Au Canada, au milieu du XIXe siècle, deux meurtres horribles ont été commis dans le village de Saint-Charles. Le roman policier LES CRIMES DU MANOIR DEBARTZCH suit à la trace l’investigation de Silas Robinson, un enquêteur moderne avant l’heure. Le roman est présenté en 20 épisodes à raison d’un par semaine. Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique RATTRAPAGE.

Les Crimes-Livret 2

Livret-2@Marcel Viau

Quand j’arrivai au quai tôt le lundi matin, Robinson était déjà sur le bateau, assis sur la malle préparée par Ermatinger. Il était en train de charger ses deux revolvers, des Colts Dragoon tout neufs. En me voyant, il me fit un petit signe de tête. Voilà tout ce à quoi j’ai eu droit de la part de mon camarade. Robinson n’était pas un bavard, loin de là. Pendant toute la durée du voyage, nous avons à peine conversé sur les méthodes de travail que nous allions adopter ensemble. Pour le reste, quelques banalités sans plus.

Le Félicité du Richelieu était un solide bateau qui naviguait depuis quelques années sur le Saint-Laurent et le Richelieu. Nous sommes montés à notre cabine située au second étage. Après nous être débarrassés de nos bagages, nous sommes ressortis pour assister au départ. Le quai du marché Bonsecours était toujours aussi agité. Des carrioles se croisaient et se heurtaient parfois, des chevaux hennissaient, des débardeurs criaient en s’activant pour stocker des sacs et des caisses de toutes dimensions dans le pont inférieur, des enfants couraient partout en espérant chiper ici et là des morceaux de charbon ou du bois.

Le moteur à vapeur faisait déjà gronder le bateau. Puis, coup de sifflet et agitation des deux immenses pales situées de part et d’autre du bastingage. Et vogue la galère, nous étions partis ! C’était la première fois que je prenais le bateau et je trouvai le spectacle magnifique. Robinson se rendit immédiatement à la salle des repas, sans doute pour se faire servir un whisky (il buvait sec !), l’heure matinale n’étant vraisemblablement pas un empêchement valable pour ses libations. De mon côté, je restai appuyé sur le bastingage, admirant la manœuvre pour sortir du port. Le temps s’était remis au beau, le soleil pointant à travers les nuages.

Je regardai défiler les paysages du grand fleuve. Le Félicité longea la rive et serpenta à travers les îles. Il n’avait pas besoin de beaucoup de tirant d’eau, cela paraissait évident. Des forêts de feuillus défilèrent, parfois un village avec son clocher d’église qui pointait vers le ciel. Je me souvins d’avoir eu une pensée pour nos ancêtres admirables qui s’étaient aventurés aussi loin de leur pays afin de fonder une nation à l’avenir incertain. Il avait fallu défricher, bâtir, labourer, semer, récolter, fonder une famille, oublier la leur qui était restée derrière. Oui vraiment, ils étaient des hommes courageux.

Après plusieurs heures de navigation, nous sommes arrivés à Sorel, qui s’appelait toujours à l’époque William-Henry. C’était déjà une ville importante avec ses chantiers navals et les industries qui gravitent autour : fabriques de machines à vapeur, de bouées, d’ancres, etc. Évidemment, le quai et la ville étaient fort animés. Beaucoup de jeunes hommes y descendirent afin de trouver du travail dans les chantiers. Ils portaient leur petit baluchon sur leurs épaules et de l’espoir plein les yeux, des Irlandais pour la plupart à en juger par leur accent. Le Félicité s’arrêta pendant plus d’une heure afin de charger et décharger du matériel. Quelques bourgeois embarquèrent, tout endimanchés, pour se rendre à Chambly ou ailleurs. Il était de bon ton à l’époque de visiter la parenté en prenant le bateau. Plus propre, plus chic et plus rapide en l’occurrence.

