le docteur réussit à le faire se relever pour venir s’étendre dans son lit. Avant de s’endormir, Oremus/Zachare répéta plusieurs fois la même phrase : « je n’ai pas pu empêcher cela ; je n’ai pas pu empêcher cela ». Le Dr Morrin annonça ensuite au frère Zozime que l’état de son confrère lui interdisait pour un temps toutes activités. Il avait subi un choc, cela était certain. Mais selon le Dr Morrin, ce n’était pas dû à sa blessure à la tête. Il s’était passé quelque chose récemment qui avait provoqué son délire. Comme personne ne connaissait ni les raisons ni la nature de ce choc, l’affaire en resta là. On décida de le renvoyer à Montréal le plus rapidement possible afin qu’il se fasse soigner.

Robinson en avait assez entendu pour qu’il décide de se mettre en action immédiatement. Mon compagnon était comme cela. Lorsqu’il écoutait, il semblait passif, indifférent même, mais lorsqu’il décidait d’agir, il fallait être en bonne forme physique pour le suivre. Il demanda au directeur la permission d’examiner la chambre d’Oremus/Zacharie. Puis, sans attendre la réponse, il se dirigea vers la porte, l’ouvrit (évidemment, elle n’était plus verrouillée) et entra. Ce que l’on vit était loin d’être impressionnant. C’était une chambre austère. Je me suis même demandé pourquoi Oremus/Zacharie tenait tant à garder son antre secret.

Un petit lit accolé au mur, une fenêtre, une chaise et un bureau dans lequel étaient entreposés des vêtements. C’est tout ce qu’on y trouvait. La seule excentricité consistait en un autre portrait de l’archange Saint-Michel placé entre deux bougies de suif déjà à moitié consumées. Mon compagnon s’approcha du bureau. Il se montra tout aussi intrigué par le portrait que lorsqu’il avait vu celui qui lui était similaire dans l’oratoire. Il aperçut quatre petits soldats de plomb sur le coin du meuble. Il s’agissait des mêmes jouets que celui du petit Armand ainsi que celui à l’épée brisée qu’il gardait dans sa besace. Il les prit tous les quatre et les fourra dans son sac. Enfin, il remarqua un livre sur lequel étaient déposés les soldats de plomb. Il le prit dans ses mains et reconnut l’auteur : Armand Giroux. C’était le livre imprimé par Boucher-Belleville : Notes sur le Bas-Canada. Il le déposa également dans sa besace. Après avoir fouillé minutieusement le peu de vêtements des tiroirs du bureau, il se tourna vers le frère Zozime pour lui demander.

— Vous portez toujours la soutane ?

— Toujours.

— Même lorsque vous dormez ?

— Évidemment non. Quelle idée ! Nous avons la même robe de chambre que la plupart des hommes.

— Et qui donc s’occupe de l’entretien des vêtements ?

— Nous n’avons pas de bonnes à notre service, si c’est ce que vous voulez dire. Chacun de nous lavons nos vêtements nous-mêmes.

Robinson sortit la seule soutane du tiroir. Elle avait été lavée et pliée.

— Le frère Oremus était soigneux ? demanda Robinson

— Vous pouvez le dire ! Il était très méticuleux, en particulier concernant ses vêtements. Il n’endurait pas la moindre tache sur sa soutane.

Mon compagnon déposa la soutane dans le tiroir, porta un regard circulaire sur la chambre et dit au directeur : « j’ai tout ce qu’il me faut ». Puis, il sortit de la chambre et se dirigea vers la porte d’entrée en remerciant le directeur qui semblait surpris de ce départ précipité. Le frère Zozime allait lui demander la suite de l’enquête, mais Robinson descendait déjà les marches et se dirigeait vers nos chevaux.

Au moment où je m’apprêtais à me mettre en selle, il se saisit des rênes de son cheval et se mit à marcher, la « picouille » traînant paresseusement derrière lui. Je fis de même en me demandant ce qu’il avait en tête. Mon compagnon se mura dans son mutisme. Il lui arrivait de m’en dire le moins possible sur ses découvertes, ses hypothèses ou encore ses buts. Non pas qu’il n’avait pas confiance en moi, mais il n’aimait pas évoquer des sujets avant d’être certain de ce qu’il allait dire. Je lui lançai, irrité : « mais que faites-vous donc ? Où allons-nous ? » Il se contenta de m’indiquer de la main la maison du Dr Morrin.

