Peste bleue-Épisode 12

ST-JAMES CHURCH

Robinson était debout à l’arrière de l’église Saint James. Il n’avait pas pu trouver de place assise. C’était toujours le cas lorsque James Caughey venait prêcher. Il faisait « salle comble » comme le disaient les gens de théâtre. L’atmosphère était électrisante. Contrairement au culte anglican où la réserve était de mise, ici chez les méthodistes wesleyens, on s’agitait, on chantait à tout moment, on répondait au prédicateur, on lançait à tout bout de champ des « Halleluia » ou des « Praise the Lord » à qui mieux mieux. Ce n’était pas la première fois que Robinson assistait à ce genre de célébration, mais celle-ci était particulièrement agitée. Décidément, Caughey avait le don de soulever les foules.

Il est vrai que l’église elle-même participait à créer une atmosphère « énergique », contrairement aux églises anglicanes et même catholiques. La configuration de l’édifice faisait en sorte que les bancs étaient tous tournés vers le prédicateur qui trônait dans une chaire démesurément haute. Tout l’arrangement physique était centré sur la chaire et sur l’orgue dont les tuyaux immenses dominaient le mur arrière. 

Le prédicateur était en pleine forme. Il maîtrisait au plus haut point les procédés oratoires, murmurant parfois jusqu’à obliger les fidèles à tendre l’oreille ou hurlant presque des imprécations, ce qui provoquait des réactions émotives diverses chez les auditeurs. Certains pleuraient, d’autres chantaient ou psalmodiaient, d’aucuns baissaient la tête en croisant les mains et en se balançant sur leur siège. Certes, cet homme ne laissait personne indifférent.

— Qu’avez-vous fait à votre Dieu ? disait-il d’une voix de stentor en montrant une Bible qu’il tenait à la main. Que lui avez-vous fait ?

Puis, il frappa avec sa Bible sur le lutrin, provoquant un fracas épouvantable.

— Vous l’avez cloué sur la croix ! Vous l’avez torturé ! Vous l’avez tué ! s’exclama le prédicateur en martelant son lutin avec sa bible après chaque expression.

— Non ! Non ! hurlait la foule.

— C’est vous qui l’avez assassiné par vos péchés. C’est vous ! Il est mort parce que vous n’avez pas voulu reconnaître vos péchés. Qu’est-ce qu’il vous reste à faire pour lui ?

— Se convertir ! Se convertir ! hurla la foule en chœur.

Le spectacle dura encore près d’une demi-heure. Puis, après avoir chanté des airs que Robinson ne connaissait pas, les fidèles sortirent de l’église les yeux étincelants d’exaltation. Le détective se fraya un chemin vers la sacristie pour aller rencontrer le prédicateur. Il avait déjà une bonne idée du personnage à qui il allait s’adresser grâce toujours aux bons services de Leclerc.

James Caughey était une sorte de circuit rider, ces pasteurs itinérants qui sillonnaient les états américains peu peuplés où il n’y avait pas d’église, si ce n’est que Caughey voyageait en diligence et prêchait dans les grandes villes. Il avait commencé dans l’état de New York où il avait reçu sa formation. Son Église avait très vite remarqué ses dons d’orateur et l’avait encouragé à aller en mission prêcher la Bonne Nouvelle. Il était souvent venu au Canada à partir de 1835, à Montréal, mais surtout dans le Haut-Canada. Puis, une vision l’avait fait prendre le chemin de l’Angleterre où il était resté de nombreuses années, provoquant des milliers de conversions. Mais aussi son lot de controverses. Il était encouragé par certains de ses coreligionnaires qui le voyaient comme la figure de proue du Great Awakening, du Grand Réveil.

La théologie de Caughey était assez simple — comment Leclerc avait-il pu se procurer ces informations ? — Il était partisan de la doctrine de la sainteté et estimait que la justification, c’est-à-dire le pardon des péchés, et la sanctification ou la purification devant Dieu, étaient des grâces que Dieu accordait instantanément à ceux qui allaient vers lui dans la foi. Ainsi, Caughey pouvait s’adresser à tous ceux qui ne s’étaient jamais convertis, comme à ceux qui avaient la foi, mais qui avaient péché. La grâce les délivrait de leur condition misérable de pécheurs, leur procurant ainsi une New Birth, une nouvelle naissance. Peu de gens pouvaient résister à ce message lorsque l’orateur avait un certain talent et c’était évidemment le cas de Caughey.

