Au Canada, au milieu du XIXe siècle, deux meurtres horribles ont été commis dans le village de Saint-Charles. Le roman policier LES CRIMES DU MANOIR DEBARTZCH suit à la trace l’investigation de Silas Robinson, un enquêteur moderne avant l’heure. Le roman est présenté en 20 épisodes à raison d’un par semaine. Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique RATTRAPAGE. Pour celles et ceux qui ne veulent pas attendre, procurerez-vous le livre intégral à la rubrique POUR CONNAÎTRE LA FIN...

Les Crimes-Livret 8

Livret 8@Marcel Viau

Ce matin, Robinson et moi nous sommes donné rendez-vous à la Place d’armes afin d’aller rencontrer le docteur Wolfred Nelson. En 1849, le personnage n’avait pas encore été élevé au statut de héros des Canadiens-français qu’il est devenu aujourd’hui, à la suite notamment du portrait qu’en avaient fait de lui des historiens comme L-O-David. Il n’en reste pas moins qu’il avait déjà suffisamment d’ascendant pour être élu membre du parlement et devenir un proche collaborateur du premier ministre. Il était surtout reconnu comme l’un des meilleurs médecins de la colonie. Il habitait une très belle maison sur le St James Street. Cette rue était fort belle, large et pavée, avec une plaisante mixité de bâtiments. Aujourd’hui, on n’y retrouve plus que des banques et des bâtiments d’affaires, mais à cette époque, une population de résidents anglophones de bonne fortune y habitait encore.

Nous avons décidé de marcher jusqu’à la résidence du Dr Nelson, croisant chemin faisant de beaux immeubles de pierres à colonnades et des maisons en briques sur trois étages où habitaient des marchands qui tenaient boutique au rez-de-chaussée. La propreté de la rue nous frappa. Des égouts creusés quelques années auparavant la rendaient salubre et agréable à fréquenter tant pour les piétons que pour les calèches. On y trouvait également de nouveaux réverbères au gaz beaucoup plus efficaces que ceux qui brûlaient de l’huile de loup-marin, de baleine, de morue ou de marsouin. Le travail des allumeurs de réverbères en était d’autant plus allégé. En somme, St James Street était une rue où il faisait bon vivre, sûrement plus que sur le chemin Saint-Laurent où j’habitais.

Arrivés à l’adresse indiquée, nous fûmes d’abord frappés par la nouveauté de la porte et des fenêtres. Ces changements avaient été rendus obligatoires par le fait que lors de l’émeute du printemps dernier, les tories étaient venus vandaliser la maison du Dr Nelson, un libéral notoire qui appuyait la résolution de Lafontaine sur les indemnités de remboursement des patriotes. La loi avait mis le feu aux poudres, incitant les loyalistes à descendre dans la rue et à s’en prendre à tout ce qui représentait un tant soit peu les partisans des Canadiens-français.

Nous avons été reçus par une domestique qui nous fit entrer dans un parlor où nous avons attendu avant de rencontrer notre hôte. Les patients du Dr Nelson ne manquaient pas, car il était sans doute le médecin le plus demandé de Montréal, son travail en politique ne représentant pour lui qu’une partie de ses activités. C’est ici même, dans sa maison, qu’il tenait son cabinet et qu’il rencontrait ses patients. Comme il avait déjà été averti de notre arrivée par le surintendant Ermatinger, il avait fait annuler plusieurs consultations, car il voulait nous consacrer le temps nécessaire malgré ses multiples occupations. Cette délicate attention ne sera pas la dernière que nous allions recevoir de sa part, confirmant de la sorte sa solide réputation d’honnête homme qui le précédait.

Quand il se présenta à la porte du petit parlor, je fus d’abord frappé par la stature imposante de l’homme. En évaluant approximativement, j’en conclus qu’il devait mesurer 6 pieds et quelques pouces. Sa tête dépassait même celle de Robinson qui n’était pourtant pas petit. Tout dans sa personne et sa physionomie dénotait l’habitude du commandement. Une masse de cheveux en broussailles sur le dessus de la tête et des favoris descendant à la moitié des joues contribuaient à l’allure militaire du personnage. Un visage vif et énergique ainsi qu’un regard ardent venait compléter le tableau déjà impressionnant.

