Peste bleue-Épisode 8

Un poste de péage

Robinson venait d’arriver au poste de péage de la côte Sainte-Catherine, celui-là même qu’il avait aperçu lorsqu’il se tenait sur la petite colline qui dominait le squelette. La barrière était fermée. Il attendit pendant un moment que le gardien sorte pour la lever.

Pendant qu’il attendait, il se rappela le compte rendu que Kelly lui avait fait de sa conversation avec le gardien. Il avait appris comment se faisait l’accueil des voyageurs. Lorsqu’un véhicule sortait de Montréal, on ne faisait que lever la barrière. Lorsqu’il entrait, on percevait alors la taxe avant de le laisser passer. Cette taxe était scrupuleusement consignée dans un grand livre avec le montant et l’heure du passage.

Kelly avait appris que les gardiens prenaient très au sérieux leur travail, en général du moins. Or, ce n’était pas toujours le cas pour ceux qui travaillaient de nuit. Il avait trouvé des trous dans le grand livre de nuit qui ne pouvaient pas s’expliquer seulement par le nombre plus restreint des passages. Le gardien avait eu des réticences à parler au détective concernant ces trous. Il finit par avouer qu’il arrivait à un gardien de s’endormir, ce qui laissait à des voyageurs peu scrupuleux le chemin libre pour un passage gratuit. Lorsqu’il avait voulu connaître les allées et venues pour l’année 1847, le gardien l’avait référé à la centrale du Montreal Turnpike Trust, là où l’on gardait les archives.

Robinson avait une haute estime pour son adjoint Kelly, malgré ses méthodes peu orthodoxes et ses airs de brute parfois. Il avait la carrure de ces Irlandais bien campés (il mesurait plus de 6 pieds), était amateur de bière et grande gueule à ses heures. Il avait ses entrées partout à Montréal, particulièrement dans les milieux mal famés. Sur le plan personnel, c’était un homme de famille au grand cœur qui aimait avec chaleur son épouse (« ma Nora » », comme il l’appelait) et ses quatre enfants. Il était tenace, têtu même, passionné parfois. Il avait tendance à la bagarre surtout lorsqu’il avait pris un peu trop d’alcool. Il pouvait aussi se montrer violent avec les crapules qui se retrouvaient plutôt amochées lorsqu’ils étaient passés entre ses mains. Robinson n’approuvait évidemment pas ses méthodes musclées, même s’il avait tendance à être indulgent à son égard. Par ailleurs, il lui faisait parfaitement confiance lorsqu’il s’agissait de se procurer des informations utiles.

Peu de temps auparavant, Kelly avait rencontré les autorités qui géraient les postes de péage afin de consulter les archives de l’entreprise. On avait effectivement gardé les grands livres de l’époque. Les données avaient été entrées avec minutie par différentes mains d’écriture. Comme on savait déjà que la disparition de Mills avait eu lieu en octobre, il consulta immédiatement cette période dans le livre de 1847. Il y avait de grands espaces libres pendant plusieurs nuits, comme si personne n’était passé entre minuit et 7 h le matin. Lorsqu’il demanda à l’employé la raison de cette situation, ce dernier l’avait orienté vers son patron. Kelly apprit par ce dernier que le gardien de nuit de cette époque avait été découvert complètement saoul plus d’une fois. Il dormait à poings fermés pendant une bonne partie de la nuit. Il était même arrivé que son remplaçant doive le réveiller à 7 h, lorsqu’il prenait son service. Pour Robinson, c’était là une information qu’il allait garder dans sa besace. Il savait par expérience que tous les renseignements reliés à une enquête devaient être consignés, même ceux qui paraissent les plus anodins.