Comme d’habitude, le docteur nous accueillit à bras ouverts. Il nous fit de nouveau entrer dans son salon et nous offrit un verre. À ma grande surprise, Robinson refusa.

— Non merci, docteur. Bien aimable de votre part. Nous sommes plutôt pressés.

Première nouvelle ! Nous étions pressés maintenant ! Robinson mit brièvement le docteur au courant des derniers événements et lui demanda de décrire les moments qu’il avait passés avec Oremus/Zacharie.

— Ce n’était pas très joli à voir. Le frère était désorienté et délirait. Je connaissais ces symptômes pour les avoir observés chez certains soldats que j’avais soignés. Quand les blessures physiques se cicatrisaient, il leur restait toujours des blessures dans leur tête et dans leur cœur.

— Que voulez-vous dire ?

— Vous comprenez, ces hommes revenaient de la guerre. La plupart avaient été enrôlés sans vraiment le vouloir. On leur faisait miroiter une bonne somme d’argent et la gloire. La plupart du temps, ils recevaient si peu de l’un comme de l’autre. Certains s’en sortaient mieux que d’autres lorsqu’ils revenaient. Néanmoins, quelques-uns restaient marqués par ce qu’ils avaient vécu. Ils faisaient des cauchemars, toujours les mêmes, qui revenaient nuit après nuit. Il leur arrivait de délirer carrément, s’attendant à voir arriver des ennemis dans leur chambre.

— À votre avis, cela ressemblait à ce que vivait le frère Oremus ?

— Tout à fait. Ce n’était pas sa blessure à la tête, somme toute superficielle, qui avait provoqué son délire. Il avait vécu un événement qui l’avait tellement marqué qu’il en perdait la raison.

— Avez-vous pu savoir ce que c’était ?

— Non, impossible de communiquer avec lui. Comme je connaissais ces symptômes, j’ai donc décidé de l’assommer avec du Laudanum afin qu’il se calme. J’ai ensuite exigé qu’on le transporte dans un lieu où il devait prendre du repos et être soigné.

Le récit du docteur Dr Morrin correspondait à ce que le frère Zozime nous avait raconté. En ce qui me concerne, c’était la première fois que j’affrontais la folie. J’allais de découverte en découverte. Je savais qu’il existait un hôpital à Montréal qui prenait soin de ce type de malade, mais je ne connaissais pas les traitements. Je n’ai pas eu le temps de poser la question au Dr Morrin, car Robinson se levait déjà pour partir.

— Je vous remercie pour tout, docteur. Ce fut un plaisir de travailler avec vous. Je ne crois pas que nous allons nous revoir. Je ferai mon rapport directement au surintendant Ermatinger et je n’ai pas de doute qu’il trouvera le moyen de vous en faire part.

— J’ai été heureux de participer avec vous à cette enquête. J’ai appris beaucoup à vous côtoyer. Je pense que vous êtes proche de la résolution de ces crimes et c’est tant mieux. Ce genre d’assassinat marque un petit village comme celui-ci pour longtemps. Vous savez… Je les aime beaucoup ces villageois et ces habitants. Ils méritent de vivre en paix chez eux.

Nous nous serrâmes la main chaleureusement. Mon compagnon ajouta.

— Oh… Une dernière chose ! Pouvez-vous me rendre un dernier service et remettre nos chevaux au Père Ladouceur ? Ils nous ont rendu un fier service.

— Ne vous en faites pas. Je m’en occupe.

— Nous vous laissons. Nous devons prendre le steamboat qui part à deux heures.

— Il faudra vous dépêcher alors.

Je comprenais maintenant pourquoi mon compagnon m’avait demandé de prendre mes bagages avant de me rendre à l’école. Nous les détachâmes de la selle de nos chevaux et partîmes presque en courant vers le quai. Les canassons nous regardèrent filer en semblant nous dire : « Bon débarras ! »

— Qu’est-ce qui presse tant ? demandai-je à Robinson.

