Au Canada, au milieu du XIXe siècle, deux meurtres horribles ont été commis dans le village de Saint-Charles. Le roman policier LES CRIMES DU MANOIR DEBARTZCH suit à la trace l’investigation de Silas Robinson, un enquêteur moderne avant l’heure. Le roman est présenté en 20 épisodes à raison d’un par semaine. Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique RATTRAPAGE.

Les Crimes-Livret 18

Livret-18@Marcel Viau

Nous avions cru que Zacharie se faisait soigner à l’infirmerie, sachant dans quel état il était lorsqu’il avait quitté Saint-Charles. Ce fut une surprise pour nous de le trouver dans sa cellule. Lorsque nous entrâmes, il était habillé de sa soutane, assis à son bureau et lisait un livre. La petite chambre était tout aussi spartiate que celle de Saint-Charles. Une seule fenêtre donnait sur un boisé touffu. On y trouvait un lit, une chaise et un bureau sur lequel était déposée une image : non pas l’archange Saint-Michel, mais la Vierge Marie habillée de blanc et de bleu, la tête dans un aura lumineux et des rayons lui sortant des mains. Elle semblait flotter littéralement sur un nuage. Je reconnus l’Immaculée-Conception. Son dogme n’avait pas encore été proclamé par l’Église, mais il y avait une recrudescence de sa dévotion depuis qu’on avait signalé de nouvelles apparitions. L’Immaculée-Conception représente l’exemple même de la pureté.

— Bonjour, Zacharie, vous me reconnaissez ?, demanda Robinson.

Celui-ci détourna lentement la tête et dévisagea mon compagnon de ce même regard vague qu’il avait lorsque nous l’avions rencontré à Saint-Charles.

— Je m’appelle frère Oremus, dit Zacharie.

— Oui, bien sûr. Frère Oremus…

Robinson chercha une autre chaise. Il n’y en avait pas. Il demanda au frère Adelbertus s’il pouvait nous en fournir. Celui-ci sortit et revint peu après avec deux autres chaises. Lui, il préférait rester debout. Je m’assis un peu en retrait, ouvrit mon écritoire et m’apprêtai à prendre en note l’interrogatoire. Mon compagnon approcha sa chaise de celle de Zacharie afin de le regarder en face. Celui-ci ne broncha pas. Robinson continua.

— Frère Oremus est votre nouveau nom, celui que vous avez adopté lorsque vous êtes entré dans l’Institut.

— C’est mon nom… Le nom que m’a donné ma famille.

— Vous voulez parler de votre nouvelle famille. Avant cela, vous en aviez une autre.

— Les Frères, c’est la seule famille que j’ai, dit Zacharie en regardant le frère Adelbertus.

— Toutefois, ce ne sont pas les frères qui vous ont vu naître. Vous êtes le fils d’Armand Giroux et de Clémentine Côté.

Les yeux du jeune homme se mirent à bouger de part et d’autre de leur orbite pendant quelques instants avant de se stabiliser.

— Vous vous appelez Zacharie Giroux.

— C’était mon nom avant…, finit par admettre Zacharie.

Robinson tendit la main et saisit le livre que Zacharie venait de déposer sur le bureau. Il s’intitulait : Les apparitions de sœur Catherine de la Charité. Cela ne me disait rien ni à mon compagnon d’ailleurs. Nous nous promîmes de poser la question au frère Adelbertus un peu plus tard. Mon compagnon continua.

— J’ai pensé vous rapporter certains objets que vous avez laissés derrière vous en partant de Saint-Charles.

Sur ce, Robinson plongea la main dans sa besace pour en sortir un à un les quatre soldats de plomb que l’on avait trouvés dans sa chambre au village. Il les déposa sur le bureau en face de Zacharie. Ce dernier les regarda longuement, fasciné par ce qu’il voyait. Puis, il tendit la main pour en prendre un qu’il examina attentivement. Pas un mot ne fut prononcé pendant de longues minutes. Robinson ne voulait surtout pas briser le charme. Finalement, Zacharie dit dans un souffle.

