Peste bleue- Épisode 2

La forêt du Mont-Royal

Robinson était arrivé tôt avec un cab de police. Il avait amené avec lui son adjoint Leclerc et la recrue Morin qu’il venait tout juste d’intégrer à son équipe. Kelly, quant à lui, était resté au poste de police de l’immeuble Bonsecours pour « garder le fort », comme il le disait. Il y avait également avec eux un constable en uniforme qui allait devoir remplacer celui qui avait monté la garde durant la nuit devant la fosse clôturée où se trouvait le squelette.

Le cab conduit par Leclerc emprunta le Chemin des Tanneries jusqu’à une route de terre qui s’enfonçait dans la forêt. Ils arrivèrent bientôt devant les clôtures du Cimetière du Mont-Royal qui venait à peine d’être inauguré deux années auparavant. Il accueillait les protestants de Montréal qui ne trouvaient plus de place dans leur vieux cimetière. Déjà, de nombreux monuments émergeaient sur ce terrain vallonné à souhait.

Les quatre policiers descendirent en laissant les chevaux attachés à l’entrée. Le gardien leur indiqua le lieu où se faisait le défrichement du nouvel emplacement, là où le squelette avait été découvert. Leclerc demanda au gardien pourquoi on développait ce nouvel emplacement alors que le cimetière semblait à moitié plein. Le gardien, étonné par cette question, lui répondit.

— Pardi ! C’est pour recevoir les morts du choléra, voyons !

— Vous ne pouvez pas les enterrer avec les autres ?

— Vous n’y pensez pas ! Ils sont contagieux.

— Et vous êtes certain que les autres morts vont s’en formaliser ?

Comme le gardien ne semblait pas comprendre l’ironie de Leclerc, le groupe de policiers le quitta sans mot dire en s’acheminant vers les nouveaux terrains défrichés. Ils arrivèrent à l’endroit où se trouvait l’espace condamné par les cordons de police. Le constable qui avait passé la nuit à garder le squelette était assis par terre. Il commençait à se désespérer de les voir arriver. Il ne se fit pas prier pour partir à toute vitesse lorsque le chef lui en donna l’ordre. 

À l’évidence ce n’était pas un endroit idéal pour développer un nouvel espace dans ce cimetière. Le terrain était particulièrement vallonneux avec des rochers plus ou moins gros disséminés ici et là. L’emplacement où avait été trouvé le squelette était singulier, situé au pied d’un monticule d’une trentaine de pieds de haut. Ce mamelon n’était pas très élevé, mais une partie s’était affaissée il y a longtemps déjà, entraînant de la terre et des rochers à ses pieds. Sa paroi était plutôt escarpée.

On avait déjà terminé le travail de déboisement là où le terrain était plus favorable. C’est au pied de ce monticule qu’avait été fixée la limite nord de l’emplacement. Robinson entrevit celui qui semblait être le contremaître du chantier.

— C’est vous qui avez trouvé le corps ?

— Non. C’est l’un de mes ouvriers. Je lui ai donné congé pour aujourd’hui. Il a eu une peur bleue lorsqu’il est tombé sur le squelette. C’est un bon travailleur. Je l’avais mis sur cette partie du terrain particulièrement difficile. Il a fallu qu’il enlève d’abord les pierres qui avaient roulé au pied de cette petite colline. Après, quand il a commencé à retourner le sol, il a… trouvé… ce….

— C’est vous qui avez fait arrêter les travaux ?

— Certainement. J’ai tout arrêté et j’ai ensuite appelé la police. De toute façon, tout le monde avait la frousse ; plus personne ne voulait travailler. Trouver un squelette, ça n’augure jamais rien de bon. Les gars sont superstitieux, vous savez.

Le chef le regarda en pensant probablement qu’il n’y avait pas que ses hommes qui croyaient à ces fadaises de revenants.

— Merci. Nous allons prendre le relais.

— Est-ce que ça va durer encore longtemps ? Il faut qu’on continue notre travail.

— Je ne pense pas. Mais si vous voulez que les choses aillent plus vite, prêtez-nous quelques hommes pas trop peureux pour dégager le squelette.

— C’est comme si c’était fait.

