Au Canada, au milieu du XIXe siècle, deux meurtres horribles ont été commis dans le village de Saint-Charles. Le roman policier LES CRIMES DU MANOIR DEBARTZCH suit à la trace l’investigation de Silas Robinson, un enquêteur moderne avant l’heure. Le roman est présenté en 20 épisodes à raison d’un par semaine. Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique RATTRAPAGE. Pour celles et ceux qui ne veulent pas attendre, procurerez-vous le livre intégral à la rubrique POUR CONNAÎTRE LA FIN...

Les Crimes-Livret 7

Livret-7@Marcel Viau

J’ai encore un souvenir précis de cette journée d’automne lors de laquelle nous nous sommes acheminés vers Montréal. Il arrive que l’automne chez nous soit catastrophique comme lors de la semaine précédant les événements du manoir Debartzch. Mais il peut être également fort doux comme ce le fut ce jour-là. En octobre, le pays est tout en couleurs. Lorsque l’été indien (ce redoux après la froidure de septembre) se produit, on ne peut s’empêcher d’être subjugué, émerveillé par la beauté des paysages.

Ce vendredi-là, ce fut le cas. Nous venions de quitter la forge du Père Ladouceur et laissions nos chevaux trotter à leur rythme. Nous rencontrâmes peu de voyageurs, ce qui nous laissa tout le temps d’admirer les merveilles qui se présentaient à nous. Même Robinson, un homme d’ordinaire austère, semblait plus détendu. Dans les champs, l’abondance des combinaisons de fleurs créait l’illusion de renouveau. Quand la plupart des plantes œuvraient sans relâche à nourrir leurs fruits, les fleurs se mettaient à sortir au grand jour. Ce sont des plantes robustes qui ne sont pas affectées par les gelés des premiers jours froids de septembre. On trouvait en abondance de la verge d’or qui envahissait tout ce que la faux avait oublié : à la lisière des bois et des taillis, au pourtour des tas de pierres, à la bordure des fossés ou encore dans les champs laissés en friche. Toutefois, ce sont les asters qui impressionnaient le plus. Ces plantes d’un violacé lumineux s’étendaient partout, dans les prés, les bois, le bord de l’eau, couvrant même les rochers arides. Sous le soleil du matin, le sol formait une palette de couleurs de jaune, de bleu et de vert tout à fait incomparable. Les arbres aussi participaient à égailler le paysage. Les feuilles éclataient de jaune et de rouge, illuminant la forêt de ses ocres et de ses orangers parfois aussi vifs que les flammes. Il me semblait que, beaucoup plus que le relief, ce sont les forêts et les eaux qui sont la vraie beauté des terres canadiennes.

Parfois, au détour du chemin, on voyait apparaître l’une de ces belles maisons d’ici, solide charpente de pierres sur un seul niveau, percée de deux fenêtres et d’une belle porte de bois, le toit en pente raide couvert de planches superposées, les murs blanchis à la chaux. S’y accolait une dépendance tout en bois, un « bas-côté », destiné à servir de cuisine l’été et d’entrepôt hiver. Il m’arriva d’apercevoir au détour de la rivière un moulin à farine avec ses ailes tournant au gré du vent. Nous avons vu peu d’animaux dans les champs, la plupart ayant regagné les étables après la Saint-Michel. Il ne restait que les retardataires, dont plusieurs chevaux rétifs à s’enfermer pour l’hiver, que les propriétaires avaient peine à rattraper. Vraiment, le spectacle que nous avions sous les yeux nous laissa pantois.

Je ne crois pas que Robinson et moi avons prononcé plus de trois phrases avant de nous arrêter pour nous sustenter et laisser reposer les chevaux. Nous n’aurions jamais voulu recevoir d’amers reproches du Père Ladouceur lorsque nous lui remettrions ses précieuses et lucratives bêtes. Nous avions trotté sans nous arrêter depuis notre débarquement du horseboat à Saint-Marc. Il nous restait encore quelques heures avant d’arriver à Longueuil pour prendre le traversier vers Montréal.

