Au Canada, au milieu du XIXe siècle, deux meurtres horribles ont été commis dans le village de Saint-Charles. Le roman policier LES CRIMES DU MANOIR DEBARTZCH suit à la trace l’investigation de Silas Robinson, un enquêteur moderne avant l’heure. Le roman est présenté en 20 épisodes à raison d’un par semaine. Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique RATTRAPAGE.

Les Crimes-Livret 19

Livret-19@Marcel Viau

Après l’interrogatoire de Zacharie de dimanche et notre rencontre avec le surintendant peu de temps après, pas plus Robinson que moi n’avions eu de nouvelles. Nous ne savions pas si Zacharie avait été arrêté ni si des procédures judiciaires avaient été entreprises. Le surintendant Ermatinger avait été très satisfait du travail accompli. Il nous avait félicités chaleureusement et s’était montré généreux envers nous. Il m’avait demandé de rédiger un rapport complet sur l’enquête, ce que je fis en quelques jours. Quant à Robinson, comme il n’était pas policier, mais détective privé, il avait été remercié. Il ne restait plus qu’à se tenir au courant du procès qui aurait lieu incessamment, à n’en pas douter.

Mais les choses ne se passèrent pas comme prévu.

Le jeudi 18 octobre, Robinson et moi avons été convoqués par Lewis Drummond, le solliciteur général. Je n’avais pas revu mon maître depuis quelques mois alors que nous avions soupé ensemble avec son épouse à la maison. Encore une fois, Adélaïde s’était surpassée pour les mets savoureux et ce fut une soirée fort agréable.

Drummond était déjà un personnage important au Canada à ce moment-là. Fils d’un avocat irlandais qui avait émigré au Canada au début du siècle. Il avait été admis au barreau quelques années avant les troubles de ‘37. Il se fit connaître et apprécier par les Canadiens-français pour son habilité à défendre les rebelles du Bas-Canada. C’était également un bon orateur tant en français qu’en anglais. On disait de lui qu’il alliait la richesse d’imagination irlandaise à la froide raison allemande. Il avait été très actif en politique en s’alliant au parti réformiste. C’était un fidèle indéfectible de Louis-Hippolyte Lafontaine. En plus de ses talents de juriste, Drummond était également un excellent homme d’affaires : membres du conseil d’administration de la Banque d’épargne, actionnaire d’une entreprise de navigation prospère ainsi que de certaines mines, président des chemins de fer naissants, fondateur de la compagnie de télégraphe.

Comme j’ai fait mention précédemment, Drummond avait épousé Josephe-Elmire, la fille aînée et héritière de Dominique Debartzch, lui procurant un statut social enviable. N’oublions pas que Debartzch appartenait toujours à la caste supérieure de par son titre de seigneur, le régime des seigneuries n’ayant été aboli qu’en 1853. De plus comme Irlandais catholique, Drummond devint l’un des favoris de la hiérarchie catholique et fut un défenseur acharné des évêques sur certains enjeux qui les concernaient. Cette affiliation étroite avec l’Église joua un rôle déterminant dans les décisions qui allaient être prises dans l’affaire qui nous occupe.

Nous nous sommes donc retrouvés, Robinson et moi, dans le bureau de l’honorable Drummond. À l’évidence, il fut très heureux de me revoir. Après une solide poignée de main, il me demanda des nouvelles de ma famille et en donna de la sienne. Il salua Robinson qu’il ne connaissait que de réputation. Il nous invita à nous asseoir dans des fauteuils moelleux au milieu d’un espace formant un petit salon dans le coin du bureau. Il nous offrit un verre de whisky irlandais qui ma foi était d’excellente qualité. Puis, il commença à engager la conversation.

— Vous me voyez ravi de constater que nous avons parmi nous l’un des meilleurs détectives que le Canada ait connu. Vous avez fait un travail remarquable sur cette affaire qui était peu commune et je vous en félicite.

Cette entrée en matière n’augurait rien de bon de mon point de vue. Je connaissais bien les talents d’avocat de mon maître et l’une de ses leçons que j’avais retenues était de faire un exorde destiné à attirer la bienveillance de ses auditeurs avant de leur annoncer des choses difficiles. Il venait de nous en donner un parfait exemple.

— J’ai appris par le surintendant Ermatinger que vous aviez découvert le coupable de ces affreux crimes ?

— Oui, il a fait des aveux, répondit Robinson.

— Bien sûr… Évidemment, dit Drummond en semblant réfléchir avec intensité. Nous sommes très heureux de cette issue… Très heureux…

Un silence lourd tomba à la suite de ces remarques qui restèrent suspendues, laissant présager un immense « mais ».