Lorsque nous arrivâmes à Saint-Charles quelques heures plus tard, nous trouvâmes la même agitation sur le quai. Il est difficile de se figurer la quantité d’effets et le nombre de passagers qui débarquent et embarquent. Tous les produits de Saint-Hyacinthe et d’un grand nombre de paroisses de l’intérieur viennent à ses entrepôts sur le quai. C’est par cette voie sûre et facile que tous les marchands et une partie des cultivateurs des alentours envoient leurs produits et reçoivent leur marchandise. Plus loin, un autre quai accueillait les horseboats qui faisaient la navette entre Saint-Marc et Saint-Charles. On ne connaît plus guère aujourd’hui ces barges mues par la force hippomobile alors que deux chevaux actionnent des pales sur les côtés. Ces barges étaient assez vastes pour transporter, en plus des hommes et des marchandises, des chevaux et des bœufs.

L’église dominait les maisons et les entrepôts de son haut clocher.

Nous fîmes descendre la malle par des porteurs, nous contentant de transporter nos sacs de voyage. En débarquant, nous n’eûmes aucune peine à reconnaître notre hôte, le Dr Morrin. J’imagine que nous devions être reconnaissables également puisqu’il nous fit signe d’approcher. Arrivés à sa hauteur, je compris pourquoi un homme comme Ermatinger pouvait avoir de l’admiration pour lui. Il était grand et portait haut un front dégarni, un nez droit et des traits réguliers qui lui donnaient un air de noblesse, même s’il n’appartenait pas à l’aristocratie, loin de là. Il était né dans un petit village d’Écosse, ses parents étant arrivés sans le sou au Canada alors qu’il n’avait que six ans, comme nous l’apprîmes plus tard de sa bouche. Il était élégamment vêtu de noir et portait le col dur.

— Silas Robinson, please to meet you, dit mon compagnon en lui serrant la main. Superintendent Ermatinger sends his deepest regards.

—Joseph Morrin, It’s my pleasure, répondit le Dr Morrin.

Je lui tendis la main à mon tour et me présentai. Il me servit les mêmes amabilités en français cette fois, un français qu’il parlait fort décemment avec un léger accent.

Enfin, il se tourna vers l’homme plus petit qui l’accompagnait. Ce dernier ne payait pas de mine dans son habit militaire usé couvert de médailles de pacotille. Le visage anguleux, le menton pointu et le nez aquilin le faisaient ressembler aux habitants de la région. Quand il nous sourit, sa bouche ouverte à moitié édentée laissait voir quelques dents décolorées par le tabac à chiquer.

— Cap’taine Narcisse Tétrot. À vot’ service.

Les présentations faites, le Dr Morrin proposa de nous conduire immédiatement à notre auberge afin de nous débarrasser de nos bagages. Il préférait que nous nous dirigions le plus rapidement possible vers le manoir Debartzch qui était à une dizaine de minutes de marche. Selon lui, il était impératif d’examiner la « scène de crime », comme il l’appelait, avant le coucher du soleil, la lumière du jour étant toujours meilleure que celle des lampes à l’huile. Il demanda au capitaine de milice de trouver des hommes pour transporter la malle dans la salle des habitants réquisitionnée pour l’occasion et de la préparer en vue de la réception des cadavres. Vraisemblablement, le Dr Morrin était un homme d’autorité sachant se faire obéir. Au surplus, il était fort bien organisé et avait tout prévu.

Nous déposâmes nos bagages à l’auberge, mais je gardai par-devers moi mon écritoire de voyage, sachant que j’aurais sans doute à prendre des notes. Robinson demanda s’il pouvait rencontrer celui ou celle qui avait découvert les cadavres. Le Dr Morrin envoya le capitaine Tétrot chercher la dame Drolet, une habitante de la paroisse.