Le repas fut copieux et excellent. Nos couverts desservis, nous sortîmes tous les deux nos pipes et échangèrent nos tabacs respectifs. Entre deux volutes de fumée, je trouvai l’occasion bonne de lui poser la question qui me brûlait les lèvres à propos de ses commentaires sur ses compatriotes.

— Dites donc, Robinson, je vous ai entendu quelques fois avoir des réactions plus ou moins étonnantes à propos de vos compatriotes britanniques.

— Ah oui ! Lesquelles donc ? dit Robinson feignant l’indifférence.

Je me sentis du coup mal à l’aise en pensant que je venais peut-être de toucher une corde sensible chez mon camarade, lui qui paraissait la plupart du temps imperturbable.

— Vous m’avez semblé parfois… comment dirais-je… réticent vis-à-vis des gestes posés par vos compatriotes au Canada. C’est peut-être simplement une fausse impression, remarquez !

Robinson cogna sa pipe sur le rebord de la table afin d’en enlever les cendres de tabac, puis il me fixa dans les yeux. Il y avait quelque chose de profondément mélancolique dans ce regard. Vraisemblablement, il hésitait à aborder la question. Après un moment d’hésitation, il finit par me dire.

— Je ne suis pas quelqu’un à la conversation facile, vous avez dû vous en apercevoir.

Je lui souris en essayant de garder l’air le plus ouvert possible. Il est vrai que je ne savais pratiquement rien de lui malgré le temps que nous venions de passer ensemble. Je suppose qu’il interpréta mon attitude comme en étant une de cordialité bienveillante puisqu’il me fit alors un récit très personnel, même plus intime que je ne l’anticipais. Je fus heureux de connaître à cette occasion mon camarade sous un nouveau jour.

Je savais déjà que Robinson avait été policier à Londres avant de venir s’installer au Canada. Cela faisait quelques années qu’il avait intégré la Metropolitan Police Service créée quelques années auparavant, déjà connu sous le surnom de Scotland Yard. Ce service de police était considéré comme le plus compétent dans le Royaume et même sur le continent. Et Robinson selon ses propres dires en était l’un des meilleurs membres. Encore tout jeune, à l’âge de 22 ans, il se fit connaître pour sa capacité de déduction et sa perspicacité. Il adorait son travail et le faisait avec application en ayant le sentiment de rendre service à sa communauté et à son pays de cette façon.

C’était sans compter sur les troubles politiques qui agitaient l’Angleterre à cette époque. Robinson ne s’intéressait pas à la politique, d’autant que son métier exigeait la stricte neutralité à cet égard. Un policier est un serviteur de l’État, quelles que soient les orientations ou même les dérives de cet État. Or il fut emporté par la tourmente qu’on appelait alors le mouvement des chartistes. Il s’agissait d’un mouvement de travailleurs qui avait adopté une charte populaire en réponse à la réforme électorale de 1832, un système électoral concocté au détriment des classes populaires. Ce que réclamait la charte populaire serait estimé de nos jours comme allant de soi : le suffrage universel des hommes, le juste découpage des circonscriptions électorales, le secret du vote, etc. Or les autorités britanniques d’alors considéraient cette charte comme révolutionnaire.

Dans son métier de policier, Robinson avait souvent affaire aux classes ouvrières. Il devait intervenir dans les quartiers les plus miséreux de Londres, là où se commettaient les pires crimes. À ces occasions, il avait été frappé par l’extrême pauvreté dans laquelle vivaient les familles d’ouvriers. Pourtant le Royaume-Uni était une grande nation riche qui progressait économiquement à une vitesse fulgurante. Pourquoi les ouvriers n’en profitaient-ils pas ? Au contraire, la situation semblait régresser pour eux.

Mon camarade était particulièrement sensible aux inégalités sociales à cause surtout de son éducation. Son père avait été un pasteur très tôt marqué par la mouvance évangélique de l’anglicanisme. Il prônait des réformes sociales et voulait mettre en place une éducation pour les pauvres. Il avait été très actif auprès des Irlandais pendant les grandes famines, travaillant sans relâche à trouver des denrées et des fonds. La sensibilité sociale de Robinson provenait donc de son père.

