Peste bleue-Épisode 14

La campagne à Montréal

La voiture poursuivait son chemin malgré la bruine persistante. Le cheval alezan trottait d’un pas assuré et régulier, nullement impressionné par les montées et les descentes de la route en terre qui faisait cahoter allègrement la voiture. Robinson tenait les rênes d’une main ferme. Il était parti le matin même du poste de police, avait pris le chemin Saint-Laurent, bifurqué à la Côte-Sainte-Catherine, puis s’était dirigé vers le nord par la Côte-des-Neiges et maintenant sur le chemin Lucerne. Il avait croisé en chemin l’agglomération des Tanneries-des-Bélair où s’entassaient de nombreux journaliers travaillant dans les carrières avoisinantes. Le long de la Côte-des-Neiges, se succédaient des maisons abritant des artisans de cuir.

Le nord de l’île de Montréal était peuplé depuis le début de la colonie… ou presque. C’était même devenu le garde-manger de Montréal avec ses fermes d’élevage, ses champs d’avoine et de pommes de terre, ses vergers. À voir la luxuriance de ce paysage, on comprenait pourquoi les voyageurs étrangers disaient des terres du nord de l’île qu’elles étaient les plus prospères de la région. Les cultivateurs installés là depuis la vente en lots des propriétés des Sulpiciens avaient vraiment su faire fructifier ces riches terreaux. 

Leur prospérité se reflétait jusque dans l’église de Saint-Laurent. Cette dernière avait été la première église érigée hors de la paroisse Notre-Dame. Sa charpente imposante adoptait les formes de l’architecture néogothique d’inspiration britannique. Construite en pierres de taille de la région, elle arborait deux tours carrées, des contreforts, de hautes fenêtres en arc brisé et de pinacles décoratifs.

La voiture dépassa l’église, traversa la Côte-de-Vertu et arriva à la Côte-Saint-Louis que l’on appelait aussi Bois-Francs. Elle s’engagea dans la montée, fit encore un mile et arriva enfin à sa destination, à savoir la maison de ferme des Sanschagrin.

À regarder la maison d’un cultivateur, on pouvait facilement se rendre compte de la richesse de son propriétaire. À l’évidence, celle-ci appartenait à une famille à l’aise. Construite en pierres des champs, elle avait le gabarit typique des maisons canadiennes : toit pentu en fer-blanc posé « à la canadienne » ; deux cheminées à chaque extrémité ; quatre grandes fenêtres et une entrée couverte par le prolongement du toit. On pouvait apercevoir quelques fenêtres en demi-sous-sol et surtout trois magnifiques chiens-assis qui donnaient tout le charme à l’édifice. Une dépendance sur la gauche du bâtiment, la « cuisine d’été », était couverte de crépi blanc. Deux beaux grands ormes encadraient la maison.

Robinson fut reçu par le couple Sanschagrin. Il lui est apparu que ces gens étaient relativement âgés pour tenir une ferme. Peut-être que leurs enfants s’en occupaient ou encore qu’ils étaient suffisamment en moyens pour avoir des employés. Il fut reçu avec égards dans le salon que l’on réservait à monsieur le curé. Autrement, le salon restait fermé et personne ne pouvait y pénétrer hormis les invités de marque. Les fauteuils vieillissants avaient pourtant l’air neufs. Un piano droit décorait l’un des murs. Il était fort probable que personne n’y ait jamais touché. À la campagne, c’était le symbole de la réussite d’avoir un piano dans son salon, mais en jouer était une tout autre affaire.

Il était encore tôt, mais des effluves provenant de la cuisine envahissaient la maison. On faisait sans doute cuire un ragoût pour le dîner.

— Que nous vaut l’honneur de la visite de la police ? demanda l’homme en français avec une pointe d’anxiété dans la voix.

Robinson, quoique moins à l’aise en français, était fort bien capable de tenir une conversation, même élaborée. Il continua l’entretien dans cette langue.

— Je suis enquêteur à la police de Montréal et à ce titre, il m’arrive de devoir demander des informations sur toutes sortes de sujets. Ne vous sentez pas visé directement par mon enquête, je vous en prie.

