Peste bleue-Épisode 15

Vieux Séminaire Saint-Sulpice

Le salon était magnifique. Plusieurs chaises de style Louis XV entouraient quelques tables élégantes en noyer aux pattes grêles et courbées. Des tapis français recouvraient le plancher. Décidément, le dehors de l’édifice du vieux Séminaire des Sulpiciens accolé à l’église Notre-Dame n’annonçait pas cette opulence. Le bâtiment avait déjà près de deux cents ans et avait été construit en pierres grossièrement équarries. Un pavillon central surmonté d’un clocheton où était encastrée une horloge donnait sur des toits en fer blanc « à baguettes ». Deux excroissances de chaque côté, comme surimposées, étaient surmontées d’un toit conique. L’ensemble se terminait par deux ailes d’égale importance. Un muret de pierre d’une dizaine de pieds empêchait les badauds d’avoir une vue sur la cour. Un beau portail à toit classique ouvragé et des portes en bois permettaient de fermer le quadrilatère.

Robinson était assis depuis un bon quart d’heure dans l’un des fauteuils luxueux. Le portier l’avait introduit au salon en lui disant d’y attendre le supérieur général des Sulpiciens, l’abbé Billaudèle. Le détective profita de ce moment de répit pour se remémorer les renseignements fournis par Leclerc, toujours aussi méticuleux.

L’abbé Billaudèle était au Canada depuis 1837. Né en France, comme la plupart des Sulpiciens de Montréal, il y avait suivi la formation classique des Messieurs. Il était venu au Canada sous la pression des Sulpiciens de Paris qui avaient besoin d’un prêtre expérimenté pour continuer leur œuvre en pleine expansion.

Il faut dire que la communauté des Messieurs de Saint-Sulpice avait un statut spécial au Canada. Comme ce n’était qu’un simple rassemblement de prêtres, et non une communauté en bonne et due forme, ils avaient pu continuer leur œuvre et la faire grandir sous le régime anglais, alors que les Jésuites et des Récollets étaient devenus presque interdits de séjour. Les Britanniques se méfiaient quand même des Sulpiciens qu’ils considéraient comme une parcelle du Royaume de France au Canada. Ils n’avaient pas tout à fait tort d’ailleurs, car toutes les décisions prises pour les Sulpiciens de Montréal l’étaient en France. Rien ne pouvait être fait sans l’approbation du supérieur français. D’ailleurs, il n’existait pas de Province canadienne de cette communauté. Au surplus, la grande majorité des prêtres venaient de France, là où ils étaient recrutés et formés. Même si les Sulpiciens géraient un collège classique au Canada, on n’y insistait jamais auprès des postulants canadiens pour qu’ils deviennent prêtres Sulpiciens.

Cette situation particulière créait des tensions avec les Canadiens français. Les Messieurs issus de l’élite française voyaient d’un mauvais œil le recrutement de Canadiens français qui évidemment n’étaient pas de la même lignée qu’eux. Par ailleurs, les Canadiens français regardaient les Sulpiciens de travers. La bourgeoisie canadienne-française, qui exprimait avec force un sentiment national, percevait Saint-Sulpice comme une institution étrangère, voire hostile au peuple au milieu duquel elle évoluait. Les prises de position réactionnaires de certains Sulpiciens français et le soutien inconditionnel du Séminaire à l’égard d’un régime politique monarchiste en France étaient aussi considérés comme étrangers par la plus grande partie de la population. Enfin, des remarques méprisantes de certains professeurs français du collège à l’endroit des élèves montréalais n’étaient pas sans donner quelques fondements à la méfiance des Canadiens français.

Enfin, il existait des tensions évidentes entre l’évêque de Montréal, Mgr Bourget, un homme issu de la bourgeoisie canadienne-française, et les Sulpiciens. Ces derniers considéraient que Montréal était leur fief et ils ne voulaient pas partager leurs privilèges alors que le vicaire général des Sulpiciens avait agi comme l’évêque en titre pendant plusieurs décennies.

Était-il nécessaire de connaître tout cela pour rencontrer l’abbé Billaudèle ? Pour la plupart des enquêteurs, sans doute pas. Mais Robinson tenait toujours à obtenir le plus de renseignements possibles lorsqu’il rencontrait un interlocuteur. Non seulement, comme le disait Leclerc, « cela peut toujours servir », mais le détective aimait bien avoir déjà les réponses aux questions qu’il allait poser. C’était un excellent moyen de savoir si quelqu’un lui mentait.

— Excusez-moi de vous avoir fait attendre, monsieur Robinson, dit avec son accent parisien l’abbé Billaudèle en lui serrant la main. 

— Ce n’est rien.

