Peste bleue-Épisode 7

Le Vieux Télesphore

Robinson retrouva le Dr Nelson qu’il n’avait revu qu’une ou deux fois depuis une autre affaire criminelle traitée l’année précédente. Les deux hommes se connaissaient depuis plusieurs années et ils se respectaient, à l’évidence. Le Dr Wilfred Nelson était un personnage public depuis plusieurs décennies. Il avait été l’un des chefs de file des Patriotes lors des Troubles de 1837–38. Pour un homme d’origine britannique (on disait que sa famille s’apparentait à l’amiral Nelson, le vainqueur de Napoléon à Trafalgar), il avait fait scandale auprès de son groupe social en s’alliant aux Patriotes majoritairement Canadiens français. Il était connu comme celui qui avait dirigé la seule victoire des Patriotes à Saint-Denis contre les soldats britanniques.

À la fin du conflit, il avait subi la vindicte des autorités britanniques, de Lord Durham en l’occurrence, qui l’avait envoyé en exil aux Bermudes après sept mois de prison. Après l’Acte d’Union de 1841, il était revenu et s’était engagé en politique active auprès du réformiste Lafontaine. Il n’avait jamais cessé de faire de la politique depuis lors, jusqu’à obtenir le poste de maire cette année.

Par ailleurs, le Dr Nelson était aussi connu comme l’un des médecins les plus compétents du Canada. Il vivait très bien de ses consultations auprès des bien-nantis de Montréal. Il se tenait à la fine pointe des dernières découvertes de la médecine. Par exemple, il s’intéressait à l’épidémie de choléra actuelle. Il avait écrit un petit livre dans lequel il prodiguait des conseils et donnait des directives sur la façon de soigner les malades.

— Bonjour, Silas. Un véritable plaisir de te revoir.

— Pour moi de même, Wilfred.

Les deux hommes avaient longtemps hésité à s’appeler par leur prénom. Leur relation particulière teintée d’une amitié respectueuse avait fini par briser les barrières sociales typiquement britanniques. Même si le Dr Nelson était maintenant devenu son véritable patron, le surintendant de Robinson n’étant que le chef de police sous les ordres du maire, le lien entre eux ne semblait pas avoir été affecté.

— Comment va Rosalie ?… Et les enfants.

— Très bien. Nous nous installons tranquillement dans notre nouvelle vie.

— Pas trop difficile pour un vieux célibataire bourru comme toi ?

— Ah, tu me connais trop bien, Wilfred. En fait, je suis moi-même surpris de la facilité avec laquelle je m’adapte. Il est vrai que Rosalie est une femme exceptionnelle.

— Et riche…

— Tu ne vas pas t’y mettre toi aussi.

— Je plaisante, Silas. Je sais bien comment elle t’a touché, cette femme. Il me semble qu’elle a aussi réussi à te rendre plus… accessible, dirais-je.

— C’est tout à fait vrai. Que me vaut l’honneur de cette convocation, cher ami.

— En réalité, c’était davantage un prétexte pour te revoir. Après plusieurs invitations manquées à la maison, j’ai pensé que je n’avais pas d’autres choix que de te faire venir ici.

— Très drôle, Wilfred. Tu sais que TA ville ne me laisse aucun répit. Les crimes n’attendent pas.

— Oui, je le sais bien. Je me félicite encore que Drummond t’ait imposé à la police de Montréal. C’est le meilleur coup que ce vieux brigand d’Irlandais a fait. 

Le Dr Nelson demanda à sa secrétaire de préparer du thé. Les deux Britanniques appréciaient cet élixir qui n’était pourtant pas anglais, loin de là. Nelson aimait tout particulièrement le Darjeeling, un thé noir provenant du Bengale aux Indes. On venait tout juste de le développer dans cette région qui avait été annexée récemment à l’Empire britannique. Il avait été décidé de planter du thé aux Indes pour concurrencer le thé chinois qui était rendu hors de prix, aux yeux des Britanniques.

Lorsque le thé arriva dans de la belle porcelaine de Meissen, Robinson reconnut celle que le docteur utilisait lorsqu’il venait chez lui.

— Je vois que tu apprécies toujours les belles choses, dit Robinson en désignant la théière et les tasses.

— Bah ! ici on ne trouve que du Bone China… Bon, je t’ai demandé de venir parce que j’ai un léger problème et je pense que tu peux m’aider à le régler.

— De quoi s’agit-il ?

— C’est à propos du squelette trouvé sur le Mont-Royal.

— Et alors ?