Nous entreprîmes aussitôt de nous rendre au manoir Debartzch. Le bâtiment était enfoncé au fond d’un vaste terrain. On s’y rendait par une allée centrale entourée d’une rangée d’arbres plutôt fluets. Autrefois, on appelait cette allée la Voie Royale, mais elle n’avait plus rien de régalienne. On m’expliqua par la suite que lors de la bataille de Saint-Charles, en 1837, les rebelles avaient coupé tous les beaux chênes de cette allée pour renforcer la défense du lieu. D’ailleurs, on pouvait encore apercevoir la base des troncs qui laissaient soupçonner la magnificence des arbres et donc de cette allée.

Le manoir était une vaste maison en bois à deux étages, de style palladien, dont la façade rectangulaire était ornée d’une galerie couverte. Elle avait fière allure avec son pignon central et ses deux étages alignant des rangées de hautes fenêtres. Arrivés près du manoir, nous vîmes un huissier qui gardait la porte. Un cordon était tendu à travers l’entrée auquel un panneau avait été suspendu où l’on pouvait lire : « défense de passer ». Un peu en retrait, sur la gauche, on apercevait les ruines de l’ancien manoir de pierre où s’étaient retranchés les derniers combattants ; il avait été détruit par les soldats britanniques. Le nouveau manoir, lui, avait été épargné, mais sévèrement endommagé par les rebelles, surtout à l’intérieur. Égide Renaud l’avait racheté pour une bouchée de pain de son ami, le seigneur Debartzch, puis l’avait réhabilité.

Le Dr Morrin entra dans le bâtiment, mais Robinson prit la décision de faire le tour de la maison. Il voulait se faire une idée d’ensemble de la situation. Le parterre en avant de la maison était fermé par une balustrade en bois ouvragé. De l’autre côté du chemin, vers les terres, se trouvaient les granges et la partie cultivée de la ferme qui s’étendait jusqu’au petit coteau boisé. À l’arrière de la maison, on trouvait le jardin. Celui-ci était coupé en deux par une baissière et un ruisseau qui le traversait en biais pour se jeter dans la rivière, en sorte que la partie du jardin avoisinant la rivière formait une presqu’île. Au-dessus de ce ruisseau, il y avait un pont très élégant en bois terminé par un kiosque du haut duquel la vue s’étendait au loin sur la rivière et la campagne. Robinson examina très attentivement toutes les fenêtres et alla sonder la porte arrière. Rien ne laissait supposer de prime abord que quelqu’un ait pu s’introduire par effraction dans le manoir.

En revenant à l’avant, nous aperçûmes le capitaine Tétrot qui était accompagné d’une lourde paysanne vêtue de toile du pays, un bonnet blanc sur la tête. Lorsqu’elle nous sourit, on aurait dit une grimace.

— Voici Mme Drolet. Elle a découvert les corps. Dis-leur ce qui s’est passé. C’est des messieurs importants qui sont venus de la grande ville.

— S’cusez vos honorables. Je suis ben mal fagoté pour rencontrer des bonnes gens comme vous.

Don’t bother with that, lui dit Robinson. Comment tu as découvert le corps ?

— Ben, je m’en venais porter le beurre avant de me préparer pour la messe.

— C’était le dimanche ?

— Ben oui… J’avais la permission du curé. Parce que le beurre, ça n’attend pas, vous savez

— Quelle heure ?

— Ah ben là, je sais pas… C’était ben de bonne heure le matin, à la pointe du jour.

— Il devait être autour de 6h, ajouta Tétrot. Vous savez, les habitants icitte, ils n’ont pas d’horloge comme vous autres.

— Tu as vu quoi d’abord ? reprit Robinson.

—D’habitude, je frappe à la porte… ben fort… parce qu’ils m’entendent pas toujours, les bons bourgeois. Mais là, j’ai pas eu besoin. Quand j’ai frappé la première fois, la porte s’est ouverte toute seule.

— Elle n’était pas barrée ?

— Ben non. Ç’a ma surprise en sacristain ! Ils barrent toujours leur porte, les bons bourgeois, parce qu’ils ont peur de se faire voler. C’est vrai qu’y a de ben belles choses dans leur chaumière…

— Continue.

