Au Canada, au milieu du XIXe siècle, deux meurtres horribles ont été commis dans le village de Saint-Charles. Le roman policier LES CRIMES DU MANOIR DEBARTZCH suit à la trace l’investigation de Silas Robinson, un enquêteur moderne avant l’heure.
Le roman est présenté en 20 épisodes à raison d’un par semaine. Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique RATTRAPAGE.

Les crimes-Livret 3

Livret 3@Marcel Viau

Le réveil à l’auberge fut on ne peut plus brutal. La servante cogna à la porte et entra sans attendre la réponse pour vider le pot de chambre et mettre de l’eau dans la bassine. Des linges plus ou moins propres furent déposés sur le cabinet. Il devrait être autour de six heures et le tumulte de la grand-rue montait déjà à ma fenêtre : cris divers, bruit d’attelage, grincements de roues, cloches de l’église, coups répétés du marteau du forgeron, etc. J’avais passé une nuit exécrable sur une paillasse trop mince. Les bestioles s’étaient amusées à me sucer le sang. Pendant la nuit, alors que j’avais fini par m’endormir, une rixe avait éclaté au rez-de-chaussée qui s’était prolongée dans la rue. Bref, je me levai ce matin-là renfrogné et bougon, me rafraîchit avec l’eau fraîche, me rasai et m’habillai rapidement.

Lorsque je descendis dans la salle de l’auberge, je vis Robinson déjà attablé, une tasse de thé devant lui. Il révisait ses notes et le dossier que je lui avais laissé la veille. Au contraire de moi, il semblait ravi de cette nuit : slept like a baby, me dit-il avec un semblant de sourire. Cet homme avait l’habitude de dormir à la dure et dans n’importe quelle situation, au contraire de moi. Nous commandâmes notre déjeuner, lequel arriva peu de temps après : crêpes épaisses cuites dans de la graisse de porc, saupoudrées de sucre du pays, un peu de lard salé, des pommes de terre et de la sauce blanche. Il nous a fallu plusieurs tasses de thé pour faire descendre ce repas copieux.

Nous nous sommes mis en frais de résumer la situation depuis que nous étions arrivés. Nous avions un homme, le notable le plus riche du village, sauvagement assassiné dans son manoir avec son épouse. L’attaque avait été brutale et sans doute improvisée, sinon pourquoi l’assassin se serait-il servi du fusil du propriétaire pour poser son geste ? Si les meurtres avaient été prémédités, il y avait bien d’autres moyens d’atteindre le même but : le poison, le pistolet, le couteau. De plus, n’aurait-il pas été préférable de l’assassiner à des moments plus opportuns, pendant un voyage, par exemple, lors d’une embuscade dans un lieu inhabité ? Ce n’est pas ce qui manquait dans la région. Enfin, l’utilisation d’une lame aurait été plus simple et plus facile en pleine nuit, pendant leur sommeil. Beaucoup de questions évidemment restaient encore sans réponse.

— Les faits sont capitaux, bien sûr, dit Robinson. Il faut être extrêmement minutieux afin de ne rien échapper ou oublier. Mais le plus important reste le mobile. C’est la clé : pourquoi ce meurtre a-t-il été commis ? Tant que l’on ne trouve pas de pistes sérieuses à ce sujet, nous n’avancerons guère. Nous devons en apprendre davantage sur cet homme et sur son passé.

Lorsque l’aubergiste arriva pour desservir, Robinson entreprit de l’interroger. L’homme était gros et massif, le visage bouffi rougi par le whisky. Il était plutôt du type jovial et emphatique. Il devait être très fort, ce qui était une nécessité dans son métier pour calmer les clients ou les jeter dehors.

— Le déjeuner était très bon. Le lit aussi. Une bonne auberge vous tenez… Monsieur ?…

— Albert… Appelez-moi Bert. Tout le monde m’appelle Bert. Le gros Bert, comme ils disent.

— Alors, Bert. Les affaires vont bien ?