En entrant dans la sacristie, Robinson vit le prédicateur qui mettait de l’ordre sur son bureau. Il portait encore sa robe pastorale et un col « à la Wesley » à deux rabats. Bien qu’il parût plus grand dans sa chaire, l’homme était de taille moyenne. Une belle tête aux cheveux bouclés et une barbe en collier complétaient le tableau. Robinson se présenta et Caughey lui offrit de s’asseoir sur l’une des chaises droites de l’office. Lui-même s’assit sur une autre, délaissant le fauteuil qu’il utilisait pour lire. La conversation s’engagea.

— Je viens d’assister à votre prêche et je dois avouer que vous êtes un orateur hors pair. Votre utilisation du klimax, de la prosopopeia et de la brachylogia était remarquable.

Devant l’air stupéfait de Caughey, Robinson se sentit obligé d’ajouter.

— Vous semblez surpris qu’un simple détective de la police de Montréal puisse ainsi maîtriser les figures de rhétorique. Il faut que je vous dise un secret. J’ai étudié la théologie à l’Université d’Oxford afin de devenir prêtre anglican. C’était autrefois, avant le déluge.

— Vraiment ?

— Tout à fait. Comme quoi il ne faut pas se fier aux apparences. C’était il y a longtemps, mais certaines choses ne s’oublient pas, comme les outils dont nous nous servions pour faire une bonne prédication.

— Bon ! Alors je vois que vous m’avez débusqué. Bravo ! Il est donc inutile de vous rappeler qu’un prédicateur doit avant tout connaître son auditoire afin de s’y adapter.

— Effectivement, il faut bien connaître la doxa, comme Cicéron l’enseignait.

— Ce cher Cicéron, notre maître à tous dans le domaine de la rhétorique. Il a tellement eu de succès…

— … Ce qui ne l’a pas empêché de se faire couper la tête.

Les deux hommes rirent de bon cœur à cette blague pas nécessairement de bon goût.

— Que voulez-vous savoir, monsieur Robinson ?

— En tant qu’anglican, je suis plutôt insensible aux mouvements de réveil qui sévit chez les méthodistes et d’autres protestants depuis quelques années. Par curiosité, en quoi cela consiste-t-il ?

— L’idée de départ est de permettre à l’individu d’établir une connexion personnelle avec Dieu, plutôt que de passer par une institution. Nous essayons de retrouver les enseignements originaux de John Wesley pour qui la sanctification prime sur toute autre chose.

— Sola Fide !

— Précisément. Seule la foi sauve. Pour cela, nous avons besoin de nous repentir de nos péchés, et de nous convertir. Il nous faut lire la Bible et prier beaucoup. La conversion est un acte individuel. Le pasteur n’est qu’un guide qui encourage le pécheur à se tourner personnellement vers Dieu. Mais il y a plus ! Notre purification fait en sorte que nous allons devoir travailler par la suite pour le perfectionnement moral de la société.

— Ce que vous dites, en somme, c’est que la conversion est censée rendre les hommes meilleurs. 

— C’est à peu près cela.

— Je comprends bien cette théologie, mais est-ce nécessaire pour cela de faire appel autant à l’émotion des foules comme vous le faites ?

— Fondamentalement, non ! Mais vous savez, les personnes comme vous et moi, nous sommes finalement une minorité dans l’Église. Nous avons eu la chance d’étudier la théologie, mais ce n’est pas donné à tout le monde, loin de là. N’oublions pas que le Christ est avant tout venu pour les pauvres. Qui serions-nous si nous ne trouvions pas les moyens de livrer son message de salut à tous et en particulier aux plus pauvres ? 

— Vous avez raison sur ce point. Mais n’y a-t-il pas un danger de dérive ?

— Certes, cela existe. C’est pourquoi nous offrons aux fidèles de nombreuses occasions de rencontre, ce qui nous permet de remettre les choses dans le bon sens à l’occasion. Tout le monde a droit au Salut. Ce serait une trahison de ne pas l’offrir à tous. Il ne faut pas le garder seulement aux subtils aptes à comprendre rationnellement le message.

— Vous touchez un bon point, là.

— Mais vous n’êtes sûrement pas venu parler de théologie avec moi.

— Non, bien sûr. Je voulais vous parler de quelqu’un que vous avez bien connu, je crois : John Easton Mills.

— John, bien sûr. J’ai appris les dernières nouvelles à son propos. C’est bien triste tout cela ! Voilà un homme dont la conversion réussie était souvent citée en exemple. Dans les dernières années de sa vie, il était très attaché à notre Église. Quel dommage de le voir finir sa vie de cette façon ! Que lui est-il arrivé ?