— Oui, bon… alors j’ai poussé la porte en criant « y a t’y que’qu’un ». Par trois fois, j’ai dû crier. Pas de réponse. Alors je suis entrée, puis là, j’ai vu le bourgeois par terre… avec tout le sang autour… Là, la chienne m’a poignée. J’ai lâché mon panier et le beurre est tombé sur la galerie… puis, je me suis mis à courir en criant : y est mort, y est mort.

— Et puis ?

— Et puis… ben pu rien. Les voisins d’en face sont sortis. Monsieur et madame Brodeur, des ben bonnes personnes, ben catholiques. Je leur ai dit ce que j’avais vu. Monsieur Brodeur est parti en courant avertir le cap’taine de milice. Puis c’est tout.

— Tu as touché à rien ?

— Comment ça « toucher à rien » ?

Robinson cherchait ses mots. Je repris sa question.

— Quand tu es entrée dans le manoir, tu n’as touché à rien, à part la porte bien sûr.

— Ben non, voyons, j’avais ben trop peur. Je me suis virée de bord, puis j’ai pris mes jambes à mon cou comme si le yabe me courait après.

Après ce récit coloré, nous laissâmes partir la bonne dame et entrâmes dans le bâtiment. Le spectacle qui se présenta à nous était désolant. Ce qui me frappa dès l’abord fut la quantité impressionnante de mouches malgré le temps frais d’automne. Ces sales bestioles savent toujours et rapidement trouver de quoi les satisfaire. Nous aperçûmes ensuite les deux corps gisant dans une mare de sang coagulé. Le premier, celui d’Égide Renaud, se trouva étendu face contre terre à quelques pieds de l’entrée, un trou dans son dos avait provoqué une large tache de sang sur ses vêtements. Puis, nous vîmes le corps de son épouse, Clémentine. Ce fut sans doute le spectacle le plus affreux qui m’ait été donné de voir. Son cadavre était affalé sur le côté, adossé à la cloison, les genoux repliés d’une bizarre de façon, une tache de sang descendant du mur jusqu’à elle. Ses yeux étaient ouverts et vitreux. Son visage reflétait la peur, je dirais même l’horreur. Voilà une expression que je n’ai jamais pu oublier.

Au milieu de la pièce, un fusil Bessy Brown et sa longue baïonnette ensanglantée gisait là, sans doute l’arme des deux crimes. Pendant que le Dr Morrin se penchait déjà sur le premier cadavre, Robinson sortit une craie de sa poche et traça les contours des deux cadavres et du fusil sur le plancher. Ensuite, je le suivis dans ses investigations rapides dans la maison. À gauche, il y avait la salle à manger derrière laquelle se trouvaient, dans une aile donnant sur le jardin, le cabinet et la bibliothèque. Celle-ci était fort en désordre. À droite, on pouvait apercevoir une pièce de campagne suivie d’un vaste salon. Nous montâmes à l’étage où se trouvaient les chambres à coucher. Rien de particulier à ce niveau. Nous descendîmes au sous-sol où se trouvaient les cuisines, les débarras, les entrepôts de légumes et de grains. Rien n’avait été déplacé non plus. Il appert donc que seule la bibliothèque ait été dévastée.

Revenus dans la partie où se trouvaient les dépouilles, Robinson me fit remarquer qu’un espace vide au-dessus du foyer correspondait à la forme du fusil du propriétaire du lieu. On s’était donc servi de son propre fusil pour assassiner Renaud et son épouse. Le Dr Morrin me demanda de prendre des notes. Je m’installai à une petite table de coin avec mon écritoire de voyage, l’ouvrit et préparai ma plume et mon papier. Le docteur fit d’abord le constat simple que les corps étaient froids, ce qui confirmait donc qu’ils étaient décédés depuis plus de 24 heures. L’état des deux cadavres à cet égard était similaire, laissant ainsi supposer que les décès s’étaient produits presque en même temps.