— Mais… vous connaissez comme moi la situation politique de ce pays. Notre Canada commence à peine à se relever des troubles de ’37 ‘38. Nous venons d’obtenir le gouvernement responsable. Les honorables Baldwin et Lafontaine sont de dignes représentants d’une nouvelle ère dans ce Canada Uni qui nous a été imposé, mais dont nous cherchons à tirer le meilleur profit.

Je me demandais où précisément Drummond voulait nous amener. Il ne nous avait sûrement pas fait venir pour nous parler de politique. Mon compagnon pensa la même chose que moi. Il demanda à Drummond.

— Sauf votre respect, honorable Drummond, en quoi cela concerne-t-il notre affaire ?

— Je sais que vous êtes un nouvel arrivant au Canada. Permettez-moi donc de vous donner quelques explications.

Alors, mon maître Drummond brossa un rapide tableau de la situation entre l’Église et le pouvoir politique. Depuis la colonisation anglaise, l’Église catholique avait toujours soutenu le pouvoir britannique. Il y avait plusieurs raisons à cela. D’abord, il s’agissait d’une question de survie face à un pouvoir massivement protestant dont certaines factions voulaient purement et simplement éradiquer l’Église catholique. Ensuite, l’Église possédait des biens ; c’était des propriétaires terriens importants. Il lui fallait donc veiller à leur sauvegarde. Enfin, l’Église catholique était devenue la seule protectrice des Canadiens-français après le départ du gouverneur français à la suite du Traité de Paris.

Toutes ces raisons ont fait que l’Église catholique s’est ralliée au pouvoir politique britannique et l’a même soutenu pendant les périodes de crise comme celle des troubles de ’37-’38. À cette fin, les évêques pouvaient puiser dans la doctrine ultramontaine élaborée à Rome obligeant ses fidèles à la soumission absolue à l’autorité légitime constituée. C’est pourquoi l’Église a fait tant d’effort pendant la Rébellion pour garder ses fidèles loin des troubles. En un sens, elle y a réussi à tel point que sa mainmise sur la société canadienne-française fut prépondérante pendant une certaine période après les Troubles, ce qui ne devait pas durer cependant.

Le Canada changea après l’Acte d’union de 1840. L’Église ne pouvait plus se défendre contre les réformes avec la même force qu’autrefois. Il lui fallait composer avec les nouveaux possesseurs du pouvoir que représentait le gouvernement du réformiste Lafontaine. Mgr Bourget, le nouvel archevêque de Montréal, même s’il aurait nettement préféré un gouvernement plus conservateur, n’avait pas le choix de s’allier avec le parti réformiste. Le véritable pouvoir politique était en train de glisser des mains du Gouverneur nommé par les Britanniques à celui des électeurs qui élisaient un gouvernement responsable. Si l’Église voulait continuer à exercer son influence qu’il croyait lui être due, elle devait commencer à traiter directement avec les électeurs, et donc avec leurs représentants politiques.

Malgré un premier mouvement de méfiance, Mgr Bourget et Lafontaine avaient jugé bon de se rapprocher. Non pas que Lafontaine eut été particulièrement attiré par les clercs. Il avait quand même accepté de répondre à certaines de leurs demandes : le projet de loi relatif à l’éducation qui devait donner le contrôle des écoles à l’Église, et celui portant sur la protection des biens des jésuites contre l’avis des radicaux tant anglais que canadiens-français. Lafontaine a donc pu constituer une alliance entre son gouvernement et l’Église. En pratique, le clergé devint alors favorable au principe du gouvernement responsable.

Cette alliance objective restait toutefois fragile. Tant que les compromis faits par Lafontaine pour s’attirer les faveurs de l’Église tenaient, le pouvoir politique ne craignait rien. En d’autres termes, tant que Mgr Bourget et Lafontaine continuaient à se rendre des services mutuels, le système continuerait à fonctionner. Mais s’il arrivait quoi que ce soit susceptible de gripper la machine, alors tout pouvait être envisageable… Même le pire.

— Je pense que vous commencez à comprendre où je veux en venir, n’est-ce pas ? dit Drummond

— Je crois que oui, lui répondit Robinson. Le fait que l’accusé soit un religieux est sûrement à mettre dans la balance.

Ce fut effectivement le raisonnement de Drummond. Il nous raconta qu’il y avait eu une rencontre entre Lafontaine et Mgr Bourget précisément sur cette « affaire ». Monseigneur rapporta au premier ministre une entrevue qu’il avait eue avec le frère Adelbertus et le frère Facile. Il avait été mis au courant par eux de l’enquête de Robinson et de sa conclusion. Le frère Adelbertus avait fortement insisté auprès de Monseigneur sur le fait que le frère Oremus ne représentait plus un danger pour la société, tandis que le frère Facile avait tendance à vouloir remettre son confrère à la justice.