— Je ne sais pas comment nous pourrions vous aider. Nous sommes des cultivateurs paisibles qui avons travaillé toute notre vie à faire fructifier notre terre. C’est un travail très prenant, vous savez.

— Je n’en doute pas. Vous travaillez toujours autant ?

— Oh non, plus maintenant. Nous sommes trop vieux pour ça.

— Je suppose que ce sont vos enfants qui ont pris la relève ?

— Nous engageons plutôt des ouvriers qui viennent faire les semis et les récoltes.

— Aucun de vos enfants n’a voulu prendre la relève ? dit Robinson en répétant sa question.

— Nous n’avons pas eu d’enfants et c’est la grande souffrance de notre vie. Cette ferme appartient aux Sanschagrin depuis trois générations. Personne ne sera là pour continuer le travail après notre mort. On devra la vendre à des étrangers.

La femme prit l’homme par la main. Ils devinrent soudain très tristes tous les deux.

— Pourquoi êtes-vous venu, monsieur le détective ? Ce n’est sûrement pas pour parler de la pluie et du beau temps avec nous.

— Non, bien sûr. Je vous ai dit que je cherchais à obtenir des informations.

— À propos de quoi ?

— À propos de qui plutôt. J’ai appris que vous aviez adopté un enfant en bas âge. Vous êtes allés le chercher à la Crèche d’Youville. C’était en 1825. Votre nom est apparu dans le registre des enfants trouvés.

— Oui, en effet. Ma femme et moi n’avons pas pu avoir d’enfant. À un moment donné, nous nous sommes vus en train de vieillir sans avoir de relève. Nous avons alors pensé adopter un garçon. Dans nos plans, il allait perpétuer la race des Sanschagrin. Nous avions mis beaucoup d’espoir en lui.

— Et c’est bien ce qui est arrivé ?

— Oh, oui ! Le garçon que nous avions choisi était parfait. Il avait une bonne constitution et avait déjà résisté à quelques maladies. C’était un enfant vigoureux. 

— C’était un vrai beau petit gars aussi, ajouta l’épouse.

— Vous en parlez au passé. Il n’a pas survécu ?

— Bien sûr qu’il a survécu. Il a grandi en force. En plus, c’était un enfant charmant, toujours souriant et intelligent. Voilà pourquoi nous lui avons fait faire des études classiques. Il était très bon en classe, toujours le premier. À l’âge de treize ans, nous l’avons envoyé pensionnaire au Petit séminaire, chez les Sulpiciens. Quand il revenait nous voir, il connaissait plein de choses il nous parlait tout le temps en latin et nous, on ne comprenait rien bien sûr. Il était drôle aussi. Il aimait nous taquiner.

— Donc, il a passé une partie de sa jeunesse aux études. Cela a dû vous faire de la peine.

— C’est certain. Nous avions compté sur lui pour prendre la relève à la ferme. Mais à l’âge où il aurait pu le faire, il est parti à Montréal. Nous n’avons pas à nous plaindre : c’est bien ce que nous avions voulu. Il était si brillant. Il aimait les études. Lorsqu’il revenait nous voir, il était toujours très enthousiaste.

— Je suis frappé de voir que vous en parlez toujours au passé.

La femme et l’homme se regardèrent. Elle tenait bien fort la main de son mari, des larmes coulaient sur ses joues. 

— C’est parce que… c’est comme s’il était mort.

— Comment cela ?

— Comme on vous le disait, c’était un garçon charmant, gai, poli qui faisait notre bonheur. Nous en étions tellement fiers… jusqu’à…

Les deux se tournèrent l’un vers l’autre. L’homme ajouta :

— Jusqu’à ce qu’il apprenne qu’il avait été adopté. Pourtant nous ne lui avions rien dit. Il ne devait jamais le savoir.

— Comment a-t-il été mis au courant ?