Deux gros gaillards se présentèrent avec quatre pelles. Le constable et Morin en reçurent chacun une. Le chef demanda à Morin d’aller à la caserne du gardien pour aller y quérir un petit balai. Ensuite, il donna des ordres afin que le squelette ne soit pas touché pendant le travail de déblaiement. On devait élargir le trou peu profond sans toucher le corps afin de pouvoir le sortir indemne. Il donna l’ordre au constable d’aller chercher la civière dans le cab de police à l’entrée et demanda également au contremaître quelques grandes planches pour en rigidifier la surface. Lorsque Morin revint, le chef lui dit de s’occuper en particulier du squelette lui-même, de le protéger de toute secousse inutile et de nettoyer délicatement la terre sur lui avec son balai.

Après que les hommes eurent commencé à creuser et que Morin eut débuté le nettoyage minutieux du corps, Leclerc, qui avait sorti son grand carnet à dessin, commença à esquisser la position exacte du squelette. Dès son entrée en fonction, il y a quelques années, Robinson avait tenu à ce que l’on garde une mémoire imagée des cadavres et c’est Leclerc qui avait suffisamment de talent pour le faire. Tout en dessinant, Leclerc lui demanda :

— Il est là depuis combien de temps à votre avis ?

— Au moins un an et demi, probablement deux ans. Un cadavre si peu protégé des intempéries par un cercueil ou une terre argileuse devient un squelette rapidement.

— Qu’est-ce qui s’est passé avec cet homme ? demanda Leclerc. 

L’adjoint était le seul capable de poser cette question au chef sans recevoir une rebuffade. En effet, Robinson détestait devoir émettre quelques hypothèses à chaud.

— Difficile à dire. À première vue, à voir ses vêtements, ce n’était ni un trappeur ni un vagabond.

Le détective se tourna vers le contremaître qui, curieux, regardait travailler les hommes.

— Cette zone devait être couverte d’arbres quand vous avez commencé à défricher ?

— Pour sûr ! Il a fallu tous les bras disponibles pour couper les nombreux arbres. Comme vous le voyez, on n’a pas encore fini de dessoucher.

Le chef se tourna vers Leclerc et lui dit.

— Il y a deux ans, ce cimetière n’était même pas encore ouvert, la forêt devait être encore plus dense dans le coin.

— Si, comme vous semblez le dire, c’était plutôt un bourgeois, comment a-t-il fait pour se retrouver ici ? Il ne faisait sûrement pas une promenade de santé.

Le chef détective semblait aussi perplexe que son adjoint. Il devait essayer d’imaginer ce qu’avait dû être cet endroit quelques années auparavant. Pour le moment, il garda pour lui ses réflexions en attendant que l’on sorte le squelette de sa tombe improvisée.

Pendant que les hommes travaillaient autour des ossements, Robinson décida de monter la petite colline. Il la contourna d’abord, puis s’engagea sur la pente jusqu’au sommet. De là-haut, il put avoir un aperçu de la hauteur. Elle était suffisante pour qu’un homme déboule la pente. Il se tourna ensuite vers le boisé, s’y enfonça pendant quelques minutes en descendant une pente douce. Finalement, il déboucha sur une clairière, une terre en culture. C’était un verger rempli de pommiers. Au fond de ce verger, on apercevait une chaumière qui ne ressemblait pas à une maison de ferme. 

En y regardant de près, le détective reconnut un turnpike, c’est-à-dire un poste de péage pour entrer dans la ville. Depuis que l’on avait créé le Montreal Turnpike Trust en 1840, l’état des grandes routes s’était considérablement amélioré à Montréal. Les redevances perçues de ceux qui devaient venir en ville servaient à l’entretien des routes. On avait commencé à macadamiser les rues qui n’étaient que des chemins de terre auparavant. Ce que Robinson apercevait maintenant du haut du monticule était l’une des neuf barrières à péage qui entouraient la ville. 

En examinant un peu plus loin sur la gauche, donc en dehors des limites de la rue macadamisée, il vit un logis du genre maison de villégiature de nouveaux riches. Elle était trop grande pour une maison de ferme et pas assez luxueuse pour se faire appeler « manoir ». Ces deux bâtiments étaient les plus proches de l’emplacement du squelette deux ans auparavant, quand le cimetière n’était pas encore construit. Il se dit qu’il allait devoir éventuellement aller y voir de plus près. Peut-être quelqu’un avait-il vu quelque chose à l’époque ?