Monseigneur Bourget avait tranché. Il était évident que de rendre publiques les actions d’un religieux ayant commis de tels actes pouvait être plus dommageable à l’Église que de garder le secret. Il avait expliqué à Lafontaine, comme si ce dernier avait besoin de se le faire rappeler, que le simple fait d’amener à la justice un religieux aurait pu causer un tort irréparable non seulement à l’Église, mais aussi au parti réformiste que dirigeait Lafontaine. Il voyait déjà les libéraux, toujours à l’affût, faire des gorges chaudes devant les nouvelles des journaux. Ils accuseraient Lafontaine de s’allier à une institution composée de meurtriers. Le scandale serait néfaste également pour les ennemis du Canada qui ne demandaient qu’un prétexte pour recommencer la lutte.

— Alors, dit Drummond, le premier ministre a bien entendu le message. Vous comprenez… nous sommes devant une situation exceptionnelle… Un cas isolé…

— Que voulez-vous dire ?

Drummond sembla très hésitant à continuer. Il était le solliciteur général et Lafontaine son patron. Même si officiellement, il avait le pouvoir de décision sur les affaires judiciaires, il se sentait les mains liées. Lafontaine n’était pas seulement son supérieur, c’était également un fidèle allié et surtout un ami. Enfin, il comprenait parfaitement les implications politiques de sa décision.

— Ce que je veux dire… Ce que je veux dire, c’est que je ne porterai pas d’accusation contre le frère Oremus. Nous ne le présenterons pas à la justice.

J’étais abasourdi par cette décision. Mon maître Drummond, pour qui j’avais tant d’admiration, allait à l’encontre de tous ses principes et de ceux qu’il m’avait enseignés. Il était pour moi le symbole même de la droiture. Autrefois, il avait pris fait et cause pour les opprimés du pouvoir britannique. Il avait mis en place avec ses pairs des réformes qui faisaient en sorte que notre société soit plus juste. Et voilà qu’il dérogeait à tout ce qui lui tenait à cœur. Je n’étais pas loin d’être dégoûté !

Quant à Robinson, je fus incapable de lire dans ses pensées par rapport à ce que venait de dire Drummond. Il ajouta simplement.

— Qu’attendez-vous de moi ?

— Soyez assuré que je comprends votre état d’esprit. On vous a engagé pour trouver un coupable, ce que vous avez fait. Or, il vous sera impossible de faire valoir votre réussite.

— Je me préoccupe moins de ma situation professionnelle que la justice soit rendue.

— Il ne faut pas dire cela. La justice de Dieu sera rendue. Frère Oremus sera confiné à la résidence des Frères des Écoles Chrétiennes dans l’anonymat le plus total. Il sera sans doute plus puni que s’il devait passer le reste de ses jours en prison. Car il ne faut pas douter que sa folie lui aurait éviter la pendaison.

— Si vous le dites.

Drummond semblait très mal à l’aise de cette conversation. Je réalisai le dilemme moral qui le torturait. N’empêche ? Il avait pris une décision qui allait selon moi à l’encontre du droit et des principes de justice. Il allait devoir vivre avec cela sur la conscience.

— M. Robinson, et toi mon cher George, vous êtes maintenant les seuls à l’exception des premiers concernés qui sont au courant de l’ensemble de cette affaire. Je vous demande donc comme une très grande faveur de garder confidentiels l’enquête et ses résultats.

Je n’ai pu qu’acquiescer à ce qu’il demandait. Je devais tout à cet homme et je ne pouvais donc qu’aller dans son sens. Quant à Robinson, il était encore très réticent.

— Monsieur Robinson, vous êtes un excellent détective qui avez jusqu’à maintenant un dossier sans tache quant au résultat de vos enquêtes. Évidemment, cette affaire sera perçue par plusieurs comme un échec de votre part. Il vous faudrait l’assumer… Toutefois, soyez assuré que nous n’oublierons pas les sacrifices que vous allez devoir faire… Non, nous ne l’oublierons pas.

— Et que dira le Surintendant ? C’est lui qui nous a engagés pour mener cette enquête.

— Ne vous en faites pas pour Ermatinger. Je lui ai déjà parlé. Évidemment, il n’était pas très heureux de cette situation… Et même pas heureux du tout. Mais c’est un bon fonctionnaire de l’État et il obéira. Il finira par l’accepter.

Ce jour-là, le dossier fut officiellement clos. Personne n’évoqua plus jamais les crimes du manoir Debartzch.

N'hésitez pas à laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :