Au Canada, au milieu du XIXe siècle, deux meurtres horribles ont été commis dans le village de Saint-Charles. Le roman policier LES CRIMES DU MANOIR DEBARTZCH suit à la trace l’investigation de Silas Robinson, un enquêteur moderne avant l’heure. Il est présenté en 20 épisodes à raison d’un par semaine. Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique RATTRAPAGE.

Les Crimes-Livret 5

Livret-5@Marcel Viau

Quand nous sommes entrés dans la cellule, l’Irlandais se tenait debout en face de la fenêtre à laquelle des barreaux avaient été ajoutés. Il semblait perdu dans sa contemplation et sursauta à peine lorsque la porte se referma derrière nous.

Robinson l’interpella : « Ian ». L’autre ne broncha pas. Il s’approcha de lui doucement et lui toucha l’épaule ; Ian se retourna lentement. Robinson lui indiqua la chaise en face de la petite table sur le côté du mur. Il s’y assied et Robinson s’empara de l’autre chaise, moi-même allant m’installer sur les planches qui servaient de grabat. J’avais apporté mon écritoire de voyage en présumant toutefois que ce serait inutile. Et ce le fut.

Pendant un moment, pas un mot ne fut prononcé. Le silence régna ainsi durant quelques bonnes minutes. Puis Robinson parla. Quelle ne fut pas ma surprise en l’entendant ? Il n’utilisait ni le français, ni l’anglais, ni aucune langue que je connaissais. Sûrement pas le latin, ni le grec. Le peu de notions d’allemand que je possédais me fit dire que ce n’en était pas non plus. Lorsque Robinson prononça ces premiers mots, le jeune leva la tête et fit des yeux tout ronds. Ensuite, Ian émit pour la première fois des sons qui ressemblaient à un langage et que Robinson paraissait comprendre. J’ai appris plus tard qu’ils parlaient gaélique, le dialecte irlandais encore communément utilisé en Irlande.

Je mis de côté mon écritoire devenue superflue et examinai avec intérêt les gestes et la musique des deux protagonistes. La conversation s’animait parfois, mais la plupart du temps l’irlandais parlait d’une voix calme, le visage triste. Puis, il s’agitait comme pour argumenter et retombait ensuite dans le mutisme. Je trouvai absolument fascinant cette rencontre qui ne signifiait rien pour moi, mais qui semblait soulever toutes sortes d’émotions pour les deux autres. Il m’arriva de me sentir comme un intrus dans une relation privilégiée.

À un moment, Robinson sortit les objets trouvés dans le meuble du dortoir. Il déposa les deux cuillères sur la table. Une longue explication s’ensuivit de la part du jeune homme. Lorsque Robinson déposa le médaillon, alors se produisit le moment le plus émotif de la rencontre. Le visage du rouquin se remplit de larmes. Pendant un bon moment, il raconta une histoire qui semblait désespérément triste. Puis il demanda par un geste s’il pouvait prendre le pendentif dans les mains. Robinson lui donna la permission. Après qu’il l’eut saisi et qu’il l’eut regardé longtemps, il se remit à pleurer de plus belle.

Il voulut remettre le pendentif à Robinson, mais à ma grande surprise celui-ci lui fit signe de le garder. L’Irlandais le mit dans sa poche comme si c’était son bien le plus précieux. Robinson se leva alors et demanda au jeune homme de se lever à son tour ; l’autre obtempéra. Il lui dit quelques mots et l’irlandais finit par s’essuyer les yeux en hochant la tête. Robinson déverrouilla la porte et fit passer l’Irlandais devant ; nous sortîmes derrière lui.

Au sortir de la cellule, le capitaine Tétrot était assis en face du Dr Morrin devant son bureau. Il se leva en trombe et s’exclama.

— Bon, on tient notre gars. Voulez-vous que je l’amène à Montréal pour son procès ?

— Ce ne sera pas nécessaire, dit Robinson. Ce n’est pas notre coupable.

Tétrot et le Dr Morrin semblaient surpris de cette affirmation. Le capitaine de son côté était furieux.

— Comment, ce n’est pas lui ! Ce n’est pas possible ça. On a toutes les preuves.

— Il n’y a aucune preuve justement, rétorqua Robinson.