— Nous enquêtons justement là-dessus. Nous ne savons pas encore si ce fut un simple accident ou un meurtre.

— Un meurtre ! Vous n’êtes pas sérieux !

— On ne peut plus sérieux. D’ailleurs vous avez sûrement lu les journaux à ce sujet… 

— Plus ou moins.

— On dit que son assassin court toujours. Il semble que le choléra continuera à sévir tant qu’on ne le retrouvera pas. Vous y croyez, vous ? Le diable aurait-il quelque chose à voir là-dedans ?

— Satan est l’ennemi de Dieu ; il est donc l’ennemi des hommes. Habituellement, il est plus sournois que cela. Il ne provoque pas des catastrophes pour que nous nous tournions vers lui. Il sait fort bien que ce sera plutôt vers Dieu que nous allons regarder pour régler nos problèmes. Et cela, il déteste cordialement. Non, Satan cherche plutôt à s’infiltrer dans nos cœurs. Il nous séduit par de belles paroles. Il fait en sorte que nous trouvions toutes sortes d’excuses à nos comportements malsains. Il présente nos péchés comme de bonnes choses et il les justifie.

— Quoi qu’il en soit, nous devons mener notre enquête comme si un crime avait été commis. Nous sommes donc à la recherche du ou des coupables.

— Et votre enquête avance ?

— Pas suffisamment à mon goût. Vous comprendrez que je ne peux pas vous révéler les détails. Toutefois, sachez qu’il importe à cette étape-ci de mieux connaître la victime. C’est souvent par sa vie que nous arrivons à comprendre sa mort.

— Oui… je crois saisir ce que vous voulez dire…

— Plus nous enquêtons sur monsieur Mills, plus nous découvrons la complexité du personnage. C’était un homme de contradictions.

— Vous n’avez pas idée.

— Si j’ai bien compris, il était devenu un autre homme quelques années avant de mourir… et il semble que ça soit à cause de vous ?

— Pas à cause de moi ! À cause de Dieu ! John avait ouvert son cœur à Dieu et Dieu lui avait pardonné ses péchés.

— Dans notre enquête, nous avons découvert que monsieur Mills avait une nature mélancolique. Il lui arrivait de rester des jours entiers prostré. Dans ces moments-là, il semblait rempli de remords. Il disait lui-même qu’il « luttait contre ses démons » et regrettait certains gestes qu’il avait posés autrefois. Étiez-vous au courant ?

— Disons que je suis un des rares hommes, sinon le seul, à qui John a parlé de ses problèmes. Il y avait beaucoup de regrets au fond de lui qui le faisaient souffrir terriblement. Sous des dehors d’homme rude et orgueilleux, c’était un être sensible. Et il n’avait pas eu la vie facile. Il venait d’une famille nombreuse, d’un père absent (il était militaire, je crois) et d’une mère dépassée. Il avait donc décidé de partir à l’aventure avec son frère. À cette époque-là, le Nord canadien offrait de nombreuses possibilités de s’enrichir.

— C’était donc un aventurier, selon vous ?

— Si l’on veut. Du moins, il avait vécu comme un aventurier dans sa jeunesse. Il s’était bâti une réputation d’homme dur et impitoyable dans le commerce des fourrures. Il le fallait bien dans ce milieu, sinon c’était la mort assurée.

— C’est ce mode de vie qui lui donnait des remords ?

— En partie du moins. Quand nous nous sommes rencontrés la première fois, c’était… attendez… en 1841. J’étais en poste à Montréal pour une courte période. John n’était pas du genre à fréquenter les églises, même s’il était méthodiste sur papier. Il avait entendu par d’autres que je prêchais bien et il est venu assister à l’une de mes prédications. Je crois bien qu’à ce moment-là, ses crises de mélancolie avaient commencé et il cherchait une issue. Il avait voulu me rencontrer un peu comme vous le faites maintenant, à tout hasard dirais-je.

— Et il vous a raconté… ?

— Pas à ce moment-là. Il était beaucoup trop possédé par ses démons intérieurs qui le paralysaient. Je l’ai quand même sûrement touché. Il est revenu me voir une semaine ou deux après. Il ne savait vraiment pas comment s’y prendre pour me parler. J’avais déjà suffisamment d’expérience à l’époque pour ne pas tenter de lui arracher des aveux. Je lui ai dit que je priais très fort pour lui et je lui ai proposé de participer à des camp meetings.

— Des camp meetings ?

