Au Canada, au milieu du XIXe siècle, deux meurtres horribles ont été commis dans le village de Saint-Charles. Le roman policier LES CRIMES DU MANOIR DEBARTZCH suit à la trace l’investigation de Silas Robinson, un enquêteur moderne avant l’heure. Le roman est présenté en 20 épisodes à raison d’un par semaine. Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique RATTRAPAGE.

Les Crimes-Livret 4

Livret-4@Marcel Viau

Le mercredi 3 octobre, nous allâmes à l’école afin de chercher le jeune irlandais pour l’interroger. Nous fûmes reçus par le frère responsable de l’établissement, le frère Zozime, qui abandonna temporairement sa classe pour l’occasion. Il nous invita dans la petite cuisine à l’étage et nous offrit le thé. Le frère Zozime était paré de vêtements typiques des Frères Lasaliens, soit la soutane noire et la collerette rectangulaire fendue au milieu. Il avait l’air affable et parlait avec un accent de France.

— Puis-je connaître le but de votre visite ?

— Vous savez sans doute ce qui s’est passé au village samedi dernier, lui répondit Robinson.

— Oui, les deux meurtres. C’est vraiment affreux ! Nous avons prié pour leur âme tous les jours depuis ce temps.

— Je suis chargé par le juge de paix de faire une enquête afin de retrouver le ou les coupables.

— C’est assurément une bonne chose et j’espère que vous réussirez. Ce genre de crimes ne peut rester impuni.

— Dites-moi, frère Zozime, votre communauté est installée au village depuis longtemps ?

— Depuis peu. Nous sommes arrivés au milieu de l’hiver dernier et nous nous sommes mis tout de suite à la tâche. Il y a tant de choses à faire, vous savez. Tous ces enfants étaient presque laissés à eux-mêmes.

— Pourtant, il y a bien quelques écoles au village.

— Oui, deux au village, l’une pour les garçons et l’autre pour les filles. Il y a aussi une école de rang. Mais les enseignements qui s’y donnent laissent grandement à désirer. Les instituteurs et les institutrices sont eux-mêmes pratiquement ignorants. On se contente de fournir aux enfants de l’information afin d’être de bons cultivateurs ou de bonnes ménagères. De plus, les instituteurs sont des libéraux notoires qui distillent des idées révolutionnaires, de celles qui ont justement abouti aux rébellions de ’37-’38. Voilà pourquoi l’évêque nous a demandé de venir prendre en main l’éducation de ces pauvres garçons.

— J’ai aussi compris que vous ne vous occupiez pas seulement de l’enseignement primaire.

— Oui effectivement. On vous a bien renseigné. Notre fondateur, le bon Jean Baptiste de La Salle, avait comme préoccupation de s’occuper avant tout des enfants pauvres et miséreux. Nous faisons de même, selon ce que notre maître et modèle nous a enseigné.

— Vous acceptez donc quelques enfants en pension ?

— Nous accueillons trois enfants avec un handicap. Ils sont logés dans un dortoir à la résidence.

— Nous voudrions parler à l’un d’eux.

— Qui donc ? dit le frère Zozime avec un air surpris.

— Nous ne connaissons pas son nom. Il est irlandais et doit avoir à peu près une quinzaine d’années.

— C’est Ian, Ian Johnson. C’est du moins le nom que nous lui avons donné.

— Pourquoi est-il avec vous ?

— Lorsque nous avons rencontré Ian pour la première fois, il errait dans le village et couchait on ne sait où. Il était connu ici comme étant un petit voleur qui chapardait de la nourriture au marché. On se méfiait de lui parce qu’il ne parlait pas. Nous avons décidé de le prendre avec nous et de lui fournir gîte et nourriture. En contrepartie, il fait pour nous de menus travaux. Il est très habile de ses mains, vous savez.

— Je voudrais le voir.

— Mais pourquoi donc ?

— J’ai quelques questions à lui poser.

Le frère Zozime paraissait très dubitatif, se demandant quelle position adopter vis-à-vis de cette demande. Il finit par accepter que nous le rencontrions.

— Je vais demander au frère Oremus d’aller le chercher. C’est surtout lui qui s’occupe d’Ian. Il lui donne des leçons d’écriture et de lecture.

Le frère Zozime se leva immédiatement en nous demandant de les attendre à la cuisine. Le bref portrait que le bon frère nous avait brossé du garçon irlandais n’était guère encourageant pour lui. Elle confirmait la réputation de tramp qu’il traînait avec lui, selon le capitaine Tétrot.

