Peste bleue-Épisode 6

La bonne mort

Robinson était déjà au travail dans son bureau lorsque Leclerc arriva. Ils se saluèrent, mais le chef remarqua que son adjoint, bien que généralement d’humeur chagrine, était plus triste que d’habitude.

— Ça ne va pas, Émile ?

— Bah ! Ça va aller.

Devant le reste de l’équipe, les deux ne s’appelaient jamais autrement que « chef » et « Leclerc ». Mais lorsqu’ils étaient dans l’intimité, ils utilisaient leur prénom. Depuis les nombreuses années qu’ils se connaissaient, un lien d’amitié s’était créé entre eux, sans toutefois que cela affecte leur vie professionnelle. Tous les deux savaient d’instinct où mettre les frontières : Robinson était le patron et Leclerc l’adjoint.

Leclerc fut le premier à se joindre au bureau de détective privé que Robinson avait lancé lorsqu’il était arrivé au Canada il y a une bonne dizaine d’années. Comme celui-ci connaissait peu le système juridique en vigueur au pays, il avait cherché un juriste qui accepterait de travailler avec lui. Lorsqu’il avait approché Leclerc, ce dernier venait à peine de terminer ses études de droit. Il n’était pas encore avocat. Or, l’idée de participer à des enquêtes criminelles lui avait tout de suite plu et il avait suivi Robinson sans hésiter.

— Allons, Émile, je te connais, depuis le temps…

— C’est ma mère. Elle ne va pas très bien.

Leclerc était célibataire. Il avait fait ce choix pour s’occuper de ses parents vieillissants. Il était enfant unique et sa mère l’avait eu sur le tard. Son père et sa mère l’avaient choyé comme s’il avait été le seul enfant sur la terre. Son père cultivait une terre qui appartenait aux Sulpiciens sur le flanc du Mont-Royal. C’est d’ailleurs à cause des Sulpiciens que Leclerc avait pu faire des études classiques. Ses parents n’avaient évidemment pas suffisamment d’argent pour le faire entrer au Collège de Montréal. Or, les Messieurs de Saint-Sulpice réservaient toujours des places pour les enfants pauvres, mais prometteurs, toujours avec l’idée d’en faire des prêtres. Émile Leclerc devint un élève modèle, mais il n’avait jamais voulu entrer dans les ordres. 

À la mort de son père, pendant ses études, les Sulpiciens avaient continué à prendre soin de sa mère et de lui par le truchement d’organismes de charité qu’ils avaient créés spécifiquement pour venir en aide aux familles démunies. Lorsque Leclerc avait été en mesure de travailler, sa mère et lui s’étaient installés dans ces nouvelles habitations en briques construites pour les ouvriers dans le quartier Sainte-Anne. On avait alors fait le choix de construire avec des matériaux comme la brique afin d’éviter tout risque d’incendies dévastateurs comme celui que Montréal avait connu quelques années auparavant. Le logement était modeste, mais c’est tout ce que le petit salaire du détective pouvait payer comme loyer.

Lorsque les deux autres détectives arrivèrent, Robinson et Leclerc reprirent leur attitude professionnelle. Après les salutations et taquineries d’usage, chacun s’installa à son bureau pour le briefing. Le chef résuma la situation pour ses adjoints qui n’avaient pas assisté à la rencontre avec la famille de Mills. Il est vrai que les journaux du matin avaient déjà abondamment couvert l’affaire. Les deux autres apprirent peu de choses de neuf, hormis quelques détails.

— Bon ! Ça devait être une affaire simple à classer rapidement, dit Kelly. Je vois à votre air, chef, qu’il faudra continuer à creuser.

— Eh oui, le gros ! ajouta Leclerc. Tu auras moins de temps à passer dans les tavernes à te gorger de bière.

— Toi le mulot, ne me cherche pas.

— Alors voyons voir ce que nous avons : un homme décédé, nous le savons maintenant, autour du mois d’octobre 1847. Il avait disparu depuis plusieurs semaines et aucune recherche n’avait été entreprise pour le retrouver. Tout cela parce que la famille voulait éviter un scandale.

— Pour ce qui est d’éviter un scandale, ils sont servis, ajouta Morin. Vous avez lu les journaux ce matin ?

