Carcajou-Prologue

Le roman feuilleton Le carcajou du Mont-Royal est la deuxième enquête du détective Silas Robinson.

L’émeute Gavazzi

Un groupe de six ou sept hommes pourchassaient avec des bâtons deux jeunes hommes qui fuyaient le massacre en train de se produire plus bas, sur la Place des Commissaires. Les jeunes et la bande s’étaient engagés dans la montée de la côte de Beaver Hall. Arrivés sur le plateau, les deux jeunes hommes bifurquèrent à gauche et s’engagèrent sur l’avenue Union. À la rue Sainte-Catherine, ils se retournèrent. La bande les poursuivaient toujours en criant : « Suprématie aux protestants! » ou encore « On va vous tuer, sales Irlandais papistes ! ». Les fuyards poursuivirent leur course jusqu’à la rue Sherbrooke. Ils envisagèrent alors leur salut en apercevant de loin la forêt du Mont-Royal. S’ils pouvaient s’y engouffrer, ils pourraient s’y cacher et être sauvés. Ils redoublèrent d’efforts. La pente devenait plus raide, ce qui commençait à les épuiser sérieusement. 

Enfin, ils aboutirent sur une clairière et aperçurent, comme une ombre fantomatique éclairée à contre-jour par la lueur de la lune, l’immense masse du « manoir hanté ». Ils se figèrent sur place. Toutes les rumeurs et les superstitions à propos de ce manoir leur revinrent à l’esprit, ce qui eut pour effet d’accentuer leur panique. Ce moment d’hésitation, qui n’avait pas duré une minute, leur fut fatal. Les poursuivants, aussi épuisés qu’eux, les entourèrent déjà, prêts à en découdre. Les deux jeunes hommes furent acculés à l’un des murs du manoir. 

Le chaos régnait toujours sur la Place des Commissaires et le Marché au foin. On pouvait entendre des clameurs et des coups de feu qui se répercutaient dans les rues adjacentes et jusqu’à la limite de la forêt du Mont-Royal. 

Personne n’entendit les cris de détresse des deux jeunes Irlandais. 

***

Ce 9 juin 1853, Montréal était en ébullition. 

On sentait une fébrilité rare dans les maisons, les places et les rues. Pourtant, il n’y avait pas d’orage dans l’air. Bien au contraire, les rayons du soleil, plus chauds que d’habitude en cette fin de printemps, nourrissaient les pousses naissantes des arbres et accablaient les ouvriers de ses 85oF à l’ombre. La ville, partiellement en ruine depuis le grand incendie de 1852, s’activait avec ardeur à sa reconstruction. Où que l’on se tournât, ouvrages de démolition et de construction progressaient, laissant les trottoirs encombrés de briques, de pierres et de mortier. Tous semblaient vaquer à leurs occupations normales en ce jeudi sans histoire. Mais voilà ! Ce jour allait être tout sauf normal. 

Montréal a toujours été une ville partagée entre différentes factions et ethnies susceptibles d’entraîner dans leurs sillages un bagage impressionnant de ressentiment, d’animosité et parfois même de haine. Quand ce n’était pas les Canadiens français qui défendaient leur premier ministre contre les fanatiques Anglos-écossais, c’étaient les catholiques irlandais creusant le canal Lachine qui se révoltaient contre leurs patrons, riches hommes d’affaires anglais et protestants, ou au contraire s’alliaient à ces derniers pour lutter contre les patriotes canadiens français.

Oui ! Cette ville a toujours eu son lot de divisions tragiques. Mais la vague qui allait déferler en ce jour du 9 juin était inédite. Même dans les pires moments des luttes urbaines durant les troubles de 1837-1838, au temps du Doric Club et des Fils de la liberté, jamais Montréal n’avait vu se produire de tels affrontements. La faute en revenait à un seul homme : Alessandro Gavazzi.

Gavazzi était un fauteur de trouble qui sévissait depuis quelques années en Italie et en Angleterre. Il était venu en Amérique depuis peu pour prêcher la bonne nouvelle d’un évangélisme protestant radical. Orateur apprécié par les protestants pour ses opinions antipapistes forcenées, il réussissait à soulever les foules, et à provoquer la zizanie, partout où il passait. 