Le gardien sortit enfin du poste de péage, il ouvrit la barrière afin que le détective puisse se rendre à sa destination pas très loin de là. Il suffisait peut-être encore de 500 pieds sur le chemin légèrement en pente ascendante pour se retrouver devant l’autre bâtiment que Robinson avait aperçu lorsqu’il se tenait sur la colline au moment de la découverte du squelette de Mills. La résidence à deux étages était plutôt grande pour une maison de campagne. Elle était construite de pierres et son entrée par un chemin de traverse était surmontée d’un porche classique. Une clôture de bois enfermait la cour. Derrière, Robinson crut apercevoir un potager, mais il n’en était pas certain.

La veille, le chef des détectives avait parlé à quelques-unes de ses relations de la loge maçonnique à laquelle il appartenait. Robinson était déjà adhérent de la Grande Loge Unie d’Angleterre lorsqu’il vivait à Londres. Il avait retrouvé au Canada une loge semblable, de rite Émulation. Ce n’était pas tant qu’il croyait à tous ces secrets et ces mystères, et encore moins à ces symboles que l’on faisait remonter aux Hébreux et à la Bible. Mais l’habitude aidant, il s’était joint à l’une des loges montréalaises. Comme il avait conservé son grade de Maître Maçon, il fut accepté rapidement. Il y avait également un autre avantage à adhérer à une loge maçonnique lorsqu’on venait d’immigrer dans un nouveau pays. Les francs-maçons se considéraient comme des frères. Quand vous étiez l’un des leurs, non seulement on vous accueillait dans la famille, mais on vous soutenait aussi si vous étiez dans le besoin.

Un dernier avantage pour quelqu’un qui faisait le métier de détective : vous obteniez facilement des informations sur les différents réseaux politiques et sociaux de la ville. C’est finalement la principale raison qui l’avait fait continuer d’adhérer à la loge, bien qu’il assistât de moins en moins souvent aux réunions. Encore hier, il avait constaté combien la loge avait été précieuse lorsqu’il obtint, assez rapidement en fait, des renseignements sur la loge du rite d’York. Il avait d’abord su qu’il y en avait une seule à Montréal, contrairement aux loges de rite Émulation qui étaient au nombre de quatre. Il apprit que le Grand Maître était régulièrement installé à son poste — les installations se faisant tous les ans — depuis de nombreuses années. Il s’appelait Peter Warren Dease, et habitait sur la côte Sainte-Catherine.

À la mention de ce nom, Leclerc s’était aussitôt enfoncé dans la tonne de paperasse et de dossiers qui encombrait son bureau.

— Dease… ce nom me dit quelque chose. Oui… Ça y est… j’ai trouvé !

Chaque fois que Leclerc faisait une découverte, son visage s’illuminait. En définitive, c’est ce qu’il aimait le plus dans son travail de détective : la recherche documentaire. Obstiné, il pouvait passer des heures à déplacer de la paperasse, à consulter des documents et même à se rendre dans les salles de journaux pour prendre connaissance d’anciens articles. Il lui arrivait aussi de se retrouver dans la bibliothèque du Séminaire Saint-Sulpice pour consulter des bouquins. Il faut dire que la bibliothèque du Séminaire comportait une impressionnante collection de livres en grec, en latin, en français et en anglais, la plupart importés de France.

— Peter Warren Dease… voilà… je l’ai.

Le nom de cet homme avait intéressé Leclerc quand il avait pu identifier le propriétaire de la résidence près du poste de péage. Robinson ne s’en souvenait plus, mais il lui avait demandé de s’informer sur celui qui possédait cette maison lorsqu’ils avaient ensemble examiné le squelette une semaine plus tôt. Leclerc, lui, se le rappelait parfaitement grâce à son habitude de tout prendre en note.

Dease était un homme hors du commun. Il était né aux États-Unis, près de la frontière canadienne, d’un père irlandais agent des Affaires indiennes pour le gouvernement américain et d’une mère mohawk de Caughnawaga. Son statut de métis allait grandement lui servir dans sa vie aventureuse. Il avait passé toute sa vie active dans l’Ouest et le Grand Nord canadien à organiser des expéditions pour une compagnie de traite des fourrures. Il avait accompagné Franklin dans ses différentes explorations polaires. Il parlait plusieurs langues indiennes et il avait su gagner le cœur des tribus de l’Ouest. Il était vite devenu indispensable pour tous ceux qui voulaient faire des affaires sur leurs territoires.