— Ah oui, c’est vrai. Vous ne connaissez pas ces événements qui sont pourtant essentiels pour la conversion des fidèles chez nous. Ce sont des rassemblements chrétiens qui peuvent durer plusieurs jours et même une semaine. On y enchaîne des services religieux, des chants chorals et des moments de prières. Ça ressemble un peu à une espèce de foire chrétienne, la plupart du temps en pleine campagne. On monte des tentes et des estrades en plein air, on mange ensemble, on prie ensemble, on chante ensemble. Il faut avoir vécu ces meetings pour se rendre compte comment ils peuvent être exaltants. Beaucoup en sortent purifiés, prêts à mener une vie de sainteté.

— Je me rappelle que lors de mon enquête sur monsieur Mills, celui-ci s’était absenté plusieurs fois pendant des périodes d’une semaine. Personne ne savait ce qu’il faisait durant ces périodes-là. Je suppose qu’il allait à ces meetings ?

— Sans doute. À ma connaissance, il a dû assister à deux ou peut-être même trois meetings avant que je le rencontre de nouveau.

— Pourquoi n’en a-t-il jamais parlé à sa famille ?

— Ces rencontres n’étaient pourtant pas secrètes. Au contraire, car plusieurs rapportaient chez eux leur enthousiasme, prêts à faire connaître aux autres leur « nouvelle naissance ». Je mettrais plutôt cela sur le dos de son goût du secret. Il n’était pas prêt à en parler.

— Et la dernière fois que vous l’avez rencontré ?

— Alors là, je m’en souviens très bien. C’était au printemps 1845.

— Pourquoi en avez-vous un souvenir aussi précis ?

— Parce que John s’est présenté à moi comme un fruit mûr. Il était prêt. Ce fut l’une des plus belles rencontres que j’aie vécue avec un fidèle. Nous avons passé presque toute la journée ensemble. Il pleurait, sanglotait, hurlait parfois. Avez-vous déjà vu une digue qui se brise après un grand orage ? La digue de John, elle, a volé en éclats.

— Il s’est donc livré à vous ?

— Entièrement. Il s’est libéré. C’était très beau à voir. Il s’est vidé le cœur. Tout y a passé : son enfance difficile, un père qui le battait et une mère qui s’en désintéressait, un frère qui le dominait et le maltraitait. Il n’avait vraiment pas eu la vie facile, c’est certain.

— C’était cela qui le rongeait ?

— Je dirais que ce n’étaient pas les pires de ses démons. Comme Saint Paul, les écailles étaient tombées de ses yeux. Il disait qu’il voyait clairement maintenant tout le mal qu’il avait fait autour de lui à cause de ses péchés.

— Il semble qu’il ne traitait pas bien les Indiens avec qui il travaillait.

— Non, en effet. Il m’en a parlé. Il me disait comment il avait longtemps justifié ses actes en disant que tout le monde le faisait. Évidemment, ce n’était pas une excuse. Il avouait qu’il faisait souffrir les autres parce qu’il avait lui-même souffert des mêmes maux.

— C’était aussi un financier impitoyable ?

— Effectivement… il avait aussi beaucoup de remords à cet égard. Il savait qu’il avait mis plusieurs familles à la rue par appât du gain et parfois, comme il le disait, par « pure méchanceté ». Il regrettait tellement ce qu’il avait fait qu’il était prêt à compenser en créant une banque qui venait en aide aux plus pauvres. C’était dans la logique d’une vie de sainteté purifiée par sa foi.

— Je me doutais bien qu’il s’était passé un événement crucial dans sa vie et je comprends quel rôle vous y avez joué.

— Ce n’est pas moi qui ai joué un rôle, mais Dieu.

Le docteur avait maintenant fait silence, la tête baissée, comme s’il avait entrepris une prière intérieure. Il resta un moment ainsi avant de parler à nouveau.

— Ce que je viens de vous dire à propos de John n’est rien en comparaison de ce qu’il m’a révélé vers la fin de la rencontre après avoir beaucoup pleuré. Je pense que c’est ce qui le torturait le plus. Il avait enfoui ce secret au plus profond de lui -même et celui-ci le hantait à tel point qu’il était en train d’en mourir.

— De quel secret s’agit-il donc ?

— D’un point de vue objectif, la faute ne méritait pas la pendaison. Mais pour lui, son péché était irréparable. 

— En quel sens ?

