Peste bleue-Épisode 3

Le marché Bonsecours

Le jeudi après la découverte du corps, Robinson et ses adjoints étaient revenus au poste de police de l’immeuble Bonsecours. Le bâtiment majestueux surmonté d’une coupole orgueilleuse avait été récemment construit afin d’accueillir les nouvelles halles de Montréal. Le rez-de-chaussée servait encore à cette fin, mais les commerçants avaient rapidement débordé sur la place Saint-Jacques. L’ancien Marché Neuf étalait ses marchandises dans un brouhaha coutumier. Le reste du bâtiment servait à diverses fins : Hôtel de ville, salle de concert, salle publique polyvalente accueillant banquets, conférences et expositions, etc. La façade sud donnait sur les quais et le fleuve tandis que la partie nord, plus ouvragée présentait un fronton classique à colonnade sur la rue Saint-Paul et la place Jacques Cartier. Dire que Bonsecours était un lieu animé tenait de la litote.

Le poste de police occupait l’une des ailes du bâtiment au deuxième étage. Même si le corps policier de l’époque était encore embryonnaire à Montréal, il réunissait tout de même une centaine de constables qui ne pouvaient pas tous loger en même temps dans l’édifice. Une grande salle à aire ouverte avait été aménagée pour ceux qui étaient de faction. On y avait éparpillé de façon anarchique quelques bureaux. Des cloisons s’élevaient jusqu’au plafond dans l’un des coins, séparant ainsi la salle. Il s’agissait de l’espace réservé aux détectives qui avaient besoin d’un peu d’intimité et de calme pour travailler. C’est là que se trouvaient les bureaux du chef Robinson et de ses trois adjoints. 

Émile Leclerc était un homme discret ayant une formation d’avocat. C’était le plus ancien compagnon de Robinson. Ils s’étaient connus lorsque ce dernier était encore détective privé. Leclerc était l’intellectuel du groupe, l’archiviste et le dessinateur. Il connaissait les lois mieux que son chef. Quant à Jack Kelley, grand gaillard irlandais et aussi grand buveur et bretteur à ses heures, il n’avait pas son pareil pour dénicher des informations dans la rue. Il possédait une belle brochette d’indicateurs sous le coude dans tous les milieux : bas-fonds, tavernes, bordels. Père de famille passionné de ses enfants, il en parlait constamment quand on lui en laissait l’occasion, ce qui n’arrivait pas souvent, car il devenait alors intarissable. Enfin, Adrien Morin était le petit dernier, le rookie. Il venait d’intégrer l’équipe de Robinson et se débrouillait déjà fort bien. Jeune, célibataire, il n’avait pas son pareil pour faire rire ses collègues bien malgré lui, à cause de sa fraîcheur et de sa naïveté.

Les quatre détectives, maintenant tous réunis dans la salle de travail, allaient faire le point sur la découverte du squelette retrouvé près du cimetière Mont-Royal. On avait transporté les os avec précaution au McGill College, là où se pratiquaient les autopsies depuis l’entrée en fonction de Robinson. Celui-ci avait alors insisté auprès du Dr Campbell, un médecin reconnu également professeur à la faculté de médecine, pour qu’il effectue les autopsies. Avant lui, on traitait à peu près n’importe comment les corps. Le Dr Campbell était réputé pour sa connaissance de la médecine légale, une spécialité connue depuis à peine une vingtaine d’années au Canada. Il faisait les autopsies dans ce que les étudiants appelaient « la maison des morts », là où se pratiquait généralement la dissection de cadavres pendant les cours d’anatomie.

Le médecin n’avait pas beaucoup d’intérêt à examiner un squelette. Consciencieux, il prit quand même la peine de faire une investigation exhaustive. Il avait félicité les policiers pour avoir conservé si minutieusement les os : « cela va faciliter la tâche », leur avait-il dit. Après son examen, il rédigea un rapport que Robinson résumait maintenant à ses adjoints.

L’homme à qui appartenait le squelette, assez grand (sans doute autour de six pieds), était en relative bonne santé au moment de sa mort. Rien ne laissait entrevoir des problèmes de malnutrition, par exemple. Les os de ses mains et de son visage n’étaient pas déformés, comme on en trouve parfois chez les ouvriers ou les bagarreurs. Il avait les dents saines, ce qui n’en faisait sûrement pas l’un de ces paysans qui gâtaient leurs dents avec la chique de tabac. Le docteur avait été en mesure d’établir un créneau quant à son âge. Au moment de sa mort, il avait entre 40 et 60 ans, plus proche de la cinquantaine sans doute, mais il n’était pas catégorique à ce sujet.

Enfin, et c’était là le point le plus important du rapport, il était presque assurément mort d’un traumatisme cervical. En d’autres mots, il avait eu le cou brisé. Le rapport s’arrêtait là, le médecin n’ayant pas voulu s’avancer sur les causes de ce traumatisme. Cela relevait de toute façon du travail de la police.

— On n’est pas tellement plus avancés avec ce rapport, dit Kelly, toujours prêt à prendre à revers les opinions des médecins.

— Il faut bien lire le rapport, gros bêta ! répliqua Leclerc. Nous savons que c’est un homme, ce qui est déjà pas mal, qu’il était d’âge mûr et qu’il était en santé au moment de sa mort.

— Ouais, la belle affaire ! Un quart d’heure avant de mourir, il était encore vivant. Grande découverte !

— Ce que t’es obtus parfois !

— De quoi ? Tu m’insultes là ! dit Kelly en montant le ton et en faisant mine d’attraper Leclerc par le col.

— Il ne t’insulte pas, reprit le chef. Il veut seulement dire que parfois tu ne veux pas voir ce qui saute aux yeux. Cet homme n’était ni un paysan ni un ouvrier. On sait par ses vêtements que c’était un bourgeois bien-nanti. On commence à limiter nos recherches un peu, tu ne trouves pas ? Il va maintenant falloir trouver son identité.

— Ça ne sera pas facile, dit Morin qui voulait mettre son grain de sel.

— Tiens, il parle celui-là ! répliqua Kelly.

— Pour ce qui est de l’identité de l’homme, voyons voir ce que nous avons. Compte tenu de ce que nous savons à partir des indices trouvés sur le corps, il serait mort entre 1847 et 1848. Le médecin légiste nous dit qu’il devait avoir autour de la cinquantaine. Il faudrait donc chercher un homme de cet âge qui a disparu à cette époque.

— Ce n’est pas évident, ajouta Leclerc. À l’époque, le bureau des détectives n’était pas créé et nous ne gardions pas encore les dossiers des personnes disparues dans nos archives.

— Très juste. Il faudra trouver son identité par d’autres moyens. Il faut également se demander comment cet homme est mort. Est-ce un simple accident des suites d’une bagarre ?

— Un cou ne se brise pas si facilement, avança Kelly. L’adversaire doit être très fort ou doit savoir comment faire. Ce n’est pas un simple coup sur la gueule qui peut provoquer une telle fracture.

— Une autre question qui se pose est le lieu où l’on a trouvé le cadavre.

— Effectivement, Morin, tu as raison. Que faisait-il dans cette forêt qui devait être à l’époque beaucoup plus dense qu’aujourd’hui ? Ce n’était sûrement pas une promenade de villégiature. Les bourgeois commencent à peine à apprécier la forêt, pour son air pur et le chant des oiseaux. Avant, on la considérait plutôt comme le lieu de tous les dangers. Peut-être voulait-il s’y cacher ? Mais alors, de quoi ? De qui ?

— Et si c’était un simple accident ? Il y avait un précipice. Il serait tombé dans le vide. Lorsqu’on arrive du verger, on ne peut pas voir que la colline coupe à pic.

— C’est une hypothèse très probable. Mais je ne veux pas éliminer quelque piste que ce soit pour le moment.

— Oui, nous avons appris cela de vous : ne jamais tenir rien pour acquis. Que faisons-nous maintenant ?

— Lorsque j’étais au cimetière, je suis monté sur la colline et j’ai aperçu deux édifices : l’un est une barrière de péage et l’autre, plus loin, est une maison de villégiature en pierres. J’aimerais d’abord que tu te renseignes, Leclerc, sur les habitants de cette dernière maison. Quant à toi Kelly, tu te rendras à la barrière de péage. Il y a peut-être une possibilité (mais je n’y crois pas trop) que quelqu’un ait vu quelque chose il y a sept ou huit ans.