Il ne me répondit pas, se contentant de me demander de me hâter. Nous arrivâmes tout juste avant que l’on retire la rampe. Le bateau sifflait déjà le départ. Lorsqu’il s’éloigna du quai, nous restâmes accoudés sur le bastingage afin de regarder s’éloigner le village. J’avais le sentiment alors que nous ne reviendrions plus jamais ici. Et ce fut le cas en ce qui me concerne.

Il n’y avait plus de place dans les cabines. Il a fallu nous contenter des chaises de la salle à manger. Comme nous n’avions pas dîné, nous commandâmes un repas qui prit du temps à arriver, car la cuisine était sur le point de fermer. Robinson demanda une bouteille de gin et je me contentai d’une bière. Lorsque nous eûmes terminé, nous décidâmes d’aller sur le pont fumer une pipe. Nous prîmes nos bagages avec nous et trouvâmes une place sur l’un des ballots de foin qui traînaient là.

Mon compagnon ne desserra pas les dents du voyage. Le connaissant, je n’avais même pas tenté de faire la conversation. Je le savais préoccupé et ce n’était vraiment pas le temps de lui poser des questions dans son état. Les nuages commencèrent à se dissiper au-dessus de nos têtes. Nous savions que nous allions avoir un beau voyage vers Montréal.

***

Lorsque nous arrivâmes au quai Bonsecours, c’était le soir et il faisait déjà nuit. Plusieurs réverbères au gaz éclairaient la place d’une lumière vive jaunâtre. Des débardeurs attendaient le steamboat pour décharger la marchandise afin de l’entreposer ou de l’expédier Dieu sait où. Des carrioles embarqueraient malles et cageots de bois. Plusieurs calèches patientaient, espérant prendre des passagers qui descendaient du bateau.

Nous hélâmes l’une des calèches et donnâmes mon adresse au cocher. Je m’étais déjà entendu avec mon compagnon pour qu’il vienne souper à la maison. Il a fallu que j’insiste auprès de lui, le sachant plutôt réfractaire aux activités sociales. Je lui assurai qu’Adélaïde devait m’attendre avec un goûter léger dont elle avait le secret : jambon froid, beure, pain fait maison et vin rouge. Robinson se laissa convaincre.

Quand nous entrâmes dans la maison, Adélaïde ne montra pas de surprise de me voir arriver avec un étranger. Elle était comme cela, ma chérie. Jamais elle ne se montrait déstabilisée ou désagréable lorsque ce genre de situation arrivait. Je lui présentai Robinson. Elle l’accueillit avec ce sourire radieux dont elle avait le secret. Mon compagnon, je le vis tout de suite, tomba sous son charme. Pendant que nous nous débarrassions, elle alla mettre discrètement un autre couvert à la table et y déposa la nourriture et le vin. On aurait juré qu’elle attendait notre invité depuis longtemps. Nous avons commencé à manger et à bavarder comme si nous avions toujours été des amis.

Adélaïde s’intéressa à Robinson. À ma grande surprise, celui-ci ne se fit pas prier pour raconter un ou deux pans de sa vie. Elle fut particulièrement intéressée par les activités de son père, pasteur de son métier. J’appris à cette occasion que lui-même s’était intéressé un temps à suivre les traces paternelles et avait commencé des études de théologie.

Puis, le bon vin aidant, elle voulut aborder l’enquête. Adélaïde s’y intéressait déjà puisque nous en avions déjà parlé précédemment. Elle demanda à Robinson.

— Alors, vous avancez dans votre enquête ?

— Si l’on peut dire. Nous avons tout de même fait des pas importants depuis quelques semaines.

— Et qu’avez-vous découvert ?

— Une enquête, ça ressemble à un grenier où seraient entreposés un très grand nombre d’objets hétéroclites. Le travail du détective consiste à éliminer ce qui est superflu ou qui serait susceptible de nuire à sa vue. Il sait que ce qu’il cherche se trouve là, quelque part. Il est peut-être même en évidence, mais comme le fouillis est grand, il ne le voit pas au premier regard. Son travail consiste à patiemment dégager le grenier de tout ce qui est inutile, de tout ce qui ne compte pas pour l’enquête, même si ces objets semblent précieux ou attrayants.