— Évidemment, maintenant que nous connaissons l’identité de notre squelette, nous pourrions nous contenter de classer le dossier. Mais je ne pense pas que nous devrions le faire maintenant. Il y a trop de questions sans réponse. D’abord, nous ne savons pas encore avec certitude ce qui lui est arrivé.

— Il s’est brisé le cou, non ?

— Oui, mais comment ? Une chose est presque certaine : ce n’est pas un suicide. Avez-vous déjà vu quelqu’un qui, pour se suicider, irait se perdre en forêt et débouler une colline ? Une falaise, j’aurais compris. Mais cette petite colline…

— De plus, quand un homme veut se suicider, il le fait soit avec un pistolet soit en se pendant au bout d’une corde.

— L’accident ne serait-il pas plus plausible ? demanda Leclerc.

— Certainement. C’est du moins ce qui semble le plus évident. Mais encore là, j’ai des doutes, pour la même raison que pour le suicide. Comment se fait-il qu’il se soit retrouvé à cet endroit à ce moment-là ? Le maire Mills avait d’autres chats à fouetter à cette époque, au chevet des malades notamment. Il n’avait sûrement pas le temps d’aller prendre l’air en forêt. D’ailleurs, c’est le principal point qui me chicote : que faisait-il là-bas ?

— Devrait-on alors retenir l’hypothèse de l’homicide ?

— Je ne l’exclus pas, évidemment, même si cela me semble une drôle de façon de tuer quelqu’un.

— Que devons-nous faire alors ?

— Il faut creuser dans la vie et le passé de Mills. C’est sûrement là que l’on trouvera quelques réponses.

— Si je peux me permettre, chef, dit Leclerc, pourquoi ferions-nous cela ? Qu’espérons-nous trouver ? Après tout, notre rôle c’est d’attraper les criminels. Dans le cas de Mills, ce ne semble pas évident qu’il ait été tué. Et même si c’était le cas, le meurtre aurait eu lieu il y a une dizaine d’années. Allons-nous pouvoir retrouver l’assassin ? Serait-il encore vivant ?

— J’entends tes réticences, Leclerc. Mais tu me connais bien. Tant que des questions subsisteront, je ne lâcherai pas le morceau. Et dans ce cas-ci, il y a plusieurs aspects mystérieux qui m’intriguent. Et je déteste ne pas comprendre.

— Par où commençons-nous alors ?

— Ce que nous connaissons de Mills pour le moment, nous le savons par tes recherches, Leclerc, et par la famille : son passé d’homme d’affaires, de politicien, puis de maire. Il avait un frère avec qui il avait immigré au Canada et qui est décédé depuis. Il était marié depuis une vingtaine d’années avec la même femme qui lui a donné cinq enfants, dont l’un est décédé il y a quelques années.

— Il faudra donc s’intéresser à sa vie professionnelle, dit Leclerc. Avait-il des problèmes d’argent ? Était-il un bon employeur ? Est-ce que des rivaux lui en voulaient jusqu’à vouloir le tuer ?

— N’oublions pas non plus sa période de politicien, dit Kelly. Je me souviens du moment où il a été élu maire. En 1846, les maires étaient encore élus par le conseil des échevins. La bataille avait été féroce. Le maire qu’il voulait remplacer n’entendait pas céder sa place. Cette rivalité a-t-elle pu provoquer sa mort ?

— Sans oublier sa vie personnelle, dit Morin.

— Tu veux dire quoi, le rookie ?

— J’ai appris de vous, chef, que les meurtres sont souvent commis par un membre de la famille. Ça ne pourrait pas être le cas ? Je trouve bien étrange la façon dont le beau-frère et l’épouse ont caché la disparition de Mills. Rien ne dit qu’ils ne savaient pas déjà ce qui s’était produit. Peut-être même ont-ils eu quelque chose à voir là-dedans.

— Il ne faudrait pas oublier non plus ce que nous avons appris par la famille, par le gendre en particulier. Mills était un franc-maçon et sa position dans la hiérarchie de sa loge montrait qu’il était influent et surtout assidu aux rencontres. Il partait une ou deux fois par année pour des retraites de quelques jours et même son épouse n’était pas au courant de ce qu’il faisait. Peut-être sa disparition était-elle liée à cette rencontre ?

— Je vois qu’il y a du pain sur la planche. Quels sont vos ordres, chef ?