— J’ai appris comme tout le monde (les nouvelles vont vite avec ces satanés journaux) que le corps appartenait à l’un de mes prédécesseurs. Il n’y a aucun doute ?

— Aucun.

— Alors, nous avons un problème. Une délégation des membres de l’une des confréries les plus importantes des Sulpiciens, la Confrérie de la Bonne Mort, est venue me rencontrer ce matin. Tu les connais ?

— Oui, j’ai appris leur existence récemment. Pourquoi sont-ils venus te voir, Dieu du ciel ? Tu fais trop de péchés ou quoi ?

— Ce n’est pas drôle, Silas. Ils étaient accompagnés par l’un des prédicateurs les plus populaires de l’heure, l’abbé Marinier.

— Que voulaient-ils donc te demander ?

— Ils ne sont pas venus me faire une demande. Ils sont venus avec des exigences.

— Des exigences ?

— Hé oui ! Leur demande était si pressante que cela ressemblait à un ultimatum. Ils exigeaient que la police fasse une enquête pour homicide à propos de Mills.

— Et pourquoi donc ?

— Ils sont persuadés que Mills a été tué et que le coupable est toujours en vie.

— En effet, nous avons envisagé l’hypothèse d’un homicide. Comme tu le sais, je ne laisse jamais rien au hasard et cela faisait partie des possibilités. Mais je t’avoue qu’à l’heure actuelle, je penche plutôt vers la thèse de l’accident. Mais pourquoi donc sont-ils si convaincus que c’est un assassinat dont il s’agit ?

— Des membres de cette confrérie ont rencontré un vieux fou au marché, un certain… Télé… quelque chose…

— Télesphore. Je le connais, effectivement. Tout le monde l’appelle le Vieux Télesphore. Je peux t’assurer d’une chose : il est loin d’être fou. Excentrique sûrement, mais pas fou. Il m’a même été d’une aide précieuse lors d’une enquête antérieure, même s’il me fallait déchiffrer ses histoires souvent à double sens. Que leur a-t-il dit ?

— Attends, je consulte mes notes. Je n’ai pas perdu l’habitude de prendre des notes depuis que je suis maire. Attends… oui… c’est ça… Il leur a dit que Mills avait été tué et que son assassin était toujours vivant.

— Je reconnais bien là le style de Télesphore. Il parle souvent en énigmes, il prophétise aussi. Tu sais qu’il a été initié à la sorcellerie par la tribu des Naskapis autrefois.

— Tu sembles bien le connaître, dis donc.

— Assez bien et je dirais même plus, je l’apprécie. Cet homme est un sage, d’une sagesse venue du fond des âges.

— Pourtant, lorsqu’il raconte des histoires comme celles-là, tu n’y crois tout de même pas, non ? Tu es un homme rationnel, Silas.

— Certes, mon métier m’oblige à m’appuyer sur les faits uniquement. Il n’en reste pas moins qu’une enquête a besoin non seulement de la raison, mais aussi de l’intuition. L’une ne va pas sans l’autre. Télesphore parvient à titiller la partie intuitive de mon cerveau. Cela étant dit, pourquoi les milieux religieux semblaient-ils si préoccupés par son histoire ? Il est plutôt inhabituel de les voir s’embraser ainsi pour un meurtre.

— Tu ne sais pas le principal. La délégation affirme que tant que l’on ne retrouvera pas l’assassin de Mills, l’épidémie de choléra continuera. Peux-tu croire ça ?

— Pourquoi en arrive-t-on à cette conclusion ?

— C’est toujours à cause de ton ami Télesphore. Il a dit… Attends que je retrouve ses mots exacts… Il a dit « si vous trouvez l’assassin du maire, l’épidémie arrêtera ».

— Oui, bon ! Je reconnais bien le genre de prophétie de Télesphore. La plupart du temps, les gens n’en croient pas un mot et passent à autre chose. Pourquoi cela devient-il une affaire d’État cette fois ?

— C’est ici qu’interviennent l’abbé Marinier et ses prédications. Pendant la rencontre, il m’a fait tout un sermon sur la place du péché chez nous, sur le fait que les pécheurs ne se convertissent pas, que le mal continue à se répandre, que le démon n’attend que cela pour nous détruire, que c’est lui qui a causé l’épidémie, etc., etc. Tu vois le portrait d’ensemble.

— Oui, il me semble. Rosalie m’a fait part des orientations religieuses des Sulpiciens et en particulier de l’abbé Marinier. Elle est catholique, comme tu le sais, mais elle ne partage pas ces vues. Toutefois, ils sont très nombreux chez les catholiques de Montréal à suivre l’abbé Marinier presque aveuglément.

