Peste bleue-Épisode 10

Place d’Armes

En ce vendredi matin de septembre, cela faisait plus de deux semaines que le squelette de Mills avait été découvert. L’enquête avançait à petits pas. Il n’y avait rien de plus difficile que les investigations sur des crimes commis plusieurs années auparavant. Un squelette révélait très peu de choses sur les circonstances de la mort ; trop peu d’indices restaient encore exploitables, on ne connaissait rien des circonstances de sa mort. Y avait-il eu des témoins de l’événement ? Dans l’affirmative, qu’avaient-ils vu ou même étaient-ils encore vivants ? Vraiment, la partie était difficile, d’autant que l’homicide ne restait qu’une hypothèse.

On connaissait l’identité de la victime et la date de sa mort. Leclerc l’avait confirmée auprès de la famille : Mills était parti de chez lui le 19 octobre tard dans la soirée. On commençait également à cerner sa personnalité. L’homme n’avait pas très bonne réputation selon plusieurs témoins. Par ailleurs, une rupture dans sa vie l’avait fait changer radicalement d’attitude, un événement qui restait pour le moment inconnu. Il fallait en savoir plus à ce sujet.

Tout laissait à penser que la haine ressentie par certains à l’égard de Mills ne s’était peut-être pas atténuée avec le temps. Il suffisait, pour s’en convaincre, d’entendre le récit de Kelly qui avait poursuivi de son côté ses recherches auprès de ceux qui avaient eu à subir les offenses de l’entrepreneur par le passé. Il s’était d’abord penché sur les quelques employés qui avaient été brutalement mis à la porte des entreprises de Mills. Cela n’avait pas donné grands résultats, notamment parce que ces manières plus ou moins brutales de traiter les ouvriers étaient courantes dans le milieu des affaires de Montréal. Les ouvriers le savaient et s’y attendaient. En outre, la plupart du temps, ils pouvaient se trouver un autre emploi sans trop de difficultés. Oh bien sûr ! Ils maugréaient contre leur patron, allant jusqu’à leur souhaiter parfois les pires malheurs. Mais Kelly n’avait jamais eu connaissance que ces menaces aient été mises à exécution. Ce genre de traitement était dans l’ordre des choses et personne ne contestait cet ordre. Certes, il y avait bien eu auparavant des grèves sauvages lors de la construction du canal Lachine, mais elles avaient été réprimées dans le sang. Tout le monde depuis lors avait compris la leçon.

Kelly s’était donc tourné ailleurs afin de trouver des gens suffisamment en colère pour se venger de Mills. Il avait utilisé son vaste réseau d’indicateurs dans les bas-fonds de Montréal. Finalement, il réussit à découvrir une prostituée dont la famille avait connu la déchéance à la suite d’une action de l’ancien maire. Elle s’appelait Ramona Lebrun, mais préférait se faire appeler Angèle. 

— La pauvre Angèle ne payait pas de mine, chef. Elle était déjà plutôt âgée pour le métier, peut-être dans les 25 ou 26 ans. Elle avait commencé en faisant le trottoir une dizaine d’années auparavant. Comme elle était plutôt jolie, tante Simone (la patronne du bordel) l’avait recueillie pour travailler chez elle. À l’époque, le métier n’était pas sûr lorsque les filles n’avaient pas de pimp. Elles risquaient à tout moment de se faire arrêter par les policiers ou pire encore de se faire talocher par les clients.

— Comment as-tu pu recueillir des informations, Kelly ? Il n’est pas si évident, même pour toi, de tomber sur quelqu’un qui avait pu subir les foudres de Mills.

— Bah ! Son histoire était connue. Disons que notre bon maire avait beaucoup d’ennemis dans ce milieu, d’autant que pendant le peu de temps où il a occupé son poste de maire, il a voulu faire le ménage dans ces « lieux de perdition », comme les bons bourgeois les appellent.

— Alors, tu as pu la faire parler ?

— Avec les filles, ce n’est pas simple. Surtout qu’Angèle connaissait la musique. Il a fallu que je lui paie une passe pour…

— Hey ben, mon salaud ! dit Leclerc, tu ne ménages aucun effort pour une enquête

— Maudit mulot fouineur ! Tu ne connais rien à part tes sales documents. Tu ne sais même pas comment il est difficile de faire parler les indicateurs. Ils se méfient de nous. Le plus sûr moyen, c’est l’argent. Pour te rassurer, sale face de rat, je n’ai pas couché avec elle. Faire ami-ami avec les filles est bien la meilleure façon pour qu’elles te mentent.

— Bon, ça va ! Ne te choque pas. C’était pour savoir, dit Leclerc avec une moue d’ironie. C’est sûr que Nora n’aurait pas aimé…

— … Tu ferais mieux ne pas mêler ma femme à ça, sale mulot.

Les rares moments où l’on voyait rire Leclerc étaient lorsqu’il réussissait à faire grimper Kelly dans les rideaux.

— Pour en revenir à Angèle, après beaucoup de réticence, elle a accepté de me parler. Ce qu’elle a vécu est très triste. Comme je le disais, elle avait une quinzaine d’années lorsqu’elle a commencé à vendre son corps. Son père tenait boutique au rez-de-chaussée de la maison qu’ils habitaient rue Notre-Dame. Il y avait des habitués pour acheter ses bottines et ses chaussures. Il réussissait ainsi à faire vivre sa famille. Or le métier avait commencé à changer. La mécanisation de la fabrication de chaussures les rendait beaucoup moins chères que celles que vendait le père d’Angèle. De plus, la rue Notre-Dame était convoitée par des entrepreneurs immobiliers qui voulaient démolir les petites boutiques pour en faire des immeubles plus prestigieux.

— Et je suppose que Mills attendait de cueillir le fruit mûr.

— Vous n’êtes pas très loin de la vérité. Comme le père d’Angèle s’accrochait désespérément à son métier, car il voulait léguer sa boutique à son garçon encore trop jeune, il a contracté un emprunt auprès de la Mills Bank. Alors, l’inévitable s’est produit. Il n’a pas pu rembourser ses dettes et a été obligé de remettre les clés de la boutique à la banque. Il s’est retrouvé à la rue avec sa femme et ses deux enfants.

— Quelle misère ! s’exclama Morin. Ce n’est vraiment pas juste. Qu’ont-ils fait ?

— Pendant un certain temps, ils ont vécu de la charité de l’Église catholique. Mais bientôt, on n’a plus voulu les aider sous prétexte que le père était un paresseux et qu’il ne voulait pas se trouver un autre travail.

— Paresseux ! Ouais, c’est vite dit, répliqua Morin. Quel âge avait-il ?

— … Dans la cinquantaine lorsqu’il a fait banqueroute. La mère est tombée malade peu de temps après et est décédée un an plus tard. Le père était encore sans ressources avec un fils trop jeune pour l’aider. Le frère d’Angèle avait alors une douzaine d’années.

— Il ne restait plus que sa fille ?

— Exactement. À quinze ans, elle avait peu de choix : ou faire la servante avec un salaire de misère, ou se prostituer. Faire la putain est la façon qu’elle avait trouvée pour aider son père et son frère.

— Ce n’est pas juste ! répéta Morin.

— Ça ne s’arrête pas là. Son père, qui était un homme très religieux, la renia. Il n’a jamais voulu accepter son argent. Il disait qu’il venait du diable. Il s’est mis à boire et est devenu un ivrogne.

— Et le petit frère !

— Dès qu’il a eu quatorze ans, il est parti pour les States travailler dans une manufacture. Angèle ne l’a plus jamais revu. Elle a appris qu’il habitait à Lowell, au Massachusetts.

— Et le père !?

— Le père était en enfer.

— Il est mort lui aussi ?

— Non, mais c’était tout comme. Angèle a perdu contact avec lui jusqu’à ce qu’elle le revoie il y a un an à peine. Il était devenu un tramp, un quêteux qui dormait dans la rue quand ce n’était pas en prison.

— Elle devait être contente de le revoir, dit Morin plutôt naïvement.

— Détrompe-toi, Morin, elle a fait semblant de ne pas le reconnaître et elle a passé son chemin. 

Robinson avait écouté en silence le récit de Kelly sur la vie de cette famille déchue. Il demanda :

— Est-ce qu’Angèle t’a appris des choses sur Mills et sur sa mort ?

— Pour sûr, elle le détestait comme ce n’est pas possible. Elle a gardé envers lui une rancune tenace. Elle le tenait pour responsable de tous les maux de sa famille. Elle lui en voulait tellement.

— Suffisamment pour le tuer ?

— Je ne le crois pas. Si elle en avait eu l’intention, ce dont je ne doute pas, elle n’en avait pas les moyens. Il faut la voir en personne pour comprendre, c’est une femme toute frêle et menue qui n’aurait pas la force de soulever un marteau. De plus, elle n’en a pas eu l’opportunité. À cette époque, elle travaillait sans arrêt chez tante Simone. Elle voulait se ramasser un magot pour pouvoir partir au plus vite.

— Et ce n’est pas arrivé ? demanda Morin.

— Ça n’arrive jamais !

— Le père est encore vivant. Pouvait-il s’en prendre à Mills à l’époque ?

— Je ne le pense pas. Il devait encore s’occuper de sa famille. De plus, il semble que c’était un homme plutôt indolent qui mettait la faute sur la malchance davantage que sur la banque. C’est du moins ce que sa fille m’a raconté.

— Et pour le fils ?

— À ma connaissance, il n’est jamais revenu au pays, ni repris contact avec sa sœur ou son père. Je ne crois pas que cela vaille la peine d’enquêter.

— Donc, la piste se refroidit du côté des familles qui en auraient voulu à Mills. Et toi Leclerc, as-tu pu trouver des choses intéressantes chez son adversaire à la mairie de l’époque? James Ferrier, c’est ça ?

— C’est bien lui.

Leclerc se mit en train de faire un résumé de la rencontre qu’il avait eue la veille avec James Ferrier, l’un des hommes d’affaires les plus en vue de Montréal. Il avait été difficile d’avoir une rencontre avec lui. C’était un homme très occupé qui faisait partie de très nombreux conseils d’administration : banque, compagnie de gaz, compagnie d’assurance, mines, en plus de ses commerces de détail qu’il gérait avec ses fils. C’était un personnage omniprésent dans le milieu des affaires canadien. Il avait été au cœur du développement ferroviaire du pays, d’abord comme directeur de la première ligne de chemin de fer entre Montréal et Lachine, ensuite comme l’un des principaux promoteurs de la ligne du Grand Tronc qui allait bientôt relier Montréal à Toronto.

— Cet homme, dit Leclerc, est le symbole de la réussite. Arrivé ici sans le sou de son Écosse natale, il est devenu l’un des hommes les plus riches du Canada. Tout semble lui avoir réussi, sauf une chose : en 1846, il a perdu la mairie de Montréal aux mains de Mills.

— As-tu pu le rencontrer finalement ?

— Oui, après plusieurs tentatives, j’ai fini par le retrouver. Il était de passage à son bureau de la Molson Bank. J’en ai profité pour lui arracher une heure de son temps. Il n’en était pas très heureux, évidemment, mais il a finalement répondu de bonne grâce à mes questions.

Quand Leclerc arriva au chef-lieu de la Molson Bank, il fut étonné de voir que l’édifice n’avait pas la majesté de certains autres immeubles qui avaient pignon sur la rue Saint-Jacques. Il est vrai qu’elle venait à peine d’être fondée quelques années auparavant. Il n’eut pas de difficulté à trouver le bureau de Ferrier. Il alla à sa porte directement, car celui-ci n’avait pas de secrétaire. Il fut reçu à la seule condition de faire vite. Ferrier était assis à un bureau encombré de documents. Il s’arrêta d’écrire seulement quand Leclerc commença à lui poser des questions auxquelles il répondit avec précision et autorité.

— Mills? Oui, bien sûr… c’est de l’histoire ancienne, non ?

— Peut-être, mais elle refait surface après ce qui s’est passé.

— Et que s’est-il donc passé ?

— Vous ne lisez pas les journaux, monsieur Ferrier ?

— Seulement les pages économiques. Je n’ai pas le temps de m’occuper des vétilles.

— On a retrouvé le squelette de M. Mills il y a quelques jours.

— Ah oui !? Vraiment !? Rien de surprenant puisqu’il est mort depuis longtemps.

— On croit qu’il aurait peut-être été assassiné et abandonné dans un fossé dans la forêt du Mont-Royal.

— Assassiné ! Mills !

— Je dis bien, peut-être. Vous l’avez bien connu, je crois ?

— Bien connu, c’est trop dire. Nous avons surtout travaillé ensemble au Conseil municipal de Montréal.

— Vous avez aussi été adversaires, que je sache.

— Effectivement…

— … et c’est lui qui a gagné.

Ferrier leva pour la première fois les yeux de sa paperasse et regarda le détective dans les yeux.

— Rappelez-moi votre nom ?

— Leclerc, Émile Leclerc. Je suis détective à la police de Montréal et j’enquête sur un meurtre.

— Pourquoi venez-vous m’interroger, détective Leclerc ?

— Parce que vous avez sans doute des informations sur M. Mills qui nous seraient très utiles pour notre enquête.

— Je ne vois pas trop comment je pourrais vous aider. Posez tout de même vos questions.

— Pouvez-vous me parler de… attendez que je consulte mes notes… oui, voilà, de la lutte qui vous a opposé à M. Mills pour la mairie de Montréal ? Ce fut une bataille plutôt rude, que je sache. Vous aviez été maire jusqu’en mars 1846, mais M. Mills a contesté votre réélection. Est-ce exact ?

— Vous avez raison.

— Et vous avez dû vous incliner par ordre de la Cour Supérieure.

— Toujours exact.

— Pourquoi donc ne vouliez-vous pas céder votre place ? Vous teniez tellement à ce poste ?

Pour la première fois, Ferrier hésita avant de répondre. Il sembla réfléchir avec intensité à ce qu’il allait dire.

— Ce fut une période compliquée, pour moi… comme pour lui d’ailleurs.

— C’est-à-dire ?

— Mills était un homme à qui on ne pouvait pas faire confiance lorsqu’il est arrivé comme échevin. Sa réputation le précédait. Je ne voulais surtout pas qu’il accède à un poste de responsabilité comme celui de maire. Il n’en était pas digne.

— Sa réputation était si mauvaise que cela ?

— C’est le moins qu’on puisse dire. Vous ne me connaissez pas, mais vous pouvez interroger tout le monde autour de vous à mon sujet. Je suis un homme intègre et j’en suis fier. Je crois que la seule façon de faire une bonne vie est de respecter les règles de la moralité. Je suis méthodiste vous savez et ma religion m’interdit de faire de mauvaises actions, même si c’est pour la bonne cause. C’est parfois difficile de s’y tenir dans le milieu des affaires que je fréquente. L’honnêteté n’y a pas toujours sa place, malheureusement.

— M. Mills n’était pas comme vous, si je comprends bien ?

— Sûrement pas quand je l’ai connu. C’était en réalité un homme détestable. Il avait commencé sa carrière comme marchand de fourrures en exploitant au maximum les Indiens avec qui il faisait affaire, payant leurs fourrures avec des broutilles. Il les détestait. J’ai même entendu dire qu’il les maltraitait parfois. D’ailleurs, pour ce qui est d’exploiter les gens, il s’y connaissait.

— Vous voulez dire pas seulement les Indiens ?

— Vous savez qu’il avait fondé une banque, la Mills Bank. Il prêtait de l’argent à des taux excessifs à de pauvres gens qui en avaient besoin, mais qui ne pouvaient pas toujours rembourser ? Il s’arrangeait alors pour saisir leur entreprise ou leur maison lorsqu’il ne pouvait pas payer. Il a mis ainsi plusieurs familles à la rue tout en amassant une fortune dans l’immobilier. 

— On devait lui en vouloir beaucoup ?

— Assez pour le tuer, vous voulez dire ?

— Qu’en pensez-vous ?

— À cette époque-là, il y a sûrement des gens qui voulaient sa mort, j’en suis persuadé.

— Et vous ?

— Quoi, moi ? Vous n’êtes pas sérieux, là ! Vous n’avez pas compris ce que je viens de vous dire. Ma religion m’interdit de faire du tort aux autres, encore moins de tuer quelqu’un. De plus, mon opinion avait changé au sujet de Mills.

— Que voulez-vous dire ?

— Pendant l’année où il a voulu être maire, il a commencé à… comment dire… changer… radicalement même. Je l’ai vu fréquenter assidûment la même église que moi, la Saint James Methodist Church.

— L’Église méthodiste Saint-Jacques ?

— C’est bien celle-là. Je suis moi-même très dévoué à mon Église, mais lui devint un véritable prosélyte. Vraiment, il avait changé de vie. Il avait liquidé sa banque qui exploitait les gens pour fonder la City Bank qui, comme vous le savez, vient en aide aux plus pauvres en les incitant à épargner. De plus, il avait investi beaucoup de son argent personnel non seulement dans la banque, mais dans des projets sociaux. Même dans des projets religieux. Il a même investi dans la construction de l’Église Saint-Patrick, pourtant une église catholique.

— Cela vous a-t-il étonné ?

— Oui et non. Oui bien sûr, compte tenu de la personnalité de Mills. Mais non, car nous les méthodistes, nous sommes convaincus de la bonté profonde de l’homme et de sa faculté à se convertir à Dieu. Dieu peut sauver qui il veut. Mills avait changé de vie. Il s’était converti. Il avait véritablement changé. Je l’ai constaté. Il était devenu beaucoup plus agréable à fréquenter. Il s’engageait personnellement dans les services de bienfaisance que notre Église avait mis sur pied pour les pauvres, jusqu’à consacrer de son temps pour servir dans les soupes populaires. Enfin, il ne laissait passer aucune injustice, ni en actes ni en paroles. Je l’ai vu un jour intervenir sévèrement auprès d’un homme qui dénigrait les Indiens.Le Mills que j’avais connu autrefois et celui à qui j’ai cédé la place de maire n’était plus le même, c’est certain.

— Il avait vraiment changé alors. Cela ne vous a pas empêché de revendiquer le poste de maire qui lui revenait de droit ?

— Vous avez raison et ce n’est pas la plus glorieuse période de ma vie. C’est mon orgueil qui avait pris le dessus. Malgré les apparences, j’ai été finalement heureux que Mills occupe ce poste. L’avenir m’a donné raison lorsque j’ai constaté le dévouement avec lequel il s’est occupé des malades du typhus l’année suivante, jusqu’à en mourir même. Finalement quand un homme se convertit à Dieu, il ne peut que devenir meilleur. 

— C’est vraiment ce qui lui est arrivé ?

— Assurément ! La conversion qui ne se traduit pas en actes n’est pas une véritable conversion. Or, les actes de Mills ont été exemplaires à la fin de sa vie. Chez les méthodistes, on croit que l’homme n’est pas essentiellement mauvais et qu’il peut retrouver sa bonté d’origine s’il se tourne vers Dieu. Mills en a été la preuve.

Le discours de Leclerc avait laissé l’équipe de détectives dubitative. Comment un homme pouvait-il présenter une image si différente en l’espace de quelques années ? Évidemment, on s’était attendu à ce que la famille veuille bien défendre sa réputation. C’était dans l’ordre des choses. Mais les témoignages que Robinson et Leclerc avaient reçus de deux points de vue différents avaient de quoi troubler les enquêteurs. Il aurait été plus simple pour eux de mener des investigations sur un homme rempli de défauts, Mills devenant alors l’artisan de son propre malheur. Une belle brochette de suspects aurait pu se présenter aux détectives. Or cela n’était plus le cas.

Concernant Mills, son côté détestable était peut-être vrai à une certaine époque, mais sûrement pas à partir de 1846. La métamorphose avait été tellement spectaculaire que beaucoup avaient eu le temps de changer d’avis à son sujet avant sa mort. La preuve en était la foule massée le long du chemin pour accompagner son cercueil vers son dernier repos.

— Et toi, Morin, as-tu du nouveau ?

— Je me suis penché sur la famille de Mills. Il n’y a pas grand-chose à en tirer. Après ce que Leclerc a dit, je me rappelle un détail qui n’a sans doute pas d’importance. Le mariage d’Élisabeth a eu lieu en 1846 à peu près au même moment de la « conversion » de Mills. C’est peut-être une coïncidence.

— Peut-être. Mais je ne crois pas aux coïncidences. Il faudra que tu creuses davantage cette question. On ne doit rien laisser au hasard dans cette enquête. Par exemple, avons-nous une idée d’où provient le gendre Moffet ?

— Très bien chef, je m’en occupe.