Peste bleue-Épisode 9

Trickster

Robinson était reparti en matinée avec sa chaise de poste et son cheval préféré pour une autre destination. Il se rendait rencontrer le Vieux Télesphore. C’était toujours un plaisir de revoir le trappeur, sans doute le dernier qui exerçait encore ce métier dans la forêt du Mont-Royal. Il s’était attaché à cet homme à la suite d’une enquête antérieure. Il voulait connaître son opinion sur la prophétie qu’il avait proférée quelques jours auparavant. Robinson était persuadé qu’il tirerait quelque chose de leur conversation.

Lors du briefing du matin, il avait donné à son équipe un compte rendu de la rencontre avec Dease.

— Avez-vous appris des choses nouvelles, chef ? demanda Morin.

— J’en ai appris davantage sur l’homme. Mills avait une personnalité plus complexe que je ne l’aurais cru. Autant il pouvait être généreux et bienveillant, comme sa femme et sa fille nous l’ont décrit, autant il pouvait être détestable.

— Qu’est-ce que cela pourrait nous apprendre sur sa mort ?

— Je ne sais pas trop encore. Il y a sans doute une époque où des gens avaient voulu sa mort tellement il était désagréable ou même malveillant. C’est du moins ce que j’en conclus de ma conversation avec Dease. Les dernières années avant sa mort, il avait pourtant changé. Mais la vengeance est un plat qui se mange froid, comme le disent les Allemands. Peut-être quelqu’un de son ancienne vie lui en voulait-il au point de vouloir l’assassiner ? Qui sait ? Au moins, je connais maintenant le jour exact de sa disparition.

— C’est vrai ? dit Leclerc. Nous savons qu’il a disparu en octobre 1847. Toutefois, la famille avait été nébuleuse sur la date exacte de son départ.

— Justement, il faudra faire préciser cela. Dease m’a appris que Mills devait se rendre chez lui le 20 octobre précisément. Leclerc, tu te charges de savoir si c’est bien le jour où il a disparu.

— Bien chef, dit Leclerc en prenant des notes.

— Il y a quand même certaines choses qui me turlupinent…

— À propos de cette date ?

— Plutôt, à propos du lieu où je suis allé hier. Il y a trop de coïncidences à mon goût.

— C’est-à-dire ?…

— Avec cette affaire, on se retrouve à graviter constamment autour du même lieu où l’on a trouvé le cadavre. Il y a la tombe improvisée, la petite colline, le verger, le poste de péage. De plus, Mills connaissait bien la maison de Dease à deux pas du poste de péage. Si nous avons la certitude que Mills a bien disparu la nuit du 20 octobre, alors il faut se demander ce que cet endroit vient faire dans sa disparition.

— Pourquoi donc ?

— Il y a une série d’hypothèses à élaborer et certaines pistes à éliminer. Tout cela commence par des questions. D’abord, Mills est-il vraiment parti de chez lui tard dans la soirée du 19 octobre en ne disant à personne où il allait ? Si c’est le cas, c’était pour se rendre où ? Sachant ce que nous savons, il est vraisemblable de penser qu’il se rendait chez Dease pour une installation maçonnique nocturne, un événement qui devait être tenu secret. Il était normal qu’il n’en ait averti personne.

— Il se serait donc passé quelque chose entre son départ de la maison et son arrivée à celle de Dease, dit Leclerc. Et là, nous avons un problème. Voulait-il vraiment se rendre chez Dease ou cachait-il une autre destination ? Dans ce dernier cas, tout devient possible puisqu’il aurait pu se diriger n’importe où ailleurs que sur la côte Sainte-Catherine.

— Peut-être pas, rétorqua le chef. Admettons que Mills ait été tué ailleurs, où cela peut-il être alors ? 

— Pourquoi pas un simple brigand ? demanda Kelly. À cette heure de la nuit, des vauriens circulent qui cherchent le chapardage.

— Peu probable. Mills était un homme prudent qui savait se défendre. De plus, il connaissait bien la ville. Il ne se serait jamais aventuré dans des lieux mal famés. Quoi qu’il en soit, son véhicule était difficile à arrêter et à attaquer en pleine ville. Comment des vauriens auraient-ils pu le faire sans alerter voisins ou passants ?

— Et si c’était quelqu’un qui le surveillait ou qui connaissait ses habitudes ? Il l’aurait vu partir, l’aurait suivi et attaqué à un moment précis et en un lieu propice.

— Dans ce cas, il aurait fallu que ce soit quelqu’un proche de lui, d’où l’importance des recherches que Morin entreprend sur sa famille. D’ailleurs, Morin, où en es-tu à ce sujet ?