— C’est mon père qui me les a donnés…

— Que dites-vous ? demanda Robinson en faisant semblant qu’il n’avait pas entendu.

— Mon père… Il m’en a fait cadeau à mes six ans, le jour de mon anniversaire.

— Vous les avez gardés tout ce temps ?

— C’est le seul souvenir qu’il me reste de lui… Le seul.

Zacharie paraissait bien triste en fixant les jouets. Mon compagnon lui demanda.

— Il est mort, n’est-ce pas ?

— Oui, il a été tué peu après la bataille de Saint-Charles.

— Il a dû vous manquer ?

— Plus que vous ne l’imaginez. C’était un homme fort. C’était mon roc. Je l’admirais tant… C’est un héros, vous savez !

Zacharie déposa le soldat qu’il tenait toujours entre ses doigts et regarda Robinson.

— Vous ne comprenez pas ce que c’est que de perdre son père si jeune. Lorsqu’il est mort, j’étais complètement désemparé, comme si le monde s’était écroulé. Il m’avait abandonné alors que j’avais tant besoin de lui.

— Mais il vous restait votre mère ?

Ces mots produisirent le même regard mobile que nous avions remarqué plus tôt chez Zacharie. Comme il ne répondait pas, mon compagnon continua.

— C’est vrai qu’une mère ne peut pas remplacer un père. Je comprends.

Sur cette parole, Robinson se pencha de nouveau dans sa besace et en sortit le soldat de plomb sans épée retrouvé au manoir, près de la main de Clémentine. Il le déposa auprès des autres.

— Celui-là aussi est à vous ?

À sa vue, Zacharie se leva brusquement au point de tous nous faire sursauter. Il se mit à arpenter de long en large le peu d’espace libre dans la chambre en croisant les doigts comme pour faire une prière. Il marmonna quelque chose et sembla hors de lui. Le frère Adelbertus s’approcha, arrêta son va-et-vient, et lui chuchota quelques paroles à l’oreille. Zacharie regarda Robinson et retourna s’asseoir. Mon compagnon reprit entre ses doigts le soldat sans épée, le montra à Zacharie et lui dit.

— Vous savez où nous l’avons trouvé?

Comme Zacharie faisait « non » de la tête, il continua.

— Nous l’avons trouvé dans le manoir Debartzch, là où habitait votre mère. Vous connaissez le manoir ?

Zacharie hocha de nouveau la tête en gardant le silence.

— Mais oui, vous le connaissez, Zacharie. Vous y êtes allé… Vous vous en souvenez sûrement… C’était le jour de la fête de Saint-Michel.

— Non ! Non ! Non !

Le jeune homme se leva de nouveau d’un bond, comme s’il avait des ressorts dans les genoux. Il refit le même manège de plus en plus rapidement jusqu’à ce que de nouveau le frère Adelbertus vienne de calmer. Cette fois, il ne vint pas s’asseoir près de Robinson, mais alla se planter devant la fenêtre.

— Saviez-vous que, caché dans ce boisé, dit Zacharie en pointant un doigt vers l’extérieur, il existe un petit ruisseau où coule une eau si claire… si pure…

Zacharie sembla peu à peu reprendre ses esprits. Il se tourna vers mon compagnon et se mit à parler, à raconter son histoire, une histoire terrible, qu’il relata comme si c’était un autre au-dedans de lui qui parlait. Et ce qu’il raconta vint confirmer mes pires craintes.

Le jour de la Saint-Michel, Zacharie eut un choc lorsqu’il vit sa mère dans la diligence qui la ramenait au manoir. Il avait su par sa sœur que cette dernière habitait toujours à Saint-Charles. Éléonore lui avait écrit deux ou trois lettres durant les dernières années de son noviciat. Selon Zacharie, ces lettres respiraient la haine pour leur mère. Elle l’accusait de tous les maux. Clémentine était une pécheresse, une impie qui faisait offense à Dieu et qui restait pourtant impunie.

À ce stade de son récit, nous comprîmes le rôle néfaste que la sœur de Zacharie joua dans les événements qui allaient se produire au manoir. Elle s’était servie de son frère, qu’elle savait pourtant fragile, pour assouvir sa vengeance. C’est du moins ainsi que nous l’avons interprété lorsque nous avons fait le bilan de cet interrogatoire par la suite.