— Et moi, qu’est-ce que je fais ? demanda Morin.

— Toi, tu iras à la City Bank pour t’informer à propos de la montre à gousset de l’homme. Après tout, tu connais cette banque. Tu présenteras la montre au directeur pour savoir s’il peut l’identifier.

— Il est déjà tard, chef.

Le chef considérait que, lors d’un assassinat par exemple, le temps était compté. Il fallait aller très vite avant que les indices ne se dégradent, que les suspects disparaissent et que les témoins perdent la mémoire. 

— Oui, c’est vrai. Faites ce que vous pouvez. Nous nous reverrons demain, en espérant que vous aurez des renseignements intéressants. Après tout, notre squelette reposait depuis des années dans un trou improvisé. Il peut toujours attendre un peu pour qu’on s’occupe de lui. 

***

L’équipe était de nouveau réunie le lendemain après-midi dans la salle des détectives. Il ne manquait que Kelly qui arriva en retard.

— Tiens, le gros t’as encore passé la nuit sur la corde à linge ? T’as fait la grasse matinée ?

— Hey, le frappe-à-bord, ta gueule! Tu ne sais pas de quoi tu parles.

Le troisième adjoint, Morin, écoutait la passe d’armes en se demandant si cela n’allait pas dégénérer. Lorsqu’il regarda le chef, celui-ci lui fit un signe de tête et dit :

— Ne t’en fais pas, Morin, c’est comme ça qu’ils se disent qu’ils s’aiment bien.

Le chef sonna la fin de la récréation en demandant d’abord à Kelly le résultat de ses investigations auprès du gardien du poste de péage. La maison ne payait pas de mine. Elle était faite de planches de bois et était recouverte de bardeaux de cèdre. Un petit porche couvert menait à l’intérieur de la maison. Des fenêtres sur trois côtés permettaient de voir arriver les voyageurs. Une petite barrière faite d’un seul levier en bois fermait le passage ; le gardien la levait après avoir reçu le paiement. Sur certains chemins, les plus utilisés, on avait élevé de grandes clôtures de chaque côté de la route et du turnpike afin de contrer les voies de contournement. Toutefois, rien de tel sur le chemin de la Côte-Sainte-Catherine. On avait évalué que les bords inégaux du chemin décourageraient suffisamment les véhicules de contourner la barrière.

En arrivant, Kelly se présenta au gardien, un homme dans la quarantaine qui portait une sorte d’uniforme avec une casquette. Un gardien de turnpike n’avait absolument aucune autorité pour empêcher quiconque de franchir les barrières s’il le voulait. L’uniforme compensait cette absence de pouvoir. Le détective lui demanda des informations sur le fonctionnement du système. Le gardien bomba le torse de fierté en lui donnant des explications. Lorsqu’un véhicule s’amenait vers la barrière, celui-ci le voyait généralement arriver de loin. Il sortait, empochait l’argent et levait la barrière pour laisser repartir le véhicule, pressé de rouler sur le macadam récent. La perception se faisait à sens unique. Le véhicule qui venait de la ville ne payait rien, évidemment. Il devait quand même s’arrêter à la barrière pour laisser le temps au gardien de venir la lever.

Le travail du gardien ne s’arrêtait pas là. Comme il fallait qu’il rende des comptes, il devait inscrire dans un grand livre les passages quotidiens et les montants perçus. Quand Kelly lui demanda s’il notait aussi les pourboires reçus de la part des habitués, le gardien lui dit sans conviction en jouant l’étonnement : « personne ne me donne de tips ! » Lorsque le détective jeta un coup d’œil aux grands livres, il s’aperçut qu’il s’y trouvait des informations pour l’année courante seulement. Il demanda de consulter les archives de 1847-1848, mais le gardien lui annonça qu’il devrait se référer à la centrale de Montreal Turnpike Trust. C’est là qu’étaient conservées les archives. En feuilletant de plus près ce qu’il avait sous les yeux, il constata que les redevances et les entrées se réduisaient considérablement pendant la nuit. 

— Est-ce normal qu’il y ait si peu d’entrées la nuit ?

— Oui. Il y a beaucoup moins de circulation.