Quelques minutes plus tard, deux personnages aussi différents l’un de l’autre qu’il soit possible d’imaginer entrèrent dans la pièce. Nous avons d’abord vu le jeune irlandais : un visage carré, des taches de rousseur sur les joues, une tignasse rousse bouclée et des yeux très bleus nous regardaient sans crainte apparente. Il faisait plus grand que son âge et nous semblait bien musclé. L’autre personnage était à peine plus grand que l’Irlandais, le corps maigre, les membres noueux, le gabarit tout en nerfs. Il avait les cheveux bruns lisses et portait une barbe qui lui faisait un collier sous le menton, à la manière des paysans de l’époque. Ses yeux bruns avaient quelque chose de bizarre, comme si un léger strabisme le faisait regarder toujours ailleurs. C’est lui qui prit la parole en premier.

— Je suis le frère Oremus. Vous voulez parler à Ian ?

— En effet, je voudrais l’interroger à propos des événements de cette semaine : les crimes du manoir Debartzch.

À ces mots, tout le visage du frère se contracta, comme s’il avait été pressé dans un étau. Il nous regarda, puis regarda Ian.

— Mais qu’a-t-il donc à voir avec ces… ces… événements ?

— Je n’en sais rien encore. Je voudrais fouiller ses affaires.

Pendant tout ce temps, l’Irlandais ne semblait pas écouter. Il regardait par la fenêtre. Robinson demanda au frère s’il comprenait ce qu’on disait.

— Il entend bien les bruits et les paroles. Ça, c’est certain. De là à comprendre les conversations, c’est une tout autre chose.

— Pouvez-vous nous conduire au dortoir s’il vous plaît ?

Le frère sembla plutôt désemparé. Il secoua la tête comme pour signifier que la situation était insensée, mais il nous conduisit quand même dans le dortoir au bout du couloir où se situaient les chambres des frères. Robinson alla directement vers la commode qui servait de fourre-tout aux enfants. Il déplaça systématiquement et avec précaution les vêtements et trouva facilement quelques objets qui semblaient ne pas avoir leur place dans un tel meuble. Il prit dans ses mains deux belles cuillères en argent et un collier, plutôt un pendentif auquel était accroché un camée du meilleur goût.

Lorsqu’il se retourna et montra au jeune homme ce qu’il venait de trouver dans la commode, celui-ci se jeta littéralement sur lui avec un cri de rage. Robinson l’arrêta aussitôt avec une prise de cou qui le calma instantanément. Il le retourna, prit une corde dans sa besace et lui attacha les mains derrière le dos. Le jeune homme pleurait à chaudes larmes.

— Vous ne pouvez pas faire ça, dit le frère Oremus. Ian est un bon garçon. Comment aurait-il pu faire une chose pareille ?

— Nous verrons, mon frère. Nous verrons.

Le frère Oremus se tourna vers Ian et lui dit.

— Ne t’inquiète pas. Tout va s’arranger.

Le jeune Irlandais avait cessé tout désir de résistance. Il précéda Robinson la tête basse, résigné. Nous l’avons amené dans la salle des habitants qui servait aussi à l’occasion de cour de justice. Derrière la salle, on trouvait un bureau servant accessoirement au juge de paix. On y entreposait des dossiers de police et de cour, lesquels étaient peu nombreux dans ce village rural : des poursuites pour dettes non remboursées, des compensations monétaires pour des rixes, une ou deux condamnations pour vol, mais jusqu’à maintenant aucun meurtre. Sur la gauche, on trouvait un réduit ayant déjà servi de débarras que l’on avait transformé en cellule. Elle servait essentiellement à faire dessaouler les ivrognes. C’est dans cette pièce que Robinson enferma Ian Johnson.

Lorsque nous arrivâmes avec le prisonnier, le Dr Morrin était au bureau en train de rédiger quelques documents. Une femme d’un certain âge attendait, assise sur un banc. Il dit à Robinson en désignant la femme que c’était la cuisinière du manoir. Son nom était Dorida Lussier. Au village, tout le monde la connaissait sous le nom de la Veuve Lussier. Robinson s’approcha de la veuve qui le regardait d’un air farouche. Ce jour-là, il portait une redingote rouge.

— Tiens, encore un de ces maudits soldats anglais, dit entre ses dents la veuve.