Lorsque Zacharie vit sa mère dans la diligence, il en fut troublé au plus haut point. Il se réfugia alors dans le boisé en face de l’école et là, près du ruisseau, il a de nouveau prié Saint-Michel de lui venir en aide, de lui dire quoi faire. Et de nouveau, il avait entendu sa voix. Saint-Michel le somma de réclamer justice et de ne pas laisser les fautes envers Dieu impunis. Zacharie comprit alors que Saint-Michel évoquait sa mère. Il prit la décision de se rendre au manoir afin d’avoir une explication avec elle. Il arriva là-bas au moment où la brunante avait presque disparu. Il entra dans le manoir, la porte n’étant pas verrouillée. Il faisait déjà sombre, mais les lampes n’étaient pas encore allumées. C’est ce que s’apprêtait à faire Clémentine lorsqu’elle aperçut Zacharie. Quelle ne fut pas sa surprise devant cette apparition ! Elle lui demanda.

— Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous faites ici ?

— Tu ne me reconnais pas ?

— Mais qui êtes-vous donc ?

— Tu ne reconnais même pas ton propre fils, le fils que tu as abandonné alors qu’il n’avait que douze ans ?

Clémentine eut alors un sursaut d’horreur et recula jusqu’au mur d’en face, interloquée.

— Zacharie… Zacharie…

— Hé oui, Zacharie, ton fils… qui vient te réclamer justice.

Zacharie raconta alors à sa mère qu’il savait depuis longtemps qu’elle avait fait tuer son père. Éléonore lui avait avoué la dernière fois qu’elle était venue le voir au noviciat il y a longtemps. Elle l’avait appris de son parrain qui avait été le témoin de sa conversation avec le colonel Wetherhall, ici même, dans ce manoir, il y a douze ans.

Clémentine n’en croyait pas ses oreilles. Sa fille savait tout depuis longtemps et son fils aussi. Selon Zacharie, elle tenta de se justifier avec une défense qu’il jugea invraisemblable, cela va sans dire. Selon elle, son papa aurait fait tuer sa sœur Eugénie et c’est pour cela qu’il devait mourir.

À cette étape de son récit, Zacharie s’agita de nouveau. Il reprit sa marche de long en large dans l’espace étroit de la cellule, puis il tenta de reconstituer péniblement la scène. Une chose est certaine, il perdit la tête lorsque Clémentine avoua qu’elle avait fait tuer son père. Il lui hurla qu’elle n’avait pas le droit de faire cela, que c’était un acte injuste qui nécessitait une vengeance appropriée. Elle devait être punie par Dieu.

C’est ce moment que choisit Égide Renaud pour entrer dans le manoir. Il venait de dételer les chevaux et s’était attardé à l’étable. Il s’avança vers son épouse, les mains ouvertes comme pour lui demander ce qui arrivait. Lorsqu’il aperçut Zacharie, ce dernier avait déjà la Bessy Brown en main, baïonnette en avant, et avançait vers le couple. À partir de cet instant, Zacharie s’identifia complètement à l’archange Saint-Michel avec sa grande épée dans la main. Il était devenu le Dieu vengeur qui allait terrasser le démon. Il n’était plus lui-même, mais le Saint de Dieu. Renaud, au lieu de défendre Clémentine, tenta de s’enfuir vers la porte. Zacharie le rattrapa et le frappa d’un seul coup dans le dos. Il s’effondra, agonisant.

Puis, il se tourne vers Clémentine qui était restée adossée au mur. Elle se cachait le visage entre les mains en hurlant. Il s’approcha d’elle, sortit de sa poche le soldat de plomb dont l’épée était brisée et l’obligea à le prendre. Elle lui obéit en tremblant tout en le suppliant de ne pas la tuer. Elle s’empara du jouet et regarda Zacharie sans comprendre.

— Regarde ! Tu as brisé le petit soldat. Dieu doit te punir. Je dois te punir.