— Vous voulez dire qu’il est plus important d’éliminer les fausses pistes que de trouver la bonne ?

Elle était brillante, mon Adélaïde, et mon compagnon y était sensible, puisqu’il continua à donner ses explications.

— C’est tout à fait cela. Si je m’étais concentré dès le début sur le seul objet précieux et attrayant en me disant que c’est bien lui que je veux, j’aurais fait en sorte de délaisser tout le reste. Or, il est fort possible que j’aurais mis de côté le véritable objet qui a plus de valeur que tout ce que le grenier comporte.

— Vous avez donc éliminé beaucoup de choses inutiles jusqu’à maintenant ?

— C’est effectivement ma méthode de travail.

— À quel résultat en êtes-vous arrivé ?

— Je vais laisser George faire le récit de nos découvertes jusqu’à maintenant. Allez-y George.

Je fus doublement surpris de cette invitation. D’abord, c’était la première fois qu’il m’appelait par mon prénom, ce que je perçus comme étant une marque d’amitié. Ensuite, il me demanda de raconter l’histoire de son enquête, ce qu’il aurait pu faire mieux que moi. Il est vrai que Robinson était un homme laconique qui n’aimait pas s’étendre longuement lors de ses entretiens. Je pris donc le relais afin de répondre aux questions de mon Adélaïde.

— Mon compagnon Robinson…

— Vous pouvez m’appeler Silas, vous savez…

— Oui… Bon… je vais devoir m’habituer. Silas a d’abord éliminé la possibilité que les crimes aient été commis par des cambrioleurs. C’était ce qui semblait le plus plausible pour celui qui sert de chef de police à Saint-Charles. Il s’est empressé de nous mettre sur la piste d’un jeune irlandais du village. Pour lui, c’était le candidat idéal : un étranger, au surplus muet, qui avait l’habitude de marauder autour du manoir.

— Et ce n’était pas lui ?

— Comme Silas vient de te le dire, il se méfie des évidences, précisément parce qu’elles sont évidentes. Et non, ce n’était pas lui : il avait un alibi. Ce ne pouvait pas être non plus des cambrioleurs qui auraient profité de l’occasion. Silas connaît bien cette engeance pour en avoir arrêté beaucoup dans le passé. Jamais ce genre d’individus ne se serait aventuré dans le manoir sans avoir au préalable étudié attentivement les faits et gestes des habitants. Au surplus, le manoir ne comportait aucun objet de valeur qui valait la peine de prendre de tels risques pour des voleurs expérimentés.

— Alors, vous vous êtes orientés vers quelles pistes ?

— De vieux habitants du coin nous ont raconté l’histoire d’une cassette remplie d’or qui aurait été cachée dans le manoir.

— Si je comprends bien, cette histoire de cassette n’a rien donné ?

— Non, évidemment. Cela nous a tout de même permis de rencontrer un témoin précieux qui nous a fait faire un retour en arrière d’une bonne douzaine d’années.

— Je soupçonnais, dit Robinson, que nous allions devoir retourner en arrière, au moment des troubles de ‘37. J’étais convaincu déjà que nous allions trouver une réponse à nos questions en nous attardant au passé davantage qu’on présent. Pour toutes sortes de raisons, j’ai éliminé le mobile de l’argent. Il fallait maintenant me pencher vers celui de la vengeance, ce qui m’apparaissait d’ailleurs plus plausible étant donné la personnalité de l’homme qui avait été tué. Continuez George.

— On nous a mis sur la piste d’un vilain personnage, condamné à l’exil en ’39 parce qu’il avait été dénoncé et accusé par Renaud. Il était revenu au pays depuis peu et nous avons vraiment cru à ce moment-là que nous tenions notre homme.

— Et ce n’était pas le cas ?

— Le vaurien aurait bien voulu tuer Renaud et aurait même pu le faire. Mais non, ce n’était pas lui. Il avait un solide alibi. C’est à ce moment-là que j’ai fait part à… Silas… de ton intuition sur la possibilité qu’une femme ait pu tuer.