Quoi qu’il en soit, Robinson fut forcé comme policier d’intervenir lors des grèves des chartistes, dont celle de 1842. Les grévistes étaient au nombre d’un demi-million et les industriels demandèrent au gouvernement de réagir. Le premier ministre Peel, un libéral, hésitait à intervenir. Finalement le duc de Wellington déploya des troupes et donna l’assaut. Le mouvement de grève fut très violemment réprimé.

Lors de ces manifestations, c’est l’armée qui allait au front, les policiers se contentant de jouer un rôle de soutien. Pour cette raison, Robinson devenait la plupart du temps un simple observateur en première ligne. Ce qu’il a vu lors de cette répression de ’42 le dégoûta. On s’attaquait à des ouvriers sans défense qui n’avaient comme seule arme que leur pancarte.

La goutte qui fit déborder le vase arriva lors d’une charge à laquelle il assista, impuissant à réagir. Il vit des cavaliers sabre au clair mouliné leur arme autour d’eux. Or la foule se composait non seulement d’hommes, mais aussi de femmes et même d’enfants. À un moment, un enfant fut séparé de sa mère dans le tumulte de la bataille. Robinson sentit aussitôt le danger pour le petit et s’apprêtait à lui venir en aide lorsqu’un sabre vint le faucher net. L’enfant tomba par terre, ensanglanté et mourant. Sa mère se précipita vers son fils. Elle le prit dans ses bras en hurlant son chagrin. Lorsque Robinson arriva et se pencha à son tour vers l’enfant pour l’aider, la mère le regarda avec de la haine dans les yeux et lui cria : « ne le touche pas, assassin ! ».

Après cet événement, Robinson me dit qu’il ne fut plus jamais le même. Il remit sa démission à Scotland Yard et quitta pour toujours ce pays qui l’avez vu naître, mais que maintenant il ne pouvait plus jamais considérer de la même façon. Pourtant ici, il retrouvait les mêmes pâles et insipides aristocrates, les mêmes profiteurs véreux à la source des misères de son pays. Et cela le révoltait.

— Wellington et les gens de son espèce, ce sont de fieffés manants qui n’en ont rien à faire des petites gens, Brassard. Sachez-le !

Ce fut la conclusion de Robinson avant de mettre sa pipe dans sa besace. Nous nous levâmes et continuèrent en silence notre chemin vers Montréal.

***

La brunante était déjà bien avancée lorsque nous arrivâmes au bureau du surintendant Ermatinger. Nous savions que nous le trouverions à l’œuvre ; cet homme était un bourreau de travail. Lorsque nous entrâmes, il nous fit asseoir par un geste brusque et sans un mot, le visage fermé. Il nous demanda dès l’abord.

— Alors, vous avez arrêté l’assassin ?

— Pas encore, lui répondit Robinson.

Ermatinger sortit une lettre de sa pile de documents et nous la montra sans que nous puissions la lire.

— Pourtant, il semblerait que vous teniez le coupable.

— Qu’est-ce à dire ?

Ermatinger était visiblement en colère. Sa voix naturellement haut perchée s’était encore haussée d’un ton.

— J’ai reçu cette missive hier d’un certain… Capitaine… Tétrot me disant que vous aviez un coupable et que vous l’aviez relâché. Est-ce vrai ?

— Monsieur, sauf votre respect, Tétrot est un imbécile et un ignorant. C’est également un illettré qui a été incapable d’écrire cette lettre lui-même. Vous connaissez bien ces fonctions purement honorifiques de la milice sédentaire dans les milieux ruraux. Tétrot se contente de rassembler une fois par année quelques dizaines de paysans et de leur aboyer des ordres dans un anglais approximatif. Il n’a aucune compétence ni aucune crédibilité dans le village…

— Ça suffit, dit le surintendant en levant une main autoritaire. L’honorable Drummond me contacte tous les jours depuis une semaine. Il est très inquiet de voir que rien ne bouge. Il craint que cette affaire nuise à la réputation de la famille de son épouse, et par conséquent de la sienne. Vous ne semblez pas comprendre les implications politiques d’un tel incident.