— D’accord, mais je vois que pour un certain nombre de nuits, il n’y a aucune entrée. Est-ce normal ?

Le gardien hésita un peu à répondre au détective. Il tenait sans doute à ne pas embarrasser son employeur.

— Ça arrive encore parfois. Moi, j’occupe cet emploi pendant le jour. Je ne sais pas ce qui se passe pendant la nuit.

— C’est-à-dire ?

— Bien, il peut encore arriver, mais pas aussi souvent qu’autrefois, que l’on doive se débarrasser de certains employés pas très consciencieux, surtout ceux qui travaillent la nuit.

— Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?

— Autrefois, cela arrivait plus souvent. 

— Il arrivait quoi ?

— Bien, il pouvait arriver que nos employés dorment pendant une partie de la nuit. Il était alors très simple pour ceux qui arrivaient de lever eux-mêmes la barrière et de passer sans payer. C’est pourquoi vous allez trouver dans les archives beaucoup plus de manquements à cet égard. Aujourd’hui, il n’y en a presque plus.

Kelly avait flairé là une bonne piste. Il était parfois comme son chien, Pompée, qui n’avait pas son pareil pour découvrir les cadavres. Il demanda au gardien le nom des employés de nuit congédiés pendant les années 1847-1848. Le gardien ne put que le renvoyer à la compagnie qui gardait les archives.

Quand le détective termina son rapport, Robinson réagit sur ce dernier point.

— Tu as bien raison de suivre la piste du gardien de nuit. Je crois que s’il s’était passé quoi que ce soit qui aurait pu faire fuir notre homme, il y a de grandes chances pour que l’incident soit arrivé près de la barrière. Lorsque tu iras consulter les archives de la compagnie afin de connaître le nom des employés congédiés, tu vérifieras également si l’on consignait aussi les incidents arrivés pendant les années qui nous intéressent. Autre chose ? Morin, qu’est-ce que cela a donné avec la City Bank ?

Morin, comme un bon élève studieux sortit de son cartable un cahier noir dans lequel il avait pris des notes ! À voir la quantité de pages noircies qu’il tournait, il avait consigné un grand nombre d’informations.

— Oui… bon !… J’ai d’abord pris la peine de m’informer un peu plus sur la City Bank avant d’aller rencontrer le gérant. J’ai bien fait ?

— C’est ce qu’il fallait faire, dit Leclerc. Le chef aime bien avoir le plus de renseignements possibles.

— Oui… bon !… Alors, la City Bank est une caisse d’épargne qui a été fondée en 1843 à la demande de Mgr Bourget. Elle a commencé ses opérations en 1846. Monseigneur a convoqué une quinzaine de laïcs, des hommes d’affaires pour la plupart. Ce sont les principaux bailleurs de fonds de la banque, du moins au départ. L’organisation de la City Bank est calquée sur les British Savings Banks en Angleterre. Comme pour la City Bank, ce sont les membres du clergé qui ont fondé ces caisses d’épargne. L’idée était d’aider les pauvres à se prendre en main afin qu’ils s’aident eux-mêmes et qu’ils ne dépendent plus de l’État…

— Ça va, Morin, on a compris, interrompit Kelly. Tu ne vas quand même pas remonter à Mathusalem ! As-tu appris des choses qui pourraient nous être utiles ?

Morin tourna nerveusement ses pages, puis il s’arrêta sur l’une d’entre elles.

— Oui… bon !… J’ai rencontré le directeur, un certain John Collins. Il est en poste depuis 1847. Il m’a reçu avec une certaine méfiance. Il trouvait étrange que la police vienne fourrer son nez à la banque.

— Pour la méfiance, il faudra que tu t’habitues, le rookie, dit Leclerc.

— Lorsque je lui ai présenté la montre, il l’a tout de suite reconnue. Il m’a expliqué que c’était un cadeau de bienvenue que l’on avait offert au tout début aux quinze membres du Board de direction, une façon de les remercier de leur investissement et de leur rappeler que le temps, c’est de l’argent. Il a précisé que cela ne se faisait plus aujourd’hui.

— Et qu’as-tu appris à ce propos ?

— Oui… bon !… Je lui ai demandé s’il connaissait le nom des quinze hommes qui avaient reçu une montre comme celle-là. Il a semblé plutôt offusqué de ma demande, comme si je l’avais traité de vieux gâteux qui ne se souvenait plus de rien : « bien sûr, ce sont tous des collègues très proches. J’ai aussi gardé la mienne, regardez. » Il me montra sa montre à gousset et effectivement elle ressemblait comme deux gouttes d’eau à celle de notre squelette… pardon, de notre homme. Je lui ai alors demandé si tous avaient encore leur montre.

— Certainement, du moins tous ceux qui sont encore à la banque. Sur les quinze à l’origine, il y en a cinq qui sont partis. Sur ces cinq, deux sont malheureusement décédés.

— Deux sont décédés, dit Robinson songeur. Tu as demandé leur nom ?

— Certainement. J’ai les noms de tout le monde, ceux qui sont vivants comme ceux qui sont morts. Il y avait Louis-Hippolyte Lafontaine… 

— L’ancien premier ministre ?

— Ah !… Je ne savais pas.

— Beaucoup trop jeune, le rookie, dit Leclerc en jetant un œil torve à ses collègues.

— Ensuite, William Workman, Francis Hincks, Lewis Thomas Drummond…

— Lewis Drummond, le procureur général… Décidément, il n’y a pas que des hommes d’affaires dans cette banque, mais aussi des politiciens, dit Leclerc.

— C’est souvent les mêmes, dit Kelly. Il ne faut pas s’en étonner.

Morin garda le silence cette fois de crainte de se faire rabrouer en avouant qu’il ne le connaissait pas non plus.

— Je m’intéresse surtout aux deux morts. Peux-tu m’en dire plus ? interrogea le chef.

— Oui… Bon !… Il y a un nommé John Tully qui avait été échevin à Montréal. Il est mort il y a deux ans. Aussi, un autre qui est mort une année à peine après avoir accédé au Board, en 1847. C’est un nommé… voyons voir… oui, c’est ça : John Easton Mills.

Le visage de Leclerc se décomposa. Il regarda Morin, incrédule, avant de lui demander.

— Tu es sûr que tu ne t’es pas trompé de nom ?

— Certain !… Il a fallu que je lui fasse répéter son prénom double qui n’est pas courant.

— Et tu ne sais vraiment pas qui c’est ?

— Ben… Non… Je devrais le savoir ?

— C’est l’ancien maire de Montréal.

— Ah bon ! Et qu’est-ce que ça a d’exceptionnel ? C’est si étonnant qu’il ait été sur le Board de la City Bank ?

— Ce n’est pas ça qui est étonnant, dit Robinson. Mills est décédé pendant la dernière grande épidémie de typhus en 1847. On en a fait grand cas à l’époque puisqu’il est mort du typhus en soignant les malades. On lui a fait de belles funérailles et on l’a enterré dans un cimetière de la vieille ville de Montréal.

— Et alors ?

— Et alors !… Mais réfléchis un peu, Morin.

Morin leva les yeux au ciel. Puis, comme si une langue de feu était descendue sur lui, son visage s’illumina.

— Si Mills est mort du typhus et est enterré à Montréal, comment se fait-il que l’on retrouve son squelette, le cou brisé, dans la forêt du Mont-Royal ? Ça ne va pas, ça ! Ça n’a pas de sens !

— Tu as tout compris. Ça n’a pas de sens. À moins que le corps mis en terre à Montréal ne soit pas le sien. Si tu as raison sur l’identité de celui qui possédait la montre à gousset, et je n’ai pas de raison d’en douter, nous avons non pas un, mais bien deux cadavres sur les bras.

— Tout cela repose sur la montre à gousset, dit Leclerc. Ce ne serait pas possible qu’on la lui ait volée ou qu’il l’ait égarée ou encore donnée ?

— Tout est toujours possible, dit le chef. Mais je trouve que cela fait beaucoup de coïncidences. Il y a à la morgue le squelette d’un homme, un bourgeois bien nanti portant un vêtement fait sur mesure avant 1848, de la même grandeur, de la même corpulence et du même âge que Mills qui serait mort en même temps que lui. En matière de mort violente, je ne crois pas aux coïncidences. Je vais aller rencontrer la famille de Mills. Nous en aurons le cœur net, je peux vous l’assurer.