Peste bleue-Épisode 13

Hansom cab

Robinson avait demandé un Hansom cab, cette voiture à un seul cheval qui venait d’être introduite à Montréal. Le cocher, assis en hauteur derrière la cabine, portait un haut-de-forme qui lui allait comme un toit de cuivre sur une cabane de bois. Des cheveux poivre et sel hirsutes dépassant de tous les côtés encadraient un visage décidément ingrat. L’homme fumait la pipe avec un air grognon. Le Hanson cab était devenu la voiture préférée des chauffeurs de taxi, car du moment que les portes s’étaient refermées sur les passagers, il leur était impossible de les ouvrir sans l’intervention du cocher. Les passagers qui ne voulaient pas payer ne pouvaient plus s’enfuir, comme c’était souvent le cas avec d’autres genres de voitures.

Robinson fit monter Rosalie qui prit bien soin de ne pas salir sa robe. Il grimpa à son tour en criant au cocher : « à la Crèche d’Youville ».

***

Ce lundi matin, le briefing au poste de police avait commencé sans les blagues habituelles entre les adjoints. L’équipe était maussade et n’avait pas envie de rire.

— Ça n’avance pas, chef. On ne va nulle part, avait dit Kelly.

Les autres approuvaient avec de grands signes de tête. On avait passé en revue toutes les hypothèses possibles, les « objets du grenier », comme les appelait le chef. En effet, Robinson avait une façon bien à lui d’identifier les options qui s’offraient à l’enquêteur. Il imaginait la scène de crime comme un grenier rempli d’objets hétéroclites. Un seul de ces objets était le bon. Avant lui, les policiers se contentaient de prendre le premier objet qui leur tombait sous la main dans le grenier poussiéreux, souvent le plus gros ou celui qui brillait le plus. C’était la stratégie la plus facile et la plus paresseuse. Robinson appelait cela « l’effet d’œillères ». Les enquêteurs se concentraient sur cet objet sans regarder ailleurs. La plupart du temps ils n’aboutissaient à rien, quand ce n’était pas pire, c’est-à-dire à identifier le mauvais coupable.

La méthode Robinson était toute autre. Il s’agissait de prendre un chemin difficile qui répugnait à la plupart des enquêteurs. Elle consistait à retirer un à un les différents objets du grenier, et cela objectivement, sans idées préconçues. Il fallait les examiner attentivement avant de les rejeter s’ils ne correspondaient à rien. Cette méthode nécessitait beaucoup plus de temps et surtout énormément d’application. Il n’était pas question de mettre l’objet de côté sans l’avoir examiné sous toutes ses coutures. Inévitablement, on allait tôt ou tard tomber sur l’objet qui nous intéressait… à la condition évidemment que nous soyons dans le bon grenier. Or, rien n’était moins sûr dans les circonstances. Pourquoi ? Parce que personne n’avait encore la certitude qu’il y avait eu un meurtre. Le grenier « meurtre » n’était pas le même que le grenier « accident ». Voilà ce qui désolait les membres de l’équipe. Étions-nous certains d’être dans le bon grenier ?

— Qu’est-ce qui nous reste, chef ? reprit Leclerc. Nous commençons à être à court d’hypothèses pour un meurtre. Nous avons examiné la plupart des possibilités. Nous savons maintenant que ce qui s’est passé n’est pas lié aux activités maçonniques de Mills. Cela nous a été confirmé par Dease.

— Certainement pas, tu as raison, Leclerc, dit le chef. Il n’en reste pas moins qu’il subsiste des énigmes quant au lieu du crime… ou de l’accident. Trop de coïncidences à mon goût : le lieu où le squelette a été trouvé, le poste de péage, la maison de Dease, le verger…

— Admettons ! Mais nous sommes loin du compte pour trouver un assassin. Nous avons éliminé plusieurs ennemis potentiels de Mills. James Ferrier, son adversaire lors des élections municipales, semblait s’être réconcilié avec lui. D’ailleurs, étant donné la « conversion » récente de Mills, il est de plus en plus difficile de trouver un suspect durant les dernières années de sa vie. Tout le monde l’admirait alors. Il s’était racheté une bonne conscience.

— De plus, l’hypothèse d’une vengeance de la part de ceux que Mills avait jetés à la rue tient difficilement la route, reprit Kelly. La pauvre Angèle, peut-être celle qui voulait le plus se venger, n’en avait pas les moyens et aucune autre opportunité ne se présentait à elle. Le milieu des bas-fonds, quant à lui, ne pouvait avoir fait une telle chose : ce n’était pas bon pour les affaires de tuer un homme aussi en vue que le maire.