— C’est justement ce qui m’inquiète. La foule commence à s’agiter chez les Canadiens français et cela prendra peu de temps pour que les Irlandais catholiques fassent de même.

— Je comprends bien ta situation, Wilfred.

— Pourtant, j’ai bien tenté d’argumenter avec l’abbé et ses compères que le choléra n’était pas causé par le péché. Je leur ai dit que c’était un phénomène naturel qui avait des causes multiples. Je leur ai même offert mon livre. Mais ils ne voulaient rien entendre. Tu sais, ces catholiques, ils croient aux miracles et à toutes ces choses surnaturelles. Un argument fondé sur la nature, ça ne peut pas les convaincre. En attendant, l’abbé a monté la tête de ses fidèles avec ses idées farfelues et je dois gérer cela.

— Qu’attends-tu donc de moi ? 

— Je voudrais que tu orientes ton enquête sur la piste du meurtre.

— Cela faisait partie de mes hypothèses, comme je te l’ai dit.

— Ne sois pas surpris lorsque je l’annoncerai publiquement. Plusieurs journalistes m’attendent pour avoir des réponses, une gracieuseté de notre abbé Marinier et de ses confrères. Je leur dirai que nous nous orientons vers la piste de l’assassinat et que nous aurons bientôt un suspect.

— Holà, tu y vas fort là, Wilfred ! Tu sais comment les choses fonctionnent dans la police. Nous devons prendre le temps d’enquêter sérieusement. Même si je tente d’aller rapidement, ça peut-être plus long que ton « bientôt ». De plus, il est loin d’être certain qu’il y ait eu assassinat. Et même si l’on trouvait un assassin, il n’est peut-être plus vivant. Tu vois comment les possibilités sont minces.

— Je sais tout cela, Silas. Mets-toi à ma place un instant. Je dois apaiser les tensions en montrant que nous faisons tout notre possible pour connaître la vérité. Si la foule comprend que nous agissons, elle sera plus patiente.

— Et si nous ne trouvons rien ?

— Tant pis. Il faudra que l’on s’habitue à cette vérité. En attendant, je gagne un peu de temps.

Le thé de chacun des deux hommes avait eu le temps de refroidir. Ils n’y avaient pas touché ni l’un ni l’autre. Ils se quittèrent sur une franche poignée de main, laissant Robinson avec un poids supplémentaire sur les épaules.

***

De retour au bureau dans la soirée après la rencontre avec le maire, Robinson avait demandé à son équipe de se réunir pour un nouveau briefing. Le chef détective était maussade. D’abord, il n’aimait pas demander à ses hommes, qui travaillaient déjà beaucoup, de revenir au bureau le soir. Ensuite, il détestait recevoir des pressions politiques sur son travail de détective, même si elles venaient d’un ami. Il savait ce qu’il avait à faire et rien ni personne n’avait à lui dicter sa conduite en matière de crimes. Néanmoins, il comprenait la pression que subissait le maire, mais cela ne devait pas influencer les actions à entreprendre. Une enquête de police suit une logique implacable si elle est bien faite. Cela exige du temps et de la minutie. Surtout, il faut éviter les interférences de quelque nature que ce soit qui viendraient fausser la démarche.

— Excusez-moi de vous avoir fait revenir au bureau ce soir, mais j’ai de nouveaux développements qui ne pouvaient pas attendre.

— Que se passe-t-il, chef ?

— Je sors d’une rencontre avec le maire. Il veut que l’on oriente notre enquête vers un homicide.

— Mais pourquoi demande-t-il cela ?

— C’est une longue histoire. En gros, il subit d’énormes pressions de la part de la population catholique pour identifier le coupable.

— Le coupable ? Mais on ne sait même pas si c’est un meurtre, rétorqua Kelly.

— Je suis d’accord avec toi. Mais c’est ce que le maire veut. Je te rappelle que c’est notre patron.

— Que lui avez-vous répondu ?

— La vérité : le meurtre fait partie de l’une de nos hypothèses, même si ce n’est pas la piste que nous suivons en premier. Il a demandé que nous en fassions une priorité. Pour être certain que nous allions dans ce sens, il a convoqué les journaux. Dès demain, tout le monde saura que nous enquêtons sur un meurtre.

— Qu’est-ce que cela changera sur ce que nous avons à faire ?

— Peu de choses en réalité. Il faudra simplement reprendre notre enquête en utilisant notre méthode habituelle.

— Ah ! Parce qu’il existe une méthode habituelle, demanda Morin ?