— Mais les cuillères en argent ? Le pendentif ?

— Pour ce qui est des cuillères, on ne pourrait l’inculper que pour un vol mineur, mais à votre place monsieur le juge je n’en ferais rien. Ce garçon a assez souffert.

— Et le pendentif alors, dit Tétrot.

— Cela, c’est une tout autre histoire. Le collier n’a pas été volé, il est à lui. En réalité, c’est à sa mère qu’il appartenait et elle lui a laissé peu avant son décès à Grosse-Île. Elle est morte du typhus.

Le Dr Morrin regarda avec compassion l’irlandais qui se tenait la tête basse. Robinson continua.

— Je le lui ai remis et je pense qu’on devrait le libérer. Il n’a rien à voir avec ces assassinats.

— Mais il était sur place, dit Tétrot dans une dernière tentative de gagner son point. Des témoins l’ont vu.

— Effectivement, il était allé quelques fois dans le jardin du manoir. Il m’a dit que la rivière lui rappelait son pays. Il vient du comté de Kerry, sa famille habitait Tralee. Le Richelieu lui rappelait la rivière Lee qui traversait son village. Il a vraiment le mal du pays.

— Ça n’empêche rien !

— Il n’y était pas samedi dernier de toute façon. Il a un alibi.

— Ah oui ! Vous m’en direz tant ! J’aimerais bien le connaître, son alibi.

— Il construisait une chapelle derrière l’école avec l’un des frères et quelques journaliers. Je me rappelle bien avoir aperçu une structure en bois lorsque j’y suis allé cette semaine. Ils ont travaillé jusqu’à tard ce jour-là et les frères ont offert le repas qui fut servi tardivement et se termina à la fin de la soirée. Ce ne peut pas être lui.

— Vous êtes sûr de ça ?

— Je vérifierai, mais je crois que nous devrions le libérer.

Le Dr Morrin lui fit un signe d’approbation. Robinson se tourna vers l’Irlandais et lui dit en gaélique qu’il pouvait partir. Ce dernier ne se fit pas prier et déguerpit en vitesse.

— C’est quoi ce charabia ?

Robinson ne répondit pas. Il m’invita à m’installer au bureau avec mon écritoire afin de rédiger le compte rendu de l’interrogatoire. Voyant que les choses ne tournaient pas à son avantage, Tétrot prit son bonnet et partit en claquant la porte. Je demandai à Robinson quand et où il avait bien pu apprendre le gaélique. Il raconta qu’il avait passé les dix premières années de sa vie à Limerick, une ville du sud-ouest de l’Irlande. Son père était pasteur et trouvait important d’apprendre le dialecte du pays si l’on voulait que les Irlandais se rapprochent de l’anglicanisme. Farouches catholiques, ces Irlandais ! De plus, un Britannique comme son père n’était pas des mieux perçu par les gens du milieu, ce qui rendait encore plus primordial son besoin de se rapprocher de ses ouailles. Bref, Robinson avait appris le gaélique et le parlait avec le même accent que celui du jeune Irlandais, d’où la surprise de ce dernier.

Notre jeune s’appelait en réalité Patrick O’Brady, un patronyme assez courant dans la région. Le père de Patrick cultivait une terre qui appartenait à un seigneur britannique. La pomme de terre était le seul moyen de subsistance de la famille. Il s’agissait de la culture unique de ces terres pauvres et sablonneuses. Un jour, les tubercules ont été attaqués par un champignon minuscule qui les faisait noircir et pourrir. Ils devinrent alors immangeables. Les enjeux politiques de l’époque ont fait en sorte que le peu de secours d’urgence qui auraient dû être envoyés par Londres a pris une éternité à arriver. Les gens avaient commencé à mourir des « fièvres de la famine ».

En 1847, la situation était désespérée pour les O’Brady. Le père, les frères et les sœurs plus jeunes sont décédés, morts de faim. Il ne restait plus que sa mère et lui. À la suite d’une collecte de fonds organisée par les pasteurs de la région, ils ont été choisis parmi des dizaines d’autres pour émigrer en Amérique. Comme plus aucun bateau n’était disponible pour New York, ils s’embarquent pour le Canada. Selon les dires de Patrick, la traversée fut épouvantable. À une mer agitée s’ajoutèrent des conditions terribles de survie à bord. Plus assez de nourriture et d’eau potable dans le bateau surchargé. Tout le monde dormait ensemble n’importe où dans l’entrepont : hommes, femmes, enfants. L’air était irrespirable. Le pire, c’était les odeurs de vomi qui se mêlaient avec celles des excréments et de l’urine. Beaucoup tombèrent malades de la fièvre.