— Pour ce qui est de la famille immédiate, reprit Morin, le seul qui avait eu de bonnes raisons d’en vouloir à Mills, le gendre Moffet, les avait perdues en étant amoureux de la fille de Mills.

— En parlant d’être amoureux, reprit Kelly, comment ça va avec Hanna ?

Morin rougit jusqu’aux oreilles. Il s’était confié à Kelly au sujet d’Hanna, comme le chef lui avait suggéré. Sur le coup, Kelly avait été de bon conseil en lui donnant quelques trucs : prendre l’offensive, mais sans pression, lui apporter des fleurs. En revanche, l’inviter au restaurant semblait prématuré. Il fallait préférer la promenade dans un parc d’abord. 

Morin avait pris son courage à deux mains. Il s’était rendu à la maison d’Hanna, une adresse qu’il avait trouvée grâce aux archives de la police. Quand Hanna était venue lui ouvrir, elle était surprise de la voir : « Comment saviez-vous où j’habitais ». Morin lui mentit en disant qu’il avait demandé à sa mère. Il lui offrit le bouquet de fleurs qu’il tenait à la main. « Pas de roses pour un premier rendez-vous », l’avait prévenu Kelly. 

Hanna l’accueillit avec un petit sourire en coin, flattée que Morin soit aux petits soins avec elle. Elle avait fait préparer le thé et l’avait invité au salon. Le policier était très embarrassé ; il ne savait pas comment converser avec une telle dame. Hanna sut le mettre à l’aise tout de suite en le faisant parler de son métier, ce qui eut pour effet de démarrer la conversation. Enfin, il avait osé se lancer en l’invitant à venir avec lui au jardin Guilbaud. « On joue La cuvette d’eau d’Eugène Labiche dans le nouveau pavillon ». Leclerc, grand amateur de théâtre, lui avait suggéré cette pièce sans savoir que Morin n’y connaissait rien et qu’il allait s’en servir pour approcher Hanna. « Ah ! Du théâtre français ! », dit-elle dans la langue de Molière. Morin n’avait pas pensé qu’elle pouvait parler français. Elle accepta avec plaisir. Il était fou de joie.

En revanche, Morin avait sous-estimé la réaction de Kelly. Cette grande gueule parlait à qui mieux mieux de ses « avancées » avec Hanna. Ce n’était pas par moquerie, mais le bavardage était plus fort que lui. Chaque fois que Kelly parlait d’Hanna en public, Morin le fusillait du regard.

— Que nous reste-t-il encore ? reprit Leclerc. Nous n’en savons pas plus qu’au début sur ce squelette. Si c’est un accident, comment a-t-il pu se produire dans ce lieu perdu en pleine forêt et pourquoi s’y trouvait-il ? Si c’est un meurtre, c’est pire encore. Il ne nous reste aucun suspect.

— Pas si certain que cela. Il nous reste encore au moins un objet dans notre grenier que nous n’avons pas exploré. Nous ne l’avons pas vu, car il est minuscule et tapi dans un coin.

Les trois autres ouvrirent de grands yeux. Robinson se mit en frais de raconter sa rencontre avec James Caughey. C’était sans doute le dernier espoir d’avoir une réponse sur ce tragique incident. Il sauta les détails théologiques que ses adjoints n’avaient pas besoin de savoir pour raconter ce qu’il avait su de la personnalité de Mills. Voilà un homme qui ne montrait jamais sa vraie nature en public. Pourtant, il était fragile et neurasthénique sous ses dehors d’homme fort. Les dernières années de sa vie et sa mort « héroïque » ne changeait rien à la complexité de cet homme énigmatique, de ce Sphynx. Il avait un grand secret qu’il avait gardé pour lui toute sa vie, et ce secret pourrait bien être ce petit objet ridicule dans le coin du grenier : il avait eu un fils illégitime que d’aucuns auraient appelé une « erreur de jeunesse ».

— Ah! Ben, ça alors ! Qui l’eût cru ? s’exclama Morin.

— En tout cas, en ce qui me concerne, cela ne me surprend pas, dit Kelley. Combien en ai-je vu de ces situations dramatiques, de ces femmes laissées-pour-compte, de ces enfants abandonnés ? En savez-vous plus sur ce qui est arrivé à cet enfant ?

— Je n’en sais rien encore.

— C’est important de le savoir ? demanda Leclerc. Qu’est-ce que cela apportera de plus à notre enquête ? Je suppose que cela est arrivé il y a très longtemps ?

— Avant son mariage

— L’enfant n’a peut-être pas survécu de toute façon quand on connaît la mortalité infantile chez nous.