Il fallut quelques secondes à Robinson pour se rendre compte que la couleur de sa redingote lui rappelait les soldats britanniques que les habitants avaient baptisés « Habits Rouges ». Évidemment, après ce qui s’était passé au village autrefois, on ne pouvait faire autrement que de les détester.

— Je ne suis pas un soldat, madame, mais un policier.

— C’est pareil !

— Pas tout à fait.

Robinson s’approcha doucement et vint s’asseoir sur le banc à côté d’elle avec une extrême délicatesse pour un homme de sa corpulence. Il lui prit la main malgré une certaine résistance de la part de la femme.

— Je suis ici pour vous aider.

Malgré son air méfiant, elle n’enleva pas sa main. Robinson continua à lui parler doucement.

— Je trouve affreux ce qu’on vous a fait subir ici au Canada. Il y a plein d’Anglais qui n’étaient pas d’accord avec ça. Nous ne sommes pas tous pareils, vous savez.

— C’est qu’à c’t’heure, j’ai pus de mari à cause de la maudite guerre avec les Anglais. Je lui avais pourtant dit qu’y fallait pas qu’y s’en mêle de c’t’affaire-là. C’est pas bon pour nous, que je lui ai dit. Y s’était fait monter la tête par les bourgeois de Québec et de Montréal. À c’t’heure, il est dans le cimetière, pis moi je me retrouve toute seule à tirer le yabe par la queue.

Robinson n’arrivait pas saisir la moitié de ce que la vieille lui disait à cause de son accent à couper au couteau. Il m’arriva d’être obligé de lui « traduire » certaines phrases.

— Vous habitez seule ?

— Je reste chez ma fille. C’est des cultivateurs, mais y sont pauvres comme Job. C’est pour ça que je fais la cuisine au…

Elle s’arrêta de parler, comme si elle prenait conscience d’un coup qu’elle ne mettrait plus jamais les pieds au manoir. Elle reprit.

— Qu’est-ce que je vas faire maintenant ? C’est qui qui va reprendre le manoir ? Y vont’y vouloir m’engager ? En tout cas, je veux reprendre ce qui est à moi. Y a encore quelques casseroles à moi dans la chaumière. Je voulais savoir quand je pourrais y aller.

— Bientôt, madame, bientôt. Vous y faisiez la cuisine depuis longtemps ?

— Depuis une couple d’années, je cré ben.

— Vous étiez là tous les jours ?

— Oh, non ! Pas le dimanche en tout cas. Je préparais des choses le samedi soir pour le lendemain, pis la bourgeoise faisait le reste. Le dimanche, c’est sacré. On travaille pas le dimanche.

— Cela veut dire que vous étiez là samedi dernier ?

—Non. C’était la Saint-Michel. Mon bourgeois étaient parti avec sa bourgeoise faire des affaires à William-Henry pour toute la journée. Il n’était pas pour me payer à rien faire. C’était pas son genre !

— Ils vous ont dit quand ils devaient revenir ?

— Ben Non, voyons ! Y’avait pas de comptes à me rendre.

— Quand vous alliez faire la cuisine au manoir, c’était pendant toute la journée ?

— Je m’occupais pas du déjeuner. Faire des crêpes, c’est pas bien malin. J’arrivais avant le dîner, je m’occupais aussi du souper, pis je repartais quand j’avais fini de laver la vaisselle.

— Quel genre de personnes étaient vos employeurs ?

— Quossé vous voulez dire ?

— Est-ce qu’ils étaient gentils, méchants, généreux ou … (Robinson cherchait le mot que je lui soufflai) pingre ?

— Bah, c’était des bourgeois qui avaient de l’argent et qui en donnaient le moins possible.

— Vous n’étiez pas bien payé ?

— Pas tellement, non. Au moins, je pouvais garder des restants de nourriture. Ça faisait bien mon affaire.

—Comment vous traitaient-ils ?

— Ben, ça je peux pas dire. J’avais pas affaire au bourgeois ; je le voyais pas souvent. La bourgeoise, elle était correcte avec moi.

— Est-ce qu’ils se disputaient souvent ? (comme la veuve ne comprenait pas, je lui suggérai le mot « chicaner »). Est-ce qu’ils se chicanaient souvent ?

— Ça arrivait, c’est certain, comme tout le monde. Moi aussi, avec mon Hector, je me chicanais.

— Avaient-ils beaucoup de visiteurs ?

