Au Canada, au milieu du XIXe siècle, deux meurtres horribles ont été commis dans le village de Saint-Charles. Le roman policier LES CRIMES DU MANOIR DEBARTZCH suit à la trace l’investigation de Silas Robinson, un enquêteur moderne avant l’heure. Le roman est présenté en 20 épisodes à raison d’un par semaine. Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique RATTRAPAGE. Pour celles et ceux qui ne veulent pas attendre, procurerez-vous le livre intégral à la rubrique POUR CONNAÎTRE LA FIN...

Les Crimes-Livret 9

Livret 9@Marcel Viau

Le lundi 9 octobre, je me rendis au château de Ramezay où les Cours de justice avaient été installées à la suite de l’incendie de l’ancien bâtiment. J’avais reçu la veille un message par un coursier dans lequel Robinson me donnait rendez-vous sans explication à la porte de l’immeuble à 9 h ce matin-là.

La veille, Adélaïde et moi avions passé un dimanche paisible en commençant notre journée par la grand-messe à l’église Notre-Dame. Cette église était magnifique ! Elle avait remplacé depuis quelques années l’ancienne église donc le dernier vestige, son clocher, venait d’être démoli, libérant ainsi l’espace pour la Place d’armes qu’on connaît aujourd’hui. La nouvelle église monumentale, de style néo-gothique en pierres grises de Montréal, peut contenir jusqu’à dix mille fidèles. Il nous a quand même fallu arriver tôt pour obtenir une bonne place. Les deux tours de 230 pieds dominent toujours le paysage montréalais ; elles sont visibles à des miles à la ronde.

À cette époque, l’intérieur n’était pas aussi flamboyant qu’aujourd’hui. Le mur de chevet, bien plat à la mode anglaise et non semi-circulaire, présentait une grande verrière devant laquelle étaient disposés, de part et d’autre, six tableaux provenant de l’ancienne église. Les colonnes de la nef étaient peintes en trompe-l’œil représentant du marbre veiné. Adélaïde et moi ne nous fatiguions jamais d’admirer ce chef-d’œuvre. Nous avons donc assisté pieusement à la grand-messe célébrée par l’évêque et concélébrée par plusieurs prêtres. Une excellente chorale et de nombreux enfants de chœur les accompagnaient.

Après la messe, et comme d’habitude, nous sommes allés dîner chez les parents d’Adélaïde dont le père cultivateur nous accueillit dans sa grande maison en pierre de la Côte de la Visitation. Cette promenade en carriole nous faisait toujours beaucoup de bien, en particulier lorsque la température était idéale comme hier. Les paysages de Montréal étaient bucoliques avec ses champs cultivés et ses animaux qui paissaient. Les parents d’Adélaïde étaient des gens joviaux que nous avions toujours plaisir à fréquenter. Ils avaient dépassé depuis longtemps les réticences qu’ils avaient eues à notre égard dans le passé. Lors de ces rencontres, il m’arrivait de donner à ma chère tante des nouvelles de mon père (son frère) qui demeurait toujours aux États-Unis. Autrefois, papa avait subi de tels revers de fortune qu’il avait jugé bon de s’expatrier à l’étranger. Quand il est revenu au Canada, ce fut pour y mourir. Quelle tristesse parfois que la vie sur terre ! Aujourd’hui, alors que ces parents que j’ai aimés ont disparu à quelques années d’intervalle, je pense à eux avec beaucoup de nostalgie.

Ce matin-là donc, lorsque j’arrivai au château de Ramezay, Robinson y faisait déjà le pied de grue en m’attendant en face de l’entrée monumentale. Le bâtiment était sans doute l’un des plus anciens du pays. Ramezay, le premier gouverneur de Montréal en Nouvelle-France, l’avait fait construire en pierre avec un toit en pente et de nombreux chiens assis. L’entrée comportait un petit toit classique supporté par quatre colonnades. Il avait fière allure ! Le manoir était tombé entre les mains des Britanniques après la conquête et servait maintenant de Cour de justice temporaire en attendant la construction du nouveau palais de justice que nous connaissons aujourd’hui. Robinson y avait passé la journée du dimanche à consulter des tonnes de documents. Le classement erratique des papiers officiels dû au déménagement récent ne lui avait pas facilité la tâche, de son propre aveu.