— Et même s’il avait survécu, qu’est-ce que cela changerait ? Demanda Kelly

— Je n’en sais rien. Je déteste seulement quand je ne peux obtenir de réponse. Je déteste ! Je suis toujours allé au bout de mes enquêtes.

— Nous le savons bien, chef, dit Leclerc. C’est ce que nous apprécions chez vous. Nous savons que vous ne lâchez jamais. Ça nous encourage à faire de même. Mais dans ce cas-ci… 

— Je suis d’accord avec toi Leclerc. Ce n’est peut-être qu’un banal accident. L’important n’est pas là. Je dois connaître la vérité. Et ce n’est ni la foule, ni le maire, ni le procureur qui le demandent, au contraire. Je tiens à comprendre ce qui s’est passé. J’en ai besoin.

— Vous savez bien que nous vous suivrons partout où vous irez, chef.

— Merci les gars. Je vous en suis très reconnaissant.

— Quelle est la suite alors ?

— Pour vous, je ne le sais pas encore. Vous avez d’autres dossiers en cours qui ont déjà trop tardé. De mon côté, je dois me rendre à la Crèche d’Youville pour tenter de retrouver des traces de cet enfant.

***

La veille, après sa rencontre avec Caughey, Robinson s’était attablé avec Rosalie. Il ne lui parlait pas souvent de ses enquêtes. Or, il avait pensé qu’au stade où il en était avec l’affaire Mills, il pouvait peut-être avoir besoin de son épouse. La recherche d’un enfant illégitime n’était pas une mince affaire. Qui était la mieux placée pour l’aider si ce n’était Rosalie, la propriétaire de l’Asile de Madame Dupuis ? Elle était encore la seule à Montréal à s’occuper des « femmes déchues », ces mères qui portaient un enfant hors mariage. Bien sûr, sa maison avait été fondée trop récemment. Elle n’avait rien à voir avec un enfant illégitime né dans les années 1820. Néanmoins, Rosalie avait un excellent réseau de relations bien placées, en particulier au sein des Sœurs Grises de Montréal qui, elles, s’occupaient depuis très longtemps des enfants abandonnés.

— Tu connais bien les Sœurs Grises ?

— On peut dire ça. Pourquoi ?

— Qui est la responsable de la Crèche d’Youville ? 

— Je crois bien que c’est sœur Madeleine. Tu la connais, c’est elle qui t’a reçu à l’Hôpital Saint-Charles lorsque tu es allé visiter un malade du choléra.

— Oui, je me rappelle. Elle est bien, cette sœur. Elle semblait plutôt surprise que je sois à la fois ton mari, un détective, et surtout… un anglican.

— Il faut la comprendre. Je ne sais pas pour vous, les anglicans, mais pour les catholiques, ce n’est pas très bien vu de faire un mariage mixte.

— C’est la même chose chez nous, ne t’en fais pas. On pense surtout aux enfants. Dans quelle religion seront-ils élevés ? Personnellement, je t’avoue que je trouve cela plutôt étrange. Tu me connais, je suis un bon chrétien. En revanche, j’ai de la difficulté à concevoir un Dieu qui se séparerait en plusieurs visages pour le bon plaisir et les besoins de chaque religion. Il n’y a qu’un seul Dieu, non ?

— Je suis d’accord avec toi sur ce point… ce qui n’est pas toujours le cas…

Le couple se mit à rire de bon cœur. Robinson saisit la main de Rosalie et la lui embrassa.

— Pourquoi veux-tu aller à la Crèche ?

La Crèche d’Youville était une vieille institution à Montréal. Fondée au 18e siècle par Marguerite d’Youville, également fondatrice des Sœurs Grises, elle était installée dans l’immense bâtiment de pierres de l’ancien Hôpital général de Montréal, et que l’on appelait aussi le Couvent des Sœurs Grises afin de le distinguer du General Hospital du McGill College. Une aile complète du bâtiment était réservée à l’orphelinat. On y recevait des enfants abandonnés, souvent des nouveau-nés, en attendant de les faire adopter ou même de les garder suffisamment longtemps pour qu’ils puissent se débrouiller seul.

— Je dois retrouver un enfant qui a été abandonné à la naissance.

— Pauvre de toi ! Je te souhaite bonne chance.

— Pourquoi dis-tu cela ? Les Sœurs Grises ne gardent-elles pas un registre des enfants trouvés ?