Puis, il lui enfonça la baïonnette dans le cœur. Clémentine s’effondra sans un mot, le visage figé dans l’horreur.

Le récit que je fais maintenant ne correspond pas tout à fait à la façon dont Zacharie nous le raconta. Ses phrases étaient hachurées, entrecoupées de petits cris et de sanglots. Il nous avoua avoir vécu cet événement tragique de l’extérieur, comme s’il observait un autre agir à sa place.

Le jeune homme cessa de parler en même temps qu’il stoppa sa marche. De nouveau, ses yeux regardèrent dans le vague. Je me demandais vers quel univers il s’était maintenant envolé. Nous sommes restés immobiles et silencieux pendant quelques minutes, abasourdis par le récit sordide de ces assassinats.

Zacharie vint lentement se rasseoir sur la chaise près de Robinson sans le regarder toutefois. Il fixa plutôt l’image de la Vierge. Mon compagnon jugea le bon moment pour lui poser une autre question.

— Et la bibliothèque ? Pourquoi l’avez-vous saccagée ?

Zacharie confirma qu’il voulait récupérer l’un des livres de son père qu’il savait être dans la bibliothèque. Robinson sortit le livre qu’il avait trouvé dans sa chambre à Saint-Charles. Zacharie voulut le reprendre, mais Robinson refusa.

— Oui, c’est bien celui-là.

Le jeune homme raconta une autre histoire rapportée par Éléonore. Son parrain, Boucher-Bellevile, lui avait parlé d’un échange de lettres entre Giroux et lui-même. Il s’agissait de leurs dernières volontés au cas où il devait leur arriver malheur. Chacun devait remettre cette lettre à la famille de l’autre. Boucher-Belleville ne savait pas ce qui était advenu de sa propre lettre qu’il avait remise à son ami, mais celle de Giroux toutefois, il l’avait gardé sur lui lorsqu’il s’était caché dans la bibliothèque du manoir. Quand les Habits Rouges sont entrés pour faire de la maison leur quartier général, Boucher-Belleville était convaincu que sa dernière heure était venue et qu’il allait mourir. Il prit donc un exemplaire du livre de Giroux qu’il gardait dans son sac, y inséra la lettre et plaça le livre parmi les autres dans les rayonnages.

Zacharie était donc au courant de ce document lorsqu’il avait fouillé la bibliothèque. Étant donné le désordre, il n’a pas agit systématiquement, mais plutôt dans un accès de folie. Ce fut donc par hasard qu’il découvrit le livre de son père et sa lettre à l’intérieur.

— C’est bien cette lettre que vous cherchiez ? dit Robinson en sortant deux feuillets pliés insérés entre deux pages du livre.

En la voyant, Zacharie s’effondra en sanglot. Le frère Adlebertus se précipita vers lui et le prit par les épaules. L’autre ne cessa de pleurer, des larmes coulant sur la soutane du frère. Robinson, bien sûr, avait lu la lettre et il me la remit afin que je la lise à mon tour. J’ai toujours conservé une copie de cette lettre dans mes archives et je crois important de la présenter maintenant dans son intégralité.

***

Mes chers enfants,

 Je vous écris ce mot, car je ne suis pas certain de revenir vivant du combat que nous entreprendrons bientôt. Je laisse cette lettre à mon ami Boucher-Belleville afin qu’il vous la fasse parvenir si jamais nous ne nous revoyons plus. Vous devez savoir que votre père pense à vous et vous aime du plus profond de son cœur.

Nous sommes à la veille d’un moment historique dans l’histoire de notre pays. J’irai bientôt défendre la patrie contre nos ennemis. Les gestes que je poserai avec mes camarades sont nécessaires et urgents. Notre peuple doit cesser de vivre à genoux devant nos oppresseurs comme nous l’avons fait depuis tant d’années. Il nous faut lutter pour la justice jusqu’à la mort s’il le faut. Nous sommes justifiés de le faire, car nous avons le bon droit pour nous.