— Oui, je me souviens, dit Adélaïde. C’est-à-dire… Ce n’est pas tout à fait cela… Je me suis contenté de rappeler à George de ne pas oublier le rôle que les femmes tiennent dans les affaires où les passions sont en jeu. Elles peuvent devenir tout aussi coupables de meurtre dans certaines circonstances.

— Vous avez raison, dit Robinson. J’ai déjà arrêté des meurtrières particulièrement perverses. Cependant, c’est le moyen utilisé qui boite dans ce cas-ci. Une femme préfère le poison, parfois même à petite dose, pour faire « durer le plaisir »… pardonnez-moi si je vous choque, Adélaïde. Parfois elle profite d’une occasion fortuite : l’homme est grimpé sur une échelle ou sur le bord d’une falaise. C’est ce que j’appelle un meurtre d’opportunité. Mais dans le cas qui nous occupe, le moyen est tellement disproportionné. Il me semblait impossible qu’une femme ait pu le commettre.

— Pourtant, George ne m’a-t-il pas dit que vous intéressiez sérieusement à la fille de la morte : Éléonore, c’est bien cela ?

— Évidemment, je m’y intéressais. Même si j’avais beaucoup de difficulté à l’admettre, tout s’est mis à la désigner à un certain moment. Elle avait appris par son parrain les événements qui avaient précipité la mort de son père. C’était entièrement de la faute de sa mère s’il avait été tué. Et cela, elle le savait.

— Voilà sans doute une très bonne raison de la rendre furieuse, non ?

— Éléonore déteste sa mère, cela est une certitude. J’ai rarement vu chez une personne un tel niveau de haine. Un moment, lorsque je l’ai rencontrée, je me suis presque convaincu moi-même que c’était l’assassin que je cherchais. Même si certains détails me tarabustaient, j’étais prêt à l’amener au poste de police.

— Que s’est-il passé pour que vous ne l’ayez pas fait ?

— Une révélation imprévue. Dans le chaos du grenier de mon enquête, j’ai vu briller un objet, un tout petit objet qui se cachait sous des piles d’autres objets. Éléonore nous a révélé que le frère Oremus, l’instituteur de son fils au village, était en réalité son frère de sang Zacharie que tout le monde avait oublié.

Pour Adélaïde, ce fut une surprise. Je lui avais bien brossé le tableau général du village et j’avais évidemment parlé des Frères des Écoles Chrétiennes qui venaient de prendre en charge l’école. Mais que l’un des frères soit apparenté aussi étroitement à Éléonore était tout à fait inattendu. Après que Robinson m’eut fait un petit signe de la main, je continuai la description de notre enquête.

— Nous avons été aussi surpris que toi, ma chérie. Que faire de cette nouvelle ? Silas et moi avons passé la journée d’hier à nous informer sur ce garçon. Nous avons découvert de bien étranges choses à son sujet. Zacharie a caché son identité à tout le monde, y compris à sa communauté. Seule Éléonore était au courant. De plus, nous avons appris qu’il avait joué un rôle ambigu le jour du meurtre. Il aurait vu un homme qui l’a profondément troublé. Il était convaincu que cet homme voulait faire du mal à ses parents.

— Qui pouvait bien être cet homme ? demanda Adélaïde

— Nous ne le savons pas encore. Mais je crois que le soir des crimes, il s’est rendu au manoir afin d’empêcher cet homme de commettre les meurtres et il en fut incapable.

À la suite de cette dernière remarque, Robinson me posa une question.

— Qu’est-ce qui vous fait croire, George, que Zacharie voulait empêcher les meurtres ?

Je pris soudain conscience que j’avais pris l’initiative du récit et que Robinson ne semblait pas s’en offusquer. Je continuai donc.

— Vous vous souvenez, Silas, que le frère Zozime nous a dit comment Zacharie avait été troublé pendant la fête lorsqu’il avait aperçu un homme dans la foule.

— Vous qui avez une si bonne mémoire, pouvez-vous me rappeler ce qu’il a dit exactement ?