— Soyez assuré que je les comprends fort bien, monsieur.

— Alors, tonnerre, que faites-vous pour remédier à la situation ! dit le surintendant en frappant de ses deux mains à plat sur son bureau.

Dans un geste vif qui laissait voir son exaspération, Ermatinger ouvrit un joli boîtier sur son bureau et en sortit un cigare. Fumer le cigare était encore peu usuel au Canada. Ceux-ci provenaient sans doute de Cuba. Il l’alluma et tira sur le cylindre jusqu’à ce que des volutes de fumée lui entourent le visage. Plus calme maintenant, il s’adressa de nouveau à Robinson.

— Je commence à me demander si j’ai bien fait de faire appel à vous et s’il ne vaudrait pas mieux que j’envoie mes propres hommes.

— Si tel est votre désir, dit Robinson en faisant mine de se lever.

— Rasseyez-vous ? Je ne vous ai pas demandé de partir. Vous savez très bien que j’ai les mains liées dans cette affaire et que vous êtes de loin le meilleur dans ce que vous faites.

Il y eut un moment de silence, le temps de laisser la tension redescendre un peu. Puis le surintendant demanda à Robinson de lui narrer le fil des événements depuis qu’il était arrivé à Saint-Charles. Le détective lui raconta de façon concise les différentes démarches qu’il avait entreprises : la découverte des corps, l’examen des lieux, l’autopsie, les funérailles. Arrivé à l’arrestation de Patrick, le jeune Irlandais, il se contenta de mentionner sa prise en charge par les Frères des Écoles Chrétiennes et son solide alibi le soir des meurtres.

— Je concède, dit Ermatinger, que les faits puissent innocenter ce jeune homme. Pourquoi alors ne serait-ce pas un crime crapuleux commis par un autre cambrioleur ?

— Je suis convaincu maintenant que ces crimes ne sont pas dus à l’effet du hasard. Ce n’est pas un vulgaire cambriolage qui aurait mal tourné. Plusieurs faits ne s’arriment pas à cette hypothèse. Il aurait fallu un cambrioleur assez affuté pour surveiller pendant un certain temps les allées et venues du couple. De plus, ces filous sont toujours au courant de la valeur des objets dans une maison visée par leur convoitise. Or, selon ce qu’on sait maintenant, il y avait peu d’objets de valeur dans le manoir Debartzch : un peu de coutellerie, quelques chandeliers en argent. Aucun bijou exceptionnel, aucun tableau de maître. De cela, tous les domestiques du manoir devaient être au courant. Pourquoi alors prendre le risque de se faire prendre pour quelques broutilles ? Enfin, je sais par expérience que lorsque ces voleurs à la petite semaine se font attraper, ils cherchent par tous les moyens à s’enfuir et non à tuer le propriétaire. Cela n’a tout simplement pas de sens.

— Oui, vous avez raison. Ce serait alors des meurtres prémédités ?

— Prémédités ? Je ne le pense pas. Improvisés, spontanés, sans doute. Je ne crois pas qu’on soit venu au manoir dans l’intention manifeste de tuer ces deux personnes. Je ne suis encore certain de rien, mais à mon avis, il faudrait chercher les causes dans le passé. Renaud… la victime… et son épouse n’étaient pas ce que l’on pourrait appeler des personae gratae dans le village pas plus que dans la région. Si l’on désignait Renaud parfois comme un notable, il ne l’était qu’en apparence seulement. Nous avons découvert grâce à son testament qu’il n’avait plus de ressources et qu’il était même endetté jusqu’au cou. Par conséquent, nous venons de perdre l’un nos principaux mobiles de meurtre : l’argent.

— Et ses créanciers ? Se peut-il qu’on lui en ait voulu jusqu’à le tuer ?

