Au Canada, au milieu du XIXe siècle, deux meurtres horribles ont été commis dans le village de Saint-Charles. Le roman policier LES CRIMES DU MANOIR DEBARTZCH suit à la trace l’investigation de Silas Robinson, un enquêteur moderne avant l’heure. Le roman est présenté en 20 épisodes à raison d’un par semaine. Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique RATTRAPAGE. Pour celles et ceux qui ne veulent pas attendre, procurerez-vous le livre intégral à la rubrique POUR CONNAÎTRE LA FIN...

Les Crimes-Livret 17

Livret-17@Marcel Viau

Ce dimanche du 15 octobre, exceptionnellement, je laissai Adélaïde aller seule à l’église pour entendre la messe. Robinson me pressait de rencontrer Zacharie dans la résidence des Frères des Écoles Chrétiennes. Pour la première fois depuis le début de notre enquête, je doutai du jugement de mon compagnon. Il semblait si sûr de la grave accusation qu’il venait de lancer. Quant à moi, je trouvai difficile de croire qu’un religieux appartenant à une communauté aussi respectée dans l’Église puisse avoir commis un acte aussi odieux. Pour les catholiques, déjà le meurtre était un péché mortel qui menait droit en enfer, a fortiori pour un parricide.

Le parricide est sans doute l’un des actes les plus graves et les plus sordides que quelqu’un puisse commettre. Le droit romain l’abominait plus que tout autre crime. On était impitoyable envers ceux qui en étaient trouvés coupables. La sanction était aussi extrême que le crime lui-même. On punissait le coupable de la « peine du sac ». Il était enfermé dans un sac de cuir avec quelques chiens affamés à l’intérieur, puis on le jetait dans le Tibre. Jusqu’à récemment, on coupait encore le poing du coupable avant de l’exécuter. Cet acte avait pour but d’effrayer les éventuels parricides et d’éliminer toute forme d’irrespect filial. Fort heureusement, cette coutume barbare a disparu aujourd’hui.

En ce qui concerne l’Église, elle a toujours traité le parricide comme un acte impur susceptible de contaminer la société. Pendant longtemps, on a imposé au coupable des peines très sévères, comme de les attacher avec des liens de fer étroitement serrés qui lui faisaient subir d’atroces souffrances. Il devait expier son péché en faisant un pèlerinage à Rome. Plusieurs mouraient en route.

Tandis que je méditai ces pensées funestes dans la calèche qui nous menait vers la résidence des Frères, je fus tenté de confronter mon compagnon sur l’opinion qu’il avait émise la veille. Je choisis plutôt de me taire en gardant espoir qu’il se soit trompé. Comme je m’étais emmuré dans le silence, ce qui devait lui sembler inhabituel, Robinson se tourna vers moi et me dit.

— Vous ne partagez pas mon opinion au sujet de Zacharie, n’est-ce pas ?

— J’ai beaucoup moins d’expérience que vous dans ce type d’enquête. Mon opinion ne compte pas.

— Bien sûr que votre opinion compte, Georges. Vous savez, je peux me tromper aussi… Il m’est arrivé en quelques occasions d’ailleurs de faire de mauvais choix. C’est pourquoi je voulais rencontrer Zacharie afin d’en avoir le cœur net.

— Il est vrai que tout semble accuser ce pauvre garçon… Mais un parricide ! … Au surplus de la part d’un religieux ! … Je ne parviens pas à y croire.

Robinson ne releva pas ma remarque. Puis, nous gardêmes le silence jusqu’à notre arrivée à la résidence des Frères des Écoles Chrétiennes et de l’école Saint-Laurent. La Maison Laframboise (on appelait ainsi à l’époque) servait de résidence et de noviciat aux Frères. Elle appartenait à la famille Côté lorsque les sulpiciens ont décidé d’en faire l’achat pour que les Frères puissent s’installer en 1839. Dès le départ, on décida de construire une annexe qui allait devenir l’un des plus somptueux édifices de Montréal. Il s’agissait d’un immeuble imposant de deux étages et de 275 pieds de façade construit selon un modèle classique. On y logeait des classes, la librairie et le pensionnat. L’école accueillait plus de 900 élèves et on y était déjà à l’étroit.

Nous entrâmes dans la résidence et fûmes reçus par le frère Facile, l’actuel frère visiteur et directeur de l’école. C’était un homme solide d’une quarantaine d’années fraîchement débarqué de sa France natale. Il avait la réputation d’être un homme rude, mais au grand cœur. Il avait la tâche colossale de prendre en charge une communauté de plus d’une cinquantaine de frères en plus de s’occuper de l’école Saint-Laurent. Il nous accueillit avec affabilité.