Finalement, il avait été en mesure de trouver quelques informations qui l’intéressèrent particulièrement. Il retrouva les dénonciations de Renaud qui avait servi comme témoignage lors de certains procès ayant fait envoyer en prison ou en exil ceux qu’il avait trahis. Il y avait donc de fortes chances pour que son assassin se retrouve parmi ces quelques hommes qui avaient de bonnes raisons de se venger de lui.

Pourquoi Robinson m’avait-il donné rendez-vous au château de Ramezay alors que vraisemblablement son travail était terminé ? En réalité, il m’avoua que les informations dont il disposait étaient insuffisantes et qu’il avait besoin d’obtenir plus de renseignements sur ces malheureux patriotes. En cherchant davantage, il avait trouvé un document fort intéressant qui avait servi à une demande d’indemnisation de l’un de ces patriotes. Il s’agissait d’une liasse volumineuse de feuillets écrits dans un style approximatif qui se révéla être un journal décrivant l’expérience des exilés en Australie. L’homme, un exilé lui-même, était revenu au Canada en 1845 à la suite d’une amnistie générale. Il avait donc passé près de six ans en exil. Enfin, coup de chance ou du sort, il s’avéra que le personnage, un certain François-Maurice Lepailleur, exerçait le métier d’huissier ici même au château. Voilà pourquoi Robinson voulut l’interroger dès que possible pendant qu’il était ici.

— Est-ce que Lepailleur pourrait être un suspect ? lui demandai-je.

— Je ne le crois pas. D’abord, il n’est pas sur la liste des dénonciations de Renaud. Cette liste fait référence aux patriotes qui étaient présents tant à l’Assemblée des Six-Comtés qu’à la bataille de Saint-Charles. Renaud en parle comme des participants actifs pour les avoir reconnus à l’époque, soit lors de l’assemblée ou encore lors de la bataille elle-même. Or Lepailleur a été incarcéré à la suite de la tentative malheureuse de s’emparer des armes des Sauvages à Caughnawaga à 1838, donc une année plus tard. Il n’a sûrement aucun lien avec Renaud, mais nous allons quand même lui poser la question.

Nous entrâmes dans le bâtiment après nous être identifiés auprès de la garde. Robinson avait toujours la lettre d’introduction du surintendant, ce qui facilitait grandement les choses. Nous trouvâmes facilement le bureau de Lepailleur au bout du couloir. Il était assis à un petit comptoir surchargé de documents dans une vaste salle qui comportait bien une dizaine de meubles semblables. Les huissiers ont toujours été les parents pauvres de la magistrature tant par leur salaire que par le traitement qu’on leur offrait. Les employés étaient tous à la besogne et une certaine fébrilité régnait dans l’air. Le travail ne manque jamais dans une grande ville comme Montréal. On nous montra du doigt Lepailleur qui était installé dans le fond de la pièce près d’une fenêtre.

Après nous être présentés, il nous demanda la raison de notre venue. Comme nous allions discuter de sujets plus ou moins confidentiels, il jugea préférable de nous installer dans un endroit plus tranquille et plus discret. Nous entrâmes alors dans une petite pièce désignée par le mot Parlor écrit sur une affichette épinglée sur la porte. C’était un endroit triste avec des murs nus et décolorés, sans fenêtre. On y trouvait une petite table et quelques chaises. Nous prîmes place et sans plus tarder Robinson avança la raison principale de sa visite.

— Nous avons été chargés par le surintendant de la police de Montréal d’enquêter sur deux meurtres commis à Saint-Charles la semaine dernière.

— Ah bon ! dit, surpris, Lepailleur… et en quoi cela peut-il me concerner ?

— Rien, rassurez-vous ! Toutefois, vous pouvez nous aider grandement en nous fournissant des informations sur les circonstances historiques qui sont sans doute à l’origine de ces meurtres. Je m’intéresse surtout à la période des troubles de ’37 -‘38.

Je vis à ce moment-là de la tristesse passée dans les yeux de Lepailleur. On aurait dit qu’un voile venait de soudain tomber sur son regard.

— Oui, une période confuse s’il en fut une… De qui s’agit-il donc ? Est-ce que je les connais ?

— Peut-être. Il s’agit d’Égide Renaud et de son épouse.

Après un long moment d’attente où Lepailleur semblait rassembler ses souvenirs, il dit.

— Renaud… Oui… Renaud. Il y a très longtemps que j’ai entendu parler de lui.

— Vous le connaissiez ?

— Pas personnellement. Si je me souviens bien, c’était un personnage peu recommandable. Une chose est certaine : il n’appartenait pas aux mêmes cercles que moi.

— Vos cercles ?

— Les patriotes, les Fils de la liberté, les Frères chasseurs.

— De qui parlez-vous ?

Lepailleur sembla étonné de voir que Robinson ne connaissait pas l’identité de ces groupes qui furent tellement actifs lors des troubles de ’37-’38.

— Je vois que vous n’êtes pas d’ici.

— Non effectivement. Je suis arrivé au Canada il y a seulement quelques années.

— Et votre profession… ?

— Je suis détective, une sorte d’enquêteur privé si vous voulez.

— Alors, je suppose que vous vous êtes déjà renseigné sur moi et sur ce que j’appelle mes cercles d’amis ?

— Sur vous oui, mais pas sur vos cercles d’amis. Par contre, j’ai rencontré samedi l’Honorable Wolfred Nelson qui nous a longuement entretenus de la lutte des patriotes.

— Ah !… Je vois que vous ne parlez pas des « diaboliques rebelles » qui ont voulu renverser le gouvernement.

— Non, effectivement… Vous savez… Je ne suis qu’un enquêteur. Je ne fais pas de politique.

— Monsieur Robinson, nous faisons TOUJOURS de la politique.

Un ange passa pendant que Robinson chercha un grand carnet dans sa besace et qu’il se mit en frais de consulter ses notes. Après l’avoir feuilleté longuement, il reprit.

— Vous faisiez partie des patriotes qui furent d’abord condamnés à mort, puis exilés en Australie en 1838. Est-ce bien cela ?

— C’est exact. Mais qu’est-ce que cela a à voir avec votre affaire ?

— Patience, monsieur Lepailleur, j’y viens. J’ai retrouvé le journal que vous aviez envoyé au gouvernement en vue d’obtenir une indemnisation pour les pertes subies. Je l’ai trouvé fort bien documenté.

— Et alors ?

— Dans le cadre de mon enquête, je suis arrivé à la conclusion qu’il fallait rechercher les causes de ces assassinats dans le passé. Je me suis arrêté à l’une des périodes les plus troubles, soit les luttes des années 1837. Je suis convaincu que ces crimes prennent racine dans la bataille de Saint-Charles et de ses suites.

— Intéressant ! Les batailles de Saint-Denis et de Saint-Charles ont été les véritables déclencheurs de la révolte populaire.

— Vous y étiez ?

— Non. Je n’étais pas actif à cette période-là. Ce ne fut qu’un peu que plus tard que j’ai intégré le groupe des Fils de la liberté qui ont pris une part active au combat à partir seulement de 1838.

Robinson feuilleta encore un moment son carnet, puis continua.

— Je vois que vous avez été arrêté en… voyons voir… novembre 1838.

— Oui ! Avec mon ami Cardinal, nous attendions désespérément des secours américains pour livrer bataille aux Habits Rouges. Cardinal voulait organiser une insurrection plus sérieuse que ce qu’il appelait les échauffourées de Saint-Denis et de Saint-Charles. Il voulait surtout des fusils, mais aussi de l’argent, des canons et de l’aide américaine. Lorsque nous avons compris que les secours ne viendraient pas, nous avons pris une initiative qui semblait sur le coup une bonne idée, mais qui nous a été fatale.

Lepailleur nous raconta alors les événements qui l’ont mené à son emprisonnement. Avec un groupe d’une soixantaine de patriotes dont à peine la moitié était armée, ils décidèrent d’aller chercher les armes là où elles se trouvaient. On savait que les Sauvages de Caughnawaga étaient tous des chasseurs et que chacun possédait un fusil. Le groupe se cacha dans les boisés aux alentours de la réserve attendant que Cardinal et LePayeur aillent parlementer. Ils étaient convaincus que les Sauvages voudraient rester neutres durant la rébellion.

En chemin, le premier homme qu’ils rencontrèrent fut George de Lorimier, un cousin de l’un des chefs des patriotes Chevalier de Delorimier. George de Lorimier était un métis, né d’un père canadien et d’une Iroquoise. Il résidait chez les Sauvages puisqu’il y avait ses terres. Mis en confiance, Cardinal lui fit la proposition d’acquérir les fusils des Sauvages. De Lorimier (qui se faisait appeler « Ciel Brillant » par eux) affirma que lui-même était un patriote même s’il ne participait pas à la rébellion. Il a proposé de rencontrer lui-même le chef pour lui soumettre la proposition et négocier avec lui.

Or, Lepailleur et son groupe l’apprirent plus tard à leurs dépens, Ciel Brillant s’était immédiatement empressé de prévenir le chef des Sauvages. Ils étaient tous réunis à l’église pour la messe. Aussitôt, le chef donna l’ordre à ses hommes de se rassembler autour du mât du village avec leurs armes. Pendant ce temps Cardinal, tellement sûr de son plan, fit sortir du bois ses hommes et se présenta au chef. Quelle ne fut pas sa surprise de voir les Sauvages pointant leurs armes sur eux en les sommant de jeter par terre les quelques fusils qu’ils avaient ? De Lorimier n’était pas avec eux. Il avait disparu et les avait trahis. La suite fut terrible. Beaucoup plus nombreux que le groupe de rebelles, les Sauvages les transportèrent en canot à Lachine, alors un fief de tories. Les volontaires loyalistes s’emparèrent du groupe et le conduisirent à la prison du Pied-du-courant avec des chants de triomphe.

— C’est donc à ce moment-là que vous avez subi votre procès ?

— Un procès ? Je ne suis pas certain qu’il faut appeler cela ainsi. Une exécution, oui ! Nous sommes restés emprisonnés pendant plusieurs mois pendant qu’on créait un tribunal spécial militaire afin de nous juger pour haute trahison.

Lepailleur nous raconta que ce tribunal composé de militaires britanniques unilingues anglais ne pouvait pas être impartial. Les quelques avocats à qui on avait donné la permission de les défendre, dont l’honorable Drummond à l’origine de notre enquête sur les crimes du manoir Debartzch, ne pouvaient même pas les représenter verbalement au tribunal. La cause était entendue d’avance ! Sur la centaine d’accusés, dont la soixantaine qui avait été arrêtée par les Sauvages, à peine quelques-uns furent relâchés. Les autres ont eu à subir un sort épouvantable. Une soixantaine furent exilés en Australie et douze ont été pendus, dont les chefs Chevalier de Lorimier et Narcisse Cardinal, le grand ami de Lepailleur.

— Je comprends que ce fut une période de grand malheur pour vous.

— Ce fut surtout une grande injustice.

— Vous y avez perdu votre ami Cardinal. Vous n’avez jamais voulu vous venger de sa mort et de votre exil ?

— Bien sûr, j’ai détesté pendant longtemps moins les Anglais du tribunal que celui qui nous avait trahis.

— Vous voulez parler de celui que les Sauvages appelaient Ciel Brillant ?

— Il était responsable non seulement de la mort de mon ami, mais aussi d’un des membres de sa propre famille : Chevalier de Lorimier.

— Avez-vous cherché à le retrouver à votre retour d’exil ?

— Non. Vous savez… cet exil en Australie avait été un coup terrible pour moi. J’ai dû laisser mon épouse et mon enfant qui ne possédaient plus rien. Par ordre de la Cour, on avait brûlé ma maison et pillé mes biens. Quand je suis revenu en 1845, j’étais seulement heureux de les retrouver en bonne santé. Surtout, j’ai eu le temps de prier lorsque j’étais en exil. Il y avait là-bas un prêtre curé de la paroisse catholique qui m’a beaucoup aidé. J’ai appris que le pardon plaisait plus à Dieu que la vengeance. Notre curé répétait que « œil pour œil, dent pour dent », c’était une affaire de l’Ancien Testament. Jésus disait plutôt : « pardonne à tes ennemis et prie pour ceux qui te persécutent ».

— Vous êtes donc revenu en paix.

— On peut le dire comme ça. De toute façon, même si j’en avais beaucoup voulu à ce traître, il n’était déjà plus de ce monde à mon retour. Quelques mois après notre arrestation, on a retrouvé son corps sur les rives du Saint-Laurent. Personne ne sait exactement ce qui s’est passé, mais certains disent qu’il était devenu incapable de s’endurer lui-même après ce qu’il avait fait. En voulant jouer un rôle de médiateur entre les Sauvages et nous, il avait plutôt provoqué la catastrophe et envoyé à la potence un des membres de sa propre famille. Un jour, il avait pris son canot et on ne l’avait plus revu vivant.

Lepailleur cessa de parler et regarda dans le vague, comme si tous ces souvenirs obscurcissaient sa vue.

— Cette guerre, M. Robinson, cette guerre ! Personne n’en est sorti indemne, vous savez ! Même pas les Anglais… Est-ce que cela en valait vraiment la peine ?

Maintenant que Robinson avait éliminé Lepailleur et quelques autres de la liste de ses suspects, il voulut en savoir plus sur l’exil des patriotes en Australie. Dans la liste de noms retenus à la suite de ses recherches de la veille, tous étaient partis en exil et il était vraisemblable que Lepailleur les connaisse. De plus, si ce dernier était revenu avec le pardon en bouche pour ses ennemis, il était loin d’être assuré que les autres avaient fait de même. Robinson l’incita de nouveau à parler de son exil.

— Votre exil en Australie ne fut pas de tout repos. C’est du moins ce que j’ai pu lire dans votre journal.

— Assurément. La plupart d’entre nous n’étaient ni pêcheurs ni marins. Nous n’étions pas habitués à prendre la mer. De plus, nos conditions de vie sur le bateau étaient pénibles. Nous étions punis à tout moment pour des peccadilles. Ce fut cinq mois de voyage que personne n’oubliera. Plusieurs ont été malades ; l’un d’entre nous en est mort.

— Si j’ai bien compris, votre séjour en Australie par la suite ne s’est pas non plus très bien passé.

— En tout cas, les deux premières années ont été vraiment difficiles. Nous étions prisonniers, vous savez, et notre gardien (qui s’appelait Badley, un nom prédestiné) nous punissait pour tout et pour rien. Oui ce fut vraiment très difficile durant les deux premières années.

— Et après cela ?

— Le gouverneur a accepté d’alléger nos conditions de vie. Après tout, nous n’étions pas des prisonniers de droit commun. Et en général, notre comportement était facile et accommodant. Puis, il y a eu l’amnistie de 1844.

— Évidemment, à titre de compatriotes, vous avez bien connu vos compagnons d’infortune ?

— Certes oui. Nous avons même gardé contact après les deux années où on nous a libérés de notre emprisonnement. Nous avions trouvé des emplois chez différents habitants australiens. Certains ont même pu démarrer de petites entreprises. Mais pour la grande majorité, nous avions le mal du pays et voulions revenir chez nous.

Robinson sortit alors de sa besace quelques feuillets qui ressemblaient à des fiches contenant des informations sur des suspects potentiels.

— Comme vous le savez, je suis toujours à la recherche de celui qui a assassiné deux personnes à Saint-Charles. Je crois que ces crimes sont des actes de vengeance et je soupçonne que ceux qui ont été dénoncés par Renaud pourraient être des suspects dans cette affaire. J’aimerais bien que vous m’en disiez plus à leur sujet.

— Si je peux vous être utile, comptez sur moi. Il y a eu assez de morts comme cela dans cette guerre et je trouve répugnant qu’on ait pu la continuer une douzaine d’années plus tard.

— Alors voilà ! J’ai un premier nom à vous soumettre : Louis Dumouchel.

— Je me souviens très bien de Dumouchel : un petit homme malingre et souffreteux. Il n’a jamais pu s’adapter à la captivité. Ce n’est sûrement pas votre homme.

— Et pourquoi donc ?

— Il est tombé malade la première année où nous étions prisonniers en Australie et il est décédé, faute de soins.

Robinson prit la fiche entre ses deux doigts et me la remit en m’invitant à la classer dans mes papiers en vue de mon futur rapport. Il prit une autre fiche et demanda,

— Joseph Marceau ?

— Ah oui, Petit-Jacques ! Tout un gaillard, celui-là. On l’appelait Petit-Jacques par ironie, car il mesurait plus de six pieds et devait peser près de 300 livres. C’était homme énergique et jovial, toujours optimiste. Il nous a bien aidés à garder le moral pendant notre emprisonnement. Peu avant son arrestation, il avait perdu son épouse décédée d’une longue maladie. Il avait laissé au pays deux enfants. Lorsque l’amnistie arriva en 1845, la plupart d’entre nous ont pu revenir dans notre pays avec l’aide de l’argent envoyé par des amis patriotes qui avaient fait des collectes pour nous aider. Seulement quelques-uns restèrent encore quelques années faute d’avoir suffisamment de pécule pour repartir. Petit-Jacques, lui, il y est toujours. J’ai appris qu’il s’était trouvé une belle Australienne, qu’il s’était marié et qu’il avait fondé une nouvelle famille. Quant aux enfants qu’il a laissés au pays, il semblerait qu’ils n’ont plus jamais entendu parler de leur père. Quelle tristesse !