— Vous savez, monsieur, un créancier rancunier se contente de menacer sa victime, à la limite de l’étriller, mais sûrement pas de le tuer. Un mort, ça ne peut pas rembourser ses dettes. Non, selon moi, il faut remonter à une dizaine d’années pour chercher le mobile. Vous connaissez mieux que moi qui suis un nouvel arrivant au Canada les événements autour des troubles de ’37-‘38. Le village de Saint-Charles en fut bouleversé de façon particulière, notamment à cause de la répression qui y eut lieu.

— Vous voulez parler de l’écrasement de la rébellion par notre armée, dit Ermatinger furieux de la façon dont Robinson faisait allusion à l’action de l’armée.

— Si vous le dites, répondit Robinson sans ciller devant le surintendant. Bref, cette bataille a fait de nombreux morts dans la population et a surtout produit une rupture profonde qui se répercute encore aujourd’hui dans la société de ces comtés. La population a encore en mémoire les divisions entre le parti des patriotes et celui des loyalistes. Renaud et son épouse étaient des loyalistes qui ont d’abord été persécutés par les patriotes et qui se sont repris par la suite en faisant de même avec leurs adversaires. Il y aurait de la vengeance dans l’air et les vieilles rancunes sont souvent les plus violentes, comme vous le savez. Ce fut et cela reste encore l’une de mes hypothèses. Mais une autre a surgi récemment à partir d’une information que j’ai reçue ce matin et qui remet en avant le mobile de l’argent. On m’a fait savoir qu’une rumeur tenace circulait depuis près d’une douzaine d’années sur l’existence supposée d’une cassette pleine d’or caché dans le manoir. Évidemment, cela ressemble à une rumeur, probablement une simple rumeur.

Robinson entrepris d’exposer au surintendant ce qu’il avait entendu le matin même de la part des vieux du village en lui expliquant également que lors de son examen des lieux, il avait trouvé étrange la façon dans les étagères de livres avait été déplacées. Il fallait envisager l’existence d’une cachette entre les murs du manoir.

— J’ai sondé les murs là-bas et il me semble improbable que l’on ait pu cacher quoi que ce soit qui ressemble à une cassette dans les parois. Toutefois, il est possible que certaines personnes aient pu le croire. Il n’est pas non plus interdit de penser que cette cassette existe vraiment. C’est pourquoi, et pour en avoir le cœur net, j’aurais aimé interroger le docteur Wolfred Nelson.

— Le Dr Nelson est l’un de nos plus éminents députés du gouvernement. Vous ne pensez quand même pas qu’il a quelque chose à voir avec ces événements morbides ?

— Non, non, assurément ! Il n’est pas question de l’interroger sur les crimes eux-mêmes. Je pense plutôt qu’il pourrait nous éclairer sur les événements entourant la bataille de Saint-Charles et sur les enjeux de l’époque afin de me faire une meilleure idée de la situation. Il me faut en savoir plus si je crois que ces crimes prennent racine dans cette période tumultueuse. Accessoirement, je pourrais lui poser la question à propos de cette cassette. Est-elle réelle ou imaginaire ? J’ai besoin de votre accord pour faire cette démarche. Si vous pouviez me signer une lettre d’introduction…

En 1849, le Dr Nelson était l’un des chefs de file du parti réformiste à l’assemblée et avait une grande influence auprès du premier ministre Lafontaine. Mais il n’était pas encore cet excellent maire de Montréal qu’il fut quelques années plus tard et n’agissait donc pas comme autorité directe sur Ermatinger, ce qui aurait sûrement mis celui-ci dans l’embarras. Voilà pourquoi le surintendant accepta d’accéder à la demande de Robinson et lui remit une lettre qu’il écrivit sur place d’une main rapide et sûre.

Nous nous retirâmes aussitôt et nous nous donnâmes rendez-vous le lendemain matin afin d’aller rencontrer le Dr Nelson. J’en profitai pour revenir à la maison et retrouver un peu de paix dans mon foyer auprès de ma si douce et tendre Adélaïde.