J’avais déjà succinctement informé Robinson du personnage. Wolfred Nelson était un homme de caractère tout en contraste, autant adulé que détesté. Les loyalistes lui en voulaient cordialement, le considérant comme un traître à la race anglaise. On disait de lui qu’il était impulsif et colérique, capable de soulever les foules par sa voix de stentor, même si son français avait tendance à lui échapper dans ses moments d’exaltation. Une qualité toutefois que même ses ennemis lui reconnaissaient, c’était son courage.

Je vis que Robinson était quelque peu impressionné par le personnage, lui que pourtant personne n’intimidait. La poignée de main du Dr Nelson était franche, solide et nerveuse. Nous nous présentâmes et il nous invita à monter à l’étage par le majestueux escalier central afin de nous installer dans le grand Drawing Room plus confortablement meublé que le petit parlor au rez-de-chaussée. La pièce était murée de livres sur trois côtés et de la documentation s’empilait sur le plancher. Il restait quand même un espace raisonnable pour quatre fauteuils confortables et une table basse. Nous comprîmes que nous nous trouvions dans la pièce où le docteur recevait ses visiteurs privilégiés. Je me suis fait la remarque que ces murs devaient avoir entendu un grand nombre de secrets. Puis, la domestique qui nous avez reçus entra dans la pièce avec un plateau sur lequel étaient disposées une superbe théière en porcelaine et trois tasses. Le nectar ambré ayant été distribué à chacun, Robinson lança la conversation.

— Honorable Nelson…

— Je vous en prie, dit le Dr Nelson, ne m’appelez pas Honorable

— D’accord. Docteur alors ? D’abord, nous nous excusons de venir vous déranger alors que nous savons que votre temps est précieux. J’ai été mandaté par le surintendant Ermatinger pour enquêter sur des crimes qui se sont produits à Saint-Charles récemment. Pour résoudre ces crimes, nous croyons qu’il nous faut revenir dans le passé, jusqu’à la période des troubles de ‘37. Comme vous avez bien évidemment été un témoin privilégié de cette période, nous aimerions recueillir quelques renseignements pertinents pour notre enquête.

— De quels crimes parlez-vous ?

— Samedi dernier, nous avons retrouvé deux cadavres dans l’ancien manoir du seigneur Debartzch : un homme et une femme. L’homme s’appelle Égide Renaud et la femme, son épouse Clémentine Renaud, qui fut également la première épouse d’Armand Giroux.

— Je connais évidemment Armand Giroux. Il a pris une part active dans nos groupes de discussion ainsi que dans les luttes qui ont préparé les révoltes de ‘37. Il fut tué peu de temps après la bataille de Saint-Charles. Quant à Égide Renaud, j’en connais peu de choses sinon qu’il fut un renégat à la cause. Que voulez-vous savoir ?

Robinson voulut d’abord faire parler le Dr Nelson sur les origines des Troubles, lui expliquant qu’il n’était pas au pays au moment où ils se produisirent. Il avait besoin de comprendre les raisons du soulèvement afin d’éclairer ce qui avait mené aux batailles de ‘37. Il soupçonnait que c’était au cœur de ces événements que pouvaient se trouver certaines réponses aux questions qu’il se posait sur les meurtres.

Le Dr Nelson ne voulut pas entrer dans les détails des enjeux politiques qui donnèrent lieu à des résultats catastrophiques pour les réformistes et surtout pour les Canadiens-français. Il décrivit rapidement le mouvement radical qui s’était formé dans le Bas-Canada en même temps que dans le Haut-Canada. Il avoua à cette occasion que ses propres actions avaient été inspirées, en partie du moins, par le chef rebelle William Lyon Mackenzie, celui-là même qui avait proclamé la République du Canada à Toronto. Son action révolutionnaire avait été réprimée dans le sang et deux de ses collaborateurs avaient été pendus pour cette révolte. Le mouvement réformiste canadien prenait sa source également dans la révolte des chartistes en Angleterre et la révolution de juillet en France.

Le système politique canadien était vétuste et injuste, bloqué par une poignée de bureaucrates qui tenaient à leurs privilèges de la conquête britannique. Ceux-ci faisaient partie du family compact, un petit groupe de profiteurs surtout anglo-canadiens prêts à tout pour s’opposer au changement allant à l’encontre de l’esprit d’entreprise… et de leurs intérêts, bien sûr. De plus, même si ce groupe avait comme membres un petit nombre de Canadiens-français, les Anglais étaient opposés à donner plus de pouvoir à la majorité canadienne-française, une race qu’il fallait au plus vite assimiler selon eux.