— On n’a pas à se plaindre. Tant qu’il y aura des journaliers qui travailleront aux chantiers, je vais toujours avoir une bonne clientèle.

— Les habitants, ils viennent souvent chez vous ?

— On les voit surtout lorsqu’ils arrivent au marché sur la place, en face de l’église. Je vous dis qu’il y en a du chahut les samedis de marché.

— Il y avait du monde samedi dernier ?

— J’cré bien ! C’était la Saint-Michel !

J’ai dû expliquer à Robinson qu’à la Saint-Michel en campagne, tout le monde en profite pour faire des affaires, vendre ou acheter des bestiaux ou encore des terres, le marché étant un lieu idéal pour ces rencontres.

— Comme ça, tout le monde était au marché ?

— Certainement. Le tintamarre était encore pire que d’habitude. Le quai était chargé de marchandises qu’on embarquait et qu’on débarquait, les habitants arrivaient avec leurs vaches et leurs cochons bien gras, les bûcherons descendaient de la forêt avec leur carriole pleine de bois, des Sauvages sortis de leur trou perdu vendaient de la vannerie, des étrangers étaient venus exprès pour faire la fête. Tous les tramps de la région en ont profité pour chaparder quelques bourses. En plus, ça faisait au moins trois jours qu’il pleuvait sans arrêt : les rues étaient boueuses, les égouts débordaient et la fange passait sous les planches de bois qui servaient de trottoir tant bien que mal. Vous auriez dû voir les belles dames qui faisaient les boutiques de la grand-rue en tenant leur robe au-dessus des chevilles pour ne pas la salir, leurs souliers tout crasseux, le chapeau de travers quand il ne tombait pas carrément dans la rue, emporté par les carrioles et les chevaux. Oui, certain. C’était tout un chahut !

Je voyais bien que le cerveau de Robinson travaillait à grande vitesse. Il emmagasinait tout ce que le gros Bert lui disait « pour considérations futures ». Il lui demanda.

— Dis donc, Bert, tu le connaissais bien, Renaud ?

— Bien ? Non, pas vraiment. C’était le genre de bourgeois qui ne venait pas dans mon auberge. Ce n’est pas un lieu assez bien pour les bonnes gens… Pourtant…

— Pourtant quoi ?…

— Renaud, ce n’est pas… Ce n’était pas quelqu’un de la haute, vous savez. Pas comme le seigneur Debartzch ou le seigneur Papineau.

— Il venait d’où alors ?

— À ce qu’il paraît, il était de La Présentation. Vous connaissez ce village ?

— Pas vraiment, non.

— Un trou entre ici et le village de Saint-Hyacinthe. Il paraît que son père avait fait son argent en vendant des peaux de castor. Il y en avait pas mal autrefois, des castors.

— C’est là qu’il est né.

— Je pense que oui. En tout cas, je ne sais pas grand-chose de lui. Il était marchand, il paraît.

— Pourquoi est-il venu s’installer par ici ?

— Encore là, je peux pas vous aider beaucoup. Je suis pas du coin non plus. Mais j’ai entendu des rumeurs à son sujet. À l’auberge, c’est la place pour les rumeurs, ça c’est certain. Renaud, c’était le gars des Anglais…

Le gros Bert se rendit compte qu’il parlait justement à un Anglais. Il se reprit.

— Esscusez, mon bon monsieur. Je voulais pas vous offusquer.

It’s nothing, lui répondit Robinson. Continue…

— Renaud, c’était un loyaliste, un vrai, puis les patriotes l’ont pas mal amoché pendant des troubles. Ils lui avaient saccagé son magasin et Dieu sait quoi encore. En tout cas, c’est ce qu’on dit.

— Alors ?

— Alors, la rumeur dit qu’il s’est vengé en trahissant plusieurs patriotes, puis en faisant du chantage à d’autres. Il paraît qu’il a ramassé de grosses sommes d’argent, et des fermes même, en menaçant les habitants de les dénoncer aux autorités. C’est avec ce magot-là qu’il a commencé ses entreprises… c’est du moins ce qu’on dit. Mais c’est des rumeurs. En tout cas, il y en a qui le haïssait pour le tuer, ça c’est sûr!