***

APOSTILLE

La rédaction de ce mémoire fait ressurgir en moi des souvenirs empreints de nostalgie ! Chère Adélaïde, mon cœur, tu me manques ! Depuis bientôt deux longues années que tu es partie rejoindre le Seigneur, j’erre dans ma maison comme une âme en peine. Tu étais mon roc, mon rayon de soleil. Lors des crimes du manoir Debartzch, nous étions encore de jeunes mariés, pleins de projets et de fougue. Tu en étais encore à aménager notre petit logis sur le chemin de Saint-Laurent. Tu avais fait de cet endroit pourtant ordinaire un foyer remarquable dans lequel nous avons finalement vécu pendant tant d’années. Le bonheur que je ressentais chaque fois que je franchissais la porte tenait beaucoup à ton tempérament rieur et agréable, toujours optimiste. Rien ne semblait te faire peur ni t’effaroucher. Pour toi, les choses allaient toujours s’arranger si l’on remettait nos vies dans les mains de Dieu.

Depuis notre enfance, nous ne nous étions pratiquement jamais quittés. Déjà gamins, nous aimions jouer ensemble lorsque notre tante venait nous visiter. Tu avais plusieurs frères et sœurs, mais c’est toi que je préférais. Cela a toujours été toi que j’ai préférée. Nous avons tout fait ensemble, connus ensemble les plus grandes joies et aussi affronté ensemble les plus grandes épreuves. Rien n’a pu briser nos liens si forts. Tu te souviens lorsque j’ai dû me séparer de toi pour aller étudier à Joliette ? De trop longues années de séparation qui n’ont jamais modifié nos sentiments, au grand dam de nos parents respectifs. En effet, ils avaient pensé que cette séparation aurait pu être salutaire pour nous deux. Ce ne fut pas le cas bien au contraire. Nous nous écrivions régulièrement et chaque fois que nous en avions l’occasion, nous nous retrouvions, parfois en secret.

Si mes parents avaient pensé un temps que je puisse faire un prêtre, ils ont finalement été vite déçus. Dès la fin de mes études, je revins à Montréal et annonçai nos fiançailles. Nous avions l’âge de nous marier et savions que l’on ne pouvait pas nous l’interdire. À bout d’arguments, on avait dit que si l’évêque consentait à ce mariage, nos pères donneraient leur accord. Pourtant, les mariages entre cousins n’étaient pas interdits par l’Église ; ce n’était pas un mariage consanguin. L’évêque ne put que donner la dispense nécessaire et nos parents ont fait ce qu’il fallait, contre mauvaise fortune bon cœur. Ils n’ont jamais eu à le regretter, et nous non plus.

Nous avons eu une belle vie ensemble, chère Adélaïde. Malgré mes nombreuses responsabilités et déplacements, tu n’as jamais montré le moindre signe d’impatience ou de regret. Tu étais toujours là, présente, quelles que soient les circonstances. Tous reconnaissaient tes grands talents d’hôtesse qui savait organiser nos dîners fins et maîtrisait au plus haut point l’art de la conversation. Nous étions très entourés à cette époque.

Aujourd’hui, les intimes de jadis sont devenus des étrangers pour moi. Voilà sans doute le prix à payer de la vieillesse, en particulier quand notre âme sœur disparaît. Arrivé à la fin de ma vie, je ne peux que remercier le ciel de ce grand amour que nous avons vécu ensemble. La seule ombre au tableau de cette vie autrement féconde fut l’absence de progéniture. Tu ne le manifestais jamais, mais je sais que cela fut pour toi une dure épreuve. Nous aurions tellement aimé avoir des enfants, surtout toi. Mais le Seigneur a voulu qu’il en soit autrement.

Vivre avec toi, chère et douce Adélaïde, fut un véritable cadeau du ciel. Je prie le Seigneur de pouvoir bientôt te retrouver afin d’être de nouveau à tes côtés dans la joie, une joie qui m’a abandonné depuis ton départ. La maladie qui fait son travail de sape chez moi fera très bientôt en sorte que Dieu exaucera mes vœux. J’anticipe ce jour avec allégresse.

 

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