Sachez bien que ce n’est pas pour moi que je mène ce combat, mais pour vous, mes enfants. Je veux que vous ayez une vie meilleure dans une société plus juste, libérée de la corruption et du pouvoir tyrannique. N’écoutez pas ceux qui vous diront que nous ne sommes que de vulgaires rebelles emportés par des idées aberrantes et des émotions irrationnelles. Notre combat s’appuie sur le droit et la justice ; il est sensé et raisonnable. Je suis persuadé que si nous voulons gagner cette guerre, notre lutte ne peut permettre à nos passions d’interférer dans une si noble cause. Soyez convaincus, mes chers enfants, que vous ne trouverez en moi ni fureur, ni colère, ni désir de vengeance.

À la veille d’une bataille dont je ne connais pas l’issue, je trouve important d’affirmer que je suis en paix avec moi-même. Je me présenterai à mon Seigneur le cœur droit et la tête haute. Avant de partir, j’ai eu le temps de faire le bilan de ma vie et de me confesser. J’ai avoué avoir commis beaucoup de péchés dans ma vie, des véniels comme des mortels. Je suis loin d’être innocent. J’ai beaucoup à me faire pardonner, surtout envers vous, mes chers enfants. Je n’ai pas toujours été un bon père, trop souvent absent ou encore distant lorsque j’étais avec vous. Je ne vous ai pas vu grandir et c’est sans doute l’un de mes plus grands regrets. Toi, ma grande Éléonore, si sage et responsable déjà toute jeune, tu es devenue le soutien de la famille pendant que j’étais absent. Tu seras une mère formidable. Et toi, la petite Eugénie, ma mignonne petite fille toujours souriante, toujours gaie qui illumine notre maison de tes jeux, de tes gambades et de tes chansons. Et toi, Zacharie, mon garçon, mon héritier, si doux et si tendre. Ton tempérament, si différent du mien, te permettra de réussir là où j’aurai échoué. Tu seras un artisan de paix.

Je vous aime tellement mes enfants et je vous demande pardon pour mes manquements à votre égard. Je vous demande également de ne pas en vouloir à votre mère qui n’est pas exempte non plus de grandes fautes. Votre mère a fait ce qu’elle croyait juste dans ce monde où, vous allez rapidement vous en rendre compte, tout est confus et chaotique. Si vous pensez qu’elle n’a pas été à la hauteur de son rôle de mère, je vous demande de lui pardonner. Nous sommes tous des pécheurs devant notre Seigneur. Et si Lui, dans sa grande mansuétude, est capable de nous offrir son pardon, vous le pouvez aussi.

Je vous laisse au soin de la très Sainte Vierge Marie, la consolatrice des cœurs, qui sera toujours là pour vous aider dans les épreuves que vous allez rencontrer tout au long de votre vie. Je vous fais mes adieux, mes très chers enfants, et puissiez-vous trouvez le chemin de la vérité, avec la grâce de Dieu.

Armand Giroux

23 novembre 1837

Robinson avait maintenant les aveux de Zacharie. Il savait ce qu’il lui restait à faire. Il demanda au frère Adelbertus si Zacharie pouvait rester seul, ce qu’il confirma. Nous partîmes immédiatement pour le bureau de frère Facile afin de nous entretenir avec lui.

Mon compagnon me confia par la suite qu’il trouva particulièrement abrupt le changement d’attitude de Zacharie : de la crise de folie qui le fit tuer sa mère à ce qui ressemblait à de la repentance aujourd’hui. La seule explication qu’il voyait se trouvait dans la lettre de son papa qu’il avait sûrement lu tout juste après ses crimes. Cette lettre était pleine d’amour et de bienveillance. Lui, son fils, qui venait de réparer l’injure que sa mère avait faite à son papa, comprenait par la bouche même de son père qu’il avait grandement erré. Son papa ne voulait pas la vengeance, mais le pardon, d’où la crise de folie qui l’amena ici. Ces « oiseaux de malheur » le poursuivant sans relâche étaient le reflet imaginaire des remords morbides qui le détruisaient de l’intérieur.

Après que mon compagnon eut raconté l’interrogatoire, il se tourna vers le frère Adelbertus et lui demanda.

— Qu’est-il arrivé à Zacharie entre le moment où il a quitté Saint-Charles en crise et aujourd’hui ? Il semble bien que quelque chose ait changé ?