— Il me semble vous connaître. Je ne vous aurais pas vu quelque part ?

— Vous êtes très observateur. Nous nous sommes vus à l’Hôpital de la Pointe Saint-Charles. Vous étiez en train d’administrer l’extrême-onction aux malades.

— Ah oui, je me souviens. Vous n’êtes pas du genre à passer inaperçu.

— On me le dit souvent. Et ce n’est pas toujours un compliment. Parfois, on n’aime pas tellement me voir arriver.

— Évidemment, il est rare que vous veniez avec de bonnes nouvelles. C’est à quel sujet ?

— Il ne s’agit ni de bonnes ni de mauvaises nouvelles. Je veux simplement prendre de l’information auprès de vous, monsieur l’abbé…

— Simplement « Monsieur ». C’est ainsi que nous nous faisons appeler.

— Très bien, Monsieur. Alors, j’ai de l’information à vous demander comme Supérieur de votre communauté.

— Si je peux vous aider, allez-y.

— J’aurais aimé en savoir plus sur un Sulpicien de chez vous, Monsieur Claude Marinier.

— Ah oui, bien sûr !… Monsieur Marinier est populaire actuellement… que voulez-vous savoir à son sujet ?

— Qu’est-ce que vous pensez de lui ?

Le Supérieur se montra quelque peu hésitant avant de répondre.

— Qu’est-ce que je pense de Monsieur Marinier ? Tout dépend de la façon dont on le perçoit.

— C’est-à-dire ?

— Pour certains, c’est un orateur hors pair qui soulève les foules et qui semble très apprécié dans certains milieux,

— Et pour d’autres ?

— Pour d’autres… Bien pour d’autres… Il lui arrive de dépasser les bornes…

— … Comme pour ce qu’il dit sur la fin du choléra si l’on trouve l’assassin du maire Mills ?

— Je vois que vous êtes au courant.

— Je peux même vous dire que c’est à la suite des pressions que lui et ses fidèles ont faites auprès du maire Nelson que nous avons engagé une procédure d’enquête criminelle pour meurtre. Vous y croyez, vous, à ces affirmations ?

Encore une longue hésitation de la part du Supérieur.

— Pour vous dire la vérité, j’étais l’un de ceux qui étaient réticents à recevoir Marinier dans notre communauté. Ah, ce n’est pas qu’il n’était pas bien formé. Il est passé par le Petit séminaire, puis par le Collège de Montréal, qui font partie tous les deux de nos institutions. On l’a également envoyé à Paris pour terminer sa formation et y être ordonné prêtre. Il a aussi fait la retraite d’une année à Issy-les-Moulineaux. Son parcours de formation est plutôt classique. Rien à redire à ce propos.

— Sur quoi reposent donc vos réticences alors ?

— C’est plutôt compliqué… Vous êtes britannique et n’êtes donc pas né ici, n’est-ce pas ?

— Ça s’entend, je suppose ? Effectivement, je suis londonien d’origine.

— Alors vous comprendrez peut-être. Il est très difficile d’intégrer dans notre communauté des Canadiens français. Même si nous parlons la même langue, nous n’avons pas la même histoire ni la même culture et nous ne comprenons pas toujours de la même façon les enjeux dans l’Église… et même les enjeux politiques. Je dois constamment gérer des conflits en cette matière entre les Canadiens français et les Français dans notre communauté. Les Sulpiciens canadiens nous reprochent même de les empêcher d’occuper des postes de direction.

— Est-ce exact ? 

— Oui, certainement. Mais il faut bien comprendre que nos racines sont françaises, que notre héritage est français et que ce sont les Français qui ont fait de Montréal ce qu’il est devenu aujourd’hui.

— Je ne voudrais surtout pas me mêler de vos problèmes internes, monsieur. La question portait davantage sur l’abbé Marinier.

— J’y venais… J’y venais. Excusez-moi, je m’emballe parfois quand il s’agit de notre communauté. J’y suis tellement dévoué, vous comprenez. Pour ce qui est de Monsieur Marinier, en plus d’être Canadien, son parcours pour devenir prêtre est atypique. Même s’il a été formé chez nous très jeune, il a abandonné ses études pendant quelques temps.

— Je suis au courant de cette période de sa vie. Il semble être passé par une période troublée.

— C’est le moins que l’on puisse dire. D’un élève modèle, il est soudainement devenu un délinquant, un ivrogne, un bagarreur. Personne parmi ses professeurs n’a compris ce qui lui arrivait. 

— Cela a duré longtemps ?

— Trop pour certains. Mais ce qui est peut-être le plus étrange, c’est que toute sa délinquance s’est évanouie aussi rapidement qu’elle avait commencé.

— Que s’est-il donc passé ? 

— Je n’ai pas les détails de cette période de sa vie. Tout ce que je sais, c’est qu’il est revenu nous voir après avoir assisté aux prédications de l’abbé Chiniquy, ce renégat !

— Ce nom me dit quelque chose.

— Cet homme a fait de grandes choses à une époque. Il a rassemblé des foules immenses en prêchant la tempérance. Et Dieu sait que les Canadiens français avaient bien besoin d’arrêter de consommer des boissons fortes. C’est en assistant à ses prédications que Claude Marinier a changé radicalement. Il est entré dans une Ligue de tempérance, a cessé de boire et n’a jamais recommencé depuis. Ce fut une véritable conversion pour lui. Il nous a demandé de reprendre ses études. Comme il n’a jamais cessé d’être un élève brillant, il réussisait à merveille ses études au Séminaire Saint-Sulpice de Paris. Ce sont du moins les échos que j’en ai eus.

— Donc, ce serait à la suite de la prédication de l’abbé Chiniquy qu’il aurait changé ?

— Cet homme a exercé une grande influence sur lui…

— Pourquoi dites-vous de Chiniquy que c’est un renégat ?

— Parce que c’en est un ! Vous savez qu’au diocèse de Chicago, là où il s’est exilé après quelques scandales ici, l’évêque vient tout juste de l’excommunier ?

— Ah bon ! Et c’est grave ?

— Excusez-moi, monsieur Robinson, j’oubliais que vous êtes sans doute anglican et que vous ne connaissez pas les règles des Catholiques. De toute façon, là n’est pas la question.

— Effectivement, ma question portait surtout sur les réticences que vous semblez avoir à propos de l’abbé Marinier.

— C’est plus une question d’attitude qu’autre chose. Comme son mentor, l’abbé Marinier est un excessif autant dans les mots que dans les actions. Actuellement, les propos qu’il tient, même s’ils correspondent grosso modo au type de pastorale que nous lui avons enseignée, vont trop loin. Selon lui, l’Église à tous les droits pour régir l’ensemble de la vie. Marinier est un extrémiste ultramontain.

— Vous m’expliquez ?

— Je ne veux pas faire un cours de théologie avec vous, monsieur Robinson. Sachez seulement que les ultramontains tiennent mordicus à la suprématie du pape sur les affaires civiles. L’Église aurait un droit prioritaire en matière d’éducation et de législation sur le mariage. Les ultramontains tiennent à garder la main haute sur tous les domaines que l’Église a en commun avec l’État.

— Et vous n’êtes pas de cet avis ?

— Nous, les Sulpiciens, sommes plutôt conciliants et défendons à divers degrés les droits de l’État.

— Parce que, au fond, vous êtes des monarchistes. Vous croyez que le roi est le représentant de Dieu sur terre et qu’il n’a pas à recevoir de directives d’autres instances, serait-ce celles du pape.

— Vous êtes un homme plein de surprises, monsieur Robinson. Qui aurait dit qu’un détective de la police de Montréal connaîtrait tant de choses dans le domaine de la religion ?

— C’est ma tactique de surprendre les gens, Monsieur.

Les deux hommes ricanèrent à cette remarque du détective.

— Si vous vous méfiez autant de Marinier, pourquoi le maintenir dans son poste à la paroisse ?

— Ce n’est pas si simple, monsieur Robinson. Mon autorité sur l’abbé Marinier se heurte à celle de Mgr Bourget. L’évêque l’a pris sous son aile et considère qu’il fait du bon travail pour l’Église de Montréal.

— Et vous n’êtes pas d’accord ?

— Je ne suis pas certain d’avoir le choix. S’il n’en tenait qu’à moi, je lui proposerais une mission quelconque pour l’éloigner de Montréal. Mais pour le moment… Pourquoi montrez-vous tant d’intérêt pour Monsieur Marinier ? Vous ne me l’avez pas encore dit.

— J’aurais besoin de l’interroger pour vous en dire plus. Je pense qu’il pourrait m’informer sur le maire Mills.

— Il le connaissait ? 

— Comme tout le monde, sans doute.

Robinson ne voulait pas dévoiler ses cartes à l’abbé Billaudèle tellement il était incertain de son intuition. Lui révéler que Marinier était le fils biologique de Mills aurait changé quoi pour son enquête ? De plus, son intuition était ténue. Il ne voulait pas faire d’erreur en dévoilant un secret que même le premier intéressé ne connaissait sans doute pas.

— Me donnez-vous la permission de rencontrer l’abbé Marinier ?

— Je n’ai pas de permission à vous donner. D’ailleurs, il est ici actuellement. Il prépare ses prochains sermons dans sa chambre. Je peux vous y accompagner.