— Ah ça non, par exemple ! Y venait pas beaucoup de monde chez eux. Lui, il était souvent parti pour ses affaires. Elle, elle était pas trop recevante. De toute façon, pas grand monde la connaissait au village. Elle ne s’occupait pas des affaires de la paroisse non plus. La seule chose qu’elle faisait, c’était de préparer un repas pour les pauvres dans le temps de Pâques. Elle avait peut-être bien des choses à se faire pardonner ?

— Comme quoi ?

— Là, je sais pas. Elle me disait rien, à moi, juste ce qu’il faut pour les repas.

La veuve semblait en savoir plus que ce qu’elle disait. Robinson ne releva pas son commentaire pour le moment et continua.

— Vous n’avez jamais remarqué que des personnes étrangères rôdaient autour du manoir de temps en temps.

— Pas spécialement, non. C’est sûr qu’il y en avait qui était attirés par le manoir. Elle est belle la chaumière ! Parfois, il y en avait même qui se faufilaient jusqu’au jardin derrière pour aller voir la rivière. Je vous dis qu’il y en a qui sont pas polis !

— Personne qui ne serait venu chez eux pour les menacer… (Robinson se reprit en voyant l’air de la veuve) leur crier dessus ?

— Pas depuis que je suis là en tout cas.

— Et ses enfants… Ils ne sont jamais venus au manoir ?

— Ses enfants ? Quels enfants ? J’ai jamais entendu parler d’enfants dans cette chaumière. Il aurait donc des enfants ?

— Pas lui. Elle.

La veuve secoua la tête en réfléchissant.

— J’ai travaillé là pendant deux ans et ils en ont jamais parlé. C’était quoi leur nom ?

— Sa fille s’appelait Éléonore et son garçon Zacharie.

— Pour Zacharie, ça me dit rien. Pour Éléonore, j’ai bien dû entendre son nom une couple de fois, mais je pensais que c’était une parente éloignée.

— Il y aurait aussi une troisième fille qui serait décédée il y a longtemps.

— Là non. Jamais entendu parler.

Nous en étions arrivés à la fin de la conversation. Robinson, de toute évidence, ne s’attendait pas à recueillir plus de renseignements de sa part. Il se releva et aida la veuve à se mettre debout.

— Je vous remercie, madame Lussier, vous nous avez beaucoup aidés.

— En tout cas, pour un Habit Rouge, vous êtes ben poli. Quand est-ce que je vais pouvoir récupérer mon butin au manoir ?

— Vendredi, sans faute.

— Marci ben, mon bon monsieur.

La veuve Lussier repartit en traînant de la patte. Je me suis alors fait une réflexion sur la force et le courage de ces habitants. Tant d’épreuves, tant d’obstacles à surmonter. Ils arrivaient toujours à survivre sans se plaindre, comme si tout ce qui se passait était dans l’ordre des choses.

Robinson se tourna vers le Dr Morrin et lui posa une question en anglais.

— Pouvez-vous m’en dire plus sur l’immigration irlandaise, vous qui en avez soigné tant et tant ? Lorsque je suis parti de Londres, la grande famine n’avait pas encore débuté en Irlande.

— Pourquoi voulez-vous savoir cela ?

— Je soupçonne que ce jeune irlandais est arrivé depuis peu au Canada à la suite de l’une des dernières grandes vagues d’immigration irlandaise.

— Vous faites sans doute allusion à celle de 1847. J’étais déjà à Saint-Charles lorsque cette vague d’immigration est arrivée au Canada. La grande famine fut un drame terrible pour toute l’Irlande. J’étais quand même resté en contact régulier avec mon ami et collègue, le docteur Douglas, qui tenait un hôpital privé à Québec. Les histoires d’horreur qu’il m’a racontées… vous ne pouvez pas imaginer ! Beaucoup d’immigrants étaient frappés par le typhus attrapé sur les navires qui les amenaient ici. Plus d’une trentaine de vaisseaux sont arrivés en quelques jours, transportant au-delà de 12 000 passagers. Ils devaient tous s’arrêter à Grosse-Île pour la quarantaine. Les installations ne suffisaient pas à la tâche et on a dû ériger une douzaine de bâtiments à la hâte. Ces pauvres hères sont morts par centaines de cette terrible maladie sur l’île. Eux qui avaient espéré vivre une vie meilleure venaient mourir sur une terre inconnue, enterrés dans le cimetière de l’île, une simple croix de bois rappelant qu’ils avaient existé. Ceux qui en réchappèrent furent amenés à Québec. On ne savait pas alors qu’eux aussi étaient porteurs de la maladie. L’épidémie se propagea dans la haute-ville, puis par la suite à Montréal, Toronto et Kingston. Cette année-là, pas moins de 100 000 immigrants sont arrivés au Canada. Or, le typhus a fait plus de 20 000 victimes entre mai et décembre. Ces victimes n’étaient évidemment pas toutes irlandaises, mais ce sont les Irlandais qui ont payé le tribut le plus lourd.