Redescendu près du trou, il vit que le travail avait grandement avancé. Morin avait minutieusement déblayé la terre autour et sur le squelette, que l’on pouvait maintenant apercevoir dans son entier. Heureusement pour le détective, il était intact, ce qui faciliterait grandement la recherche d’indices. Première constatation : il était étendu sur le dos, et non recroquevillé en boule ou affaissé sur le côté. Cela ne signifiait pas grand-chose en soi, seulement qu’il n’était vraisemblablement pas tombé à la suite d’une bagarre qui aurait mal tourné.

Le détective attendit que l’on glisse deux grandes planches sous le squelette en prenant toutes les précautions pour que les os ne se détachent pas. Morin donna des indications précises à cet effet. Le chef se félicitait d’avoir accueilli cet homme dans son équipe. Il l’avait connu simple constable lors d’une enquête antérieure. Il avait remarqué sa vive intelligence et sa curiosité. Au surplus, il savait lire et écrire, ce qui en faisait un être à part chez les policiers. D’un naturel naïf, il était devenu le souffre-douleur de ses deux autres collègues qui lui faisaient avaler toutes sortes de couleuvres, surtout Kelly.

Leclerc ayant terminé son dessin, le chef donna l’ordre de déplacer le squelette, ce qui fut fait avec toutes les précautions nécessaires. On déposa le corps sur la civière de telle sorte que les quatre manchons puissent dépasser afin que l’on soit en mesure de les saisir pour la transporter. Le chef demanda aux deux ouvriers de partir, ainsi qu’au contremaître pour ne garder que le constable en uniforme et ses deux adjoints. Il ne voulait surtout pas que des étrangers à l’affaire puissent connaître la teneur des premiers résultats. Ils se méfiait comme de la peste des informations, souvent incomplètes, qui coulaient dans les journaux et qui venaient , selon lui, fausser les enquêtes par leur imprécision.

Pendant que Leclerc sortait son cahier et son crayon de graphite afin de prendre des notes, le détective se pencha sur le squelette. Il remarqua d’abord que les vêtements, bien que fortement détériorés par les intempéries ou les petites bestioles, n’étaient pas en loques. Cela signifiait que le cadavre avait été relativement protégé des plus grands prédateurs, comme les chiens ou les ratons laveurs ou même les rats si voraces. Il émit l’hypothèse que le corps avait dû être assez rapidement recouvert par les cailloux et les roches qui avaient dégringolé de façon sporadique du petit monticule. En somme, il avait vite été enterré dans une tombe improvisée.

Les vêtements du mort lui donnèrent d’autres indices importants. Comme il restait des lambeaux d’un manteau de laine, il en conclut que l’homme s’était retrouvé là pendant la période automnale. En effet, ce type de manteau était porté par des bourgeois lorsque le froid n’était pas encore trop rude. Il se pencha pour toucher l’un des boutons. Il était composé d’un métal embossé représentant une couronne, ce qui démontrait un certain degré de luxe.

Le détective écarta délicatement les lambeaux du manteau afin de s’attarder au costume lui-même. Il s’agissait d’un vêtement classique : pantalon, redingote et veste appareillée au pantalon. Il ne restait plus rien de la chemise ni de la cravate. Les vêtements étaient de bonne coupe, les manches correspondant à la longueur du bras. Dans les vêtements prêt-à-porter, il n’était pas rare de voir des manches trop courtes ou trop longues. Il était donc en face d’un vêtement sur-mesure fait d’un tissu de bonne qualité importé d’Angleterre. Un vêtement comme celui-ci donnait une bonne idée du statut social d’un homme. Ce n’était sûrement pas un vagabond ni un ouvrier ni même un petit fonctionnaire. On était devant le corps d’un bien-nanti.

Le détective se tourna vers les bottes. C’était du custom work fait d’un cuir de qualité, du moins ce qui en restait. En effet, le cuir était très prisé par les petits rongeurs qui s’y attaquaient en premier. Il tâta les poches du pantalon ; il n’y avait rien. Cela ne l’étonna pas outre mesure, car le bon bourgeois ne mettait rien dans ses poches afin de ne pas déformer le pantalon, au contraire de l’ouvrier qui y fourrait n’importe quoi, y compris une pipe.