Robinson demanda s’il pouvait fouiller les poches du défunt et sans plus attendre entreprit de le faire. Il ne trouva rien de significatif, sinon une pipe qui s’était brisée dans la chute. Le docteur et Robinson retournèrent ensuite la dépouille sur le dos. La blessure avait été faite avec une telle violence que le corps avait été transpercé de part en part. Beaucoup de sang s’était écoulé du trou béant. Le docteur constata également que du sang avait coulé de sa bouche. Puis, Robinson et lui se mirent en frais de lui enlever ses vêtements, ne lui laissant que son caleçon. Ce qu’ils voyaient était suffisant pour affirmer que le sang s’était agglutiné sur le devant du corps. Robinson en conclut immédiatement que le corps n’avait pas été déplacé et que Renaud était décédé dans la position où on l’avait trouvé.

La rigidité cadavérique avait presque disparu et la lividité avait commencé à apparaître à certains endroits : coloration bleu et violet sur l’abdomen, lèvres bleutées, etc. Le docteur Morrin a donc pu confirmer un créneau horaire pour le décès, soit dans la soirée du samedi 29 septembre. Il vérifia ensuite s’il y avait quelques ecchymoses ou traces de lutte sur le corps, mais ne trouva rien.

Ensuite, on s’intéressa au cadavre de l’épouse. La position de celle-ci intrigua Robinson. On aurait dit que la femme s’était assise lentement en restant adossée au mur, les jambes repliées sur le côté droit. Elle avait perdu un soulier dans la manœuvre. Après l’avoir fouillée, il aperçut un petit objet vraisemblablement tomber de sa main lors de sa chute. À l’examinant attentivement, il reconnut un petit soldat de plomb à moitié décoloré. Celui-ci avait tenu dans sa main un sabre, mais qui était cassé à sa base depuis longtemps sans doute. Il l’enfouit dans sa besace, comme il le fera plus tard avec tout objet qui lui semblait important.

Le Dr Morrin commença par fermer les yeux de la femme, puis la déplaça sur le côté avec l’aide de Robinson en prenant soin de ne pas effacer les traces de craie, la déshabilla en ne lui laissant que son caleçon. Le trou dans la poitrine, juste au-dessous du sein gauche n’en était que plus impressionnant sans les vêtements. Il constata là aussi que le corps n’avait pas été déplacé. Il évita de piétiner une flaque d’urine, résultat sans doute de la peur extrême de la femme un peu avant sa mort. Enfin, à la différence de l’homme, elle avait des blessures défensives sur les avant-bras, comme si elle avait désespérément tenté de parer le coup fatal. Là aussi, la lame avait traversé le corps et s’était fichée dans le mur derrière, produisant un éclat de bois. Le coup avait été d’une extrême violence.

Les constats d’usage tiraient à leur fin quand on entendit des cris et de l’agitation à la porte. Robinson alla ouvrir et nous vîmes un homme en soutane. C’était le curé de la paroisse.

— Qu’est-ce que vous faites là-dedans ? dit-il en français avec un accent de France.

— Our Job, lui répondit sèchement un Robinson bougon.

— Nous avons sonné le glas depuis plus de deux jours et la levée des corps n’est pas encore faite. Vous n’avez pas le droit !

— C’est une scène de crime, monsieur le curé, lui dit le Dr Morrin qui s’était approché. Il est important de faire les constats d’usage avant tout autre chose.

— Quand allons-nous pouvoir récupérer les dépouilles ?

— Pas avant l’autopsie.

— L’autopsie ? Mais vous n’y pensez pas ! C’est un sacrilège ! Vous n’allez pas charcuter les cadavres de ces honorables paroissiens.

— Honorables ou pas, il le faut. Ce sont des crimes, monsieur le curé. Nous devons connaître tout ce qu’il y a à savoir des causes du décès avant d’enquêter.