Robinson prit la deuxième fiche, me la remit en me disant de rayer le nom encore une fois. La liste des suspects s’amenuisait. Il n’en restait plus que deux.

— Vous avez connu Théodore Béchard ?

— Théo ? Bien sûr. Lui, c’était un vrai dur. Voilà quelqu’un qui avait mérité amplement cette punition. Il avait fait de nombreuses exactions durant la Rébellion, menaçant les habitants de mort et d’incendier leur maison s’ils ne se joignaient pas à l’insurrection. Il a été un Frère chasseur. Il avait fui aux États-Unis et il est revenu en 1838 pour organiser la bataille. Théo n’était pas du genre à se laisser impressionner par les vexations de nos gardiens et il s’est souvent retrouvé au cachot pour avoir désobéi aux ordres, chapardé de la nourriture ou s’être bagarré. Un vrai dur, celui-là !

— Que lui est-il arrivé ?

— Il est revenu au Canada dans le même groupe de rapatriés que moi.

— Donc, il est ici depuis quatre ans.

Robinson sembla lui porter un intérêt particulier compte tenu de sa personnalité. Béchard était du genre à se laisser aller à des actes de violence. Voilà une espèce d’homme que Robinson avait bien connu pendant sa carrière de policier.

— Oui ! Il a retrouvé sa femme et sa famille. Il habite dans la maison de l’un de ses fils sur une terre à l’Acadie.

— L’Acadie ? C’est un village pas très éloigné de Saint-Charles ?

Je pouvais presque lire dans les pensées de Robinson à ce moment-là. Voilà une personne de nature colérique et violente qui gardait à l’évidence encore beaucoup de ressentiment sur son arrestation et son exil. Il était sans doute au courant que son dénonciateur habitait à quelques miles de là. Il avait eu amplement le temps de préparer sa vengeance et il en avait eu l’occasion. La seule question que je me posai fut celle-ci : pourquoi avoir attendu si longtemps pour passer à l’acte ?

Lepailleur avait sans doute, comme moi, deviné la pensée de Robinson. Il répondit.

— Vous avez raison, mais cela m’étonnerait que Théo soit votre coupable.

— Et pourquoi donc ?

— Théo était déjà l’un des plus âgé d’entre nous lors de notre exil. Aujourd’hui, il doit bien avoir une soixantaine d’années.

Lepailleur marqua une pause alors que son visage devint tout triste. Il continua.

— Depuis mon retour, j’ai essayé de reprendre contact avec mes compagnons de galère. J’en ai revu un certain nombre, dont Théo. Vous ne l’avez pas connu, bien sûr, mais Théo était un homme grand et fort, fier comme un paon. Or lorsque je l’ai revu, il était tassé sur sa chaise berçante dans la cuisine familiale… Il m’a semblé qu’il avait rapetissé d’un demi-pied. Il se berçait constamment en fumant sa pipe. Son fils m’a dit qu’il n’avait plus été le même après son retour d’exil et son état n’avait cessé d’empirer depuis un an. Il était devenu sénile et répétait constamment les mêmes phrases : « nous les battrons, les Anglais » ou encore « qu’ils viennent, je vais me défendre ». Il ne vivait plus dans la réalité. Le pauvre ! Il ne m’a même pas reconnu malgré toutes les épreuves que nous avions surmontées ensemble. Il lui arrivait même de ne plus reconnaître ses propres enfants. Quelle tristesse !

Robinson commença à se décourager quelque peu. Il avait beaucoup compté sur cette liste pour relancer son enquête. Il voyait maintenant filer entre ses doigts ses suspects les plus probables. Il me remit la fiche et prit la dernière entre ses doigts.

— Et Étienne Languedoc ?

Cette fois, une forte réaction apparut dans le visage de Lepailleur. Il se mit à gigoter sur son siège et je crus apercevoir une lueur de colère ou même de haine dans ses yeux. Il finit par bredouiller en rageant.

— Lui, c’est vraiment un crasseux, un vaurien. S’il en est un qui pourrait être coupable d’avoir assassiné quelqu’un, c’est bien lui !

 

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