— Nous ne l’avons jamais su au juste. Comme je vous le disais, c’était un garçon très intelligent. Il a dû comprendre par certains signes qu’il n’était pas notre fils. Par exemple, il avait les yeux bleus alors que Pauline et moi avons les yeux bruns. Il s’était peut-être rendu compte qu’il avait un caractère différent de nous deux. Je vous l’ai dit : il était très intelligent.

— Il nous a posé des questions, reprit la femme et nous n’avons pas pu lui mentir.

— Comment a-t-il réagi ?

— Ça a été terrible… terrible… il a piqué une colère noire. Nous ne l’avions jamais vu comme ça. Il a voulu savoir qui était son père, mais nous ne le savions pas. Personne ne savait, sauf la religieuse qui l’avait recueilli, et encore… nous n’en étions pas sûrs. En plus, les Sœurs Grises gardent bien les secrets. Elles nous avaient prévenus dès l’adoption de l’enfant. 

— À votre avis, a-t-il cherché à retrouver ses parents ?

— Nous ne le savons pas. Même s’il avait essayé de le faire, je suis certain qu’il n’aurait jamais pu rien trouver. Il est possible que les Sœurs grises aient connu le nom de la mère, mais sûrement pas celui du père. Et c’est son père qui l’intéressait.

— Qu’a-t-il fait lorsqu’il a appris la nouvelle ?

— Il nous a traités de menteurs et il est parti en claquant la porte.

— Vous l’avez revu ensuite ?

— Bien sûr, il est revenu plus tard, mais il n’était plus le même. Il nous parlait à peine et, la plupart du temps, il restait enfermé dans sa chambre.

— Puis il s’est mis à boire, ajouta l’homme… à boire beaucoup. Moi qui ne prends même pas une bière, j’étais désespéré. Ma femme et moi, nous étions certains qu’il continuerait ses études, mais il a tout lâché. Il se tenait dans les auberges du coin. Pire, il se battait avec tout le monde, tellement qu’on ne voulait plus de lui ici. Il devait aller prendre un coup à Montréal. Il est devenu très rapidement un ivrogne… et un ivrogne violent en plus. Combien de fois a-t-il fallu que l’on intervienne auprès des policiers du coin pour qu’on ne le mette pas en prison ? Les policiers nous le ramenaient complètement saoul et toujours aussi fou de colère.

— Vous a-t-il déjà menacés ?

— Non, heureusement. C’était la limite qu’il ne devait pas franchir. S’il avait fallu que cela se produise, nous l’aurions mis à la porte. Et il le savait sans doute. Il ne nous a jamais battus. 

— Quand précisément cela s’est-il passé, ce changement soudain de caractère ?

— On venait de célébrer son 20e anniversaire de naissance, en octobre 1846. Je m’en souviens très bien parce qu’il tenait absolument à voir son certificat de baptême. Après, plus rien n’a été pareil.

La femme pleurait maintenant à chaudes larmes et l’homme gardait la tête basse en se tordant les mains.

— On ne savait plus quoi faire.

— Ce n’était pas not’ faute… ce n’était pas not’ faute… répéta la femme.

— Nous avons fait tout ce que nous avons pu pour être de bons parents. Nous lui avons donné tout l’amour que nous pouvions. Nous n’avons pas compris… nous ne comprenons toujours pas qu’il nous ait reniés ainsi… jusqu’à changer de nom.

— Il a changé de nom ?

— Vous vous imaginez notre tristesse. Tout le monde ici le connaissait sous le nom de Claude Sanschagrin. Pour tout le monde, c’était notre fils, un Sanschagrin. C’est comme s’il avait voulu effacer tout ce qui s’était passé durant les vingt dernières années avec nous.

— Et quel nom a-t-il donc pris ?

— Il a gardé son prénom : Claude. Mais il a inventé un autre nom de famille : Marinier.

— Claude Marinier ? L’abbé Claude Marinier ? s’exclama Robinson. 

Le détective était sonné par cette révélation. Le même Marinier qui avait monté la foule afin de découvrir l’assassin de Mills venait d’entrer dans son enquête de façon inattendue. 

— Celui-là même ! Il paraît qu’il prêche maintenant la bonne parole à Montréal. Nous n’avons jamais voulu aller l’entendre. D’ailleurs, lui-même n’a jamais repris contact avec nous.