— Pourquoi dis-tu cela?

— Il lui est arrivé quelque chose pendant la Saint-Michel. C’était l’après-midi, assez tard, j’avais fini de nettoyer et je me tenais en face de la porte en fumant ma pipe. J’ai vu passer la belle carriole de Renaud avec sa bourgeoise. Il revenait au manoir. À un moment, un homme que je ne connaissais pas est sorti de nulle part. Il avait les vêtements, les mains et le visage très sales. Il s’est approché de la carriole qui roulait lentement à cause de la foule. L’homme a saisi le bras de Renaud et lui a crié quelque chose. Puis, il lui a craché au visage. Renaud a pris son fouet et l’a battu jusqu’à ce qu’il le lâche. L’homme a quand même continué à crier après lui. Quand Renaud a disparu, il a tourné les talons et s’est dirigé vers le quai.

— Sais-tu ce qu’il criait?

— Non j’étais trop loin. Mais il avait l’air furieux, ça c’est sûr. Besoin d’autres choses ?

— Non merci, Bert.

Robinson sortit quelques pièces de sa besace et les jeta nonchalamment sur la table. Le montant couvrait largement les dépenses de la nuit et du déjeuner et même davantage. Beaucoup plus, même.

— Merci bien mon bon monsieur, vous êtes toujours le bienvenu ici, dit le gros Bert en souriant de toutes ses dents jaunis. Il se retira à reculons en courbant la tête.

C’est ainsi que j’ai appris l’une des règles de base du détective Robinson : tout renseignement se paye rubis sur l’ongle.

Robinson décida d’aller aux funérailles du couple, non par curiosité, mais bien parce qu’il s’attendait toujours à apprendre beaucoup de choses dans ces occasions. Il lui était même arrivé de voir le meurtrier s’afficher à la cérémonie, par bravade ou orgueil. Il n’avait jamais compris pourquoi les criminels étaient si idiots la plupart de temps. Par contre, en bon anglican, il lui répugnait souverainement d’assister à une cérémonie « papiste », comme il le disait. Dans ce cas-ci, il allait faire contre mauvaise fortune bon cœur.

Nous nous présentâmes à la salle des habitants. Des rideaux de crêpes noirs encadraient l’entrée et des fleurs violettes reposaient sur les côtés. Les portes étaient grandes ouvertes malgré la fraîcheur du temps. Une vague odeur d’œufs pourris ou de viande froide macérant dans son sang régnait dans la pièce. Les effluves étaient encore supportables, mais il commençait à être temps de s’occuper des cadavres. L’homme et la femme avaient été revêtus de leurs plus beaux atours. Des chapelets enlaçaient leurs doigts noueux. Ils ne portaient pas de souliers ; que des pantoufles. La femme arborait une coiffe blanche. Quand nous arrivâmes, on venait de terminer la récitation de plusieurs chapelets. Les corps furent déposés dans des cercueils en planche de bois blanc. Il n’y avait plus qu’à mettre les couvercles.

Le curé arriva enfin pour la levée des corps. Il avait fait les choses en grand pour l’occasion, amenant avec lui plusieurs enfants de chœur et quelques chantres. Quelques dames encore présentes se réunirent derrière le curé afin de marmonner les dernières prières. Puis, de solides gaillards habillés en noir entrèrent, allèrent refermer le cercueil avec quelques chevilles de bois et entreprirent de les transporter sur leurs épaules à pied jusqu’à l’église. L’un des cercueils était nettement plus lourd que l’autre si l’on se fiait aux grimaces des porteurs. Ils descendirent avec précaution les quelques marches de la salle des habitants précédés du curé, des enfants de chœur et des chantres qui entonnèrent à pleins poumons des cantiques funèbres en faussant allègrement. Quelques paroissiens attendaient de se mettre en file derrière le groupe pour la procession vers l’église.