— Certainement. Le problème n’est pas là. C’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Et encore, tu es chanceux de pouvoir compter maintenant sur les Sœurs Grises. Avant Mère d’Youville, les enfants abandonnés subissaient un sort terrible. Ils étaient souvent exposés aux intempéries dans un champ jusqu’à ce qu’ils meurent, quand ils n’étaient pas tout simplement assassinés. Pour les plus chanceux, on leur trouvait une nourrice qui les maltraitait jusqu’à ce qu’ils meurent de maladie. Être un enfant abandonné avant la Crèche de Mère d’Youville était une vraie malédiction.

— Elle a donc changé tout cela ?

— C’est son œuvre la plus importante à mon avis. Elle a accueilli les enfants qui étaient nés hors mariage. Souvent, les familles étaient incapables de subvenir à leurs besoins à cause des préjugés et de des difficultés financières. Ils savaient que l’enfant serait nourri et recevait une éducation minimale si on les laissait à la Crèche.

— Je pourrais donc retrouver l’enfant que je cherche.

— Ne te fais pas trop d’illusions, mon chéri.

— Et pourquoi donc ?

— Tu sais quel est le taux de mortalité des nouveau-nés et des enfants en bas âge dans la population en général. Ça frôle les 80 %. Imagine ce que cela doit être pour les enfants déposés à la Crèche.

— J’aimerais bien que tu m’accompagnes au Couvent des Sœurs Grises. Tu les connais bien et elles te connaissent aussi. Je sais par Sœur Madeleine combien elles t’apprécient.

— Si cela peut te rendre service, je veux bien.

***

Arrivé en face de l’immeuble de pierres de taille surmonté d’un immense clocher, Robinson n’avait pu qu’être impressionné. Un muret en pierres entourait la cour intérieure. Un portail classique était fermé par une grille en fer forgé à deux battants, ouverte semble-t-il en permanence. L’immense bâtiment de trois étages, sans compter le rez-de-chaussée et la mansarde, avait belle allure. Deux grandes ailes sur chaque côté fermaient la cour. Rosalie lui avait aussi parlé du grand potager côté jardin qui servait à alimenter les pensionnaires en fruits et légumes. 

Ils furent reçus à l’entrée par sœur Madeleine elle-même qui avait été avertie de leur arrivée par courrier express. Elle accueillit Rosalie avec grande joie, allant même jusqu’à lui serrer gentiment les bras, une marque d’affection qu’elle ne réservait qu’aux intimes. Elle salua Robinson avec respect. Puis elle les invita à passer dans un petit parloir modeste où se trouvaient une table et quelques chaises droites. De grands livres les attendaient. Dans sa missive, Robinson avait mentionné qu’il voulait consulter certains registres de la Crèche.

— J’ai demandé que l’on sorte les registres de 1824 à 1826. C’est bien ce que vous vouliez ?

Robinson avait fait certaines déductions avant de venir à la Crèche. Il connaissait de façon certaine la date du mariage de Mills, en octobre 1826. Si enfant illégitime il y avait, il était né avant le mariage de Mills, cela paraissait une certitude. D’autant que celui-ci avait dit au pasteur qu’il avait « apprit la naissance de l’enfant peu après son mariage ». L’enfant était donc déjà né à ce moment-là. Depuis combien de temps? C’était toute la question. Il fallait revenir en arrière à partir de la date du mariage, mais jusqu’où ? La rupture avec la jeune fille inconnue devait avoir été consommée plusieurs mois auparavant, voire une année. Il semblait difficile de croire que Mills se soit jeté immédiatement dans les bras d’une autre femme après ce qu’il venait de vivre. Le détective avait donc supposé que la rupture avait eu lieu en 1825. Comme la jeune fille devait déjà être enceinte de plusieurs mois à ce moment-là, il y avait de grandes chances pour que Robinson trouve ce qu’il voulait dans le registre de 1825. C’est pourquoi il avait commencé par celui-ci.

— Ce que vous cherchez fait partie d’une enquête ? demanda sœur Madeleine.

— Oui.

— Si vous voulez identifier un enfant particulier, ce sera difficile.

— C’est ce que Rosalie m’a dit. Vous recevez combien d’enfants abandonnés annuellement ?

— Oh, une bonne centaine.

— Une centaine ! C’est difficile à croire qu’il y ait tant d’enfants rejetés.

— Et encore, ce ne sont pas les pires années. On vient nous porter les nouveau-nés à tout moment.

— Je croyais que vous les recueilliez sur le perron des églises.

— Non. Cela ne se fait presque plus. Les familles ont confiance en nous. Ils savent que les enfants seront bien traités… Et que nous garderons l’anonymat. C’est pourquoi j’ai beaucoup de réticence à vous laisser consulter les registres. Mais comme madame Dupuis est votre caution, j’ai accepté de le faire. Il ne faudrait pas que cela fasse du tort à quiconque.