Le curé n’avait pas encore regardé à l’intérieur. Ce qu’il vit le fit reculer d’un pas et mettre les mains sur ses yeux.

— Mais ils sont à moitié nus…

— Monsieur le curé, nous vous avertirons dès que nous en aurons terminé. Vous pourrez alors faire votre levée des corps. D’ici là, nous les transporterons dans la salle des habitants.

Le curé regarda à tour de rôle Robinson et le Dr Morrin, puis secoua la tête de découragement. Il tourna les talons, furieux, et repartit aussitôt vers son presbytère. Le docteur donna des ordres à l’huissier, lui demandant d’aller chercher une carriole, des toiles de lin suffisamment grandes pour envelopper les corps et deux panneaux de planche afin de les déposer dessus. Il l’envoya également quérir quelques villageois afin d’effectuer le transport.

La suite des événements se déroula hardiment. On enveloppa les deux corps dans les toiles de lin et attacha les deux extrémités avec de la corde de chanvre. Puis, on les plaça sur les deux panneaux de bois et les transporta dans la carriole tirée par deux chevaux. Robinson ferma la porte à clé et demanda à l’huissier de se relayer avec d’autres afin que le manoir soit gardé jour et nuit. Il allait revenir bientôt pour examiner plus attentivement la scène de crime.

Nous partîmes en procession vers la salle des habitants. Pour cela, il fallait prendre la grand-rue et dépasser l’église. Comme la brunante était déjà fort avancée, nous nous sommes munis de lampe à l’huile et de falots afin d’éclairer notre chemin. À cette époque, le village n’avait pour seul éclairage de rue que deux réverbères à l’huile près de l’église. Au fur et à mesure que nous approchions des maisons et des boutiques tassées les unes sur les autres, des villageois sortirent de leur maison pour regarder le cortège. Les hommes se découvraient, les femmes faisaient des signes de croix, certaines agitaient un chapelet. En passant devant l’auberge Baker, les bruits de voix se firent entendre à l’intérieur, mais aucun buveur ne sortit pour honorer le cortège.

Arrivés en face de l’église, le curé nous attendait avec quelques paroissiennes. C’est toujours à ces veuves que l’on demandait de préparer les corps pour les veillées funèbres. Elles avaient des bols et des linges dans les mains. Le curé prit la tête du convoi qui mena en face de la salle des habitants. Il y avait là des hommes et quelques femmes qui attendaient d’entrer.

— M’sieur le curé, on nous empêche d’entrer dans not’ salle. Qu’est-ce qui se passe ?

— Ne vous en faites pas, ce n’est que temporaire. Vous savez tous ce qui est arrivé à notre honorable paroissien Égide Renaud et à sa douce épouse. Nous organisons la veillée funèbre dans cette salle.

— Pourquoi pas chez eux, dans leur manoir ?

Le curé répondit en se tournant vers le Dr Morrin et Robinson.

— Vous n’avez qu’à leur demander. On nous a empêchés d’avoir accès au manoir pour la veillée funèbre.

Après quelques cris de protestation, tout le monde se calma et la plupart baissèrent la tête lorsque les robustes paysans prirent les brancards sur leurs épaules et allèrent les déposer sur des tréteaux déjà montés au milieu de la salle. Leur disposition était stratégique, car ils étaient placés juste en dessous de pas moins de huit lampes à l’huile suspendues au plafond. L’appareillage éclairait la salle comme si nous étions en plein jour. De plus, des chandelles étaient positionnées à des endroits précis afin qu’elles puissent servir à l’occasion. Le Dr Morrin avait donné des ordres stricts au sujet de l’éclairage. Il lui fallait un éclairage parfait en vue de l’autopsie.