La première découverte importante du chef fut la montre à gousset qui était encore dans sa pochette de veste. La vitre n’avait même pas été brisée. Il la mit de côté en se disant qu’il l’examinerait plus tard. Ensuite, il vit une chevalière à l’annulaire de la main droite du squelette. Il l’enleva délicatement et l’examina attentivement comme le ferait un connaisseur. Il la mit aussi de côté. Enfin, il termina son examen par le col de la veste. Il y trouva ce qu’il espérait : l’étiquette du tailleur. Ses yeux s’illuminèrent en lisant le nom.

— Tu vois Leclerc le nom sur l’étiquette : Benson & Son. Prends-le en note.

Morin qui examinait attentivement la scène demanda.

— Pourquoi est-ce si important de connaître le nom du tailleur ?

Le chef le regarda avec un air réprobateur.

— Morin, réfléchis un peu !

Morin se gratta la tête. Puis, comme si la Vierge Marie lui était apparue, il dit.

— Ça va nous donner un indice de la place où il s’habillait et donc de la ville ou même du quartier qu’il habitait.

— Bravo le rookie ! Dit Leclerc en faisant semblant d’applaudir avec ses deux mains pleines.

— C’est tout à fait vrai, Morin. Ensuite…

Après avoir réfléchi intensément, Morin ajouta.

— Il se fait de moins en moins de vêtements sur mesure avec les nouvelles manufactures de prêt-à-porter qui cassent les prix. C’était quelqu’un qui pouvait se payer ce genre de vêtements.

Cette fois, les deux détectives se regardèrent sans dire un mot. Décidément, il avait du talent le rookie.

— Mais il y a plus sur cette étiquette, infiniment plus.

— Quoi donc ?

— Il y a une chose que tu n’aurais pas sue, même pas toi, Leclerc. Benson & Son est un tailleur qui a pignon sur la rue Notre-Dame. J’ai même déjà fait faire un habit chez eux il y a très longtemps.

— Vous, chef, un habit sur mesure ? dit Morin qui ne connaissait pas le goût raffiné de son chef pour les vêtements, les chaussures et les chapeaux. 

— Prendrais-tu ton chef pour un souillon, lança Leclerc avec un accent de colère feinte.

Robinson esquissa un sourire pendant que Morin bafouillait quelques excuses. Leclerc ajouta :

— En quoi trouvez-vous que ce soit exceptionnel ?

— Eh bien ! Benson & Son a fermé boutique en 1846. Cela signifie donc que cet habit a été confectionné avant cette date.

Cette information était capitale pour le détective. Cette découverte ne pouvait signifier qu’une chose : l’homme avait fait fabriquer cet habit avant 1846. En examinant en détail le vêtement, il se rendit compte qu’il n’était pas usé jusqu’à la corde comme les vêtements d’ouvrier. Le détective, extrêmement minutieux quant aux détails quels qu’ils soient, constata que l’habit n’était pas élimé non plus. Certes, il arrivait qu’un petit fonctionnaire porte pendant longtemps le même costume. Mais la qualité du tissu et la coupe laissaient voir plutôt un vêtement de luxe. Or, personne chez les bien-nantis n’aurait porté un habit plus de trois ans. Il en allait de leur réputation, de leur élégance et de la mode, trois choses qu’ils soignaient particulièrement en société.

La conclusion s’imposa d’elle-même. Le squelette n’était pas là depuis seulement deux ans. Il faudrait sans doute reculer de six ou sept ans dans le temps. À l’évidence, la découverte de son identité venait de se compliquer d’autant.

Le chef demanda aux deux gaillards qui attendaient plus loin de transporter les ossements vers le cab de police. Le constable les accompagna et devait rester proche près du véhicule pour le surveiller. Robinson s’approcha ensuite des deux objets qu’il avait mis de côté. Il allait les mettre dans son éternelle sacoche en cuir qu’il traînait toujours avec lui lors de la découverte d’un cadavre. Il y enfournait tout ce qui pouvait lui être utile.

Le détective s’empara d’abord de la chevalière qu’il examina de nouveau. Elle était en argent massif. Les deux autres inspecteurs se penchèrent en même temps que leur chef sur l’inscription. Il s’agissait d’un dessin géométrique représentant un triangle équilatéral à l’intérieur d’un cercle. Au centre, on trouvait trois « T » stylisés qui se rejoignaient à leur base.

— Qu’est-ce que ça peut bien être, ce dessin ? dit Morin.

– Ce sont trois « taus », lui répondit Robinson.

— Trois quoi ?

Morin apprit du chef que le « tau » était la dix-neuvième lettre de l’alphabet grec. On le traduit en français par « t ». Celui-ci ajouta:

— C’est un symbole maçonnique. Les francs-maçons en portent parfois pour signifier leur appartenance à une loge.

— Les francs-maçons, ce ne sont pas des sociétés secrètes ? Pourquoi alors s’identifier comme ça ?

— Ces sociétés sont secrètes surtout dans leurs rituels et dans leur mode de cooptation. Cela n’empêche pas certains d’entre eux d’être suffisamment fiers de leur loge pour le montrer. Ici, il s’agit sans doute d’une loge du rite d’York qu’on appelle aussi rite américain. On la nomme ainsi parce que ces loges sont principalement situées aux États-Unis.

— Donc, reprit Leclerc, cet homme appartiendrait à une loge américaine. Cela pourrait signifier qu’il provient des États-Unis ?

— Pas nécessairement. Il existe au Canada plusieurs loges de ce genre et la plupart du temps, ce sont des Canadiens d’origine américaine qui les composent.

— Et les trois « T », qu’est-ce que ça veut dire ? demanda Morin.

— Le rite d’York se rattache beaucoup à la Bible et aime faire des références bibliques. Le sens des trois « T » est imprécis, mais plusieurs pensent que cela signifie la Sainte-Trinité.

— Je pensais que les francs-maçons ne croyaient pas en Dieu, dit Morin.

— Pas du tout. C’est même le contraire. Il y a des maçons anglicans, presbytériens, unitariens et même catholiques.

Morin semblait tomber des nues. Il regarda le chef en lui demandant :

— Comment pouvez-vous savoir tout ça ?

Le chef se contenta de le regarder fixement, ce qui était sa façon de dire à quelqu’un de ne pas aller plus loin dans l’interrogation. Il mit la chevalière dans sa besace en ajoutant.

— Le mort avait sans doute un grade assez élevé dans la loge. Les boutons en métal de son manteau représentaient une couronne, ce qui était la marque du grade de la Royal Arch. Il est possible qu’il ait appartenu à une loge qui se réunit ici même à Montréal. Il est sans doute montréalais lui-même.

Le chef attrapa ensuite la montre à gousset. La vitre n’était pas brisée, ce qui signifiait que la montre était d’une qualité supérieure. La découverte du procédé pour renforcer le verre était récente. On ne l’utilisait que pour les montres de luxe. Celle-ci était en or. En la retournant, il découvrit une inscription : M.C.D.S.B. Il la montra à Leclerc qui était perplexe. Morin s’approcha et dit :

— Je sais ce que c’est. Ce sont les initiales de la Montreal City and District Savings Bank.

— Comment peux-tu savoir ça, le rookie ?

— C’est parce que j’ai commencé à mettre de l’argent de côté pour mon mariage. Quand je dépose mes sous, on me laisse un reçu avec ces initiales-là.

— Tu vas te marier, toi ?

— Ben non, voyons ! Je n’ai même pas encore de fiancée. Mais vaut mieux prévoir.

La City Bank venait d’être créée quelques années auparavant par Mgr Bourget qui voulait offrir aux ouvriers les moyens d’épargner. Les quelques banques qui avaient alors pignon sur rue n’étaient pas pour eux. Elles servaient plutôt les intérêts des hommes d’affaires et des entreprises. Il avait demandé à une quinzaine de Montréalais connus de différentes langues et de différentes confessions religieuses de créer le Board.

Avant de repartir vers le cab de police, Leclerc enleva les cordons de sécurité. Le lieu n’avait plus besoin d’être protégé. Le chef dit au contremaître qu’il pouvait continuer son travail. Comme il était déjà tard, ce dernier donna congé à ses ouvriers. Quant aux trois détectives, ils reprirent le chemin inverse pour se diriger vers le McGill College où se trouvait la faculté de médecine. On y faisait les autopsies dans la « maison des morts ». Robinson savait qu’il devait convaincre le Dr Campbell, plutôt habitué à des cadavres bien frais, de devoir autopsier un squelette. Toutefois, le chef trouvait nécessaire d’en savoir plus sur l’identité de l’homme et il espérait que les restes du cadavre puissent révéler ses secrets.