La fille de Clémentine Renaud, Éléonore, était au premier rang du convoi, tenant par la main un jeune enfant de sept ou huit ans. Le pauvre était bien seul, car ce jour de semaine (nous étions mardi), il n’était pas question que les enfants manquent un jour d’école pour des funérailles. D’ailleurs, très peu d’habitants des alentours se présentèrent à la cérémonie. Il y avait tant à faire à cette période de l’année sur une ferme : terminer les récoltes, rassembler les bêtes afin de les mettre dans leur enclos, nettoyer le potager, faire le grand lavage de la maison et la préparer pour le temps froid. On avait tant à faire ! Et puis, on ne peut pas dire que beaucoup regrettaient la mort de Renaud, au grand déplaisir du curé d’ailleurs qui n’a pas manqué de mentionner les absences en chaire.

Quand tout le monde fut entré dans l’église, elle était à peine remplie aux trois quarts, ce qui devait contraster avec les dimanches ordinaires. Cette église était superbe, à mes yeux du moins. L’architecture extérieure, très élégante, se recouvrait de pierres grises de Terrebonne. Un fronton classique sculpté surmontait l’entrée centrale. Un œil-de-bœuf au sommet du pignon allégeait l’ensemble. Le toit en fer blanc et le clocher fléché percé de fausses fenêtres en ogive sur deux étages donnaient le plus bel effet.

L’intérieur était à l’avenant : stucs sculptés, colonnades jouxtant l’autel, boiserie foncée des stalles du chœur et des bancs contrastant avec la couleur pastel et les dorures des plafonds. Vraiment, on avait dû mettre beaucoup de temps, de travail et surtout d’argent pour la construire. J’appris un peu plus tard qu’il fallait remercier le seigneur Debartzch pour cet ouvrage. Il avait non seulement fourni le terrain nécessaire à l’agrandissement de l’ancienne église, mais aussi les plans d’architecte et, évidemment, une partie des sommes requises.

Le curé avait mis les formes pour l’occasion. Les trois autels avaient été recouverts de noir. Les ornements les plus beaux avaient été sortis, noirs avec des filets d’argent. Quelques chandeliers en argent que l’on exposait seulement à Noël ou à Pâques trônaient en avant. Le bedeau avait fait sonner deux cloches. Pas moins de quarante cierges éclairaient l’église même si nous étions en plein jour. Deux vicaires accompagnaient le curé, dont un qu’on avait fait venir expressément de la paroisse voisine pour l’occasion. Une dizaine d’enfants de chœur et trois chantres meublaient également l’abside.

Le sermon du curé fut dithyrambique. Égide Renaud était un homme de grande foi qui avait toujours fait ses Pâques et respecté la religion. Toujours généreux envers ses semblables, il l’avait aussi été envers la paroisse puisqu’il avait donné quelques terrains pour faire agrandir l’école. Son épouse aussi était une bonne catholique qui s’occupait des pauvres. Tous les ans pendant la période de Pâques, elle rassemblait les nécessiteux de la paroisse pour un grand dîner dans son manoir. C’était une femme exemplaire, fidèle à son mari. Pendant le sermon, on entendait de nombreux fidèles glousser ou chuchoter en riant. Vraisemblablement, le portrait que le curé brossait du couple Renaud ne semblait pas correspondre tout à fait avec la réalité.

Lorsque la cérémonie fut terminée, que l’on eut encensé les défunts et récité les dernières prières, des hommes entreprirent de descendre les deux cercueils dans la crypte. C’est là et non dans le cimetière que l’on enterrait les personnes les plus méritantes ou les plus riches, ce qui souvent revenait au même. Puis, l’église se vida progressivement. Robinson attendit qu’Éléonore sorte à son tour. Il lui demande s’il pouvait avoir une conversation avec elle. Pas plus avenante que la veille, elle accepta de mauvais gré. Elle envoya son enfant regarder partir le steamboat amarré au quai.