À l’arrivée au Canada, lorsque le bateau accosta à Grosse-Île, près du tiers des passagers était déjà mort. Ils avaient été jetés sans funérailles à la mer. Pour les autres, presque tout le monde était atteint du typhus. La mère de Patrick était déjà malade à leur arrivée. Patrick avait tenté de la soigner comme il le pouvait en lui donnant une partie de ses portions d’eau et de nourriture. Mais elle faiblissait à vue d’œil. Il avait cru que leur arrivée dans l’île serait salutaire. Il y avait de la nourriture, de l’eau, des médicaments, et même des médecins et des infirmières pour les soigner. Mais il était trop tard pour sa mère. Elle survécut encore quelques jours et mourut dans ses bras.

La mère de Patrick lui avait remis son pendentif, seul bien précieux qu’elle avait apporté avec elle d’Irlande. Ce bijou lui venait de sa mère. Elle lui avait dit qu’il devait se rappeler toujours d’où il venait et aussi qu’il devait garder sa foi catholique. Elle, elle s’en irait voir le Bon Dieu et continuerait à veiller sur lui au ciel.

La suite de l’histoire du jeune Patrick était presque aussi triste. Devenu orphelin, il se retrouva seul à Québec. Il avait alors treize ans et donc trop vieux pour être adopté ou même pris en charge par les organismes de charité. Il se retrouva avec d’autres hommes dans des refuges temporaires, des tentes la plupart du temps mal entretenues qui coulait pendant les averses. Sans travail et obligé de se débrouiller seul, il décida finalement de partir vers la campagne, ayant appris qu’il pouvait s’engager dans les fermes ou comme journalier. Comme il ne parlait ni français ni anglais, personne ne voulut de lui. Il vagabonda, passant d’un village à l’autre, brigandant ici et là pour se trouver de la nourriture. Il couchait là où il pouvait, dehors sous les arbres pendant l’été et dans des étables l’hiver. C’est ainsi qu’il aboutit à Saint-Charles au printemps de cette année. Il profita du repas de Pâques offert par madame Renaud aux pauvres du village pour s’empiffrer et « récupérer » quelques cuillères en argent. L’idée était de commencer à se ramasser un pactole afin de revenir chez lui en Irlande.

L’histoire de Patrick nous attrista grandement. Nous comprenions pourquoi Robinson s’était senti touché par le gamin. Je lui dis alors.

— C’est tellement triste ! Que lui avez-vous dit avant de sortir de la cellule ?

— Que je tenterais de faire quelque chose pour lui ! Je connais quelques familles irlandaises à Montréal qui pourraient l’accueillir et lui fournir du travail. De plus, ils parlent gaélique comme lui.

— Qu’allez-vous faire pour son larcin chez les Renaud ? demandai-je au Dr Morrin.

— Nous remettrons les ustensiles au manoir. Ils feront partie de l’héritage. Au fait, je me suis informé auprès du notaire Heat du testament de Renaud.

— Qu’en est-il ?

— En réalité, Renaud n’avait plus d’argent.

— Que dites-vous là ? dit Robinson surpris. Et le manoir ? Et les terres ?

— Il possédait bien le manoir, mais sur papier seulement. Comme il avait peu d’investissement à déposer lors de l’achat, il avait pris entente avec le seigneur Debartzch afin que le manoir revienne à sa famille lorsqu’il mourrait. C’est avec l’héritage de son épouse Clémentine qu’il a entrepris la rénovation du bâtiment et qu’il l’a meublé.

— Et ses entreprises ?

— Il avait bien quelques parts minoritaires dans une entreprise de diligence et d’autres dans l’un des steamboats. Encore là, il s’était entendu avec ses associés afin que ses parts leur reviennent à sa mort. Il faut donc conclure qu’il avait fait ces acquisitions au moins en partie à crédit.