Ensuite, on éloigna les habitants de la porte gardée par un huissier. Robinson me proposa d’entrer mais je déclinai son invitation, peu empressé à assister au spectacle du charcutage d’un cadavre. Je restai à l’extérieur et en profitai pour parler avec le capitaine Tétrot. Celui-ci m’apparut rapidement comme étant un informateur de première main. Il habitait la région depuis toujours. Cultivateur de son métier, il occupait une terre qu’il entretenait avec soin. Il avait suffisamment de moyens pour posséder une maison au village en face de laquelle (il en était très fier) un mât avait été planté lorsqu’il avait été commissionné capitaine de milice deux années auparavant. Tétrot était un homme simple, presque analphabète (il savait à peine signer son nom), mais roublard comme un renard. On disait de lui que c’était un « fin finaud ».

Une des premières choses apprises de lui fut que les Renaud ne faisaient pas l’unanimité au village ni dans la région d’ailleurs. Comme patron, Renaud était dur en affaire et payait peu ses employés. Tétrot me confia même en chuchotant qu’il faisait aussi des prêts usuraires à des taux élevés. Dans les campagnes, ce genre d’activité était considérée comme un grave péché qui devait être confessé lorsqu’on faisait ses Pâques. Il avait été un petit marchand « avant la guerre », comme Tétrot appelait les troubles de 1837. Depuis, on ne sait trop par quels moyens, il avait prospéré ici jusqu’à devenir le marchand le plus riche de Saint-Charles. Le capitaine ne voulut pas s’étendre sur la participation réelle de Renaud pendant la bataille de Saint-Charles. Il se contenta d’affirmer que c’était un bon loyaliste qui désapprouvait la rébellion. Son épouse également d’ailleurs.

— En tout cas, sur la politique, ils avaient l’air de bien s’entendre…

J’interrogeai le capitaine sur la famille immédiate du couple Renaud, me demandant si celle-ci avait été avertie. Selon lui, il ne restait qu’un frère à Renaud, lequel habitait on ne sait où, et quelques cousins éloignés. Par contre, Clémentine avait eu des enfants d’un premier mariage avec Armand Giroux.

— Qui est Armand Giroux ? lui demandai-je.

Le capitaine fut très surpris de constater que je ne connaissais pas cet homme illustre. Giroux avait joué un rôle actif pendant la Rébellion. Il avait participé à l’organisation de l’Assemblée des Six-Comtés à Saint-Charles, une assemblée qui avait, selon certains, donné le coup d’envoi à la révolte. Ce fut l’un des chefs de la rébellion ; il était mort peu après la bataille de Saint-Charles. Sur Giroux, je ne pus rien tirer d’autre de notre brave capitaine. J’étais moi-même trop jeune pour comprendre les enjeux réels de cette période tourmentée. Et ce n’était pas mon père qui allait me l’expliquer, lui qui avait toujours détesté se mêler de politique. De toute façon à Montréal, nous vivions les choses tout autrement qu’en région.

Quant à Éléonore Giroux, elle était la fille d’Armand Giroux et de Clémentine et seule parente immédiate du couple, du moins la seule connue du capitaine. Elle occupait une terre pauvre de l’arrière-pays après avoir épousé Hérménégilde Parent.

— Je l’ai fait quérir dimanche. C’est toute une virée d’aller dans ce coin perdu. Elle crèche depuis hier ici au village chez les Comeau. Ils l’ont toujours bien aimé ; c’est comme une fille pour eux. Maudits rebelles, va !

C’est à cette période-là que je commençai à soupçonner les vieilles rancunes qui régnaient toujours dans ce village tant affecté par des événements vieux d’une douzaine d’années. Ce ne sera pas la dernière fois que nous aurions à nous y colleter, Robinson et moi. Selon Tétrot, Éléonore attendait que ce qui devait être fait soit fait. Elle irait ensuite chercher des vêtements au manoir afin d’apprêter les défunts convenablement.

Lorsque l’autopsie fut terminée, quelques heures plus tard, on fit entrer les veuves afin de préparer le corps pour la veillée funèbre. Tétrot alla chercher la fille de Clémentine. Il avait des consignes claires de la part de Robinson : l’amener au manoir, l’empêcher de toucher ou de déplacer quoi que ce soit, la limiter à prendre les vêtements nécessaires et repartir aussitôt.