— Claude Marinier ! répéta Robinson en regardant fixement les fleurs du tapis du salon des Sanschagrin.

Le détective avait trouvé ce qu’il voulait. Il remercia les Sanschagrin, leur laissant un petit mot de compassion pour ce qui leur était arrivé. II repartit aussitôt vers le poste de police. Par le même chemin sur lequel il était venu, il repassa encore une fois en face de la maison de Dease, du poste de péage, du verger et de la petite colline. Allez savoir pourquoi, il repensa à l’histoire du Vieux Télesphore à propos du Trickster qui avait fait croire à l’Ours qu’il était son père.

Une intuition tenace commença alors à se faire jour dans sa tête.

***

Robinson était confortablement assis dans son fauteuil, Rosalie à ses côtés. Il paraissait songeur ; il l’était d’ailleurs. Rosalie l’interpella.

— Alors, Silas, on rêvasse ?

— Silas se redressa et regarda son verre de cognac.

— C’est que je médite sur la qualité d’un si bon cognac. Tu te souviens que cette boisson m’avait fait craquer pour toi.

— Holà ! Je ne suis pas certaine de cela. Quand je t’en avais offert la première fois, dans le petit salon de l’Asile, tu t’étais enfoncé dans le fauteuil et tu semblais dire : « Tu ne m’auras pas avec un verre de cognac, ma petite ! »

— C’est à peu près vrai. Il n’en reste pas moins que je l’avais trouvé très bon, ton cognac… et aussi que je te trouvais très belle.

— Qu’est-ce qui te tracasse, Silas ?

— C’est toujours mon affaire de squelette. Je ne parviens pas à comprendre ce qui s’est passé et ça m’agace au plus haut point.

— Je croyais que le fait d’avoir découvert le fils illégitime de Mills t’aiderait.

— C’est ce que je croyais aussi. Il s’agit de la dernière piste qui me reste. Si elle n’aboutit à rien, je devrai fermer le dossier.

— Et ça, ça ne te plaît pas du tout.

— Ce serait la première fois que je devrais le faire depuis que je suis au bureau des détectives. Non, ça ne me plairait pas. 

Rosalie le regarda en se demandant si elle devait aborder le sujet.

— Tu repenses à Deirdre ?

— Pourquoi tu dis cela ?

— Tu le sais très bien pourquoi, Silas. C’était ta première enquête, non ?

— Si l’on veut. C’est pour la retrouver que je suis devenu policier.… Mais tu sais tout cela. Pourquoi tu me parles de Deirdre ?

— Et tu n’as jamais pu la retrouver…

— Non… non…

— C’est elle que tu cherches dans toutes tes enquêtes. C’est pour cela que tu n’endures pas l’échec.

— Tu as peut-être raison, dit-il dans un murmure… Oui, tu as raison… Toujours aussi sorcière, mon amour.

Rosalie se contenta de sourire en ajoutant.

— Alors, c’est quoi le problème à propos de ce fils illégitime ?

— Plusieurs choses en fait, la première étant qu’il s’agit, comme je te le disais, de Claude Marinier.

— Et alors ? Qu’y a-t-il de si surprenant que le fils adoptif des Sanschagrin soit devenu prêtre ? Après tout, ne me disais-tu pas que c’était un garçon brillant qui avait fait des études avancées ?

— Et c’est sans doute un hasard aussi qu’il soit le fils biologique de Mills, lequel est décédé à peu près à la même époque où ce fils abandonné vivait une espèce de crise incompréhensible après avoir appris qu’il avait été adopté ? Je n’aime pas les coïncidences.

— Savait-il qui était son père ?

— Je suis presque certain que non. Il lui était matériellement impossible de le savoir. Alors, pourquoi a-t-il réagi aussi violemment ? … 

Rosalie se leva lentement et se dirigea vers sa bibliothèque bien fournie. Cette femme avait reçu une formation classique chez les Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame à une époque où l’on donnait aux filles à peu près la même formation qu’aux garçons au Canada. Grande liseuse devant l’Éternel, elle avait toujours un bouquin à la main. C’était son loisir favori et tout son temps libre y passait, malgré ses nombreuses responsabilités à l’Asile de madame Dupuis.