Leclerc avait découvert quelques chroniques à son sujet. On le décrivait comme « un homme très assidu en affaires, qui excellait dans la traite avec les Indiens. C’est un homme d’une grande correction dans le caractère et la conduite. Fort, vigoureux et capable de passer, pour service, à travers un grand nombre de difficultés ». Néanmoins, on signalait aussi qu’il était plutôt indolent et qu’il lui manquait l’ambition de se distinguer de quelque façon en dehors du cours ordinaire des choses. On disait de lui que « son jugement est bon, ses manières sont plus agréables et déliées que celles de beaucoup de ses collègues. Et bien qu’il n’arrive pas à projeter une image brillante, il peut être considéré comme un membre très respectable de la Compagnie ».

En 1840, une année avant de venir s’installer dans cette résidence, il avait épousé Élisabeth Chouinard, une métisse de Rivière Rouge dans l’Ouest canadien. En réalité, il avait été depuis longtemps marié avec elle « à la mode des trafiquants », comme on le disait alors. Il avait déjà huit enfants lorsqu’il l’épousa officiellement. Quelques enfants l’avaient déjà précédé dans la tombe. Il avait acheté cette résidence construite plusieurs décennies auparavant par les frères Bagg, des hommes d’affaires très connus à Montréal. Les frères Bagg avaient acheté de nombreux terrains aux Sulpiciens afin d’en faire des lieux de villégiature pour gens riches. La maison des Bagg faisait maintenant partie de la ville qui commençait à s’agrandir au-delà du Mont-Royal.

Dease était très apprécié du gouvernement de l’Empire britannique. Lorsqu’il avait pris sa retraite à Montréal (il avait maintenant 66 ans), la reine Victoria lui avait versé une rente substantielle. Il avait même été question de le faire chevalier pour les efforts fournis en vue d’achever la découverte du passage du Nord-Ouest. Toutefois la rumeur persistante qui lui était venue aux oreilles voulait que dans les milieux huppés de Londres, « on s’amusait que madame Dease, une squaw toute noire, ferait une singulière Lady », avait décrit une commentatrice de l’époque. Dease refusa donc l’investiture.

Après avoir frappé à la porte, Robinson fut accueilli par une femme d’un certain âge plutôt petite et corpulente dont le visage ne pouvait cacher ses origines indiennes. Il s’agissait sans doute de l’épouse de Dease.

Après s’être présenté, le détective fut invité à entrer dans le salon. Sans être richement décorée comme les maisons huppées, la pièce était parée avec un certain goût, à la condition d’aimer le style « rustique » : meubles en bois plus ou moins ouvragé ; fauteuils également en bois avec des coussins confortables ; deux rocking-chairs de confection américaine dans un coin. Contrairement au salon-bibliothèque bourgeois, on ne trouvait aucune étagère ni livre, seulement quelques babioles sculptées sans doute rapportées des voyages d’exploration dans le Grand Nord.

Dease apparut dans l’encadrement de la porte. C’était un homme impressionnant physiquement, pas tellement à cause de son gabarit (il était de taille moyenne et plutôt mince), mais par son apparence. Il avait une tête d’explorateur comme on pouvait se l’imaginer : des traits burinés, tannés par des années de plein air et de soleil, sillonnés de rides profondes autour des yeux. Ce qui frappait de prime abord était sa très longue barbe blanche qui lui cachait sa cravate. Ses cheveux étaient également très longs, du moins on pouvait le deviner puisqu’il les attachait derrière la tête en queue de cheval. Sa figure allongée et son nez légèrement aquilin laissaient une impression de sévérité. Il regarda fixement Robinson de ses yeux bleus à moitié cachés par des paupières tombantes. Quelqu’un qui ne le connaissait pas n’aurait jamais deviné qu’il avait des origines métisses.