À partir des années 1810, des politiciens canadiens se sont élevés plus nombreux que jamais contre ce qu’ils considéraient comme étant une perversion du système de l’Empire britannique. Le parti canadien, principalement composé de bourgeois canadiens-français d’inspiration démocratique, a mené durant plusieurs années un combat parlementaire afin de récupérer des droits qu’il disait revenir à la population, notamment celui de la responsabilité ministérielle de l’assemblée. Ce droit avait été confisqué par le family compact qui exerçait le pouvoir exécutif et cherchait l’anglicisation du Canada à tout prix.

Des débats acrimonieux se produisirent sporadiquement pendant une bonne vingtaine d’années. Or, les disputes sont restées longtemps contenues au sein des institutions parlementaires jusqu’à ce qu’une grave crise économique se produise, culminant en 1836 lorsque les récoltes de blé furent dévastées par des insectes destructeurs. Les habitants des milieux ruraux ont commencé à se mobiliser contre le gouvernement qui n’en avait apparemment rien à faire de leurs souffrances. S’est effectuée alors la jonction entre les problèmes des habitants et les préoccupations de la bourgeoisie canadienne-française. À partir de ces années, le mouvement d’abord strictement parlementaire se répandit dans les classes populaires et se radicalisa, allant même jusqu’à créer une rupture entre les modérés qui voulaient continuer la lutte parlementaire et les radicaux qui incitaient à la révolte armée. Le Dr Nelson faisait partie de la seconde catégorie.

Quand le Dr Nelson eut terminé de brosser un portrait de la situation de l’époque, j’étais en admiration pour la faculté de synthèse de cet homme capable de décrire en quelques mots tant d’années de lutte politique et sociale.

— Si vous me le permettez, docteur, je voudrais vous poser une question qui va peut-être vous apparaître comme trop personnelle. Vous pouvez ne pas y répondre.

— Allez-y.

— Vous, un britannique anglican, né à William-Henry dans une famille ayant comme ancêtre le fameux général Nelson, le vainqueur de Trafalgar…

— Je vois que vous êtes bien renseigné !

— C’est mon métier et j’essaie de le faire le plus consciencieusement possible. L’un de mes devoirs consiste à me renseigner sur les personnes que je dois interroger. Donc, pour revenir à ma question, pourquoi avez-vous pris fait et cause pour les Canadiens-français alors que tout vous portait vers le parti anglais ?

— Oh, vous savez, j’ai déjà été un tory pur et dur qui méprisait les catholiques et la race canadienne-française.

— Vous me surprenez !

— J’étais très jeune alors et incapable de réfléchir par moi-même.

— Qu’est-ce qui vous a donc fait changer d’idée ?

— Plusieurs événements ont joué un rôle crucial.

Le Dr Nelson nous raconta un peu de son histoire personnelle qui nous fit mieux comprendre cet homme complexe et original. Il était devenu médecin à un très jeune âge. À vingt ans, il pratiquait déjà dans un hôpital militaire. Il se retrouva bientôt à la tête de la milice à Saint-Denis, un village canadien-français s’il en est un. C’était pendant les menaces de guerre entre les États-Unis et la Grande-Bretagne, on s’attendait à tout moment à ce que les Américains envahissent le Canada par la rivière Richelieu.

À cette époque, le Dr Nelson ne parlait que l’anglais et devait commander un bataillon de Canadiens-français souvent unilingues. Il entreprit donc d’apprendre le français afin de mieux donner des ordres. Il se rendit compte qu’il avait affaire à des hommes courageux de grande valeur ayant à cœur de défendre leur pays. Lorsque la menace de guerre fut écartée, il resta à Saint-Denis afin de soigner les habitants du village, des gens simples qu’il estimait de plus en plus. Ceux-ci le lui rendaient bien d’ailleurs.

Puis, il connut son épouse, laquelle était issue d’une ancienne lignée française installée depuis le début de la colonie. Cette « femme exceptionnelle », comme il la désignait, lui donna sept enfants. Il nous révéla avec émotion qu’elle lui avait tout appris de la vie. Notamment, il fut instruit de l’histoire et de la culture des Canadiens-français et de leur foi à un point tel qu’il accepta d’élever ses enfants dans la religion catholique. Il comprit surtout avec le temps que ses compatriotes canadiens subissaient une injustice flagrante de la part d’un système politique en place qui les désavantageait grandement. Il s’engagea alors pour la réforme, devint un adversaire implacable de l’ordre établi, se présenta aux élections et les gagna.

À un moment, le Dr Nelson se leva de son fauteuil et alla chercher un document qui se trouvait dans l’une des piles reposant par terre. Il en sortit une série de feuillets qu’il regarda en se rassoyant. Il demanda.

— Vous connaissez le Sieur Alexis de Tocqueville ?

Comme nous faisions tous les deux des gestes de dénégation, il continua.

— M. de Tocqueville, un Français, est un fin observateur de ce qui se passe de ce côté-ci de l’Atlantique. Même les plus perspicaces de nos philosophes ont été incapables d’égaler ses analyses. Il vous faut lire son magistral De la démocratie en Amérique. Vous ne le regretterez pas. Je viens d’en recevoir un exemplaire complet et je vous le prêterai si vous le voulez. Or, M. de Tocqueville est venu passer quelques semaines au Canada lors de son voyage aux États-Unis. Il a été accompagné pour l’occasion par Viger, mon bon ami et adversaire politique. Avant les troubles de ‘37, M. de Tocqueville lui a fait parvenir une abondante correspondance sur la situation du Bas-Canada dont Viger a bien voulu faire une copie pour moi. Laissez-moi vous en lire quelques extraits qui vous feront mieux comprendre mon attitude envers les Canadiens-français.

Puis, il nous lut quelques lignes criantes de vérité de la part d’un observateur étranger. J’avais pris quelques notes à cette occasion. Voici un extrait significatif.

Je viens de voir dans le Canada un million de Français braves, intelligents, faits pour former un jour une grande nation française en Amérique, qui vivent en quelque sorte en étrangers dans leur pays. Le peuple conquérant tient le commerce, les emplois, la richesse, le pouvoir. Il forme les hautes classes et domine la société entière. Le peuple conquis, partout où il n’a pas l’immense supériorité numérique, perd peu à peu ses mœurs, sa langue, son caractère national. Nous arrivons au moment de la crise. Si les Canadiens ne sortent pas de leur apathie d’ici vingt ans, il ne sera plus temps d’en sortir. Tout annonce que le réveil de ce peuple approche. Mais si dans cet effort les classes intermédiaires et supérieures de la population canadienne abandonnent les basses classes et se laisser entraîner dans le mouvement anglais, la race française est perdue en Amérique.

Ces écrits de Tocqueville nous firent bien comprendre l’intérêt que le Dr Nelson portait à la race canadienne-française. Il ne pouvait concevoir que l’assimilation tant souhaitée par les autorités britanniques puisse arriver à l’éteindre.

En conséquence, le Dr Nelson avait suivi une voie réformiste capable de fâcher grandement les autorités, mais qui jusque-là n’allait pas au-delà des limites de la loi. Il se radicalisa seulement au moment où l’un de ses amis qui l’avait soutenu lors de ses campagnes électorales fut assassiné par un groupe de fanatiques loyalistes. Ce qui ajouta à l’injure fut l’acquittement des assassins par un jury truqué uniquement composé d’Anglais. À partir de ce moment-là, il s’engagea sur un chemin sans possibilité de retour en arrière.

J’étais fasciné par le récit de cet homme qui m’apparaissait, malgré ses défauts et ses erreurs, comme un homme libre. Je vis également monter l’admiration sur le visage de Robinson, lui qui avait connu dans son pays beaucoup de compatriotes médiocres et vénaux. Il faisait maintenant la connaissance d’un être d’une tout autre nature. Il lui demanda.

— Vous êtes connu pour avoir été un chef de file du mouvement des patriotes que vos adversaires appellent des rebelles. J’aimerais que l’on en vienne aux événements de 1837 qui furent un point de rupture, si je comprends bien.

Le Dr Nelson continua en racontant les luttes qui eurent lieu à cette époque. D’abord, il fut au cœur de ce que l’histoire a retenu comme étant la seule victoire des patriotes : la bataille de Saint-Denis. Comme il était l’un des seuls à avoir quelque expérience militaire, il organisa la défense du village avec efficacité. Or, la température glaciale de la fin de novembre aidant, les troupes britanniques furent contraintes de retraiter après une série d’escarmouches qui laissèrent tout de même quelques morts dans les champs. Cette victoire donna au Dr Nelson un prestige exceptionnel.

Néanmoins après ce coup d’éclat, tout se désorganisa dans le chaos le plus total. Les habitants, qui n’étaient pas des militaires, avaient de la difficulté à comprendre les ordres ou même à s’y plier. De plus, ils n’avaient que quelques vieux fusils à leur disposition. La bataille de Saint-Charles fut perdue avec le nombre considérable de morts que l’on connaît et les catastrophes s’enchaînèrent ainsi pendant plusieurs jours.

À un certain moment, le Dr Nelson se retrouva seul avec six autres combattants à Saint-Denis. Voyant bien qu’il était impossible de défendre les lieux avec ces seules forces, il s’enfuit dans les bois, supportant le froid, la faim et l’inquiétude, marchant de nuit à travers les bois, s’enfonçant dans la boue jusqu’aux genoux, se cachant le jour, revenant parfois sur ses pas. Il faillit mourir une ou deux fois en traversant des ruisseaux ou des marais. Il avait erré pendant une quinzaine de jours avant que des volontaires loyalistes le fassent prisonnier.

— Ce fut une période difficile pour ma famille et moi-même, dit le Dr Nelson. Comme la loi martiale avait été déclarée, je risquais la peine de mort. Après avoir passé sept mois en prison sans procès, j’ai été exilé avec d’autres aux Bermudes. Toutefois, on nous a permis après quelques mois de quitter notre exil suite à une décision du nouveau gouverneur. J’ai quitté les Bermudes mais ne pouvait entrer au Canada. Je me suis installé à Plattsburgh pour y exercer la médecine. Il fallait que je gagne ma vie. J’avais tout perdu à Saint-Denis. On avait incendié ma maison et volé tous mes biens. Finalement, j’ai réussi à y faire venir ma famille. Mon épouse et mes enfants m’avaient tant manqué après presque une année de séparation.

— Avez-vous changé alors d’opinion politique ?

Après un long moment d’hésitation, le Dr Nelson ajouta.

— Non… Je ne crois pas… Je me suis seulement dit alors qu’il fallait laisser le temps et les circonstances faire leur œuvre, même si cela devait être plus long.

— Vous vous êtes assagi ?

— Si vous voulez le voir ainsi ! N’oubliez pas que ma famille avait été laissée dans le besoin au Canada pendant ma période de réclusion et mon exil. Des amis avaient bien voulu prendre soin d’elle, allant même jusqu’à proposer d’adopter quelques-uns de mes enfants. J’ai beaucoup souffert de cette situation. Puis le vent tourna. En 1842, mon ami Louis Hippolyte Lafontaine, à l’époque procureur général, introduisit une procédure de Nole Prosequi qui me permit de revenir chez nous. Je lui en ai été infiniment reconnaissant et je suis devenu depuis son allié inconditionnel dans les réformes qu’il a entreprises au sein de ce « nouveau Canada Uni », des réformes toujours aussi nécessaires.

— Pour vous, que reste-t-il de cette époque glorieuse ?

— « Glorieuse » n’est sans doute pas le mot approprié. « Exaltante » oui, mais aussi « décevante » à bien des points de vue.

— Évidemment, je comprends. On vous a traité fort injustement.

— Ce fut le cas, bien sûr. Il est bien possible que, d’un certain point de vue, j’aie mérité ces « punitions ». Il était de bonne guerre d’affronter la justice du point de vue de mes adversaires même si je ne regrette aucunement les gestes posés. Lorsque je parle de déception, je ne fais pas référence à moi seul. Ma déception est venue plutôt de la façon dont mes compagnons et moi-même avons perdu cette lutte par notre propre incompétence militaire. Après avoir soulevé les foules, ce dont nous étions passés maîtres, nous avons été incapables de soutenir les combats de façon intelligente. Nous étions engagés d’une manière totalement chaotique dans des combats qui auraient exigé une préparation minutieuse et des ressources appropriées. De plus, contrairement à ce que plusieurs de mes compagnons croyaient, l’armée britannique stationnée au Canada était déficiente. Même Wellington en parlait comme d’un ramassis des excréments de la terre. Certains soldats n’attendaient que le bon moment pour s’enfuir aux États-Unis. Toutefois, une guerre ne se déroule jamais comme nous le projetons, c’est bien connu. Non, ce ne fut pas ma plus grande déception. Elle est surtout venue du constat de la lâcheté de nos chefs…

— Cela m’étonne que vous disiez cela alors que l’on vante tant le courage des combattants.