— Toi, Kelly, j’aimerais que tu fouines un peu partout dans sa vie professionnelle : son entreprise de fourrure, sa banque, et tout ce que tu trouveras d’autre. Morin, essaie d’avoir des informations sur la famille : son épouse venait de quel milieu ? Comment se sont-ils connus ? Le gendre aussi. J’aimerais en savoir plus sur lui. Prends en note son nom : Elijah Moffet. Quant à toi Leclerc, peux-tu t’informer de cette période politique ? Moi, de mon côté, je vais me mettre en contact avec les réseaux de francs-maçons pour en savoir plus sur ces fameuses retraites de Mills.

— Ça va être difficile. Ce sont des loges secrètes vous savez.

— Ne t’inquiète pas trop, Morin. J’ai plus d’un tour dans mon sac.

Tout le monde se leva en même temps pour partir. Robinson demanda à Leclerc d’attendre un peu. Quand les deux autres furent sortis, il lui dit :

— Je veux que tu retournes chez toi pour prendre soin de ta mère.

— Mais, chef, j’ai tant de choses à faire…

— C’est pour cela que je t’ai donné ce qui presse le moins : la vie politique de Mills. Prends un peu de temps avec ta mère. On n’en a qu’une seule, tu sais, et elle ne vit pas éternellement.

— Merci, Silas.

***

Lorsqu’il retournait chez lui à pied, Leclerc empruntait toujours le même circuit. Il passait d’abord par la place Jacques Cartier jusqu’à la colonne Nelson et continuait ensuite sur la rue Notre-Dame. La place Jacques Cartier était bondée, comme à l’habitude un lundi après-midi. Les étals à ciel ouvert présentaient toutes sortes de produits provenant des fermes environnantes ainsi que des articles de première nécessité. Seules les viandes n’étaient pas présentes, car elle étaient reléguées à l’intérieur des halles du Marché Bonsecours afin de mieux les protéger des intempéries. Pendant les grandes chaleurs, l’odeur devenait parfois insupportable. Les marchands faisaient périodiquement l’objet de plaintes de la part des fonctionnaires de l’hôtel de ville situé à l’étage supérieur.

Le marché était le lieu de toutes les rencontres et de tous les commérages. Il agissait comme le perron de l’église dans le village. Pendant que les femmes faisaient des provisions, les hommes qui les accompagnaient se rassemblaient près d’un édifice, assis sur un baril ou simplement adossés au mur. On fumait une pipe, on bavardait, on se donnait des nouvelles.

Ce jour-là, les journaux se vendaient plus que d’habitude. Plusieurs en tenaient un à la main et semblaient absorbés par la lecture des articles. On pouvait apercevoir les manchettes. Comme l’avait prédit Robinson, les journaux s’en étaient donnés à cœur joie : « Découverte du squelette de Mills. Scandale à l’horizon » ; « Le maire Mills réapparaît » ; « La mort de Mills : suicide ou meurtre ? »

Un groupe de trois hommes et d’une femme qui était revenue de faire ses emplettes commentait abondamment l’événement. Ils appartenaient tous à l’une des confréries créées par les Sulpiciens. Ces Messieurs de Saint-Sulpice étaient partout. En plus d’animer la paroisse Notre-Dame, la plus importante de la ville, ils formaient les élites du Canada au Collège de Montréal : Papineau, Lafontaine et bien d’autres étaient passés par là. Depuis longtemps, ils avaient aussi créé des réseaux de relations devenus très influents surtout chez les Canadiens français de Montréal : la Confrérie des Dames de la Sainte-Famille, la Confrérie des hommes de Ville-Marie et enfin, la plus importante, la Confrérie de la Bonne Mort. La petite troupe qui commentait l’actualité faisait partie de cette dernière confrérie.

La Confrérie de la Bonne Mort rassemblait beaucoup de fidèles, surtout des femmes, mais aussi un bon nombre d’hommes. Pour une partie des catholiques, la mort était une obsession, et surtout la mort dans le péché qui les conduisait directement en enfer, ou du moins au purgatoire. Le but de cette Confrérie consistait à s’entraider afin de se garder constamment en état de grâce. Tout un rituel de prières et de litanies devait être accompli pour ainsi dire quotidiennement. Mourir en état de péché devenait ainsi la pire des calamités.

Le moment fort des réunions de toutes ces confréries avait lieu pendant le carême, au cours des retraites de Saint-François-Xavier. Elles duraient près de deux semaines pendant lesquelles l’église Notre-Dame se remplissait des membres de ces confréries. Depuis quelques années, c’est l’abbé Marinier qui les animait.