— Pour bien comprendre, il faut connaître la relation que John entretenait avec son frère Cephas. John était très dépendant de son frère. Ce dernier était son aîné de quatre ans et il était devenu son père de substitution. C’était Cephas qui l’avait entraîné dans l’aventure du Grand Nord. C’est aussi lui qui avait créé leur commerce de fourrures à Montréal. Même si John était inscrit comme copropriétaire de l’entreprise, ce n’était que sur papier. En réalité, il agissait plus comme l’adjoint de son frère. C’était Cephas qui était la tête forte des deux. C’était Cephas qui prenait les décisions et donnait des ordres. John se contentait de l’imiter la plupart du temps. 

— Pourquoi me racontez-vous cela ?

— Vous allez bientôt comprendre. Quand Cephas s’est marié, il fallait que John se marie aussi. Pour le grand frère, le mariage était une façon de consolider la fortune familiale. Il avait exigé cela aussi de John. C’est là qu’un grave problème se posa : John était tombé amoureux d’une jeune fille. Il l’avait suffisamment fréquentée pour… la mettre enceinte.

— Tiens ! Voilà quelque chose de nouveau. Donc, Mills avait eu un enfant avant de se marier ?

— Pire ! Il ne s’est jamais marié avec cette jeune fille. Cephas le lui interdit formellement. Le père de la jeune fille était un pauvre ouvrier qui gagnait sa vie en coupant de la glace sur la Rivière-des-Prairies pendant l’hiver. Le village de Sault-au-Récollet avait bien mauvaise réputation à cette époque. Tous les aventuriers de passage s’y rassemblaient. La famille de la jeune fille ne pouvait donc pas être digne de la famille Mills. Pourtant (c’était là toute l’ironie de la chose), Cephas était lui-même issu de la même lignée d’aventuriers qu’il répugnait maintenant à fréquenter. Le frère de John lui avait donc trouvé une autre jeune fille, Hanna son épouse actuelle, qui venait d’une bonne famille bourgeoise de Montréal. 

— Il n’a pas pu résister à son frère ?

— Il semble que non. Il a dû abandonner son amoureuse et l’enfant qui allait naître. 

— Comment a-t-il réagi ?

— Comme vous pouvez l’imaginer. Je crois que ce fut véritablement le drame de sa vie. Il ne s’en est jamais remis. Il avait fui ses responsabilités en abandonnant la jeune fille à son sort. Il portait une culpabilité énorme sur ses épaules à ce propos.

— Donc, Mills aurait eu un enfant illégitime ?

— Tout à fait. Il regrettait amèrement sa lâcheté. Il a d’abord réussi à faire semblant de tout oublier en enfonçant ce secret au fond de lui-même. L’année suivante, il s’était marié avec Hanna et avait eu Hanna, sa première enfant légitime. Il pensait avoir enterré cette erreur de jeunesse. Mais ce n’était pas le cas. C’était sans compter le poids que cette faute allait faire peser sur lui pour le reste de sa vie. Chez John, un tel secret ne pouvait que resurgir un jour ou l’autre, comme un monstre resté tapi dans les recoins de son âme et qui décide de se réveiller. Je crois bien que ses crises de mélancolie étaient surtout dues à ce secret.

— Il n’a jamais voulu savoir ce qui était advenu de l’enfant ?

— Il a finalement appris, peu après son mariage, que la jeune fille avait donné naissance à un garçon. Mais il était trop tard. Il était passé à autre chose. Il avait maintenant une famille. Il voulait oublier. Oublier.

— Personne n’était au courant de cette « aventure » ?

— Il ne l’a jamais dit à personne. Pas à son épouse, bien sûr, ni même à son frère. Non, il était vraiment passé à autre chose. 

Après un long moment de silence où l’on voyait de la tristesse sur le visage du pasteur, il ajouta.

— Est-ce que ce que je viens de vous dire sur John pourra vous aider dans votre enquête ?

— Assurément, docteur. Je dirais même, plus que vous le pensez, répondit Robinson avec ce regard fixe des moments d’étincelle dans son cerveau en alerte.

— Allez-vous retrouver l’assassin de John ?

— Toute mon équipe de détectives travaille à trouver la vérité. Si l’assassin existe, nous le trouverons.

— Je l’espère. John ne méritait pas ce qui lui est arrivé. Il a vécu les dernières années de sa vie en présence de Dieu. Il avait avoué ses fautes et s’était repenti. Il ne méritait pas une fin comme celle-là.

— Je suis bien d’accord avec vous. De toute façon, personne ne mérite une fin comme celle-là.

Sur ces derniers mots, Robinson se leva et sortit de la sacristie et de l’église.