Lorsqu’il aperçut le détective, un grand sourire éclaira son visage austère. Il serra la main de son invité et lui proposa de s’asseoir dans l’un des fauteuils. Enfin, il lui demanda la raison de sa visite en disant.

— Il m’arrive rarement de recevoir un policier ici. Aurais-je fait quelque chose de mal ?

— Non ! Non ! Rassurez-vous. Je viens seulement prendre de l’information auprès de vous en espérant que vous pourrez m’aider dans mon enquête.

— Une enquête ?

— Voilà ! Je suis en charge d’enquêter sur la mort du maire John Easton Mills ? Vous le connaissiez, je crois ?

— Oui, bien sûr. C’est affreux ce qui lui est arrivé… Énigmatique aussi.

— Énigmatique est bien le mot. Je cherche à connaître les derniers moments où il a été vu en vie. Comme je sais qu’il faisait partie des francs-maçons, j’ai pensé que vous pourriez m’aider. Au fait, je suis maçon moi-même de rite Émulation, au cas où vous auriez des réticences à me parler.

— Je vous sais gré de me l’avoir avoué. Vous savez comme moi combien nous résistons à livrer quelque secret que ce soit à des non-initiés. Comment puis-je donc vous aider ?

— Nous savons de plusieurs sources que M. Mills était franc-maçon du rite d’York. Or, comme la seule loge de ce rite qui existe à Montréal est celle que vous présidez… 

— Ah ! Vous savez cela aussi…

— C’est mon métier de tout connaître, M. Dease. Vous êtes le Grand Maître de la loge et vous l’êtes depuis plus d’une dizaine d’années sans interruption. C’est bien exact ?

— Je vois que vous faites bien votre métier.

— Nous avons appris que M. Mills s’absentait quelques fois pour venir aux réunions de la loge.

— Effectivement, cela lui arrivait, au tout début surtout. Nous avons toujours fait nos réunions ici même.

— Si j’ai bien compris, vous êtes à l’origine de la loge de rite d’York à Montréal.

— C’est encore exact. Depuis mon jeune âge, j’ai participé à une loge dans l’Ouest. J’ai été initié par des compatriotes américains. Lorsque je suis venu m’installer à Montréal en 1840, j’ai appris qu’il n’existait pas de loge américaine (nous préférons appeler notre rite de cette façon). J’ai donc décidé d’en créer une. John… M. Mills… a été l’un des premiers que j’ai recrutés. Il est américain d’origine, vous le saviez ?

— Oui, bien sûr. Alors, vous le connaissiez bien ?

— On peut le dire ainsi…

— Je constate que vous êtes plutôt réticent à parler de lui.

— C’est-à-dire que… bah ! Après tout, il ne pourra plus en souffrir, n’est-ce pas ?

— Sûrement pas dans l’état où il est.

— Vous savez comme moi les valeurs que nous, les francs-maçons, prônons : foi en Dieu, valeur donnée à la Bible, moralité la plus élevée possible, bienfaisance envers les frères et le reste de l’humanité.

— Je connais bien. Ce sont de bien honorables valeurs partagées par l’ensemble des maçons.

— À cela s’ajoute à notre rite l’obligation entre nous d’éviter toute polémique d’ordre religieux ou politique qui pourrait venir ternir nos relations entre frères. C’est précisément là que John a failli. Assez rapidement au début de la formation de la loge, donc autour de 1841, il a commencé à dénigrer notre mode de fonctionnement interne, à critiquer le rituel qu’il ne trouvait pas suffisamment fondé sur les Anciens. 

— Pourtant ces récriminations ne sont pas rares dans les loges maçonniques ? 

— C’est vrai. Toutefois, ses critiques sont allées beaucoup trop loin. Ses attaques sont devenues personnelles. Il n’acceptait pas que je sois le Grand Maître de la loge.

— Et pourquoi donc ?

— Il me reprochait ma race. Pour lui, un Indien ne pouvait pas être franc-maçon. Cela enlevait de la pureté à la loge. Il n’acceptait pas qu’un métis puisse être nommé Grand Maître maçon.

— Étrange comme réaction. En ce qui concerne les loges Émulation (et je suppose que c’est la même chose chez vous), toutes les races y sont admises, ainsi que toutes les religions. D’où lui venait donc cette idée farfelue ?

— Vous avez raison. Dans plusieurs loges américaines, on retrouve des Indiens et des esclaves affranchis. Je ne sais vraiment pas d’où lui venait cette idée. Quoi qu’il en soit, il a cherché à m’écarter de la loge, ce qui a créé une véritable lutte de pouvoir parmi les frères. Fort heureusement, il n’a jamais pu entraîner personne à sa suite. Il s’est donc isolé lui-même et nous avons dû l’expulser.

— Et c’était à quelle époque ?

— Voyons… Attendez… C’était en 1843 lors de ma troisième installation comme Grand Maître.

— Cela veut donc dire que depuis 1843, il n’était plus membre de votre loge. C’est quand même étrange qu’il ait gardé cette chevalière pendant tout ce temps.

— Cela arrive parfois. Celui qui est exclu met habituellement la faute sur les autres. Il est, lui, le seul véritable franc-maçon. Rien d’étonnant qu’il ait gardé sa chevalière.

— Vous n’avez donc plus jamais entendu parler de lui par la suite ?

— Je n’ai pas entendu parler de lui pendant longtemps, en effet. Ce n’est que quelques années plus tard qu’il a repris contact avec moi.

— Ah bon ! Pourquoi donc est-il revenu ?

— Cela m’avait aussi intrigué à l’époque. La façon déshonorante donc il avait été expulsé de la loge n’invitait pas à renouer avec nous. Toutefois, il s’était passé quelque chose…

— Quelque chose ?

— Oui, quelque chose dans sa vie personnelle qui l’avait fait changer. Il n’a jamais voulu me donner de détails précis, mais il avait changé. Cela était une certitude. La démarche qu’il avait entreprise auprès de moi n’était pas facile. Pour quelqu’un comme lui, plutôt orgueilleux et sûr d’avoir raison, on aurait pu qualifier sa démarche d’humiliante. 

— Qu’a-t-il donc fait ?

— Il est venu demander pardon.

— Demander pardon ?

— Vous avez bien entendu. Il est venu demander pardon pour ce qu’il m’avait fait, pour le trouble qu’il avait jeté dans la loge. Il voulait que je lui laisse une seconde chance. Il m’a dit qu’il en avait un besoin vital.

— Et cela s’est produit à quelle époque ?

— C’était… Voyons… En 1846. Je m’en souviens, car il venait d’être élu maire depuis peu.

— Sa demande de pardon vous est-elle apparue suspecte ? Après tout, il était devenu un politicien. Il cherchait peut-être à se ménager de bonnes relations.

— Cela aurait pu être le cas en effet, mais non. Il était parfaitement sincère. Vous auriez dû le voir. Il était assis à votre place, contrit, la tête basse. Il a même jeté une larme à un moment donné. C’était impressionnant de voir un tel homme presque abattu. Je me suis même surpris à le consoler.

— Que vous a-t-il donc raconté pour qu’il fasse ainsi amende honorable ?

— Il n’a pas donné de détails. Il disait qu’il avait ouvert les yeux sur le mal qu’il avait pu faire autour de lui. Il cherchait à se repentir de ses mauvaises actions. Il était devenu un autre homme, disait-il. Il avait changé. Il voulait dorénavant faire du bien autour de lui. C’était la raison pour laquelle il désirait réintégrer la loge. Les valeurs morales que nous prônions lui allaient dorénavant parfaitement et il voulait les partager pleinement.

— Vous avez dû être surpris de cette… confession ?

— C’est surtout l’ampleur de son repentir qui m’a surpris. Il m’arrive parfois d’entendre des frères partager leurs fautes avec moi. Je ne sais pas pourquoi, mais on a tendance à me faire confiance pour ces choses-là. Mais pour John… C’était… Oui, c’est cela… d’une ampleur inattendue.

— Qu’avez-vous fait alors ?

— Évidemment, je l’ai tout de suite invité à réintégrer la loge. Je lui ai dit que la meilleure occasion serait qu’il vienne à mon installation comme Grand-Maître. Il pourrait alors parler aux autres membres afin de leur montrer sa bienveillance.

— Et il a accepté ?

— C’est du moins ce que je croyais.

— Que s’est-il passé ?

— Je l’avais invité pour mon installation qui a eu lieu en octobre 1847. Cela se passait comme toujours pendant la nuit. Vous connaissez le rituel. Ils se ressemblent entre les différentes loges. Lorsque nous accueillons de nouveaux frères, il s’agit de célébrer le renoncement à notre ancienne vie. Il faut donc attendre que la lumière divine nous enveloppe. Le rituel, assez long vous vous en doutez, commence vers le milieu de la nuit pour se prolonger jusqu’à l’aube. 

— Je connais. C’est vraiment un très beau rituel. Est-ce que M. Mills a pu réintégrer le groupe ?

— Non. En réalité, il n’est jamais venu…

— C’était à quelle date précisément ?

— Je m’en souviens très bien, car la date de l’installation est fixe : tous les 20 octobre de chaque année.

— Le 20 octobre, vous avez dit… J’en prends bonne note, merci.

— Je ne sais pas si j’ai pu vous aider un peu ?

— Je le crois. Pour changer de sujet, êtes-vous confortable ici ?

— Ah ça oui, je vous assure. Après mes années d’exploration à courir l’aventure, cela fait du bien de se reposer un peu. Pour la femme et les enfants aussi. Les enfants surtout avaient besoin d’aller à l’école. Aujourd’hui, ceux que Dieu a bien voulu me laisser volent de leurs propres ailes.

— Vous avez aussi un terrain magnifique. Est-ce que le verger vous appartient également ?

— Non. Il appartenait à celui qui m’a vendu la maison. Ce sont maintenant des métayers qui s’en occupent. Je ne connais pas le nom du propriétaire. C’est un paysage très doux et agréable. Il arrive souvent que nous allions nous promener entre les pommiers. À l’automne en particulier, c’est magnifique avec ces beaux fruits rouges qui font pencher les branches. Lorsque nous avions nos réunions, le dimanche après-midi, on partait en petits groupes de deux ou trois pour méditer pendant la promenade. Nous allions jusqu’à l’orée de la forêt… Là-bas… vous voyez…

— M. Mills était-il avec vous à ces occasions ?

— Au début bien sûr. Il connaissait bien les environs.

Le détective se leva, alla à l’une des fenêtres afin d’avoir une meilleure vue sur le verger. Puis, il se retourna et remercia Dease de sa disponibilité. Il lui demanda de laisser ses hommages à sa dame. 

Robinson retourna vers sa chaise de poste. Il voyageait dans cette voiture couverte à un seul cheval qu’il préférait au cab de police parce que plus anonyme et plus rapide. S’approchant du cheval à la robe alezane qui mangeait tranquillement son avoine, il lui caressa l’encolure. Le cheval sembla apprécier. Puis, il s’assit sur le siège, prit les rennes entre ses mains et fit pivoter la chaise pour repartir d’où il était venu. Il s’arrêta de nouveau devant la barrière et de nouveau il attendit que le gardien daigne bien sortir de son antre. Il regarda encore une fois le verger, aperçut au loin, à l’orée de la forêt, le coteau d’où il avait repéré le poste de péage la semaine précédente.