Évidemment, l’Église catholique et les journaux de même obédience cabalèrent pour interdire ses prises de parole. La plupart du temps, on se limitait à lancer des injures et des menaces. Toutefois, l’arrivée de Gavazzi au Canada souleva les passions, provoquant dans la ville de Québec des mouvements de foule lors de ses discours qui faillirent tourner à l’émeute. Mais c’est à Montréal qu’eut lieu une véritable explosion.

Invité par la loge orangiste, une organisation qui regroupait la majorité des églises protestantes de Montréal, Gavazzi a d’abord voulu donner ses conférences dans la grande salle du marché Bonsecours, cet immeuble aménagé à la façon des City Hall américains se prêtait bien à ce genre de manifestation. La pression exercée par les Irlandais catholiques pour empêcher la venue de ce « destructeur du pape » si près de la chapelle Notre-Dame-de-Bonsecours fut telle que le maire Charles Wilson interdit d’y tenir les conférences. Les protestants ont dû se rabattre sur la Zion Church, l’église congrégationaliste de Sion, qui avait pignon sur rue alors sur la côte du Beaver Hall. Les Canadiens français l’appelaient le Temple de Sion.

La quasi-émeute dans la ville de Québec, lors d’une conférence de Gavazzi quelques jours auparavant, avait excité les protestants. Ces derniers faisaient la promotion de la liberté de parole pour les sujets britanniques et dénonçaient la tentative faite par les catholiques d’interdire la discussion franche et libre. De nombreux membres de la communauté protestante étaient venus avec femmes et enfants, lesquels s’entassèrent dans les tribunes du Temple. Les hommes occupaient la salle, la plupart armés jusqu’aux dents, des mousquets cachés sous les bancs et des pistolets dans les poches. Des armes supplémentaires avaient été entassées dans le sous-sol de l’église. À l’évidence, on se préparait au pire. 

Une véritable ovation se produisit lorsque la foule vit s’avancer Gavazzi sur l’estrade. On l’applaudit frénétiquement pendant plusieurs minutes. L’orateur était un homme dans la force de l’âge, à la taille haute solidement charpentée. Un beau visage typiquement latin était encadré par des cheveux noir de jais intense. Ses yeux, noirs également, produisaient un étrange magnétisme sur les foules. Il avait revêtu ce que d’aucuns auraient pu appeler son « vêtement de scène », à savoir un grand froc noir, l’habit monacal des Barnabites, une communauté catholique à laquelle il n’appartenait pourtant plus. Une grande croix tricolore avait été tissée à même le froc aux couleurs des nationalistes italiens qui agitaient alors son pays d’origine. Une médaille d’argent était suspendue en sautoir à son cou.

— Ma mission est de combattre le Pape, cette prostituée de Babylone. 

Ce furent là les premiers mots qu’il prononça de sa voix puissante dans un anglais teinté d’un fort accent italien. Les journaux l’avaient déjà décrit comme « l’ennemi le plus formidable de l’Église romaine ». Presque chaque phrase qu’il prononçait était ponctuée d’applaudissements et de cris, les plus vieux ne donnant pas leur place aux plus jeunes dans cet exercice. 

Pendant ce temps, un groupe imposant de plusieurs centaines d’Irlandais catholiques étaient sortis de Griffintown, le quartier irlandais de Montréal, et se dirigeaient vers la Place des Commissaires. Certains brandissaient des bâtons, d’autres cachaient des pistolets dans leur poche. Ils s’avançaient vers le Temple en criant et en vociférant. 

Il faut avouer que les lieux physiques où se déroulaient ces événements étaient propices aux manifestations. La Place des Commissaires et son Marché aux foins occupaient un vaste rectangle qui se terminait au pied de la côte de Beaver Hall. Habituellement, on y tenait l’un des plus importants marchés de Montréal. Or, ce jeudi-là n’était pas jour de marché et l’espace était pratiquement désert. Le Temple de Sion s’élevait sur un surplomb, dominant ainsi la place. Son haut clocher, étroit et effilé, donnait de la grandeur à l’immeuble. Son portail surélevé auquel il fallait accéder par quelques marches était caché par quatre ou cinq arbres.