— Pas très loin encore. Il me manque beaucoup d’éléments. Je continue mes recherches…

— Si nous retenons l’hypothèse d’un meurtre qui aurait été commis n’importe où en ville, il nous reste un problème de taille : il semble en effet peu probable que l’on ait pris la peine de transporter le cadavre jusque dans la forêt du Mont-Royal pour s’en débarrasser, au surplus dans un emplacement réputé difficile d’accès à l’époque. Non ! L’hypothèse la plus plausible exige de revenir au ubi de départ. 

— Dans ce cas, dit Leclerc, il faudrait reconnaître que Mills se rendait effectivement à la maison de Dease pour assister à la cérémonie d’intronisation maçonnique…

— … Et qu’il aurait été arrêté en chemin. Lorsque j’étais au poste de péage, j’ai bien examiné les alentours. Il y a peut-être une petite dizaine de minutes de marche sur le terrain découvert du verger pour se rendre jusqu’où se trouve l’orée de la forêt, le monticule et la tombe improvisée de Mills. 

— Vous nous avez dit que le verger était un espace servant parfois à la promenade des francs-maçons pour méditer. Peut-être que Mills avait eu la nostalgie de ces promenades d’autrefois ? Il y aurait alors rencontré son assassin ?

— Une promenade en pleine nuit ? Ce serait fort étonnant. De plus, le gardien du poste de péage l’aurait sûrement remarqué. En parlant du gardien, as-tu été capable de rencontrer celui qui était de garde cette nuit-là, celui qui a été congédié ?

— Oui, chef. Il a été difficile de le trouver. Il est aujourd’hui gardien de nuit dans la toute nouvelle usine Canadian Sugar Refining Company de Lachine. Les ouvriers l’appellent l’usine Redpath. Je suppose qu’il y a moins de conséquences à dormir dans cette usine qu’à un poste de péage ? Quoi qu’il en soit, il ne m’a pas appris grand-chose. À cette époque, il buvait beaucoup. Il m’a affirmé qu’il faisait maintenant partie d’un cercle de tempérance et qu’il avait arrêté de boire depuis quelques années, ce dont je doute à le voir. Des poivrots, j’en ai rencontré souvent dans ma vie et je sais les reconnaître.

— As-tu pu lui tirer les vers du nez ? demanda Leclerc.

— Bah, il ne se souvenait de pratiquement rien de cette époque. Il prenait son service à 8h du soir et il commençait immédiatement à vider un 40 onces de gin qu’il terminait vers minuit. Il tombait alors endormi dans son fauteuil sans se réveiller jusqu’au matin. Habituellement, il se réveillait un peu avant l’arrivée du gardien de jour, mais ce ne fut pas toujours le cas. C’est la raison pour laquelle d’ailleurs il a été congédié. On l’avait trouvé un matin affalé sur son bureau, dormant à poings fermés. Il n’en était pas fier. Quand je l’ai interrogé, je ne connaissais pas la date précise de la venue de Mills. Et même si je l’avais su, il ne se rappelait rien de cette époque. Il avait vécu pendant toutes ces années, perdu dans les vapeurs d’alcool.

— Bon ! Nous n’avancerons pas plus sur cette question aujourd’hui. De mon côté, je dois revoir mon vieil ami Télesphore.

— Le vieux fou qui nous a mis dans le pétrin ? dit Morin

— D’abord, ce n’est pas un « vieux fou », comme tu le dis. Il peut être très précieux pour un enquêteur lorsqu’on sait s’y prendre avec lui. De plus, ce n’est pas tant lui qui nous a mis dans le pétrin que le prédicateur Marinier et sa Confrérie de la Bonne Mort. Si personne n’avait voulu écouter Télesphore, nous n’en serions pas là aujourd’hui.

***

Robinson arrêta sa chaise de poste près du manoir McTavish. On appelait ce bâtiment le « manoir hanté » depuis que son propriétaire était mort d’une attaque un peu avant la fin de sa construction. Le manoir en pierres était imposant, l’un des plus grands de Montréal. Depuis, il avait été laissé vide, car la famille n’avait jamais voulu y habiter. Des rumeurs circulaient que des fantômes venaient la nuit se promener sur le toit ou autres balivernes semblables. Robinson n’en croyait rien, évidemment. 

Il attacha son cheval à l’un des poteaux de l’entrée, puis s’enfonça dans la forêt. Il y avait sans doute d’autres chemins qui menaient au Vieux Télesphore, mais le détective connaissait bien celui-ci. Le sentier était étroit et peu facile d’accès. Évidemment, Télesphore, ce vieil ermite, n’avait aucun intérêt à entretenir les chemins qui menaient à sa cabane. Il voulait que personne ne trouve sa cachette. Robinson était l’un des rares à qui il permettait de venir le voir.

Le détective l’avait rencontré une première fois lors d’une enquête l’année précédente. Il avait immédiatement sympathisé avec ce personnage hors du commun. Ce fut réciproque d’ailleurs. Allez savoir pourquoi, car Télesphore n’appréciait pas les étrangers, encore moins la police, mais il avait fait une exception pour lui. Robinson l’avait revu quelques fois par la suite, au marché d’abord, puis dans sa cabane. Il y revenait sans raison, simplement pour converser avec lui. Cet homme avait tellement d’histoires à raconter avec une verve extraordinaire. Il avait tant vécu de choses, en particulier alors qu’il vivait dans la communauté naskapie du Grand Nord, au bord de la Baie d’Hudson. 

C’était un survivant. Il était presque mort de faim plusieurs fois à une certaine époque et il avait perdu toute sa famille dans l’une des famines qui frappaient régulièrement la communauté. Il avait été laissé pour mort une autre fois et s’en était tiré de justesse avec un bras cassé qui s’était mal rétabli. Depuis ce temps, il pouvait à peine tenir son fusil, ce qui ne l’empêchait pas d’être un excellent tireur. Il lui était resté de son expérience de vie une sagesse introuvable chez les gens ordinaires.

Télesphore était l’un des rares à avoir cerné la personnalité de Robinson, lequel faisait tout pour cacher sa vraie nature. Le détective présentait à tous le visage d’un homme sévère et même bourru qui faisait fuir la plupart des gens. Peu connaissaient sa vie privée, ne serait-ce que quelques bribes. Il ne se livrait jamais. Même Rosalie avait un mal fou à le faire parler de ce qui le touchait. La seule autre personne capable de le percer à jour était le Vieux Télesphore.

En sortant dans la clairière où la cabane du trappeur avait été construite, Robinson aperçut ce dernier de loin, à l’extérieur, en train de dépiauter un lièvre. Évidemment, Télesphore l’avait entendu arriver bien avant que le détective sorte de la forêt. Il avait posé son fusil à côté de lui, toujours prêt à affronter le danger.

— Salut Télesphore ! cria Robinson alors qu’il était encore à une centaine de pieds de lui.

Télesphore lui fit simplement un signe. Lorsque le détective arriva, il lui présenta une main que l’homme serra avec une évidente sympathie.

— Comment vas-tu, vieux sorcier ? demanda Robinson. Ils s’étaient tous deux entendus naguère pour se tutoyer et s’appeler par leur prénom.

— Salut à toi, mon policier favori.

— Je suis le seul que tu connais…

— Bah ! S’ils étaient tous comme toi… Et toi, Silas, comment te portes-tu ?

Quand Télesphore le regardait de cette façon en le fixant droit dans les yeux, Robinson savait qu’il ne pouvait pas lui mentir.

— Très bien ! Très bien !

— Oui, je le vois bien. Tu as enfin trouvé chaussure à ton pied ?

Dès le début de leur relation, Télesphore avait cerné l’état d’esprit de Robinson. Le vieux sage pressentait cette blessure qui rendait le détective si peu accessible. Il avait eu l’audace de lui suggérer de trouver une compagne, ce que Robinson n’aurait jamais accepté de personne d’autre. C’est à ce moment que le détective avait saisi la faculté de clairvoyance du personnage.

— Hé oui ! Nous nous sommes mariés cet hiver, dit-il en montrant son alliance toute neuve.

— Je savais que tu la trouverais. Nul n’est fait pour être seul.

— Sauf toi, bien sûr.

— Évidemment… Mais moi, pas une femme ne serait capable de m’endurer. C’est une belle femme j’espère ?

— Tu peux le dire ! Et elle a deux beaux enfants aussi.

— Ah le paresseux, tu as reçu tout le paquet d’un coup, sans faire d’effort.

— On peut dire ça comme ça.

— Si tu étais venu un peu plus tard, je t’aurais invité à un bon ragoût de lièvre. Il est excellent mon ragoût.

— Je n’en doute pas.

— Que me vaut donc l’honneur de ta visite ? Parce que tu n’es pas venu dans ce coin perdu juste pour me regarder préparer mon repas. Encore une enquête ?

— C’est toujours un plaisir de te revoir, mais il y a aussi un peu de ça. C’est le métier qui le veut. Je m’intéresse surtout à l’un de tes tours de sorcier que tu as joué au marché il y a quelques jours.

— Ah oui ? Lequel donc ?

— Parce que tu en fais plusieurs, de ces tours ? Tu as prophétisé à un groupe à propos de la mort de l’ancien maire Mills.

— Ah, ça ?

— Ben oui, ça ! Qu’as-tu à me dire à propos de cette affaire ?

— Laisse-moi d’abord te conter une histoire, Silas.

— Encore l’une de tes légendes naskapies.

— Ce ne sont pas des légendes. Les légendes ne sont pas vraies. Les histoires, elles, disent la vérité. Tu connais le Trickster ?

— Non. C’est quoi ?

— Pas quoi, mais qui. C’est une sorte de solitaire qui se moque de toutes les règles. Il est maladroit, à la fois bon et mauvais. Il peut être comique en jouant des tours, mais aussi il peut être très sérieux, cruel parfois. Il peut mourir, renaître, voyager dans l’au-delà. Il peut tromper une proie en se changeant en différents animaux. C’est une sorte d’esprit ratoureux.

— J’ai bien saisi le sens. Mais pourquoi me dire cela ?

— Je veux te conter une histoire où le Trickster est en vedette.

Alors, Télesphore se mit à raconter à la manière des Anciens de la tribu dans laquelle il avait vécu pendant tant d’années.

Le Trickster avait très faim. Il ne trouvait rien à manger. Il se remit à chasser. Il vit tout à coup un ours qui se promenait. « Comment pourrais-je le tromper ? », se demanda-t-il. Le Trickster était affamé et il cherchait à le rouler. Il cria à l’ours : « Mon père, tu m’as abandonné lorsque j’étais enfant ». 

L’ours se dit : « Comment pourrait-il être mon fils ? Je croyais être né ailleurs ». Le Trickster continua : « Je t’ai toujours cherché. Maintenant je te trouve ! ». Effrayé, l’ours s’enfuit. Le Trickster cria de plus belle : « Mon père, viens ici. Je n’ai jamais cessé de te chercher. Ma mère t’a toujours pleuré. Elle serait très heureuse que je t’aie trouvé ». 

L’ours s’approcha du Trickster. Celui-ci dit encore : « Voilà que je te retrouve, mon père. J’étais à cueillir des baies lorsque tu es parti. Depuis lors, ma mère te pleure. Voilà maintenant que je t’ai retrouvé. Allons-y maintenant ; elle sera très heureuse de te retrouver ».

Ils se mirent à marcher ensemble. Avant de rencontrer l’ours, Le Trickster avait traversé un endroit plein de baies rouges. Tout en marchant avec l’ours, il alla dans une clairière, et prétendit qu’il apercevait au loin cet endroit à baies rouges. « Mon père, il y a beaucoup de baies rouges là-bas. Sans blague ! Allons-y. Il y en a beaucoup. Allons là-bas. Allons en cueillir ! ». Ils s’y rendirent. « Tu vois, dit le Trickster, n’y en a-t-il pas beaucoup ? ». Ils se mirent à en manger.

Le Trickster cherchait toujours un moyen de rouler l’ours. « Comment arriverais-je à le tuer ? », pensa-t-il. L’ours dit finalement au Trickster : « Ta vue est excellente. Comment se fait-il ? ». Alors le Trickster se mit à lui dire : « Ils m’ont fait aller dans la tente à suer. Ils ont soufflé dans mes yeux. Ils m’ont écrasé des baies rouges dans les yeux. Cela m’a fait très mal. C’est ainsi que ma vue est devenue aussi puissante. Je peux t’en faire autant ; tu auras toi aussi une bonne vue. Cueilles-moi quelques baies. Je construirai la tente à suer ».

L’ours se mit à cueillir des baies, et le Trickster installa la tente à suer. Il chercha l’endroit idéal où il pourrait placer la tête de l’ours. Comme oreiller, il choisit une pierre. Il prit soin d’avoir à portée de la main une autre pierre. « Entrons ! », dit-il à l’ours. 

Ils pénétrèrent tous les deux dans la tente. Le Trickster souffla dans les yeux de l’ours. « Maintenant, lui dit-il, je vais t’y écraser des baies ! ». Quand il l’eut fait, l’ours s’écria : « Ça me fait souffrir énormément ! ». « Ça ira mieux ensuite, lui répondit le Trickster et tu auras acquis une vue puissante ! ». Il lui souffla de nouveau dans les yeux ; l’ours ne pouvait plus les ouvrir. Alors le Trickster saisit la pierre qu’il avait réservée à cette fin, et frappa l’ours et le tua. Alors que l’ours gisait sur le sol, Trickster dit : « Tu as trop bon goût pour être mon père ! ». Il sortit l’ours de la tente. « Je vais maintenant te manger ! ». 

— Je vois que, comme toujours, tu fais le prophète, vieux sorcier. Qu’est-ce que ça veut dire que cette histoire ?

— Comprenne qui veut, Silas.

— C’est trop facile, cette réponse. Quand tu as parlé d’un assassinat au marché, tu as déclenché une tempête. Le savais-tu ?

— Ah bon ! D’habitude, les gens n’écoutent pas ce que je dis.

— Cette fois, ils ont écouté et ils se sont excités. D’où tiens-tu cette information ?

— Là, tu m’en demandes trop. Silas. Je ne sais pas d’où ça vient.

— Serais-tu au courant de faits qui nous auraient échappé à tous ? Tu as dit que le maire Mills avait été assassiné et que son meurtrier courait toujours. Ce n’est pas rien, tout de même. Aurais-tu vu ou entendu quelque chose ? Après tout, ta cabane n’est pas si loin que ça du lieu où l’on a trouvé le squelette.

— C’est vrai que dans la forêt, les bruits résonnent beaucoup. C’est arrivé quand ?

— Il y a longtemps, en 1847.

— Moi, tu sais, les dates !

— C’était un 20 octobre de cette année-là, pendant la nuit

— Désolé, Silas, mais je ne peux pas t’aider là. Moi, je dors la nuit.

— Tiens, tu dors toi ? Je croyais que les sorciers ne dormaient jamais.

— C’est bien la preuve que je n’en suis pas un.

— Pas à moi, Télesphore. Tu as passé du temps chez les Naskapis. Est-ce que ce sont eux qui t’ont enseigné la sorcellerie ?

— Pas vraiment. Ils ont seulement reconnu mon don. Ils m’ont dit que je voyais plus loin, au-delà des mers, au-delà de la terre. Moi, je n’en savais rien. Ils m’ont seulement appris à laisser monter en moi mes visions.

— Et ces visions, tu en as souvent ?

— Heureusement, non. Parce que tu sais, c’est très douloureux quand ça arrive : la tête veut m’éclater, j’ai des vertiges, on dirait que je veux sortir de mon corps. Il m’arrive aussi de tomber par terre et de shaker. Ça me fait très peur… autant que ça fait peur aux autres. C’est pourquoi je ne dis pas tout ce qui m’arrive dans la bouche… je me retiens.

— Et qu’est-ce que tu n’as pas dit l’autre jour ?

Le vieux Télesphore déposa son lièvre par terre et commença lentement à nettoyer la peau avec un couteau. Il semblait perdu dans ses rêves.

— Ça n’a pas d’importance.

— Voyons, Télesphore. Tu me connais. Je ne changerai pas d’avis sur toi, quoi que tu dises.

— Si tu y tiens. Ce qui me venait à la bouche était bizarre. J’avais envie de dire : des tourments nombreux accablent le peuple et nous sommes sans aucune arme pour les combattre. Il faut trouver le coupable… tu vois, ça n’a pas de sens.

— Continue…

— Bon ! Voyons ce dont je me souviens… voilà : il est venu d’ailleurs, il a pris toute la place, il a offensé le dieu qu’il sert et le malheur est arrivé.

— De qui parles-tu ?

— Je n’en ai aucune idée. Je te l’ai dit, les mots sortent de ma bouche sans que je comprenne toujours ce qu’ils veulent dire. Tu sais, Silas, mon don, c’est plutôt une malédiction parfois… les gens ne comprennent pas quand je dis la vérité et ils m’en veulent. Certains voudraient même me voir disparaître.

— Parce que tu dis la vérité dans tes prophéties ?

— Ça doit être la vérité. Ce n’est pas arrivé une seule fois que ce que j’ai dit dans ces moments-là ne s’est pas produit. Quand j’étais dans ma tribu, j’avais prédit la dernière grande famine et j’avais dit à ma communauté de s’enfuir au sud, comme je l’ai fait moi-même. J’ai appris plus tard que ceux qui l’ont fait ont survécu et que les autres sont morts.

Robinson, voyant qu’il ne pourrait obtenir rien de plus de son vieux partenaire, décida de retourner au manoir McTavish et de reprendre le chemin du poste de police.