— Et les terres ? Et les prêts usuraires ?

— Pour ce qui est des prêts, on lui devait encore de l’argent que la succession ne retrouvera pas de sitôt. D’ailleurs, la plupart de ses prêts ont été faits à partir d’autres emprunts qu’il se procurait à une banque à Montréal. Le procédé était simple : il s’agissait de demander à ses créanciers des intérêts beaucoup plus élevés que ce qu’il payait à la banque. Quant aux terres, elles sont peu nombreuses et ne rapportaient pas beaucoup. Il les a léguées à la paroisse afin de se payer un enterrement dans la crypte.

— En somme, il n’avait plus rien à léguer à sa fille, dit Robinson.

— Non, rien.

— Si j’avais pu avoir quelques doutes sur la participation de sa fille à son assassinat, son mobile principal vient de tomber.

— Assurément !

— Et Clémentine ? Elle avait sans doute un peu d’argent laissé par son premier mari lorsqu’elle s’est remariée avec Renaud ?

— Peut-être, mais comme il a sans doute utilisé tout l’argent qu’il pouvait lui soutirer pour ses entreprises et ses autres dépenses, cet argent a disparu, probablement dilapidé.

Robinson semblait un peu déçu de la tournure de la situation. Avec toute l’histoire du jeune Patrick, on venait d’éliminer le mobile du meurtre crapuleux par un cambrioleur pris en flagrant délit. Du moins, cette piste se refroidissait. Au surplus, le testament de Renaud montrait à l’évidence que ce n’était pas non plus l’argent de l’héritage qui avait motivé l’assassin. Il lui fallait donc repartir de zéro sur d’autres pistes.

— Qu’allez-vous faire maintenant ? demanda le Dr Morrin.

— Bien sûr, il reste encore plusieurs hypothèses à vérifier. Selon mon expérience et dans le cas de meurtres comme ceux-ci, il faut toujours écrire en haut de la liste les trois principaux mobiles de meurtre : l’argent, la vengeance, le crime passionnel. Il me faut retourner au manoir afin de m’imprégner davantage du lieu. Peut-être y découvrirai-je des choses qui m’ont échappé au premier coup d’œil ?

— Justement, le curé est venu me demander quand nous pensions rendre disponible le manoir. Je crois qu’il n’a pas encore pris connaissance du testament et pense que la demeure lui reviendra… ou plutôt, qu’elle reviendra à ses paroissiens.

— Dès que j’aurai terminé mon examen, je libérerai l’huissier et enlèverai les scellés.

***

Nous partîmes immédiatement pour le manoir. Il devait être autour de midi. Robinson décida de prendre la direction opposée afin de se rendre à l’école. Par acquit de conscience, il voulut se faire confirmer l’alibi du jeune irlandais. En arrivant tout près, nous entendîmes le son des maillets, des marteaux et des haches, signe que la construction de la chapelle se poursuivait. En entrant, nous vîmes le frère Oremus qui venait tout juste de libérer les enfants pour le dîner. Je ne suis pas certain qu’il nous ait vus ; il semblait plutôt pressé. Quand nous nous approchâmes, je fus frappé une nouvelle fois par son regard oblique.

— Frère Oremus, dit Robinson, nous voudrions vous parler.

— Bien sûr. De quoi s’agit-il ?

— Vous savez sans doute que nous avons libéré votre petit protégé ?

— Oui et j’en suis très heureux. J’étais certain qu’il n’avait rien à voir dans toute cette affaire. Vous voulez lui parler ? Il travaille à la chapelle…

— Ce ne sera pas nécessaire. Nous voulions simplement confirmer son alibi. Il nous a dit que samedi dernier, il était occupé à la construction de la chapelle avec d’autres ouvriers et l’un des frères. Je suppose que c’était avec vous ?

— Oh non ! dit-il en riant. J’ai les mains pleines de pouces et je ne sais même pas comment scier avec une égoïne. C’était le frère Simplicien, un vrai magicien pour tout ce qui concerne le travail manuel. De plus, il a des notions d’architecture. Voulez-vous que je lui demande de venir ?

— Non ! Je vous crois sur parole. Merci de votre collaboration.

Quand nous sortîmes de l’école, nous repartîmes en sens inverse dans la grand-rue. Il fallait traverser le village pour aller jusqu’au manoir. À ce moment-là, je pris conscience de l’importance de ce village. À Montréal évidemment, tout est plus grand ; il a plus de service, il y a plus de monde, il y a plus de tout. Lorsque nous arrivons dans un village rural, nous avons l’impression qu’il n’y a rien et que rien ne se passe, mais c’est tout le contraire. Ce jeudi matin à l’heure du midi, les journaliers se bousculaient pour aller manger dans l’une des trois auberges du village. Ils riaient, s’amusaient, s’interpellaient d’un bord à l’autre de la rue.

La grand-rue était encombrée de carrioles pleines de marchandises, de chevaux et même de quelques vaches. Les gens circulaient sur les planches servant de trottoir ou dans la rue sans faire attention où ils marchaient. Une diligence attendait de faire monter ses passagers devant le bureau de poste, les chevaux piaffant d’impatience. Les boutiquiers avaient ouvert leur échoppe. Un bottier exposait bottes et bottillons sur les tréteaux à l’extérieur de sa boutique. Une fabrique de tabac annonçait du tabac noir à fumer et à chiquer, du tabac jaune non pressé, en feuille et frisé, du tabac en poudre Maccaba, du tabac d’odeur de Prince, des Prêtres, des cigares canadiens, espagnols, tabatières et pipes. Un peu plus loin, on lisait sur un panonceau accroché à une boutique de vêtements : chapeaux pour dames et messieurs, de feutre, de castor, de loutre, de rat musqué.

Nous entrâmes par curiosité dans le magasin général. On y trouvait de tout : marchandises sèches, groceries, ferronneries, faïences, verreries, liqueurs et autres boissons. Il y avait aussi des chapeaux de velours et de soie, du gros de Naples, du satin et autres articles de mode à l’usage des femmes. On y annonçait même que pour accommoder les acheteurs, le propriétaire prendrait en paiement les grains, la potasse et toutes sortes de produits.

En sortant du magasin général, nous nous rendîmes compte que le mouvement continu des chevaux et des carrioles s’était arrêté ; on entendait fuser des cris et des rires un peu plus loin. Après nous être approchés, je demandai à un flâneur ce qui se passait. Il me dit en riant à s’en tenir les côtes.

— C’est Tétrot ! Sa picouille a tiré au renard.

Je n’ai pas eu besoin de lui demander d’explications sur cette expression, car en arrivant près de la carriole déglinguée du capitaine Tétrot, j’aperçus son cheval qui s’était laissé choir sur son postérieur à la façon d’un chien assis et qui tirait violemment du col pour se libérer de son attelage. J’appris plus tard que cela arrivait lorsqu’un cheval avait peur ou plus simplement encore par manie. Tous soupçonnaient que Tétrot s’était fait enfirouaper par un habile maquignon qui lui avait vendu le canasson en connaissance de cause. Tétrot avait dû avoir l’impression de faire une bonne affaire.

Ce fut sans doute l’événement de la journée au village. Le cheval hennissait, têtu, et Tétrot tirait sur les mors en hurlant tous les noms interdits qu’il pouvait trouver, et Dieu sait qu’il en avait en réserve. Nous nous faufilâmes dans la foule de badauds en cherchant à passer inaperçus le plus possible. Il n’était pas question de se faire interpeller par notre capitaine de milice. Heureusement, Tétrot avait trop à faire pour nous voir.

Arrivé à la porte du manoir, l’huissier qui nous reçut semblait s’ennuyer ferme. Il fut content de savoir qu’il n’aurait plus à faire de garde.

— Il ne s’est rien passé ? demanda Robinson.

— Non monsieur, rien du tout. Il y a bien eu quelques curieux qui sont passés voir de temps à autre, mais ils ne s’approchaient même pas de la galerie. On aurait dit qu’ils avaient peur.

— Bon, très bien ! Vous pouvez partir maintenant et récupérer les scellés. Vous avez la clé ?

L’huissier remit la clé à Robinson et nous entraînâmes dans le bâtiment. Il y flottait une odeur de poussière, de sang séché et de mort. On avait gardé les fenêtres fermées pour ne pas polluer la scène. Nous nous empressâmes d’en ouvrir quelques-unes pour aérer. La position de corps était toujours indiquée par les contours dessinés à la craie. Je suivis attentivement du regard les faits et gestes de Robinson.

Dans un premier temps, il resta immobile pendant un bon moment, comme s’il voulait que l’esprit des personnes décédées l’envahisse ou lui parle, je ne sais. Il se mit à soliloquer.

— Qui vous a fait cela, mes bons amis, et pourquoi ? Comme s’il croyait que les morts allaient lui répondre.

Il amorça ensuite une promenade tout doucement dans la pièce, examina le foyer et sa tablette, regarda l’espace laissé par le fusil. Puis il continua sa tournée, s’arrêtant devant le mur où la femme avait été transpercée, examinant la traînée de sang laissée sur le mur, touchant à l’éclat de bois que la baïonnette avait fait éclater. Il alla ensuite vers les autres pièces, toujours aussi circonspect. Il s’arrêta longuement dans la pièce servant de bibliothèque. Comme nous l’avions déjà remarqué lors de notre première visite, c’était la seule pièce qui présentait des traces de chaos. Toutes les étagères avaient été vidées de ses livres et de ces documents, lesquels étaient éparpillés de mur-à-mur. Robinson se pencha quelquefois pour prendre quelques livres, puis les remit à leur place. Il s’attarda plus longuement sur la disposition des étagères. Plusieurs d’entre elles avaient été décalées du mur, d’autres avaient été jetées par terre de sorte que l’on voyait apparaître les murs nus. Il s’approcha de la cloison, la touchant et cognant même plusieurs fois à différents endroits. Finalement, il se détourna de la pièce, monta à l’étage, fit le tour des chambres et redescendit.

— Qu’en pensez-vous ? lui demandai-je

— Je n’ai découvert rien de plus que lors de mon premier examen.

— Cela ne nous avance guère.

— Un peu quand même. Je trouve étrange la façon dont la bibliothèque a été vandalisée. Quelqu’un qui chercherait un livre ou un document n’aurait pas pris la peine de faire basculer la plupart des étagères.

— Ne serait-ce pas justement que du simple vandalisme ?

— Je ne crois pas. Si c’était le cas, on aurait vandalisé toute la maison. Or tout est resté en place.

— Peut-être n’a-t-il pas eu suffisamment de temps ?

— C’est possible. Mais pourquoi venir dans le manoir pour vandaliser, tuer des occupants et ne pas terminer le travail ?

— Sans doute parce que le vandale se serait fait surprendre et qu’ensuite il aurait eu des remords ou honte de ses actes.

— Je penche plutôt pour l’hypothèse que l’assassin cherchait quelque chose de précis. Il savait que c’est dans la bibliothèque qu’il le trouverait. Il était au courant que les Renaud étaient partis pour la journée. Peut-être croyait-il qu’ils ne reviendraient que tard dans la nuit.

— Quelqu’un qui connaissait les habitudes du couple ? Un habitant du village ?

— C’est une possibilité. Il est donc entré par la porte principale.

— Il avait la clé ?

— Cela m’apparaît plausible.

— Comment aurait-il pu se la procurer ?

— C’est une bonne question. Mais vous savez, c’est une serrure très ordinaire et il arrivait que beaucoup de gens passent au manoir : des serviteurs, des fournisseurs, des gens d’affaires. On peut même penser que le manoir ait pu être laissé à l’abandon avant la reprise de Renaud. Plusieurs habitants avaient eu l’occasion de venir y jeter un œil et, pourquoi pas, de faire fabriquer une clé.

— Cela voudrait donc dire que la serrure n’avait pas été changée.

— Certes, cela n’aurait pas été prudent de la part de Renaud, mais c’est aussi une possibilité.

— Alors le cambrioleur se serait fait surprendre en cherchant quelque chose, mais quoi ?

— Holà ! Je ne suis qu’un détective, pas un devin. Il faudra pousser davantage nos investigations.

Sur ces bonnes paroles, nous sortîmes du manoir. Robinson verrouilla la porte avec la clé, puis nous nous acheminâmes vers notre auberge pour y souper et y dormir… du moins, essayer d’y dormir en ce qui me concernait.

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