Peste bleue-Épilogue

Le Grand Nord

L’homme marchait comme un vieillard. Il traînait de l’une de ses jambes, son bras gauche semblait inerte et ce que l’on pouvait voir de sa figure était déformé par un affaissement sur l’un des côtés. Cet homme avait dû être beau, mais maintenant ses traits le faisaient ressembler à un monstre de foire. Il portait régulièrement un mouchoir à sa bouche afin d’essuyer un filet de bave.

L’homme s’avança péniblement vers la chaire. II s’accrocha à la rambarde pour monter les marches. La foule présente retenait son souffle. On n’avait pas vu l’abbé Marinier depuis au moins deux semaines. Cet homme avait déjà été l’un des orateurs les plus flamboyants de Montréal. De le voir ainsi affaibli et diminué frappa les fidèles de stupeur. 

Quand l’abbé Marinier commença à parler, sa voix était à peine audible. Les paroles sortaient en des sons indistincts. Dans l’église, le silence était à couper au couteau. Tous voulaient entendre ce qu’il avait à dire.

Son sermon fut très bref, contrairement à son habitude. On réussit à saisir qu’il allait quitter la paroisse pour une mission dans le Grand Nord canadien, chez les Indiens Cree. Il venait faire ses adieux. On entendit quelques sanglots dans l’église et de timides « non, non ». Il redescendit aussi péniblement qu’il avait monté et se dirigea en boitant lourdement vers la sacristie.

La messe continua comme à son habitude.

Dans la sacristie où les parents adoptifs de Claude l’attendaient, ils se tombèrent mutuellement dans les bras en pleurant.

Cela faisait un mois, jour pour jour, que l’on avait découvert le squelette de Mills. On avait remis le corps à la famille et les ossements avaient été enterrés dans le cimetière Mont-Royal.

***

Il est venu d’ailleurs, il a pris toute la place, il a offensé le dieu qu’il sert et le malheur est arrivé.

Robinson s’était remémoré cette phrase de son vieil ami sorcier. Encore une fois, le Vieux Télesphore avait vu juste. Cette enquête avait été difficile, surtout à cause de l’incertitude quant à la façon dont Mills était mort. 

Le détective avait rencontré le maire Nelson, celui-là même qui lui avait demandé de faire une enquête pour meurtre. À cette époque, l’opinion publique s’était enflammée. On pressait le maire de faire une enquête pour le meurtre de Mills. Si l’on trouvait son assassin, selon Marinier et ses fidèles, l’épidémie de choléra cesserait. Depuis lors, l’opinion à ce sujet était retombée aussi rapidement qu’elle s’était enflammée, d’autant que l’afflux de malades avait commencé à diminuer.

Après un long entretien avec le maire lors duquel Robinson avait fait un compte-rendu exhaustif de son enquête, Nelson lui avait demandé son opinion. Ce n’était pas dans l’habitude du détective de faire une interprétation des faits. Il considérait que son rôle se réduisait à rassembler les indices et de les faire parler, sans plus. Comme Nelson insistait et le lui avait demandé en tant qu’ami, le détective avait bien voulu lui révéler qu’il considérait les aveux de Marinier comme véridiques et donc, que le pauvre Mills s’était fracturé le cou en fuyant la bagarre. Marinier n’avait jamais eu l’intention de le tuer. De plus, son état d’ébriété avancé avait altéré son jugement. Pour Robinson, Mills était mort d’un accident. Certes, il y avait eu agression, mais étant donné l’état dans lequel se trouvait Marinier après sa crise d’apoplexie cérébrale, il se demandait ce que cela apporterait de plus à la justice de le poursuivre. Il avait suffisamment payé sa dette.

Nelson s’était rangé à l’opinion de Robinson. Il n’avait pas déféré Marinier à la justice. Quant à l’opinion publique, il s’en occupait. Il allait publier un communiqué comme quoi l’enquête était close et qu’il fallait conclure à une mort accidentelle.

***

Deux semaines après le départ de Marinier pour le Grand Nord canadien, on commençait à démanteler les sheds de « l’hôpital de la Pointe Saint-Charles ».

L’épidémie de peste bleue était terminée.

FIN