— Quand il s’est présenté ici, il ressemblait à un spectre. Était-ce dû à la médication ? Je ne saurais le dire. Après avoir été examiné par un médecin, celui-ci ne pouvait faire autre chose que de lui prescrire du Laudanum. Il a dormi beaucoup. Pendant tout ce temps, je suis resté à son chevet. Chaque fois qu’il se réveillait, nous avons prié ensemble la Vierge Marie. Nous lui demandions de venir en aide à notre frère.

— D’où l’image de… comment l’appelez-vous ?

— L’Immaculée-Conception.

— Oui… Immaculée-Conception… Au fait, pourquoi cette image… Vous savez, je suis un anglican et ces dévotions catholiques ne font pas partie de nos croyances.

Comme nous l’expliqua le frère Adelbertus, l’Immaculée-Conception signifiait que la Mère de Jésus avait donné naissance à son Fils sans qu’elle-même porte le péché originel. En conséquence, elle était pure, sans tache et pleine de grâce. Dans les apparitions à Catherine de la Charité (le livre que nous avions vu entre les mains de Zacharie en entrant dans sa chambre), la Vierge Marie se comportait comme une bonne maman. Elle intervenait auprès de son Fils pour qu’Il ne soit pas trop sévère envers les hommes, ces pécheurs invétérés. C’est pourquoi des rayons sortent de ses mains, laissant ainsi retomber sur nous le pardon de son Fils.

Le frère Adelbertus avait passé de nombreux jours à s’entretenir avec Zacharie à propos de l’Immaculée-Conception. Selon lui, il fallait, dans l’esprit fragile de son frère, transformer un symbole par un autre, une image par une autre : de Saint-Michel à la Vierge immaculée.

— Cela lui a réussi ?

— Je le crois, en partie du moins. Sans rien me révéler de ce qu’il avait fait (je l’ai appris comme vous), il m’a parlé de ses remords et de sa contrition. Il avait besoin de pardon, de miséricorde. Il avait besoin d’une Sainte qui était l’image même de la consolation. Avec la Vierge, Dieu par son Fils n’était plus un vengeur, mais un sauveur. Le frère Oremus a alors cru qu’il pouvait être sauvé.

— Ce que vous racontez me touche, soyez-en assurés. Mais Zacharie doit faire face à la justice. Les actes qu’il a commis sont répréhensibles au plus haut point.

À ces mots, le frère Facile prit la parole.

— Évidemment, il nous faut entendre ce que vous dites. Aucun acte de la sorte ne peut rester impuni, sinon quel message enverrions-nous à la société.

— Néanmoins, dit le frère Adelertus, n’y a-t-il pas de circonstances atténuantes ? Vous l’avez vu comme moi.  Le frère Oremus est un être vulnérable et désorienté.

— Sans doute, dit Robinson, mais je dois faire mon devoir. J’ai la responsabilité d’en informer les autorités compétentes.

— Pourrais-je vous demander une faveur ? dit le frère Adelbertus. Plutôt que de mettre notre confrère dans une cellule sordide, ne pouvons-nous pas le garder ici jusqu’à ce que son sort soit décidé ? Vous le savez comme moi : le frère Oremus ne peut plus faire de mal, sinon peut-être à lui-même. Nous serons en mesure de le surveiller à la résidence.

Les deux frères se concertèrent alors sur le sort réservé à Zacharie. Il y avait de toute évidence de la dissension entre eux. Le frère Facile tendait vers une présentation à la justice rapidement tandis que le frère Adelbertus demandait d’attendre. Nous avons ainsi pu apprendre lequel des deux était le véritable chef de la communauté lorsque le frère Adelbertus renouvela son désir de garder Zacharie au noviciat.

À regret, Robinson acquiesça à sa demande tout en lui affirmant que cela ne ferait que retarder son arrestation. Sur ce, nous partîmes rencontrer le surintendant Ermatinger. Il restait à peine vingt-quatre heures avant la fin de l’échéance qu’il nous avait fixé.

N'hésitez pas à laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :