Au Canada, au milieu du XIXe siècle, deux meurtres horribles ont été commis dans le village de Saint-Charles. Le roman policier LES CRIMES DU MANOIR DEBARTZCH suit à la trace l’investigation de Silas Robinson, un enquêteur moderne avant l’heure. Le roman est présenté en 20 épisodes à raison d’un par semaine. Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique RATTRAPAGE. Pour celles et ceux qui ne veulent pas attendre, procurerez-vous le livre intégral à la rubrique POUR CONNAÎTRE LA FIN...

Les Crimes-Livret 6

Livret-6@Marcel Viau

Le vendredi 5 octobre, Robinson et moi nous préparâmes à partir pour Montréal. Mon compagnon avait jugé qu’il était temps de faire un compte rendu au surintendant Ermatinger. Nous n’avions pas beaucoup de nouvelles informations à lui donner, mais comme il tenait tant à ce que nous le mettions au courant… Le Dr Morrin avait réquisitionné deux chevaux qui devaient être mis à notre disposition pendant tout le temps de notre enquête. Nous n’en avions pas encore eu besoin ; il était l’heure de les utiliser.

Après le déjeuner, nous prîmes avec nous nos besaces et nous rendîmes à la plus grosse forge du village qui se situait un peu en retrait. Elle appartenait au père Ladouceur. Il ne faisait pas que ferrer les chevaux ; il fabriquait et vendait toutes sortes de gréements en métal comme des outils et des socs de charrue. Sa forge était également une fonderie. De plus, il tenait une écurie qu’il mettait au service de la poste. Les diligences avaient périodiquement besoin de remplacer les chevaux fatigués.

Arrivés à la forge, nous trouvâmes non seulement le père Ladouceur, mais aussi trois autres villageois assis sur des tabourets. Ils fumaient la pipe et avaient déjà commencé à prendre un verre de gin. Dans tous les villages ruraux, on trouvait ces petits rassemblements, soit au magasin général ou encore comme ici à la forge. Il s’agissait de trois personnes plutôt âgées dont le visage usé montrait qu’ils en étaient rendus à la période de leur vie où ils laissaient les autres s’agiter à leur place. Je me suis fait la remarque que nous étions à la bonne place pour obtenir des informations supplémentaires. Robinson allait saisir l’occasion sans hésiter.

Robinson alla d’abord se présenter au père Ladouceur qui le reçut sans beaucoup de bienveillance. Ce dernier n’avait pas accepté avec enthousiasme la réquisition du juge de paix. De quel droit lui enlevait-on ainsi son gagne-pain ? Il regarda Robinson et lui dit.

— Et qui va me payer ?

— Je ne sais pas. Il faut vous adresser au Dr Morrin pour ça.

Le père Ladouceur repartit vers l’étable en marmottant : « je vais aller préparer les chevaux ». Puis Robinson se tira un tabouret et alla s’installer dans le cercle des fumeurs de pipe.

— Le gin est bon ?

— Pas mal ! Ça vient de la distillerie de Baker. Vous en voulez ?

— Je ne dirais pas non.

Le vieux agrippa la bouteille en grès et versa du liquide incolore dans un petit verre. Il me demande par signe si j’en voulais ; je refusai par un hochement de tête. Robinson prit une gorgée et dit.

— Il est bon.

— Pas aussi bon que celui de Debartzch.

— Le seigneur Debartzch avait une distillerie ?

— Certainement, puis une bonne à part de ça.

— Qu’est-ce qui est arrivé à sa distillerie ?

Les trois vieux se regardèrent comme si nous venions d’un autre continent. Ces trois-là étaient des patriotes qui avaient participé à la rébellion de 1837 dans leur village, un village qui avait beaucoup souffert durant cette période. L’événement connu aujourd’hui sous le nom de « la bataille de Saint-Charles » a été maintes fois raconté depuis lors notamment par nos historiens F-X Garneau et L-O David. En 1849 toutefois, on commençait à peine à répertorier les faits et à faire la part des choses sur cet épisode hors du commun. Plusieurs incidents s’étaient produits avant la célèbre bataille qui ne présageait rien de bon pour la suite. L’un de ceux-là était l’attaque de la distillerie Debartzch.

— On a pris les serpentins en plomb de son alambic pour couler des balles de fusil, dit l’un d’entre eux en riant.

— Vous avez donc connu le seigneur Debartzch ?

— On est assez vieux pour l’avoir connu, oui .

— J’ai entendu dire que c’était un homme important dans le village.

Le plus vieux, encouragé sans doute par son deuxième ou troisième verre de gin, ne se fit pas prier pour raconter qu’effectivement Debartzch avait été un homme très important pour le village. Déjà possesseur d’une partie de la Seigneurie de Saint-Hyacinthe, il avait acheté ce qui était à l’époque un trou perdu, Saint-François-le-neuf, pour en faire ce que l’on a un temps appelé le village Debartzch et qui deviendra plus tard Saint-Charles. Il y fit construire le moulin banal à la sortie du village, puis une distillerie, une brasserie et une tannerie. On pouvait s’habiller des pieds à la tête avec son bottier, son chapelier, son tailleur et même son orfèvre. Ensuite, d’autres boutiques sont venues s’ajouter. Debartzch a été le premier à faire construire un moulin à vapeur à trois moulages.

— Je vous dis que dans ce temps-là, il y en avait de l’ouvrage, dit le vieux.

— Vous semblez bien connaître le village de Saint-Charles ?

— Pour sûr ! Comme j’étais un des rares dans le village à savoir lire et écrire, j’avais été engagé comme typographe dans son journal, l’Écho du pays. C’est là que j’ai appris pas mal de choses sur le village. Je me tenais au courant de ce qui s’écrivait. Vous connaissez le journal ?

— Non.

L’Écho du pays n’existait déjà plus en 1849, mais il avait été un instrument important d’information et de propagande pour les idées révolutionnaires qui avaient présidées au mouvement de la Rébellion. On le lisait même à Québec et à Montréal. Debartzch en avait été le fondateur et l’un de ceux qui y écrivaient le plus. D’ailleurs, il avait joué un rôle non négligeable dans les tout débuts des troubles, car c’est chez lui, dans son manoir, qu’il accueillait les plus ardents défenseurs des droits des Canadiens-français.

— En tout cas, c’était un bon journal, ben patriote aussi. Presque tout le monde a travaillé pour les entreprises de Debartzch à un moment donné ou à l’autre. Antoine (désignant son compère à droite), c’était la distillerie, pis Louis (celui de gauche) c’était au moulin à carder. On faisait de l’argent. C’était la belle époque. Saint-Charles était devenu le centre commercial le plus important du bas Richelieu. Avec le steamboat, on desservait Saint-Hyacinthe et la vallée de la Maska. Oui c’était le bon temps ! Aujourd’hui, le village est plus ce qu’il était. C’est plus le même, pour sûr.

À ce moment-là, le vieux cessa de parler et baissa la tête.

— C’est quoi votre nom ? lui demanda Robinson.

— Joseph, tout le monde m’appelle Jos. Et vous ?

— Moi, c’est Silas Robinson et mon collègue s’appelle Louis-Georges Brassard.

— Vous n’êtes pas d’icitte.

— Nous venons de Montréal. On nous a demandé d’enquêter sur les crimes qui se sont produits au manoir Debartzch.

— Vous êtes un soldat ?

— Non ! Non ! Je suis un détective privé et mon collègue est avocat.

— C’est mieux, parce que les soldats anglais, on les aime pas beaucoup par icitte. Vous savez qu’on a payé le gros prix à cause des Anglais pendant la guerre de ‘37 ? Nous trois, on a participé à la bataille.

À ce moment-là, le petit groupe commença à s’agiter sur leur siège et à tirer avec frénésie sur leur pipe. À l’évidence, Jos venait de toucher une corde sensible chez ses compères. Celui que Jos avait appelé Antoine s’écria.

— Là, tu parles pour toi, Jos ? t’as pris les jambes à ton cou avant que la bataille commence.

— On n’avait pas d’armes ! reprit Jos. Tout ce que j’avais pour me battre, c’était mon manche de faux. Toi, Antoine, t’étais pas mieux. Tu t’es caché tout le temps dans la forêt.

— C’est ben pour ça que j’ai vu ce qui s’est passé, reprit Antoine. C’était pas beau à voir !

De son côté, Louis, le troisième compère, était celui qui semblait le plus nerveux. Il reprit son verre, le vida d’un coup et dit.

— Moi en tout cas, ma femme voulait pas que j’y aille. Elle est pas facile, ma Germaine.

Les deux autres éclatèrent d’un grand rire nerveux.

— Oui, on la connaît, ta Germaine. Hargneuse comme une vieille picouille ! Tu devrais la dresser mon pauvre Louis.

— J’aimerais bien vous y voir, vous autres. En tout cas, elle disait qu’il fallait que je m’occupe de mes quatre enfants. Après avoir parlementé, j’ai décidé de partir quand même. J’avais même pas de fusil. Quand je suis arrivé, la bataille était déjà finie. Des granges et des maisons brûlaient, des cadavres étaient éparpillés dans les champs. Les Habits Rouges avaient pris l’église et le presbytère. Le manoir ? Il ne restait pas grand-chose de lui.

— Pourtant, le manoir est encore là aujourd’hui ? répliqua Robinson.

Nous apprîmes alors que, contrairement à ce qui s’est écrit par la suite dans les livres d’histoire, ce n’était pas le manoir en bois qui fut le plus endommagé, mais bien la grange en pierre. Celle-ci était l’ancien manoir de la vieille Seigneurie qui avait été délaissé depuis longtemps par Debartzch, lui préférant le manoir en bois, plus accueillant et confortable. Le vieux manoir en pierre avait été transformé en entrepôt. C’est donc cette grange que les patriotes avaient fortifiée et dans laquelle ils s’étaient retranchés. Évidemment, ils se croyaient plus en sécurité que dans le manoir en bois, ce qui s’est révélé finalement une terrible erreur.

Après le récit de Jos, un silence pesant tomba sur le petit groupe. J’étais bien triste pour ces pauvres hères qui avaient perdu beaucoup dans cette aventure sans lendemain : de la famille, des amis, des maisons parfois. Il me semblait qu’ils ne méritaient pas cela. Comme s’il m’avait entendu penser, Robinson ajouta.

— Vous avez perdu beaucoup dans cette affaire. Debartzch aussi a perdu beaucoup, me semble-t-il.

— Ah lui, c’est autre chose ! reprit Jos.

Le vieux raconta que Debartzch avait été un grand ami de Papineau. Il avait même été élu avec lui représentant du comté de Chambly et plus tard député de Verchères. Pendant la guerre contre les Américains, ils avaient combattu ensemble sous les drapeaux britanniques. C’est lui, avec Papineau, qui avait jeté les bases du parti des patriotes. Il avait farouchement défendu les droits des Canadiens à l’Assemblée.

— En plus, il avait de la jarnigoine, pis il était bien bon pour chanter la pomme. On y croyait à ses affaires.

— Que s’est-il passé ?

— Je sais pas ce qui est arrivé. Personne le sait. Un jour, il a viré son capot de bord, s’est retourné contre Papineau et s’est mis à défendre le roi. Une vraie girouette, un branleux… On lui a bien fait payer.

— Comment cela ?

— Ben, les patriotes ont commencé à lui faire des misères. Puis, à toutes les assemblées qui se tenaient, il y avait écrit sur des pancartes : “À bas Debartzch”.

Antoine prit le relais de Jos pour raconter la suite. En effet, il frayait avec les patriotes lors de la déchéance de Debartzch. Peu de temps avant la bataille, celui-ci s’était enfui avec sa famille à Montréal en laissant tout en place dans le manoir. Voyant cela, les patriotes allèrent trouver son intendant pour le forcer à remettre les clés. Comme celui-ci résistait, on l’a arrêté et fait prisonnier. Ensuite, on s’est emparé du manoir soi-disant pour le protéger des vandales. Mais il s’est avéré que les vandales, ce furent les patriotes eux-mêmes. Ils ont ouvert les caves de la maison, se sont emparés des bouteilles de vin et d’alcool, ont volé la vaisselle et l’argenterie. Ils ont aussi saccagé la bibliothèque et déchiré la plupart des livres seigneuriaux.

— Ils ont fait tellement de saccages, reprit Jos, que lorsque le général est arrivé dans le manoir, il a fait écrire par son secrétaire comment les patriotes avaient agi comme des barbares. Je le sais, j’ai lu le compte rendu.

Celui que Jos appelait le général était en fait le colonel Wetherhall qui commandait une troupe de 350 hommes bien entraînés de l’armée britannique. La troupe marcha vers Saint-Charles après la défaite de Saint-Denis. Wetherhall avait ordre de reprendre le contrôle de la situation. Après sa victoire à Saint-Charles, il s’était installé dans le manoir (le manoir de bois, l’autre ayant été brûlé et détruit) pour organiser la milice. Il fit installer un hôpital de fortune dans le presbytère pour soigner les blessés. C’était aussi devenu une morgue. Il donna l’ordre ensuite de récupérer les cadavres et de les enterrer après avoir essayé de les identifier. Son secrétaire avait écrit qu’il y avait eu une cinquantaine de morts du côté des patriotes, mais les historiens aujourd’hui en évoquent beaucoup plus, noyés en essayant de traverser la rivière ou encore brûlés dans les feux allumés par les troupes britanniques. Du côté des soldats, à peine trois morts et quelques blessés.

— Ce fut un massacre, c’t’affaire-là, dit Jos, tout penaud.

— It’s a disgrace ! dit à voix basse Robinson. Sometimes I hate my country.

Les trois compères regardèrent Robinson sans comprendre un traître mot de ce qu’il disait. C’était la deuxième fois que j’entendais Robinson réagir de la sorte vis-à-vis de ses compatriotes britanniques. Je me suis promis de lui poser des questions au moment opportun.

Jos continua.

— Pis, c’est seulement à nous autres, les pauvres, que des choses comme ça arrivent. Tous ces morts, c’était les nôtres : des frères, des voisins, du monde de chez nous, des pauvres yabs qui travaillaient durs pour nourrir leur famille, qui labouraient des terres qui ne leur appartenaient même pas des fois. Puis eux autres, les bourgeois, ils sont venus nous dire que c’était pas juste, qu’il fallait se défendre et “affirmer nos droits”, comme ils disaient. Mais où est-ce qu’ils étaient quand les fusils ont commencé à tirer ? Papineau était pas là, c’est certain, il était jamais là quand ça chauffait. Celui qui s’était présenté comme notre général en chef, un nommé Brown, nous criait avant la bataille de tuer les lâches qui ne voulaient pas se battre. Où est-ce qu’il était, not’ bon général ? Parti à cheval soi-disant pour aller chercher des renforts. On ne l’a plus jamais revu. Tous ces grands seigneurs, ils ont fini par mourir de leur belle mort et on leur a fait une place dans le sous-sol de l’église, comme Debartzch et son ami Renaud.

— Debartzch est enterré dans la crypte ?

— Ben oui ! Après tout, c’est lui qui a payé notre belle église de Saint-Charles.

Sur ce, il y eut une pause pendant laquelle les verres se remplirent de nouveau. Comme les vieux semblaient en verve, Robinson en profita pour revenir sur notre sujet de préoccupation actuel.

— Et Renaud, lui ?

— Quoi, Renaud ?

— Qu’est-ce que vous en pensez ?

À ce moment-là, les trois se regardèrent en coin avec un air narquois. Comme toujours, c’est Jos qui lança la discussion. On voyait très bien sur son visage qu’il détestait cet homme cordialement.

— Renaud, c’était un mauvais, un vaurien, un va-nu-pied. Il avait tout un passé avant de venir à Saint-Charles. Ça, c’est sûr. C’était un maudit loyaliste, un vrai chouayen celui-là. Les patriotes l’avaient fait prisonnier à La Présentation après avoir vandalisé son magasin. Mais il s’est enfui en profitant de la pagaille. Quand la bataille a été perdue, il est réapparu un peu partout dans le comté pour aider les Habits Rouges à brûler des granges et des maisons en leur montrant qui étaient patriotes. Il entrait partout et se faisait donner de l’argent. J’ai même entendu dire que lorsqu’il trouvait des femmes seules dont le mari avait disparu, eh bien il… il… un vrai rat celui-là… pis sa femme, c’était pas mieux.

— Comment cela ?

— La Clémentine aussi, c’était une loyaliste. Elle disait qu’elle était « constitutionnaliste » pour montrer qu’elle avait des lettres et qu’elle connaissait des grands mots. Moi aussi je connais des grands mots, parce que j’ai été obligé de les écrire dans le journal.

— Elle était d’ici ?

— Non, non ! Elle était de Varennes. Là-bas, elle avait fait la pluie et le beau temps en venant perturber les assemblées des patriotes. Elle entrait avec un pistolet chargé à la main, puis elle tirait dans les airs. En tout cas, c’est ce qu’on raconte. Pourtant, elle était mariée alors avec un vrai patriote celui-là : Armand Giroux. Faut croire que c’était pas le mariage le mieux assorti, parce que ça n’a pas pris de temps pour se remarier avec Renaud après la mort de Giroux. Elle a même pas fait son deuil au complet… Il paraît qu’on leur a fait un sacré charivari.

Robinson se tourna vers moi pour me demander par un signe de tête ce qu’était un « charivari ». Je lui expliquai cette vieille habitude chez les Canadiens français, une façon de montrer la réprobation publique envers des comportements et des attitudes qu’on qualifiait d’indécents. Il consiste à faire un tintamarre, pendant la nuit, devant la maison du couple visé. Des individus déguisés mènent les manifestations où se rassemble une foule de villageois. L’ambiance, à la fois festive, mais aussi hostile, oblige les nouveaux mariés à faire appel à un médiateur afin de marchander une amende pour obtenir la paix. Lorsque l’entente survient, le charivari se termine et le couple de nouveaux mariés peut commencer à vivre paisiblement.

Robinson hocha la tête et encouragea Jos à continuer.

— Ils sont venus l’achaler en criant des insultes et en cognant dans les fenêtres et les portes pendant des jours jusqu’à ce que Renaud accepte de payer un bon montant. C’est après ça que les Renaud ont décidé de venir s’installer icitte.

— Tout cela parce qu’elle s’était mariée sans avoir attendu une année ?

— Y avait pas que ça. Tout le monde savait au village que la Clémentine était… disons… honorée par Renaud alors qu’elle était encore la femme de Giroux. Certains disaient avoir vu entrer Renaud plusieurs fois chez elle alors que Giroux était parti organiser des assemblées de patriotes.

Le cerveau de Robinson, je le voyais bien, était en alerte maximale à la suite de ces informations dont il allait se servir pour tenter de résoudre l’énigme qui faisait l’objet de toutes ses préoccupations. En écoutant Jos parler de la liaison entre Renaud et Clémentine, il avait sûrement dans l’esprit la liste des principaux motifs de meurtres. En tête de liste, n’y avait-il pas le crime passionnel ?

— Giroux lui, il ne s’est jamais aperçu de rien, dit Robinson.

— Ça, je sais pas. En tout cas, Giroux c’était tout un bonhomme celui-là, hein les gars ? Pis, il parlait ben à part de ça, comme les Français de France, vous savez.

Les deux autres hochèrent la tête avec une pointe d’admiration dans les yeux. Jos raconta qu’il avait assisté à la grande assemblée de Saint-Charles. On dit qu’entre 3000 et 5000 personnes s’étaient rassemblées à cette occasion. Ce fut le point de départ véritable de la rébellion. On y approuva les 92 résolutions qui allaient allumer le baril de poudre. Les patriotes arrivaient de partout : Saint-Hyacinthe, Rouville, Chambly, Verchères, l’Acadie aussi. On retrouvait sur l’estrade Papineau et plusieurs autres chefs de Saint-Charles et d’ailleurs. Il y avait assi aussi le Dr Wolfred Nelson, membre d’une illustre famille britannique. C’était un cas à part dans le groupe des patriotes. Il avait pris fait et cause pour les Canadiens-français et il parlait à la foule en français. C’était aussi l’un des patriotes les plus radicaux. Il avait dit lors de cette assemblée : « il est temps de fondre nos cuillères pour en faire des balles de fusil. » Armand Giroux n’avait pas été en reste non plus. Selon Jos, il fit un discours enflammé qui avait fait crier aux habitants des « hourras » et les avait fait hurler « Tous à nos fusils ! ».

Après le récit de Jos, Antoine ajouta.

— Pour ce que ça nous a servi. Finalement, on s’est retrouvé tout seul dans la bataille. Ces beaux parleurs, ils avaient pris la fuite.

— Pas tout à fait quand même, dis Jos. Il paraît que Boucher–Belleville est resté jusqu’à la fin, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à faire. La même chose pour Giroux. Eux aussi, ils ont payé le prix fort. Boucher-Belleville, le journaliste de Saint-Charles, a été fait prisonnier. Pour Giroux, c’était pire encore. Il est mort à la frontière des States. Les Anglais ont dit qu’il s’était suicidé lorsqu’ils l’ont cerné. Moi, j’y crois pas. Ils l’ont abattu comme un chien, j’en suis certain. En tout cas, les Anglais, ils n’ont pas retrouvé la cassette, c’est sûr.

— La cassette ! Quelle cassette ? demanda Robinson

— Ben la cassette quoi ! Ben des gens racontent qu’avant la bataille, le Dr Nelson était venu à Saint-Charles rencontrer les chefs patriotes. Nelson avait gagné à Saint-Denis, vous savez. C’était un sacré chef. Il serait venu avec une cassette pleine d’or qui avait été réquisitionné chez les loyalistes riches. L’argent devait servir à acheter des fusils aux States. Parce que des fusils, je vous dis qu’il n’y en avait pas beaucoup.

— Et la cassette ? dit Robinson qui commença à s’y intéresser sérieusement. Je me rappelai l’examen minutieux qu’il avait mené dans la bibliothèque du manoir, regardant avec attention les murs nus derrière les étagères et sondant les panneaux.

— Ça, personne ne sait ce qu’elle est devenue. Le Dr Nelson était reparti en vitesse vers Chambly. Il avait appris que les Habits Rouges voulaient attaquer. Il avait sûrement pas rapporté la cassette avec lui. Cet argent devait servir à Brown. Y paraît qu’il connaissait des gens capables de lui vendre des fusils.

— Et alors ?

— Alors ! Ben rien ! On a cru que Giroux était parti avec elle pour aller aux States, mais personne n’a jamais parlé d’argent lorsqu’il est mort. C’est là qu’il y a eu des rumeurs. Quand on s’est aperçu que la bataille serait perdue, y paraît qu’on aurait caché la cassette dans le manoir, pas le manoir de pierre, mais le manoir en bois. Peut-être qu’on pensait venir la chercher plus tard. En tout cas, on voulait surtout pas que la cassette tombe dans les mains des Anglais. C’est pour ça qu’on l’aurait caché quelque part dans le manoir.

Robinson resta pensif un bon moment. Jos, croyant qu’il était simplement dubitatif, ajouta.

— Mais vous savez… ce que j’en dis… c’est des rumeurs tout ça.

Ce fut le moment choisi par le père Ladouceur pour revenir à l’avant de sa forge. Il avait sellé les chevaux qui les attendaient dehors.

— C’est prêt… et ne les épuiser pas trop… Ce sont mes meilleurs chevaux.

Robinson se leva, remercia le Père Ladouceur et salua les trois compères qui levèrent leur verre à sa santé. Nous partîmes aussitôt pour Montréal.

 

3 réflexions au sujet de “Les Crimes-Livret 6”

  1. Pierre-Dominique Debartzch est un personnage qui a réellement existé. Le livret 6 donne un bref aperçu de ce qu’il a fait. Il existe de bonnes biographies sur Internet à son sujet.

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