– Encore une fois, Madame Parent, je vous offre mes sympathies. C’est toujours pénible de perdre un membre de sa famille.

Éléonore ne répondit pas à cette marque de politesse.

– Votre mari n’est pas avec vous ?

– Il avait trop de choses à faire sur la ferme.

– Et aucun autre membre de la famille vous accompagne ?

– La parenté de ma mère habite trop loin. Le déplacement n’était pas possible dans un temps si court.

– Il me semble avoir entendu dire que vous aviez des frères et des sœurs ?

Lorsque Robinson mentionna ses frères et sœurs, le visage d’Éléonore se durcit davantage.

– J’avais une sœur ; elle est décédée. Pour ce qui est de mon frère, je n’ai pas eu de nouvelles depuis très longtemps, en fait depuis qu’il a été mis en pension à Montréal.

– C’est-à-dire ?

– Au moment où ma mère s’est remariée avec ce… ce…

Éléonore semblait furibonde, incapable même de prononcer le nom de son beau-père. Elle continua.

– Il ne voulait pas avoir d’enfants dans les jambes ; il s’est donc débarrassé de nous. Il a envoyé mon frère en pension très loin. Pauvre Zacharie ! Il n’avait que 12 ans. Vous vous rendez compte ?

– Et vous ?

– J’ai fait ce qu’il y avait de mieux à faire : me marier le plus vite possible et partir loin deux. Mon époux a réussi à s’installer sur une terre inoccupée dans l’arrière-pays. Nous avons travaillé très fort pour la défricher et pour construire notre chaumière.

– Vous auriez pu rester et vous installer avec eux. Vos parents étaient riches et le manoir assez grand pour vous recevoir.

– Je ne voulais rien leur devoir et en particulier à cet… à cet homme. De toute façon, il ne voulait rien me devoir non plus. Je suis même certain qu’il ne m’a rien légué.

– Ah non ?

Éléonore regarda Robinson d’un air sombre.

– Et votre mère ? Vous lui en vouliez ?

– Oh, ma mère ! Je ne sais pas quoi vous dire. Du temps où elle était encore avec mon père… mon vrai père je veux dire… elle s’est bien occupée de nous.

Robinson attendit la suite, mais c’est tout ce qu’Éléonore voulut bien lui dire de sa mère.

– Pouvez-vous venir au manoir pour vérifier s’il manque des objets qui auraient appartenu aux défunts ?

– Vous soupçonnez un cambriolage ?

– Pour le moment, je laisse encore toutes les pistes ouvertes.

– Malheureusement, je ne pourrai vous être d’aucune utilité. La dernière fois que j’ai mis les pieds au manoir, c’était en 1838 au moment de la cérémonie de leur mariage.

– Vous n’y êtes jamais retourné ?

– Jamais ! Oh oui… hier, lorsque je suis allée chercher des vêtements.

– Si je comprends bien, vous ne semblez pas trop malheureuse de leur mort.

Éléonore se contenta de regarder Robinson de ses yeux gris et froids sans lui répondre.

– Merci madame Parent. Je vous recontacterai. Tenez-vous à ma disposition.

– Où voulez-vous donc que j’aille ?

Éléonore appela son gamin : « Armand ! Viens ici ! On s’en va ». L’enfant arriva en vitesse. Ils détachèrent le cheval et embarquèrent tous les deux sur le siège de la carriole en bois de pin. « Je peux tenir les rênes, maman ? » « Pas maintenant », lui dit-elle. Puis, ils repartirent vers leur chaumière. Robinson regarda la voiture caracoler lentement jusqu’à ce qu’elle disparaisse à ses yeux. Comme d’habitude, j’étais incapable de deviner ce qui pouvait se passer dans la tête de mon compagnon.