Après nous être présentés et lui avoir expliqué la raison de notre démarche, c’est-à-dire rencontrer le frère Oremus dans cadre de son témoignage pour une enquête, le frère Facile comprit immédiatement que nous venions pour un problème important. Sans poser plus de questions, il nous demanda la permission de faire appel au frère Adelbertus qui avait été le maître du frère Oremus pendant sa formation et qui en était encore le directeur spirituel. Au bout du compte, nous nous retrouvâmes tous les quatre dans l’un des parloirs de la résidence.

Le frère Adelbertus était un homme dans la jeune trentaine au visage rond qu’on avait pu qualifier de poupin n’eût été des sourcils droits qui lui donnaient un air sévère. Ce fut  lui notre interlocuteur privilégié pour nous parler de Zacharie, le frère Facile faisant office de témoin la plupart de temps.

— Le frère Oremus est malade, dit le frère Adelbertus. Je ne crois pas que vous puissiez le voir. D’ailleurs, pourquoi donc voulez-vous le rencontrer ?

— Nous voulons simplement obtenir des informations de sa part. Ce qu’il nous dira fera sûrement avancer notre enquête.

Comme d’habitude, Robinson prenait un chemin détourné pour aborder son interrogatoire. Il expliqua que Zacharie pouvait nous être utile afin de comprendre ce qui s’était passé lors des événements du manoir Debartzch. Le frère Adelbertus ne sembla pas convaincu de son explication, mais avant qu’il puisse poser d’autres questions, mon compagnon lui demanda.

— Vous connaissez bien le frère Oremus. Pouvez-vous m’en parler ?

— Tout dépend de ce que vous voulez savoir.

— Par exemple, était-il un bon élève ?

— Frère Oremus est vraiment un très bon garçon, facile et studieux. Jamais il ne nous a causé d’ennuis. Comme c’est un garçon intelligent, il apprenait vite et était souvent premier de classe. Pendant son noviciat, il a eu un parcours sans faille, obéissant à ses supérieurs et respectant les règles de l’Institut. Il a su très bien s’adapter et est devenu un instituteur dévoué. Je ne vois pas bien ce que je pourrais ajouter de plus à son égard.

— Quel genre d’enfant était-il ?

— Que voulez-vous dire ?

— Si vous aviez à me le décrire comme être humain, que diriez-vous de lui ?

— Je dirais que c’est un garçon sensible, solitaire, introverti qui a toujours préféré s’isoler de ses camarades pour aller prier à la chapelle. Il est très pieux, vous savez.

— Pardonnez-moi cette remarque due à mon ignorance de la vie en communauté, mais il me semble que le fait de s’isoler des autres n’est pas vraiment une bonne chose lorsque l’on vit aussi étroitement avec des confrères qui sont censés être votre famille.

— Vous avez raison. Nous avons une devise entre nous : « jamais seul, rarement deux, toujours trois ». Il est rare que nous voyions d’un bon œil des garçons qui s’isolent comme lui. Mais le frère Oremus est un être à part. C’est un diamant qui brille parmi les rochers. Compte tenu d’où il revenait, c’est même étonnant qu’il soit devenu ce qu’il est aujourd’hui.

— Ah bon !… Et comment cela ?

— Lorsqu’il nous est arrivé tout jeune (il avait 12 ans), sa mère l’a simplement déposé chez nous sans même lui dire au revoir, comme une malle à la poste. Elle nous avait promis de nous envoyer régulièrement des paiements pour sa pension, ce qu’elle a fait, la condition étant qu’il devait toujours rester à l’école, même pendant l’été. J’ai eu le sentiment alors qu’elle ne voulait plus jamais le revoir. Quelle misère d’avoir de tels parents ! L’enfant a été tellement triste pendant longtemps que cela faisait peine à voir. J’en ai pris soin du mieux que j’ai pu. Face à un tel abandon, Oremus a trouvé la seule solution qui se présentait à lui, c’est-à-dire s’isoler et se jeter dans la prière.

— Il a pu s’en sortir par la prière ? C’est ce que vous me dites ?

— La prière lui procura beaucoup de réconfort. Il semblait être en contact permanent et direct avec le Seigneur. Voilà une qualité que nous admirons tous. Pour la plupart d’entre nous, le frère Facile vous le confirmera, la prière est certes une nécessité, mais qui se révèle le plus souvent éprouvante ? La rencontre directe avec Dieu de la manière que notre frère Oremus semblait le vivre quotidiennement est perçue par nous comme un cadeau du ciel se produisant très rarement. La plupart du temps, nous en recevons bien peu de satisfaction spirituelle.