Je suis resté sidéré par le récit du Dr Morrin. À l’époque, j’avais évidemment entendu parler de ces périodes d’épidémie, le choléra surtout et aussi le typhus. Mais nous vivions dans un milieu protégé à Montréal. On aurait dit que ces événements se passaient dans un pays étranger.

— Terrible ! dit Robinson. Donc, vous n’étiez pas à Québec à ce moment-là ? Pourtant, j’ai cru comprendre que vous aviez été très actif à une certaine époque dans le combat des épidémies.

— On vous a bien renseigné à ce que je vois, monsieur Robinson.

— Je suis un excellent détective et surtout je suis très curieux.

— J’ai débuté ma carrière de médecin dans la Marine. C’est d’ailleurs à cette occasion que j’ai rencontré mon cher ami Ermatinger. En 1830, j’ai participé à la fondation de l’hôpital de la Marine érigé précisément pour combattre les épidémies. Durant les épidémies de choléra de 1832 et 1834, j’ai soigné un nombre considérable de patients. On ne sait pas d’où provient cette terrible maladie. Mes collègues croyaient que c’était les miasmes transportés dans l’air. Or j’ai lu récemment qu’en Angleterre, un certain docteur Snow se fait ridiculiser par ses pairs pour avoir affirmé que le choléra provenait de l’eau contaminée. Je penche moi-même pour cette hypothèse aujourd’hui, mais à l’époque il était trop tard pour les pauvres malades que je soignais. Pour répondre à votre question, effectivement, je commence à bien connaître les affres des épidémies et les souffrances qu’elles provoquent.

— Votre épouse est bien décédée de l’une de ces maladies ?

Le Dr Morrin regarda longuement Robinson, se demandant sans doute s’il devait répondre à cette question. Il ne voulait vraisemblablement pas évoquer ce douloureux événement. Il parvint quand même à dire à contrecœur.

— J’ai tout fait pour protéger ma famille. Amanda a voulu m’aider tant qu’elle le pouvait. Elle s’est consacrée corps et âme aux malades. C’était une femme…. D’une grande générosité… Et tellement dévouée. Or, c’était inévitable, elle aussi est tombée malade.

Il s’arrêta de parler, les larmes aux yeux, sortit un mouchoir délicat de sa manche et s’essuya tant bien que mal.

— Je voulais protéger ma famille, mais en réalité je ne pensais pas suffisamment à eux. Quand Amanda est décédée, je savais que ces épidémies ne cesseraient pas de sitôt, qu’il y aurait d’autres vagues. Je ne connaissais ni le lieu ni l’heure, mais c’était évident que ces maladies reviendraient nous hanter. J’avais un choix difficile à faire : faire mon devoir ou protéger mes enfants. Comme vous le voyez, c’est la deuxième hypothèse qui a prévalu… et il m’arrive parfois de me demander si ce fut la bonne option.

Le Dr Morrin garda le silence un bon moment, perdu dans ses pensées.

— Quoi qu’il en soit, je suis parti de la grande ville, là où tous les malheurs se produisent, pour venir m’installer ici au village. C’était quelques années après la bataille entre les Loyalistes et les Patriotes. Le village était désorganisé, perdu. On m’a immédiatement commissionné comme juge de paix.

Robinson et le Dr Morrin se regardèrent en pensant sûrement à peu près à la même chose : si le docteur avait voulu fuir les problèmes en partant de la grande ville, ceux-ci avaient fini par le rattraper d’une autre façon.

Robinson se tourna alors vers la porte de la cellule et dit.

— Bon alors, je vais essayer de tirer les vers du nez cette tête de mule d’Irlandais.

— Comment allez-vous faire ? lui dis-je. Il ne dit pas un mot et, à ce que je sache, vous ne parlez pas en signes.

— Ne vous en faites pas, j’ai ma petite idée.

Il déverrouilla la porte de la cellule et entra. Je le suivis et refermai derrière nous.

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