***

Le soir, nous nous retrouvâmes chez le Dr Morrin. Il nous avait invité pour le souper. Sa maison était légèrement excentrée et donnait sur les rives du Richelieu. Il l’avait racheté des héritiers d’un des patriotes, médecin lui aussi, mort d’épuisement après avoir été emprisonné à Montréal lors des troubles de 1837. La maison était construite de pierres grises, plutôt grande, avec deux portes à l’entrée, l’une servant à la clientèle du médecin, l’autre introduisant dans la maison. On trouvait quatre fenêtres sur la façade au rez-de-chaussée et quatre autres à l’étage, dont deux en chien-assis.

L’intérieur était vaste et richement décoré : tapis, rideaux, papier peint et peinture de couleurs. De nombreux miroirs permettaient de refléter la lumière des lampes et des bougies. Le salon où nous fûmes reçus comportait tapis de Bruxelles, sofa, fauteuils en acajou, lustres, garnitures de cheminée, portraits et même un piano forte.

À notre arrivée, le capitaine Tétrôt était déjà là. Le Dr Morin tint à nous présenter ses six enfants disposés en rang d’oignon à côté de la gouvernante anglaise à l’œil sévère. Ils étaient tous habillés à la dernière mode. La plus vieille devait avoir près de 15 ans et le plus jeune 4 ou 5 ans. Au claquement de main de la gouvernante, il se dirigèrent en bon ordre vers la cuisine où leur repas les attendait. Nous nous installâmes dans la grande salle à manger dont la table ovale était dressée pour l’occasion de couverts luxueux : faïence anglaise pour la vaisselle, coutellerie en argent, chandeliers sculptés dans lesquels étaient plantées des bougies à la cire d’abeille. Le repas fut concocté par une cuisinière hors pair et arrosé de vin fin importé de Bordeaux. Décidément, le Dr Morrin savait recevoir et bien sûr en avait les moyens.

À la fin du repas, nous nous déplaçâmes vers le salon et appréciâmes quelques liqueurs capiteuses. Le Dr Morrin débuta la conversation par le sujet principal qui nous avait réunis chez lui.

– Alors messieurs ! Où en sommes-nous avec l’affaire ?

– À ses tout débuts, répondit un Robinson circonspect.

– Avez-vous pu en apprendre davantage sur les raisons de ces actes insensés ?

– Eh bien moi, j’ai fait ma petite enquête dans les alentours, répondit de capitaine Tétrôt. Samedi dernier, c’était la Saint-Michel. Il y a eu beaucoup d’étrangers en ville, beaucoup de tramps aussi qui furetaient ici et là.

– Avez-vous des informations précises à ce sujet ? demanda le Dr Morrin en s’adressant à Robinson.

– Pour le moment, j’en suis encore à me demander pourquoi Renaud a été tué.

– C’est pourtant simple, répliqua Tétrôt. Des cambrioleurs sont venus dans le manoir en profitant du brouhaha de la fête. Ils ont été surpris, puis… Couic ! (Le capitaine fit un geste significatif avec son doigt sous sa gorge).

– Oui, c’est possible, répondit Robinson, bien que cela m’étonnerait qu’ils aient été plusieurs.

– Pourquoi ?

– À cause de l’arme utilisée, une arme improvisée, la même qui a servi pour l’assassinat des deux personnes, ce qui n’aurait sans doute pas été le cas s’ils avaient été plusieurs assassins.

– À moins que l’un deux n’ait été qu’un simple observateur, rétorqua le Dr Morrin.

– Possible aussi. Mais j’ai des doutes si l’on se fie à la position des cadavres. Renaud a voulu s’enfuir, mais il n’a pas eu le temps d’atteindre la porte. On l’a frappé dans le dos avant.

– Et la femme ?

– Elle avait été témoin du meurtre ; elle ne pouvait pas rester en vie.

– Donc, reprit Tétrot, il s’agirait d’un seul cambrioleur qui aurait été surpris ?…

Il suspendit aussitôt sa phrase afin de ménager son effet. Puis, il ajouta d’un air goguenard.