— Ne vous inquiétez pas, Sœur Madeleine, je serai discret. Si vous permettez, je prendrai un peu de temps pour consulter ces registres. Une centaine d’abandons d’enfants par année, cela fait beaucoup.

— Ça, c’est le nombre à leur arrivée. Mais si vous cherchez un enfant qui a survécu, votre travail sera limité. Dans le registre, nous gardons aussi le nom des enfants décédés chez nous. Et ils sont nombreux, malheureusement. Ils arrivent souvent malades ou faméliques et ils meurent rapidement de la dysenterie.

— Et pour les autres ?

— Ils sont placés en nourrice pendant un certain temps jusqu’à ce qu’ils reviennent… Lorsqu’ils reviennent. Les autres sont rapidement adoptés. Quelques-uns restent à l’orphelinat jusqu’à l’âge où ils peuvent être placés en service comme domestiques ou comme apprentis. Je vous laisse consulter les registres. Vous n’aurez qu’à m’appeler lorsque vous aurez terminé.

Après avoir remercié sœur Madeleine, Robinson et Rosalie se mirent au travail. Ils avaient demandé les registres de trois années, par acquit de conscience. Il était fort improbable que l’enfant de Mills ait été abandonné en 1826. Si c’était le cas, cela aurait été au tout début de cette année-là. Pour ce qui est de 1824, cela apparaissait beaucoup trop tôt pour une naissance de cette sorte. Il se serait passé presque deux ans avant le mariage de Mills. Jamais ce dernier n’aurait pu garder secrète sa liaison pendant une période aussi longue. Pourtant, personne n’avait été mis au courant de cette naissance dans son entourage. En conséquence, l’année 1825 était la plus plausible.

Pendant que Robinson feuilletait le cahier, Rosalie prenait des notes. Il commença par éliminer les petites filles, ce qui représentait au moins la moitié du registre. Sur la cinquantaine qui restait, il y en avait un bon nombre qui était décédé, soit rapidement, ou soit avant la fin de l’année en cours. Robinson avait donc éliminé tous les enfants décédés. Il avait déduit que si Mills avait su que l’enfant était mort-né ou décédé rapidement, il n’aurait pas réagi de la même façon. Certes, il aurait été triste, mais n’aurait sûrement pas culpabilisé comme il l’avait fait. Non ! Le plus probable  était que l’enfant avait survécu.

Ensuite, le détective se concentra sur la courte liste d’une dizaine de noms qui restaient. Heureusement, les religieuses prenaient scrupuleusement en note les informations essentielles. Évidemment, tous les enfants qu’elles recevaient devaient être baptisés Or, la plupart du temps, ils l’avaient déjà été dans leur paroisse d’origine. Comme le détective cherchait un garçon né dans le village de Sault-au-Récollet, il demanda à Rosalie quel était le nom de la paroisse du village. Il s’agissait de la paroisse de la Visitation.

Il n’y avait qu’un seul garçon né en 1825 à la paroisse de la Visitation. Il avait été baptisé le 5 novembre 1825. Son nom était Claude. Comme à l’habitude sur le certificat de baptême, Claude n’avait pas de patronyme et on disait qu’il était né de parents inconnus. Robinson était convaincu que c’était l’enfant de Mills. Claude avait été adopté rapidement par une famille de cultivateurs de la paroisse Saint-Laurent. Il s’agissait d’Amédée et de Pauline Sanschagrin.

Le détective n’avait pas besoin d’aller plus loin. Il avait la quasi-certitude que Claude était l’enfant qu’il cherchait et que celui-ci avait survécu. Cela signifiait qu’il devait avoir à l’heure actuelle entre 28 et 29 ans. Il lui restait maintenant à découvrir la famille Sanschagrin, ce qui ne devait pas être très difficile s’ils avaient encore leurs terres dans la paroisse Saint-Laurent. Il devait les interroger sur leur fils adoptif.

Robinson n’était cependant pas complétement certain de ce qu’il avait découvert. Nous étions très loin du squelette de Mills enfoui dans une tombe improvisée dans la forêt du Mont-Royal. Si cet enfant avait survécu, que pouvait-il bien avoir à faire avec son père biologique ? Il était même pratiquement certain qu’il ne l’ait jamais connu, car le nom de la mère n’apparaissait pas sur le registre des enfants trouvés. Même les parents adoptifs n’avaient aucune idée de l’identité de la mère biologique de l’enfant. Et même si, par le plus grand des hasards, cet enfant avait pu connaître son père, il aurait sans doute préféré l’embrasser plutôt que le tuer. Tant de questions encore sans réponses.