— Attendez que je me rappelle… Oui, c’est ça : « j’ai vu une mauvaise personne au marché ». C’était sans doute cet homme qui l’effrayait tant.

— Et le soir, lorsqu’il y a quitté précipitamment l’école, qu’a-t-il répondu au frère Zozime qui lui demandait où il allait ?

— Attendez… Il a répondu : « je dois empêcher quelqu’un de faire du mal ». Il a dû arriver trop tard et a sans doute assisté à toute la scène, impuissant. C’est la raison pour laquelle par la suite…

Robinson m’interrompit brusquement.

— Le frère Zozime a aussi parlé de quelques phrases qu’il avait prononcées lorsqu’il était dans la forêt : « redonner la justice », « réparer l’injure ». Il me semble que ces phrases ne concordent pas avec celles que vous venez d’évoquer. « Empêcher quelqu’un de faire du mal » et « réparer l’injure » me semble deux choses de nature très différente, non ?

— Peut-être… Mais n’oubliez pas que ce garçon est instable. N’a-t-il pas dit lors de sa crise qu’il n’avait « pas pu empêcher cela » ? Il n’avait pas pu empêcher les meurtres. C’est ce que cela voulait dire, à mon avis.

— Vous avez peut-être raison.

C’est en regardant le visage de Robinson s’illuminer que je compris. Ce sorcier, il connaissait la réponse depuis le début et il voulait que je la découvre par moi-même. Voyant que je n’y arrivais pas, il reprit.

— Voilà ce qui s’est passé, à mon avis. Replaçons-nous au jour de la Saint-Michel, une fête qui tenait particulièrement à cœur à Zacharie si l’on se réfère aux images de l’archange Saint-Michel qu’il garde toujours bien en vue. Ce jour-là donc, il se promène au village parmi la foule. Dans le brouhaha, que voit-il ? Non pas un homme qu’il aurait reconnu, surgi de son passé, mais une belle calèche qui passe orgueilleusement devant lui. Il reconnaît sa mère à l’intérieur qu’il n’avait pas revu depuis l’âge de douze ans. C’est bien elle… il la reconnaît… elle n’a pas changé. À cet instant précis, un déclic se fit dans sa tête, un déclic malsain. Il reconnaît en elle une « mauvaise personne », comme il la décrira plus tard. Il sait, par Éléonore assurément, qu’elle a commis des actes malveillants. Il en est peut-être même obsédé depuis très longtemps. Il prend alors une décision, celle de « l’empêcher de faire le mal », comme il le dira le soir en quittant l’école. Que veut-il dire par là ? Il ne veut pas empêcher un inconnu de faire du mal. Non, ce n’est pas cela. En forêt, il avait répondu à un être invisible qu’il devait « rendre justice » et « réparer l’injure ». C’est bien plutôt de cela qu’il s’agit : « Réparer l’injure ». C’est pour cela que Zacharie se rendra au manoir sans savoir ce qu’il fera lorsqu’il se présentera devant sa mère. Il ne savait qu’une chose : il lui fallait rendre justice. Arrivé là, je ne sais pas exactement ce qui s’est passé, mais… il a réparé l’injure et a empêché sa mère de faire le mal… à tout jamais.

Adélaïde et moi étions suspendus à ses lèvres en attendant la suite.

— Zacharie a tué sa mère et Renaud. C’est lui notre assassin.

J’étais estomaqué. J’essayais de mettre ce que nous avions accumulé d’informations depuis le début et effectivement tout semblait concorder, sauf pour une remarque que Zacharie avait faite pendant sa crise.

— Pourtant Zacharie n’a-t-il pas déclaré le samedi suivant : « je n’ai pas pu empêcher cela » ? Cela n’est-il pas le signe qu’il avait voulu empêcher quelqu’un de commettre ce geste de fou ?

— Bien sûr, il était sincère en disant cela. Il voulait empêcher quelqu’un de tuer sa mère. Mais celui qu’il aurait voulu empêcher… c’était lui-même. Je crois qu’il avait tellement de remords après son geste qu’il en a perdu la tête. Zacharie est bien celui qui a commis les crimes du manoir Debartzch.

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