Lorsque Robinson sortit de la salle des habitants, nous nous sommes aussitôt communiqué nos informations mutuelles, moi sur les Renaud et sur l’état d’esprit du village à leur égard, et lui sur l’autopsie. L’homme était mort par étouffement. C’était bien la baïonnette qui l’avait tué. Le coup lui avait été porté dans le dos et avait transpercé un poumon. Il était décédé noyé dans son propre sang. Selon toute vraisemblance, il s’enfuyait vers la porte d’entrée avant d’être atteint par le coup fatal. La femme avait été frappée de face au moyen du même instrument : un coup direct dans le cœur. Elle était morte presque instantanément, d’où le peu d’épanchement de sang. Le Dr Morrin avait confirmé que les marques aux avant-bras étaient effectivement des blessures défensives. Comme la femme avait un petit gabarit, ces efforts pour se défendre ont été parfaitement inutiles.

Le meurtrier (parce que Robinson penchait pour un seul assassin) était sûrement un homme. Et de plus, sans doute très fort ou du moins très énervé. Il se pouvait également qu’il ne soit pas très grand si l’on se fiait à l’angle d’entrée de la baïonnette dans la poitrine de la femme. Mais ce n’était que pure hypothèse ; tout dépendait en somme de la façon dont la femme était placée lorsque le coup fut porté.

Le Dr Morrin sortit bientôt. Le curé attendait toujours à la porte ; il l’interpella afin de savoir s’il pouvait entrer enfin.

— Il est à peu près temps que tout cela se termine. Nous ne pourrons même pas faire une véritable veillée funéraire à cause des multiples retards causés par votre “procédure”. Le corps commencera bientôt à sentir. La veillée se terminera demain matin et nous ferons des funérailles solennelles dans l’après-midi. C’est quand même une pitié qu’un tel homme ne mérite pas plus que ce que nous allons lui offrir. Il était tellement généreux pour notre paroisse… et le pire, c’est qu’il n’a pas pu recevoir l’extrême-onction. Oui, quelle pitié !

— Mais monsieur curé, ce n’est tout de même pas de notre faute s’ils ont été assassinés !

Le curé fit entrer les veuves qui se mirent aussitôt à l’œuvre. Tétrot revint bientôt avec Éléonore qui portait les vêtements des défunts. Je fus frappé par la beauté de cette femme. Elle devait avoir la fin de la vingtaine, des cheveux longs et ondulés d’un noir de jais, et surtout des yeux bleus-gris froids et perçants. Elle était plus grande que la moyenne, un peu épaisse dans ses vêtements de paysanne. Elle nous dévisagea avec colère et dit.

— Vous m’avez interdit l’accès au manoir de ma mère. Pourquoi ?

— Je vous offre mes plus sincères condoléances, lui dit le docteur Morrin.

— Merci ! Je peux y aller maintenant ?

— Oui évidemment. Entrez.

Robinson et moi nous nous sommes jeté un regard en coin. Elle n’avait pas l’air trop bouleversée par la mort de ses parents, c’était le moins que l’on puisse dire. Pas d’yeux rougis par la douleur de la perte, pas d’air accablé, pas de questions non plus sur les circonstances de leur mort. Un visage froid, presque indifférent. J’étais certain que Robinson allait bientôt l’interroger.

Comme personne n’avait plus rien à faire dans les parages, nous nous sommes séparés chacun de notre côté en laissant les quelques villageois attendre que la préparation des morts soit terminée avant de pouvoir aller faire une dernière prière au défunt. Ce n’était pas ce soir que nous allions en apprendre davantage sur le couple Renaud. Nous ne perdions rien pour attendre toutefois. L’avenir de l’enquête sur les crimes du manoir Debartzch allait nous réserver de nombreuses surprises.

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