— Ce sont nos soldats de fortune, des laboureurs, des journaliers, des gens du peuple, qui se sont montrés fort courageux devant l’épreuve et qui se sont battus jusqu’à donner leur vie. Ils ont cru en notre parole. Papineau le premier avait allumé la mèche en soulevant le peuple avec ses talents exceptionnels d’orateur. Il avait même signé une déclaration d’indépendance dans ma propre demeure. Pourtant, dès le début de l’affrontement lors de la bataille de Saint-Denis, il a détalé comme un lapin vers les États-Unis et on ne l’a revu que beaucoup plus tard lorsque tout était terminé. Et aujourd’hui, Papineau vient me faire la morale en disant que j’étais le plus féroce partisan de la force. Il se garde bien de reconnaître que sa fuite a précipité la défaite finale du mouvement des patriotes.

Je fus surpris de constater l’inimitié qui régnait entre les deux plus éminents chefs du parti des patriotes. À l’époque du retour de Papineau, son étoile avait pâli, certes, mais il avait encore de l’ascendant. Il est difficile aujourd’hui, avec le recul, de se faire une idée juste de la situation. Les historiens, les essayistes et les romanciers se sont emparés de ces événements et les ont sculptés à leur convenance, créant des héros et des renégats d’hommes qui n’étaient finalement que des hommes.

— Je comprends votre position, dit Robinson, et surtout votre indignation vis-à-vis de vos compagnons sur lesquels vous aviez tant compté.

— Vous savez, mon cher ami, j’ai acquis suffisamment d’expérience de l’âme humaine et des passions qui l’agitent. Les hommes peuvent être prêts un jour à donner leur sang pour une cause et le lendemain fuir devant le combat. Ils pensent adhérer fermement à une idée ou à un projet, puis ils en changent radicalement pour des raisons futiles. Le propre de l’être humain est d’être agité par ses passions changeantes. Cela demande un très grand effort sur soi pour les contrôler. Et nous y arrivons rarement à notre satisfaction.

Le Dr Nelson s’arrêta en gardant la tête basse, sans doute perdu dans ses rêves évanouis dans la brume du temps. Nous gardâmes le silence en entendant ces paroles pleines de sagesse. Je compris alors l’amertume que devait ressentir cet homme si courageux qui voyait s’envoler son idéal avec le vent. Robinson voulut recentrer la conversation sur le sujet qui l’intéressait au premier chef, soit les crimes du manoir.

— Je suppose que vous faites allusion à certains que vous avez côtoyés jadis ? Je pense en particulier au seigneur Debartzch.

— Certes, Debartzch est un bon exemple de ce que je viens d’affirmer. Voilà un homme qui avait fait beaucoup pour son village et sa région. Il avait été l’un des premiers à s’engager dans la lutte des patriotes en écrivant des articles qui ont eu un impact certain partout au Canada. Puis, pour des raisons obscures qu’il n’a jamais expliquées, il a accepté d’être nommé au Conseil législatif qui était alors le fief du family compact. Il est alors devenu notre ennemi en réclamant « sang et potence » pour les patriotes. Oui effectivement, quelle déception !

— Il n’était sans doute pas présent dans son manoir lorsque vous vous y êtes réunis avant la bataille de Saint-Charles.

— Il avait déjà fui avec sa famille à ce moment-là. Heureusement pour lui, car vu l’agitation de la population à son égard, on l’aurait sûrement étripé.

— Vous vous y étiez rencontrés pour préparer la stratégie de défense. C’était donc un peu avant la bataille de Saint-Denis ?

— Encore là, je suis admiratif de votre capacité à obtenir des renseignements sur des événements si anciens. Il y a eu effectivement une rencontre de stratégie dans le manoir Debartzch. Plusieurs chefs patriotes y étaient réunies et se montraient prêts à verser leur sang s’il le fallait. La belle affaire ! Les seules qui sont restés jusqu’à la fin de cette bataille perdue d’avance ont été Boucher-Belleville et Giroux.

— Pouvez-vous m’en dire plus sur cette bataille ?

— Ce sera difficile, car je n’étais pas présent lors des combats. Il faudrait demander à Boucher-Belleville. Il est ici à Montréal. Je crois bien qu’il a un poste quelconque au département d’Éducation. Vous devriez le rencontrer.

— Et Renaud ? Était-il présent ?

— Là encore, je ne peux pas vous aider. Si je me souviens bien, on l’avait fait prisonnier un temps avant la bataille. Les patriotes craignaient qu’il les trahisse. Et ils avaient raison puisque c’est effectivement ce qui est arrivé par la suite.

Après une pause dans la conversation, Robinson jugea que le moment était venu de poser la question sur la fameuse cassette. Il s’engagea sur ce terrain.

— Nous avons été informés d’une rumeur lors de notre enquête selon laquelle vous auriez apporté une cassette remplie d’or lors de votre rencontre. Est-ce vrai ?

À ces mots, le docteur Nelson éclata d’un rire sonore qui se répercuta étrangement dans la pièce.

— Oui, je suis au courant de cette rumeur. Je ne sais pas d’où elle a pu provenir. Je peux vous affirmer cependant que si j’avais eu en ma possession une telle cassette, je ne l’aurais sûrement pas emporté avec moi.

— On m’a laissé entendre que ce serait Brown qui vous l’aurait demandée pour acheter des armes.

— De toute façon, je n’aurais jamais voulu remettre de l’argent à Brown. Cet homme, en plus d’être un piètre général qui s’était lui-même imposé comme commandant à Saint-Charles, n’était pas reconnu pour son honnêteté. Quoi qu’il en soit, il était beaucoup trop tard pour aller acheter des fusils aux États-Unis.

— Ah bon ! dit Robinson visiblement déçu d’avoir perdu encore une autre piste.

— Pardonnez-moi de ne pas vous aider davantage, mon cher ami. Si je puis me permettre, ne serait-il pas possible que la mort de Renaud soit reliée aux actions abjectes qu’il a entreprises après la bataille ? Je sais qu’il a dénoncé par écrit plusieurs patriotes, lesquels ont été emprisonnés ou exilés par la suite. Certains de ceux-là doivent lui en vouloir beaucoup. Mais ce n’est qu’une hypothèse. Après tout, c’est vous le détective.

— Un détective qui voit sa charge s’alourdir de jour en jour avec cette affaire. Nous vous sommes infiniment reconnaissants de nous avoir reçus. Ce que vous nous avez communiqué comme information pourra se révéler d’une grande utilité dans le futur.

— Je vous souhaite bonne chance dans votre enquête, dit le docteur Nelson en se levant pour nous signifier la fin de notre entrevue.

Nous nous séparâmes avec une poignée de main chaleureuse. Lors du chemin de retour, nous entreprîmes de faire un récapitulatif de l’enquête. Celle-ci me paraissait revenir à son point de départ. Ce n’était pas l’opinion de Robinson cependant. Il ne retenait plus le crime crapuleux ; il ne s’agissait pas de meurtres commis par le jeune Irlandais ni par un cambrioleur quelconque. Il avait éliminé ces deux possibilités de façon convaincante. L’idée d’une cassette qui aurait été cachée dans le manoir s’était évaporée également. Il est vrai que Robinson n’avait pas mis beaucoup d’espoir dans cette option, l’ayant considérée comme une simple rumeur dès le départ. Que restait-il si le mobile de l’argent venait d’être exclu ?

— Quoi qu’il en soit des mobiles, il nous faut retourner à l’époque de la bataille de Saint-Charles, et de cela au moins, je suis convaincu. Nous devons remonter à une douzaine d’années en arrière si nous voulions faire la lumière sur ses crimes.

— Quelle est la suite alors ?

— Comme le Dr Nelson nous l’a bien laissé entendre, c’est lors de ces périodes chaotiques que les êtres humains montrent le meilleur d’eux-mêmes et malheureusement aussi le pire. Nous ne savons pas encore ce qui s’est produit précisément. Pour le moment, je laisse de côté le mobile du crime passionnel pour me tourner vers celui de la vengeance. Dans les circonstances, c’est celui qui m’apparaît le plus prometteur et le plus plausible.

Le lendemain était un dimanche et ma religion m’interdisait de faire un travail quelconque, sauf à titre exceptionnel. De plus, j’étais pressé de retrouver mon Adélaïde afin de passer du temps avec elle. Ce n’était pas le cas pour le solitaire Robinson. De plus, les protestants ne sont pas aussi stricts que nous sur le congé dominical. Il m’apprit qu’il irait se pencher sur les dossiers de la police afin de découvrir les témoignages écrits de Renaud. Il espérait obtenir des renseignements pouvant le conduire à quelques suspects. Nous nous saluâmes et nous donnâmes rendez-vous pour le lundi matin.

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