Le statut social représenté dans la Confrérie de la Bonne Mort était plutôt varié, mais on y retrouvait surtout des gens relativement à l’aise. Ils se réunissaient régulièrement pour accomplir leurs exercices spirituels afin de se rappeler constamment leur mort prochaine. Par exemple, ils récitaient chaque jour sept fois le Requiem Aeternam. Le but de l’exercice était que la pensée quotidienne de la mort empêche le confrère de glisser dans le péché. La crainte de l’enfer les motivait au plus haut point. 

Pour les confrères, il était impératif de pouvoir vivre une « bonne mort », c’est-à-dire de pouvoir mourir en pleine conscience de ses derniers moments. L’agonie devait être suffisamment longue pour se préparer à recevoir les derniers sacrements comme la confession, la communion et l’extrême-onction. Selon eux, plus on souffrait dans l’agonie, plus on avait des chances d’être sauvé. Ce que les confrères de la Bonne Mort craignaient le plus, c’était la mort subite. Mourir sans avoir pu se préparer signifiait mourir en état de péché. Une telle mort condamnait le défunt au mieux au purgatoire, au pire à la damnation éternelle de l’enfer.

— C’est tout simplement scandaleux, dit la femme qui lisait un article par-dessus l’épaule de son mari. Comment se fait-il qu’une telle chose arrive ? Le bon maire Mills, on le croyait mort du typhus et ce n’est même pas vrai. Où s’en va le monde, je vous le demande ?

— Tu parles d’une affaire ! dit l’un des hommes, le plus vieux des trois. Je l’ai connu, le Mills. Il se démenait pour soigner les malades du typhus. Pas comme celui d’aujourd’hui.

— Ouais ! dit le plus jeune. Notre maire Nelson ne comprend rien à l’épidémie qui nous frappe. Il donne toutes sortes d’explications qui n’ont rien à voir avec ce qui se passe.

— Moi, j’ai lu le livre du maire Nelson sur le choléra. Il parle du « poison du choléra » qui s’attaque à tout le monde et qui est imprévisible. Ce poison frappe surtout là où il y a de la dépravation morale et de la malpropreté. Je trouve que ses remèdes ont du sens, pas toi ?

— Oui et non. Lorsqu’il dit qu’on doit arrêter les boissons fortes, je suis bien d’accord. C’est pour ça que nous, à la Confrérie, on est protégés. Mais à part de ça, il n’y connaît pas grand-chose.

— C’est quand même un docteur… Puis un bon à part ça.

— Peut-être. Mais il ne parle jamais du péché qui cause la maladie. C’est sûr qu’il répète de faire attention à bien nettoyer, à se débarrasser des hardes des malades, à mettre de la chaux dans les privés et patati et patata. Mais le péché, il n’en parle nulle part.

— C’est vrai ça. Il ne dit jamais que le fait de se garder en état de grâce est le meilleur des remèdes.

Pendant que la conversation animée se poursuivait, un homme drôlement attifé d’un habit de trappeur élimé et d’un chapeau de bête s’était approché. Personne ne faisait attention au Vieux Télesphore qui détonnait pourtant par son comportement dans la foule déjà bigarrée du marché. Depuis des lustres, il descendait régulièrement de sa cabane cachée au milieu de la forêt du Mont-Royal pour vendre ses animaux trappés et s’approvisionner en produits de première nécessité.

L’homme était solitaire et plutôt secret. Il ne voulait parler à personne, même si parfois l’un ou l’autre le saluait par un « comment tu vas, Vieux Télesphore ». Il ne répondait jamais. Parfois, il lui arrivait d’interpeller quelqu’un avec des paroles énigmatiques. On disait qu’il connaissait les secrets de la nature. Il les avait appris lorsqu’il avait vécu chez les Indiens. Il avait aussi appris la sorcellerie. On le craignait et on le respectait tout à la fois. Néanmoins, on préférait généralement garder ses distances avec lui en faisant semblant de ne pas le voir.

La femme reprit la parole dans le groupe.

— C’est quand même drôle qu’on découvre le squelette du maire Mills aujourd’hui, justement au moment où une autre épidémie s’abat sur Montréal. Tout un hasard !

— Ce n’est pas un hasard ! intervint le Vieux Télesphore.

Les quatre membres du groupe se tournèrent vers lui en même temps, surpris de voir qu’il leur parlait.

— Qu’est-ce que tu veux dire, Télesphore ?

— Je dis que ce n’est pas un hasard qu’on trouve son cadavre pendant la peste bleue.

— Et pourquoi donc ?

— Ben, c’est simple. L’épidémie de typhus autrefois s’est arrêtée au moment où le maire est mort. C’est la même chose aujourd’hui.

— Justement, il paraît que le maire n’est pas mort de la maladie. Il se serait brisé le cou. Quel est le rapport ?

— Vous ne voyez pas le rapport ? Vous êtes aveugles ou quoi ? Si le maire Mills est mort, c’est à cause de ce qu’il a fait de mauvais. Et c’est à cause de ce qu’un autre a fait de mauvais que la peste bleue est revenue.

— Ce qu’un autre a fait de mauvais ? Mais de qui parles-tu donc ?

— De celui qui a tué le maire Mills. Si vous trouvez l’assassin du maire, l’épidémie s’arrêtera. 

— Tu veux dire qu’on aurait assassiné le maire ?

— Ben oui ! Et celui qui l’a fait est toujours vivant.

— Ce serait donc à cause de lui que nous avons le choléra ? Ce n’est pas un peu ridicule, ce que tu dis là.

— Comprenne qui veut !

Sur ces mots, le Vieux Télesphore repartit comme il était venu, laissant les autres pantois. Le plus jeune reprit la parole.

— C’est étrange ce que dit le vieux sorcier. Comment ça serait possible ?

— Pas si étrange que ça, reprit le plus âgé. Vous vous souvenez des sermons de l’abbé Marinier. Rappelez-vous ce qu’il dit souvent : tant qu’un pécheur ne s’est pas converti, ses actions mauvaises vont continuer et la communauté va en souffrir.

— De là à penser qu’un pécheur aurait tué le maire Mills et que c’est pour ça que nous avons la peste bleue…

— Pourquoi pas ? Tu préfères les explications des docteurs qui ne s’entendent même pas sur la cause de l’épidémie ? Ils ne font que donner des remèdes de bonne femme qui empirent la situation. Ils n’en savent pas plus que toi et moi. Mais quand l’abbé Marinier parle du péché qui est la cause de tous les maux, lui, il connaît la vérité. C’est Dieu qui parle à travers lui.

— Selon toi, ce serait possible que le péché d’un seul homme puisse provoquer la peste bleue ?

— Si le péché est grave (et un homicide, c’est un péché grave). Pourquoi ça ne serait pas possible ?

— Bien d’accord. Mais si tous ceux qui avaient commis des meurtres provoquaient des épidémies, les maladies nous auraient déjà tous éliminés depuis longtemps, tu ne trouves pas ?

— C’est bien vrai, ça, dit le plus jeune. Qu’est-ce qui nous dit que c’est le meurtre du maire Mills commis par un seul pécheur qui a fait venir la peste bleue ?

— Vous avez entendu comme moi le Vieux Télesphore ?

— C’est juste un vieux fou qui a vécu trop longtemps tout seul dans la forêt.

— C’est peut-être vrai aussi, ce qu’il dit. Combien de fois il est arrivé que ses prophéties se soient produites ! Rappelez-vous l’année dernière. Il avait crié au maire Wilson : « le dieu nouveau arrive et il y aura des grincements de dents ». Quelques semaines plus tard, Gavazzi avait provoqué une émeute avec ses discours antipapistes. Le maire Wilson avait été sérieusement blâmé. Cela lui avait même coûté son poste.

— Dans le journal, ils disent que c’était un accident qui serait arrivé au maire Mills.

— Dans d’autres journaux, on parle plutôt de suicide ou même de meurtre. Il faudrait que la police tire ça au clair. Si c’est un meurtre, il faut absolument trouver l’assassin. C’est seulement lorsqu’on l’aura trouvé et qu’il se sera converti que l’épidémie arrêtera.

— Je pense qu’il faut réunir les membres de la Confrérie au plus vite. On verra ce qu’ils en pensent.

— Ils seront d’accord avec nous, j’en suis certain. C’est trop évident, cette affaire.

— Encore faudrait-il convaincre la police de faire son enquête.

— La meilleure façon serait d’aller rencontrer la maire Nelson pour lui expliquer la situation. Il faudra qu’il nous écoute.