— Évidemment, et c’est essentiel de la connaître si nous enquêtons sur un meurtre, dit Leclerc. Au bénéfice de notre rookie, je rappelle donc les éléments importants à découvrir dans toute enquête digne de ce nom, en commençant par le quis, le « qui ».

— Là, c’est la réponse la plus claire que nous avons, même si cela nous a pris un certain temps avant de trouver l’identité de notre cadavre. On sait que c’est John Easton Mills, l’ancien maire de Montréal.

— Il y a aussi le quando, le « quand ».

— On sait que le meurtre ou l’accident s’est produit quelque part à l’automne 1847. Nous avons su par la famille de Mills que sa disparition avait eu lieu en octobre. Pour le moment, nous n’avons pas d’autres précisions. Si nous pouvions connaître la date exacte de ce qui lui est arrivé, cela nous aiderait grandement.

— Il faut également connaître le ubi, le « où », c’est-à-dire le lieu où s’est passé l’événement.

— Nous connaissons la réponse avec précision. Le cadavre se trouvait dans un coin relativement perdu de la forêt du Mont-Royal. Par contre, nous ne savons pas encore comment il s’est retrouvé là. Et cette question est essentielle si l’on veut avancer dans notre enquête. 

— Dans un meurtre, on doit aussi se poser la question du quomodo, le « comment ». D’abord, nous devons trouver la façon dont le meurtre a été commis et avec quel instrument.

— En ce qui concerne Mills, nous ne sommes certains de rien : lui a-t-on brisé la nuque et l’a-t-on jeté en bas de la colline ? A-t-on utilisé un instrument pour le tuer : un rocher ? Un bâton ? Lui a-t-on tordu le cou à mains nues ? Évidemment, tout cela dans l’hypothèse où ce ne serait pas un accident.

— La méthode d’enquête ne s’arrête pas là. Il reste une question fondamentale, sans doute la plus importante : le cur, le « pourquoi », le mobile.

— Nous ne connaissons pas encore le mobile, ajouta Robinson. Pour un homicide, cela reste une question capitale, car nous allons pouvoir identifier des suspects si nous connaissons leur mobile. Il est rare en effet que nous trouvions un coupable en flagrant délit de commettre un assassinat. Il faut donc se pencher sur les raisons qui poussent un homme ou une femme à commettre ce crime en particulier. C’est pourquoi je vous ai demandé de fouiller le passé de Mills. Par exemple, traînait-il derrière lui de vieilles affaires qui seraient revenues le hanter ? Quelqu’un lui en voulait-il jusqu’à le tuer ? Si oui, pourquoi ?

— En relation avec cette dernière question, on doit aussi se poser la question du cui bono, c’est-à-dire « à qui profite le crime » ? Qui avait intérêt à ce qu’il meure ? 

— Dans les circonstances, nous sommes dans le flou le plus total. On peut tuer pour l’argent, par jalousie, par vengeance. Qu’est-ce qui aurait poussé quelqu’un à vouloir tuer Mills ? Toute la gamme des sentiments humains se joue dans cette question. Je soupçonne que ce n’est pas ce qui manque dans le cas qui nous occupe.

— Lorsque nous identifions des suspects, d’autres questions doivent être posées. De connaître le mobile d’un suspect n’est pas suffisant. Encore faut-il qu’il ait eu l’occasion de commettre ce crime. D’où l’importance de son alibi quand nous l’interrogeons. C’est d’ailleurs souvent devant cette dernière question que nous achoppons. Notre suspect pourrait avoir un excellent mobile, mais se trouver ailleurs lorsque le meurtre a été commis. 

— Il faut aussi savoir si le suspect avait physiquement la possibilité de tuer quelqu’un. Certains meurtres exigent beaucoup de force et la grande majorité des femmes sont incapables de les commettre. Dans le cas de Mills, une femme ou un homme de petite corpulence n’aurait jamais pu commettre ce meurtre à mains nues, bien qu’il soit possible aussi que l’homme ait été poussé en bas de la colline. Dans ce cas, toutes les possibilités restent ouvertes.

— Pas trop perdu, le rookie?

— Ça fait beaucoup de choses à connaître, dit Morin, un peu interloquée par la méthode qu’il venait d’apprendre.

— C’est certain. Il faut être capable de répondre à toutes ces questions si nous voulons connaître la vérité.

— Vous savez tous ce qui vous reste à faire. Seule la perspective a changé. Soyez vigilants et surtout ne vous laissez pas arrêter par des évidences. De mon côté, je vais m’intéresser au passé maçonnique de Mills.