Je fus troublé par ce que racontait le frère Adelbertus, en particulier sur la faculté de Zacharie à entrer en contact avec Dieu. Je me souvins des conversations en forêt de Zacharie. Ce garçon semblait avoir une faculté spéciale de communiquer avec les êtres invisibles, cela était certain. Je ne savais pas encore à ce moment-là ce que cela pouvait signifier.

— Et ses parents ne sont jamais venus le voir ?

— Je ne sais pas pour son père. En avait-il un ? Quoiqu’il en soi, je ne l’ai jamais rencontré. Quant à sa mère, la seule fois où je l’ai vue a été lorsqu’elle est venue mener son petit Zacharie chez nous. Par contre, nous recevions régulièrement des traites de sa part pour payer sa pension. Pas un mot pour s’informer du pauvre garçon !

— Personne ne venait le visiter alors ?

— Si, sa grande sœur est venue quelques fois pendant les deux premières années, mais je ne l’ai plus jamais revue par la suite.

— Je suppose que cela lui faisait plaisir de la voir ?

— Les premières fois, certainement. Néanmoins, la dernière fois qu’elle est venue, il devait alors avoir quatorze ans, il a semblé bouleversé par sa visite. C’est à partir de cette période qu’il s’est mis à prier intensivement. Sa sœur n’est plus jamais venue le visiter.

— Avez-vous pu savoir ce qui s’est passé à cette occasion ?

— Non. Il ne m’a rien dit à ce propos. Comme je vous le disais, frère Oremus est un garçon très secret.

— Pourtant vous le connaissez bien ?

— Je crois être celui qui le connaît le mieux ici. De plus, j’estime grandement ce garçon qui a été capable de survivre et de s’épanouir malgré ce que sa famille lui a fait endurer. Je ne voudrais sûrement pas qu’on lui fasse du mal, vous me comprenez ?

Décidément, le frère Adelbertus se méfiait des questions de Robinson et ne voulait pas s’engager sur le chemin que celui-ci prenait. Il avait été pendant toute sa formation son maître et son défenseur. Il allait le rester quoi que mon compagnon puisse affirmer à propos de son disciple favori.

— Vous le décrivez presque comme un garçon parfait.

— Nul n’est parfait, hormis Notre Seigneur. Comme nous tous, frère Oremus porte des failles, bien sûr. C’est un garçon peut-être trop passionné, parfois excessif sous ses dehors timides. Sa façon de se lancer dans la prière en est un bon exemple. J’ai tenté plus d’une fois de modérer ses ardeurs, sachant qu’un excès de spiritualité peut parfois être malsain et signe d’un orgueil démesuré.

— Comment cela ? Pouvez-vous m’expliquer ?

Au lieu de nous répondre immédiatement, le frère Adelbertus nous proposa de nous déplacer vers la chapelle, ce que nous fîmes. Puis, il nous dirigea vers le transept gauche en suggérant de nous regrouper autour des vitraux qui s’y trouvaient. Il nous orienta vers l’image de l’archange Saint-Michel plantant une lance dans le cœur d’un dragon. Au pied du vitrail se trouvait un prie-Dieu qui, nous l’apprîmes à ce moment-là, servait presque exclusivement au frère Oremus. Celui-ci y avait passé de très nombreuses heures, voire des journées, pendant les dernières années de son noviciat.

— Vous savez qui est ce personnage? demanda le frère Adelbertus

À mon grand étonnement, Robinson déclama.

— « Alors, il y eut une bataille dans le ciel : Michel et ses anges combattirent le Dragon. Et le Dragon riposta, avec ses anges, mais ils eurent le dessous et furent chassés du ciel. »

J’étais éberlué, n’en croyant pas mes oreilles. Et je n’étais pas le seul. Les deux frères qui nous accompagnaient écarquillèrent les yeux en même temps. Le frère Facile parla le premier.

— Vous connaissez l’Apocalypse ?

— J’ai quelques notions bibliques, se contenta de répondre mon compagnon qui se garda bien toutefois de mentionner ses études en théologie.

— Dans l’Ancien Testament, continua le frère Adelbertus, Michel se présente comme le chef de l’armée du Seigneur. Il tient une épée nue à la main, prêt à combattre. En réalité, Michel est le bras armé d’un Dieu qui rend la justice et détruit ses ennemis. Il est le serviteur du Dieu bon, mais juste qui cherche à écarter le mal. Il pave la voie d’un avenir radieux exempt du péché qui corrompt tout. Il est aussi l’annonciateur des temps nouveaux.

— En somme, c’est une espèce de vengeur.

— Si vous voulez l’appeler ainsi. Nous le voyons plutôt comme un ange qui répare les injures faites à Dieu, qui cherche à purifier le monde de ses souillures…

— … Et qui empêche les hommes de faire le mal, continua Robinson.

Je commençais à comprendre où Robinson voulait amener le bon frère. Zacharie, prenant comme modèle l’archange Saint-Michel, aurait voulu aussi empêcher sa mère de faire le mal. Il accomplissait une action juste dictée par une inspiration divine. Mon compagnon fit la remarque suivante.

— Le frère Oremus était obsédé par cette image et par ce qu’elle représentait. Il y en avait des semblables dans la résidence des frères à Saint-Charles.

— Cela ne m’étonne pas…

Le frère Adelbertus, si sûr de lui et si loquace depuis le début, hésita maintenant à continuer la conversation. Il y eut un long silence avant que mon compagnon demande.

— Mon frère, vous avez quelque chose à dire à ce sujet ?

— Pas vraiment. Rien qui pourrait faire avancer votre enquête de toute façon.

— Si vous le permettez, mon frère, c’est à moi de décider ce qui peut faire avancer mon enquête ou non. Que nous cachez-vous ?

— Je ne vous cache rien, vous pouvez en être assuré. Je me pose seulement la question : suis-je autorisé à révéler certaines choses très intimes au sujet du frère Oremus ?

— Je ne suis pas un expert dans les choses religieuses, dit Robinson, mais je ne suis pas certain qu’un frère, un laïc non ordonné, puisse se cacher derrière le secret de la confession.

Le frère Adelbertus se tourna vers le frère Facile. Ce dernier, nous l’avons appris plus tard, avait reçu une formation d’avocat avant d’entrer dans l’institut. Il répondit qu’il ne fallait pas hésiter à dire ce qu’il savait sur son confrère. Il en allait d’une enquête judiciaire ; il avait l’obligation de fournir toute l’information à sa disposition.

— C’est tout à fait vrai, vous avez raison à propos du secret de confession. Mais la direction spirituelle est un acte tellement intime que… Mais puisqu’il est possible que cela vous serve dans votre enquête, je veux bien vous en faire part, même si je suis assuré que cela est hors de propos.

Le frère Adelbertus nous révéla alors ce qui allait devenir capital pour la suite dans l’interrogatoire que mon compagnon allait faire subir à Zacharie. Lorsque ce dernier était en prière, il lui arrivait de plus en plus souvent d’entendre littéralement la voix de Saint-Michel et même de converser avec lui. Ce qui revenait plus souvent dans ces séries d’entretiens se résumait à ceci : Saint-Michel prescrivait à Zacharie de réclamer justice. Selon son directeur spirituel, Zacharie devint avec le temps de plus en plus précis quant aux demandes de Saint-Michel : l’archange lui ordonnait d’écraser le péché. À partir de ce moment-là, Zacharie comprit qu’il était investi d’une mission. Il était devenu le bras armé du Seigneur pour se débarrasser de ceux qui répandaient le mal. Il allait sauver le monde des ennemis de Dieu.

— A-t-il précisé alors s’il pensait à des actions ou à des personnes en particulier ?

— Non, cela n’a jamais été plus loin que cette idée d’une mission vengeresse. Il n’a jamais voulu m’en dire plus… Et je le regrette aujourd’hui… Pourtant j’ai tout fait pour qu’il modère ses… ardeurs. Je lui ai expliqué que parfois Satan peut prendre les apparences d’un saint pour nous détourner de Dieu. Je lui ai donné l’exemple de saint Benoît et de saint Antoine qui ont combattu courageusement le démon et qui ont réussi à le vaincre. Lorsque nous avons pris la décision de l’envoyer à Saint-Charles, j’étais certain que ses « voix » étaient choses du passé. Il semblait moins exalté, plus serein.

Mon compagnon semblait satisfait des réponses du frère Adelbertus. Il lui demanda de nouveau de rencontrer le frère Oremus.

— Je ne suis pas certain qu’il soit prêt à vous recevoir… Mais vous semblez penser que c’est nécessaire?

— Oui, mon frère, c’est vraiment nécessaire.

— Alors, je vous accompagne.

Le frère Facile ne jugea pas opportun de nous suivre. Il pensa que Zacharie serait plus à l’aise de parler sans sa présence. Après tout, il représentait l’autorité. En nous quittant, il nous demanda de revenir lui rendre compte de notre entretien.

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