– Alors… je sais qui c’est.

Nous nous regardâmes tous les trois sans trop comprendre ce que le capitaine voulait dire.

– On m’a dit qu’un voyou connu au village se promenait autour du manoir dans l’après-midi du samedi. Selon mes informateurs, il est même entré dans le jardin et se serait rendu jusqu’au kiosque derrière l’immeuble.

– Est-ce qu’on l’a vu pénétrer dans le manoir ou en sortir par la porte de devant ?, dit Robinson sachant que c’était la seule entrée possible après avoir examiné les lieux à son arrivée.

– Non, bien sûr. Mais il était aux alentours, c’est certain.

– Pour ce qui est de l’hypothèse du cambrioleur, il y a un problème important : il ne semble pas que quoi que ce soit ait été volé. La seule pièce en désordre était la bibliothèque, les étagères ayant été partiellement vidées de leur contenu, plusieurs ayant même été déplacées du mur. Je ne crois pas qu’un voleur, même instruit et cultivé, se contenterait de dérober des livres.

– Cela vaut peut-être la peine d’aller fouiller la chambre du gamin, dit Tétrôt.

– Sans doute. Vous le connaissez ?

– C’est un jeune irlandais qui est hébergé par les bons Frères.

Devant l’air perplexe de Robinson, le Dr Morrin expliqua que les Frères des Écoles Chrétiennes (évidemment bien connu et apprécié aujourd’hui) était une communauté qui venait à peine de débarquer au Canada. Les frères étaient des éducateurs très rigoureux qui faisaient déjà beaucoup de bien aux enfants miséreux à Montréal et à Québec. Une nouvelle loi des commissions scolaires avait été édictée quatre ans auparavant en vue de créer un régime scolaire basé sur les paroisses. On voulait mettre en place un système reposant sur les principes religieux mieux adapté aux besoins des ruraux. Le docteur venait d’arriver lorsque le curé de la paroisse fit appel à l’évêque pour qu’il envoie des enseignants catholiques. L’évêque fit pression auprès des Frères des Écoles Chrétiennes pour qu’ils viennent s’installer à Saint-Charles. La paroisse avait prélevé une taxe spéciale auprès des paroissiens afin de faire ajouter un étage à l’école existante. Le deuxième étage serait le lieu de résidence des Frères. Trois d’entre eux venaient tout juste de s’installer au printemps et on avait accueilli en septembre des petits garçons de trois niveaux.

En plus de s’occuper des enfants des paroissiens, les frères avaient adopté quelques garçons handicapés. Ceux-ci logeaient avec eux dans leur résidence au-dessus de l’école. Le jeune irlandais dont parlait Tétrôt était muet. Il n’avait jamais dit un mot depuis qu’il avait été trouvé errant dans les rues du village il y a deux ans. Il avait maintenant seize ans. Tétrôt continua.

– Je pense qu’il faudrait aller fouiller dans sa chambre. Il y cache peut-être son butin.

– C’est une idée, dit Robinson. J’irai dès demain matin.

Tétrôt s’attendit peut-être à ce que Robinson lui demande de l’accompagner. Après tout, n’avait-il pas découvert le coupable ? Or, lorsqu’il comprit que Robinson n’en ferait rien, il prit son air le plus renfrogné tout en continuant à vider plusieurs verres de liqueur. Robinson de son côté ne semblait pas convaincu de la culpabilité du jeune irlandais, cela me sembla évident. Mais comme il ne fallait écarter aucune piste comme il me le disait souvent, il accepta de faire cette démarche.

La fin de la soirée se termina par quelques commentaires banals et nous sommes repartis de notre côté en promettant au Dr Morrin de le tenir au courant.

3 réflexions au sujet de “Les crimes-Livret 3”

  1. Un « tramp » c’est un malfrat? Un vagabond? Ma mère utilisait ce mot pour désigner des individus à l’air louche, potentiellement dangereux.

    Répondre

N'hésitez pas à laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :