Peste bleue-Épisode 11

La mode au XIX s,

Robinson et Morin retournèrent à la maison des Mills. Ils avaient de nouvelles questions à poser à la famille, et en particulier au gendre Moffet. Quand ils frappèrent à la porte, ils furent surpris de voir apparaître une femme élégamment vêtue plutôt qu’une petite soubrette. Elle faisait sans doute partie de la famille. Robinson se présenta et se tourna vers Morin afin qu’il s’identifie à son tour. Morin était pétrifié. Il ne pouvait pas s’empêcher de fixer la femme. Son visage, pâle habituellement, avait viré au rouge.

La femme était vraiment superbe. De grands yeux bleus ressortaient de son visage tout rond aux traits fins et réguliers. L’azur de ses yeux créait un magnifique contraste avec ses sourcils d’un brun foncé comme ses cheveux. Un petit nez mutin lui donnait un air de poupée, bien qu’elle dût déjà être âgée de 25 à 30 ans. Son afternoon dress d’un brun cuivré lui seyait à merveille en venant rehausser un teint de pêche. La robe était cintrée à la taille qu’elle avait toute mince. On apercevait des manches amples taillées en biseau, ce qui avait pour effet d’allonger des bras plutôt courts. Le haut de son corsage était surmonté d’un col ouvert en tissu porté comme une écharpe. La jupe bouffante dont l’abondant surplus de tissu formait de gros plis élégants allongeait sa silhouette. Vraiment, cette femme avait de la classe.

Elle nous regarda attentivement et sourit avec un réel plaisir en voyant le visage de Morin.

— Que puis-je pour vous, messieurs ?

— Vous êtes une parente de Madame Mills ?

— Je suis sa fille… je ne peux pas vous dire que je suis « la plus âgée », car je trahirais mon âge.

— J’aurais plutôt pensé que vous étiez la plus jeune des filles, dit Morin assez maladroitement.

— Merci du compliment, répondit-elle en le dévisageant dans les yeux, toujours souriante. Prenez donc la peine d’entrer. Vous voulez sûrement voir ma mère ? Au fait, je m’appelle Hanna.

— Nous voudrions plutôt voir monsieur Moffet, dit Robinson à la place de Morin qui avait vraisemblablement perdu la voix

— Très bien, je vais le chercher.

— Vous êtes donc la fille aînée de M. Mills? Lorsque nous sommes venus rencontrer la famille la dernière fois, vous n’étiez pas là. Nous avons vu votre mère et votre sœur, Elizabeth, les deux enfants étant à l’école, mais personne ne nous a parlé de vous.

— Ils étaient sans doute trop perturbés par la nouvelle que vous leur avez apprise.

— Ah ! Évidemment… vous êtes au courant.

— Évidemment… je n’étais pas ici à la maison parce que j’ai ma propre demeure.

— Vous êtes mariée ? demanda Morin avec une pointe de déception dans les yeux.

— Veuve… mon mari est mort il y a quelques années d’une longue maladie.

— Désolé pour vous, dit Morin qui ne semblait pas touché plus que cela par le veuvage de la femme. C’est sans doute difficile pour vos enfants ?

— Je n’en ai pas, répondit Hanna en fixant de nouveau Morin dans les yeux.

— Et comment avez-vous reçu la façon dont votre père est réellement décédé ? reprit Robinson en voulant recentrer la conversation sur l’enquête

— En fait, cela ne m’a pas étonnée. Mon père était un homme imprévisible, vous savez.

— Comment cela ? Votre famille semblait plutôt penser que c’était une espèce de héros, sinon un saint.

— Il avait fait de bonnes choses… surtout dans les dernières années de sa vie…

— Mais…?

— Mais un saint, j’en doute. Il avait trop de péchés à se faire pardonner. Tout détective que vous êtes, il y a des choses que vous ne pouvez pas savoir. Je me suis mariée à 18 ans avec un homme que je n’aimais pas parce que mon père voulait me trouver un bon parti… pas pour moi… mais pour ses affaires.

— Vous lui avez obéi ?

— Il ne m’a pas laissé le choix. C’était cela ou il me jetait à la rue sans un sou. Ce n’est pas bien de dire du mal d’un mort, mais il pouvait être cruel parfois.

— Vous semblez avoir gardé de la rancune ?

— Je l’ai détesté un temps, c’est vrai. J’ai coupé les ponts avec ma famille pour cette raison.

— Et votre mari a accepté cela ?

— Il n’a pas eu vraiment le choix, vous savez quels moyens une femme peut avoir pour faire pression sur son mari.

Morin se remit à rougir à la remarque d’Hanna.

— Puis, vous vous êtes réconciliés ?

— C’est surtout mon père qui voulait que l’on se revoie, l’année précédant sa mort. Il a fait plusieurs approches auprès de moi, m’invitant à dîner ou à participer à des fêtes de famille. Un jour, il est même venu frapper à notre porte à l’improviste. Quand je l’ai aperçu par la fenêtre, je n’ai pas voulu lui ouvrir. Il semblait tellement triste lorsqu’il est reparti.

— Vous regrettez aujourd’hui ?

— Certainement, je regrette de ne pas avoir accueilli la main tendue. Mais comme on le dit : ce qui est fait est fait… Je vais aller chercher Elijah.

Hanna repartit d’un pas léger dans un froufroutement de taffetas. Morin la regarda s’éloigner, sidéré. Robinson lui donna une petite tape sur l’épaule : « reprends-toi, Morin ». Le jeune détective se ressaisit et répondit.

— Oui chef, c’est que…

— … elle est très belle… Et très libre…

Elijah Moffet descendit l’escalier, seul. « Heureusement », se dit Robinson étant donné les questions qu’il devait lui poser.

— Bonjour M. Robinson. Heureux de vous revoir.

Après les présentations avec Morin, il introduisit les détectives dans le même salon où les policiers avaient été accueillis naguère. Moffet avait fait demander du thé à une servante et tous attendirent qu’elle arrive avant d’entreprendre une conversation sérieuse.

— Votre belle-sœur est une femme très agréable.

— Oui, c’est certain. Nous ne la voyons pas suffisamment. Elle est très occupée.

— Comment cela ? Elle travaille ? demanda Morin.

— Elle n’appellerait pas cela du travail, mais une occupation. En mourant, son mari lui a légué suffisamment d’argent pour pouvoir vivre de ses rentes sans s’inquiéter de l’avenir. Cela lui a permis de s’intéresser à une œuvre qui lui tenait à cœur. Elle trouvait que nous, les protestants, ne prenions pas suffisamment au sérieux la détresse des orphelins. Elle a donc décidé de fonder le Male and Female Orphan Asylum pour s’occuper des orphelins souvent laissés à eux même après la mort de leurs parents. Vous savez, c’est une femme d’affaires. Elle ne s’est pas contentée d’investir son propre argent. Elle a sollicité les relations de son père. Même nous, nous n’y avons pas échappé. C’est pour une bonne œuvre, vous comprenez.

— Une femme de tête, donc.

— Oui, assurément. Mais surtout une femme de cœur, qui mérite d’être connue…

Robinson regarda du coin de l’œil Morin, qui se remit à rougir.

Il était temps maintenant d’arriver au vif du sujet avec Moffet. Dans ses recherches sur la famille de Mills, Morin s’y était intéressé avec beaucoup de minutie. L’équipe de détectives n’avait-elle pas envisagé un temps que la disparition du maire pouvait avoir un lien avec la famille immédiate ? Le simple fait de cacher l’absence de Mills était apparu suspect au début. Pourquoi l’épouse et le beau-frère auraient-ils pris cette décision ? La raison que l’épouse avançait semblait probable : on voulait éviter le scandale. Soit ! Mais pouvait-il y avoir une autre raison, plus sombre ? Mills aurait-il eu une maîtresse ? Sa femme aurait-elle voulu se venger ? Peu vraisemblable, surtout en sachant que Mills était devenu un autre homme depuis quelques années. Son frère alors ? Il était beaucoup trop proche pour que la rivalité, s’il y en avait une, s’envenime jusqu’au meurtre. De toute façon, si sa belle-sœur aurait eu vent du projet, elle n’aurait jamais accepté d’y participer, ne serait-ce que passivement.

Que restait-il alors ? On ne pouvait soupçonner les filles Mills, trop jeunes pour prendre conscience de ce qui se passait alors dans la vie de leur père. Le fils, décédé quelques années après son père, n’avait que 16 ans à la mort de celui-ci. Or, à l’époque où Mills était maire, le fils était pensionnaire au Bishop’s College dans les Townships, donc très loin de Montréal.

Il ne restait qu’une personne sur laquelle Morin s’était penché : le gendre Elijah Moffet. Il avait découvert un certain nombre d’éléments troublants à son sujet. Robinson allait maintenant tenter d’en savoir plus.

— M. Moffet, dans le cadre de notre enquête, nous nous sommes informés à votre sujet. Vous nous avez caché certaines informations. D’abord vous avez dit que vous connaissiez très peu M. Mills avant de rencontrer votre épouse, Élisabeth. Or ce n’est pas tout à fait le cas. N’est-ce pas ?

Moffet garda le silence, ne voulant vraisemblablement pas répondre à cette question. Robinson continua.

— De plus, nous avons appris que Moffet n’est pas votre nom, mais celui de votre mère. Votre véritable nom est McCann. C’est bien exact ?

Moffet, qui était resté sur la défensive, relâcha les épaules, baissa la tête et répondit.

— Vous avez raison. Mon nom à la naissance est Elijah McCann.

— Pourquoi donc avez-vous changé de nom ? Aviez-vous honte de votre père ?

— Pas du tout, bien au contraire. J’étais fier du nom de mon père et du mien. Peut-être même trop fier…

— Que voulez-vous dire ?

— Oh, c’est une longue histoire. Je ne suis pas certain que vous vouliez l’entendre…

— Nous sommes ici pour cela, monsieur… Moffet.

— Mon père avait un commerce lucratif à Montréal dans les années 1830. Il faisait de l’importation de meubles provenant de Grande-Bretagne qu’il revendait aux bourgeois de Montréal, de Québec, de Kingston et de Toronto. Le nom de son commerce était McCann and Son. Comme j’étais son fils aîné, vous comprenez que le « and Son » me désignait même si j’étais encore trop jeune à l’époque pour travailler avec lui. Il était tellement fier de moi, vous savez… Il est mort maintenant… De tristesse, je suppose.

— Que s’est-il donc passé ?

— Son affaire marchait très bien. Il s’était bâti une réputation sans faille quant à la qualité des meubles qu’il importait… Jusqu’à l’arrivée de Mills dans le domaine du commerce de meuble. Ce dernier lui fit alors une concurrence féroce en important les mêmes objets dont la très grande majorité était des contrefaçons, ce qui lui permettait de réduire effrontément les prix. Mon père a bien tenté de faire cesser son commerce, se plaignant devant les tribunaux de concurrence déloyale et même de fraude. Toutefois, Mills avait des relations bien mieux placées que celles de mon père. Les causes au tribunal furent classées sans suite. Comme mon père s’était ruiné en frais d’avocat, il ne lui restait que très peu de ressources. Il a racheté le fonds de commerce d’un petit magasin général à l’extérieur de la ville. À partir de ce moment-là, la famille a vivoté. 

— C’est une bien triste histoire que la vôtre. Vous deviez en vouloir grandement à Mills pour ce qu’il avait fait à votre famille.

— C’est évident. Vous ne lui en auriez pas voulu, vous ?

— Peut-être. J’aurais sûrement été tenté de me venger. Pas vous ?

— Effectivement ! Je lui en ai voulu énormément. J’ai cherché un moyen de me venger pour le mal qu’il avait fait… Et je l’ai trouvé. Je terminais alors une formation de comptable afin de reprendre les rênes du commerce de meubles de mon père. J’ai décidé de me faire engager dans l’une des entreprises de Mills sous le nom d’Elijah Moffet. Mon idée de départ était d’avoir une vue de l’intérieur sur la façon dont Mills gérait son argent. J’espérais ainsi pouvoir trouver des failles dans son système comptable, et peut-être même de la fraude. Si cela s’avérait, j’aurais fait payer chèrement à Mills la déconvenue de ma famille.

— Avez-vous pu trouver quelque chose ?

— Non, et ce n’est pas faute d’avoir essayé. Je m’apprêtais à abandonner lorsqu’il s’est produit un événement qui, je le croyais, allait changer la donne. Élisabeth est venue au magasin pour rencontrer son père. C’était une belle fille de 18 ans qui attendait tout de la vie. C’est alors que j’ai eu une autre idée… et je n’en suis pas fier aujourd’hui.

— Vous avez voulu la séduire ?

— Je vois que vous connaissez la vie, M. Robinson. Effectivement, j’avais tellement envie de me venger à l’époque que j’ai vu là un moyen de faire souffrir Mills : séduire sa fille, peut-être même la mettre enceinte et l’abandonner. C’était mal… très mal… mais…

— Et vous n’avez jamais eu l’idée d’une vengeance plus… radicale ?

— Que voulez-vous dire ?

— Je vous rappelle que nous enquêtons sur un éventuel homicide de votre beau-père.

— Jamais ! Quelle horreur ! Cette idée ne m’a même jamais effleuré l’esprit. Je ne suis pas un assassin, voyons ! D’autant que ce type de vengeance aurait été vraiment démesurée. Après tout, personne n’était mort dans ma famille à la suite des vilenies de M. Mills. De plus, je trouvais plus pernicieux ce que je m’apprêtais à faire avec sa fille… à ma grande honte. Mort, je n’aurais jamais pu voir souffrir notre bourreau.

— Que s’est-il donc passé par la suite ?

— Les choses ne se sont pas passées comme prévu. Je ne suis pas un vilain garçon par nature. Mon père m’a éduqué dans la religion et le respect d’autrui. Je n’aurais sans doute pas pu mettre mes projets à exécution. Par contre, le destin m’a joué un tour, je suis tombé amoureux d’Elizabeth… follement amoureux… et je le suis encore.

— Ça, je peux le comprendre après avoir rencontré votre épouse. Qu’est-il arrivé de votre désir de vengeance ?

— En réalité, il s’est littéralement évanoui. Lorsque je me suis mis à fréquenter Élisabeth, son père avait déjà commencé à changer. Même ses proches s’en étaient aperçus. Alors qu’au tout début, il n’avait que mépris pour moi, il est devenu beaucoup plus affable par la suite. Pas seulement avec moi d’ailleurs.

— Vous souvenez-vous en quelle année a eu lieu ce changement ?

— Attendez… J’ai commencé à fréquenter Elizabeth à l’été 1845. Dès l’hiver suivant, il est devenu conciliant, plus aimable à mon égard. Lorsque j’ai demandé la main de sa fille cet été-là. Il a été enchanté et a dit qu’il s’occuperait du mariage qu’il voulait grandiose.

— Vous vous êtes marié à 1846, donc ce fut rapide comme fiançailles.

— Effectivement. Il ne voulait pas que nous attendions trop. Il semblait heureux de la situation. Il avait posé comme condition, en riant évidemment, que nous devions lui donner au plus vite un petit-fils.

— C’est ce que vous avez fait d’ailleurs ?

— En effet, mais ce fut une belle petite fille, notre gentille Ellen. Elle va bientôt avoir 7 ans. Il ne l’aura pas vu naître, dit Moffet en baissant la tête.

— Vous avez donc fini pas vous attacher à lui ?

— Finalement, oui. Je trouve impressionnant qu’un homme puisse se corriger comme il l’a fait. Cela demande beaucoup de courage et d’humilité. En définitive, mon beau-père était un homme bon qui avait fait de nombreuses erreurs. Il y avait beaucoup d’amour en lui que ses démons avaient réussi à cacher.

— Ses démons ?

— Je ne pourrais pas vous dire ce qui l’avait fait tant souffrir autrefois. Une chose est certaine : il luttait contre des démons qui le rongeaient. C’était un homme bon qui avait dû rencontrer de rudes épreuves ou combattre de mauvais penchants en lui.

— Étiez-vous assez intime pour qu’il vous ait révélé ses secrets ?

— Non, évidemment. Mais je le voyais bien souffrir. Même son épouse n’était pas au courant de ses secrets, cela j’en suis certain. Peut-être son frère, Cephas. Mais nous n’en saurons jamais rien puisqu’il a emporté ses secrets dans sa tombe… Il y a bien quelqu’un qui pourrait en connaître plus sur lui.

— Ah bon, qui donc ?

— Il s’agit du pasteur de l’église méthodiste Saint James que mon beau-père fréquentait à l’époque

— Vous avez son nom ?

— Oui. Il est assez connu chez les méthodistes. Il s’agit du Dr James Caughey.

— Il est toujours responsable de l’église ?

— Non. Il est parti en Grande-Bretagne pour une certaine forme de mission. J’ai cru comprendre qu’il est le responsable du renouveau de l’Église Wesleyenne.

— Dommage que nous ne puissions pas le voir.

— Justement, il est revenu au Canada récemment. Je crois qu’il exerce sa mission surtout au Canada Ouest : London, Kingston, Belleville. Il vient régulièrement à Montréal pour animer des sessions à l’église St James. Je ne sais pas si ce que je vous ai dit peut vous être utile pour retrouver l’assassin de mon beau-père.

— Sûrement utile pour arriver à trouver la vérité. Nous vous remercions d’avoir pris le temps de nous recevoir, M. Moffet. Veuillez laisser nos salutations à Madame Mills, à Élisabeth…

Puis se tournant vers Morin, Robinson ajouta.

— … Également à Hanna.

— Je n’y manquerai pas.

***

Lorsque les deux détectives reprirent le cab de police pour rentrer au poste de police, ils engagèrent la conversation sur l’information qu’ils venaient de recevoir.

— Qu’est-ce que vous en pensez, chef ?

— Oh ! Elle est très jolie, répondit Robinson avec un sourire en coin.

— Je voulais dire de l’affaire, voyons !

— Elle ne te plaît pas, Hanna ?

— C’est sûr, répondit Morin en rougissant, mais c’est peut-être une suspecte…

— Allons donc ! Tu sais très bien que non.

— En réalité, je ne pense pas être à la hauteur d’une telle femme, vous savez. Je suis quelqu’un de timide avec les belles dames.

— Ça, je m’en suis aperçu

— Les femmes que je trouve intéressantes me semblent toujours inabordables.

— Il faudrait que tu te lances, Morin. C’est la seule façon.

— Je ne sais pas comment faire.

— Je ne suis pas de très bon conseil en cette matière. Tu devrais en parler à Kelly.

— Il va rire de moi.

— Pas sur une question aussi sérieuse qu’une femme, je te l’assure.

Les deux hommes gardèrent le silence pendant encore quelques minutes alors que le paysage urbain se déroulait autour d’eux avec ses piétons et ses bruits de la rue, ses roues de chars et ses sabots de chevaux.

— Je ne crois pas que la famille de Mills ait quelque chose à voir avec sa disparition, ajouta enfin Morin.

— Moi non plus. Le cœur du problème, le nœud de l’énigme se trouve dans le double visage de Mills. C’est un vrai Sphinx celui-là.

— Un quoi ?

— Tu ne sais pas ce qu’est un Sphinx ?

— C’est une espèce de bestiole, non ?

— Plutôt, un personnage mythologique chez les anciens Grecs. Dans les histoires qu’ils racontent, le Sphinx était une espèce d’animal avec la tête d’un homme ou d’une femme, le corps d’un lion et les ailes d’un aigle.

— Drôle d’animal.

— Ce qui est particulier, c’est qu’il est non seulement une énigme dans son corps, mais il posait aussi des énigmes à ceux qu’il rencontrait, un peu comme Mills. Et il va falloir la résoudre, cette énigme, si l’on veut aller au fond des choses. Je pense que le pasteur va pouvoir nous éclairer. J’irai le voir demain après l’office à l’église Saint James.

Arrivés au poste de police, les détectives aperçurent un attroupement en face de l’Hôtel de ville situé à droite de l’immeuble Bonsecours. Plusieurs manifestants agitaient des pancartes où il était écrit:  « Arrêtez la peste bleue » ; « Ne laissez pas le mal se répandre » ; « Trouvez l’assassin ».

Un orateur se tenait debout sur une boîte de bois et haranguait la foule.

— Les morts épuisent notre ville. On les abandonne dans des fosses communes sans les pleurer. C’est une honte ! Le démon qui les tue n’a pas de fusil ni d’épée. Il est comme un feu qui vient nous ronger de l’intérieur. Qu’il retourne d’où il vient, en enfer.

— Qu’il retourne en enfer, criait la foule en cœur.

— C’est la faute d’un seul homme. Il a péché contre Dieu. Il a péché contre nous tous. Qu’on le trouve, qu’on pende l’assassin du maire !

— Qu’on le pende, reprit la foule.

— La peste bleue disparaîtra seulement à ce prix. Trouvez l’assassin du maire.

Ce n’était pas la première fois que des attroupements semblables avaient lieu devant l’Hôtel de ville, mais un comme celui-là, c’était du jamais vu. Robinson et Morin pénétrèrent dans le poste de police après avoir laissé le cab aux mains du palefrenier.