— Hamlet.

— Quoi, Hamlet ?

— Toi, un Britannique de souche, tu ne peux pas ne pas connaître les pièces de Shakespeare

— Ne m’insulte pas, là ! Shakespeare, j’en ai fait mon petit lait au berceau. « to be or not to be, that is the question. To die, to sleep, to sleep, perchance to dream… ». 

— Il n’y a pas que cela dans Hamlet.

— Évidemment. Ce pauvre Hamlet joue la folie à la perfection pour assouvir sa vengeance. Une vraie intrigue policière.

— … Et c’est un peu comme notre abbé Marinier.

— Tu ne vas tout de même pas comparer Marinier à Hamlet ?

— On peut faire des analogies, tu sais. Qu’en est-il de la folie de l’abbé Marinier ? 

— Les Sanschagrin m’ont dit qu’il n’acceptait pas d’avoir été adopté.

— Bien d’autres enfants ont été adoptés sans provoquer une telle réaction insensée.

— C’est vrai… Je sens que tu veux me dire quelque chose.

— Ce fils, c’est Hamlet qui apprend la triste vérité sur l’assassinat de son père. Il en est obsédé, cherchant par tous les moyens à se venger, jusqu’à brûler ses vaisseaux auprès d’Ophélie, son amoureuse éconduite.

— Oui, bon d’accord. Mais Marinier ne connaissait pas son père.

— C’est précisément par là qu’on peut comprendre sa réaction. Qui peut savoir ce qu’il gardait au fond de lui depuis son enfance ? Peut-être le père biologique absent avait-il creusé un immense gouffre que le petit Claude était incapable de combler.

— Tu le compares à Hamlet. Mais lui au moins, il savait qui était son père.

— Cela n’a pas d’importance pour ce fils abandonné, qu’il connaisse ou non son père. Ce dernier l’obsédait dans sa tête et dans son cœur. Toute cette douleur s’est réveillée quand il a consulté son certificat de baptême. À partir de ce moment-là, il a voulu tuer son père qui l’avait tant fait souffrir.

— Belle théorie, et je ne voudrais pas te contredire, Rosalie, mais comment passer de son désir de tuer son père à l’assassinat réel de celui-ci. Je suis plus pratique que toi là-dessus. J’ai besoin de faits.

— C’est vrai, je ne sais pas comment cela a pu se produire. Je dis seulement que, comme Hamlet qui voulait venger son père, le fils illégitime voulait la vengeance pour le sort injuste qu’il avait subi. La vengeance pour lui était de tuer son père, quel qu’il fût.

— Peut-être dans sa tête, mais comment en réalité ? C’est là toute la question qu’un détective doit se poser.

— C’est compliqué, je sais. Mais ce qui semble impossible en pratique est fort plausible si l’on se place du point de vue de l’histoire d’Hamlet.

— Justement, c’est simplement une histoire.

— Parfois, les histoires révèlent plus de choses sur la vie que n’importe quelles autres activités humaines.

— Je veux bien te croire. Ne t’inquiète pas, je ne lâcherai pas mon os. Demain, j’irai m’informer sur ce Marinier. J’ai besoin d’en connaître plus sur lui que ce que m’ont raconté les Sanschagrin. Tout un pan de sa vie après sa crise m’échappe complètement. Et même si je ne trouve pas trop logique ta théorie, je la garde en tête. Je ne veux fermer aucune porte. Si je suis prêt à écouter et à prendre au sérieux les histoires du Vieux Télesphore, je peux bien aussi prendre la tienne au sérieux. Tu es mon épouse après tout. 

— Et dans la Bible, on dit que le mari doit obéissance à son épouse.

— Je crois que tu tords un peu la citation, là.

— Saint-Paul était un vieux grognon. Alors je ne fais que replacer les choses dans le bon sens.

Le couple ricana doucement en continuant à siroter leur verre de cognac.