Le maire Wilson, prévoyant le pire, avait déjà mobilisé la moitié des effectifs de la police, soit une cinquantaine d’hommes, sous le commandement du surintendant Ermatinger. Les policiers avaient d’abord pris place autour du Temple, ne tolérant aucun attroupement. 

Toutefois, des groupes d’irlandais continuaient à affluer sur la Place. Convaincu que la force policière serait insuffisante, le maire Wilson avait déjà prévu une réserve d’hommes. Il avait fait mobiliser une centaine de soldats britanniques qu’il avait cachés dans une petite maison derrière la Place. Il ne voulait pas provoquer les manifestants en postant ces hommes en uniforme militaire à la vue de tous. 

La foule devenait de plus en plus remuante au fur et à mesure des enflures verbales du conférencier dans le Temple. À cause de la chaleur, on avait laissé les portes de l’édifice ouvertes et la voix de stentor de Gavazzi se faisait entendre jusqu’à l’extrémité de la Place, de même que les applaudissements et les cris hystériques des spectateurs. La foule de plus en plus excitée des Irlandais n’avait de cesse de tenter de s’approcher du bâtiment, mais se trouvait constamment repoussée par le cordon de policiers. Les manifestants commençaient à perdre patience jusqu’au moment où l’on entendit la voix du conférencier s’écrier :

— Regardez ce que les catholiques font en Irlande avec les écoles : la classe populaire est laissée dans l’ignorance tout simplement parce que son éducation repose entre les mains des prêtres. On comprend pourquoi ce peuple est si ignorant, si grossier, si sauvage. 

Ce fut la goutte qui fit déborder le vase. Pendant qu’un tonnerre d’applaudissements surgissait de l’intérieur, des vociférations se firent entendre dans la foule d’irlandais : « Chassez-le ! Chassez-le ! ». On a même entendu quelqu’un crier : « qu’on s’empare de lui et qu’on le tue ». Comme la foule cherchait à se rapprocher de l’édifice, le surintendant Ermatinger, venu donner des ordres à ses policiers, saisit par le col l’un des manifestants. Mal lui en prit, car plusieurs l’assaillirent à coups de poing et de bâton. Il réussit péniblement à se réfugier dans la maison où se tenaient la troupe des soldats ainsi que le maire Wilson. 

Pendant ce temps, les choses s’envenimaient en face du Temple. Un homme voulut sortir de l’édifice, mais la foule à l’extérieur lui fit subir le même sort qu’au surintendant. Il réussit à s’échapper, le visage ensanglanté, et à revenir dans le Temple. C’est alors que les choses tournèrent véritablement au cauchemar. Les protestants devinrent frénétiques. Plusieurs s’emparèrent de leur arme. L’un des Anciens de l’Église de Sion sortit avec son fusil et tira sur la foule, blessant mortellement l’un des manifestants. La plupart des autres hommes sortirent du temple en furie, les armes à la main. Ils virent avec stupeur que les policiers s’interposaient entre eux et les manifestants. Ces derniers, vraisemblablement peu impressionnés par ce déploiement de force et loin de fuir, continuèrent d’avancer, exaspérés par la mort de l’un de leurs coreligionnaires. 

Le maire Wilson sembla alors perdre le contrôle de la situation. Il fit appel à la troupe de militaires qui sortirent de leur cachette et se placèrent sur deux rangs au milieu de la place face aux manifestants et aux protestants qui se précipitaient hors du Temple. Dans le brouhaha, il s’empressa de lire le Riot Act, la Loi contre les affrontements. Sans cette lecture publique, il ne pouvait pas donner ordre aux troupes d’agir. Cerné par la foule qui s’approchait dangereusement, il n’avait de cesse de crier : « Dispersez-vous ! Retirez-vous ! » 

L’excitation était à son comble. Des coups de feu retentirent d’on ne sait où, l’une des balles frôlant la tête du commandant militaire. Les protestants sortirent en masse du Temple et commençaient à se regrouper près du bâtiment de la pompe à incendie en tirant sur les manifestants. 

Quelqu’un cria au maire : « Voyez, monsieur le maire, ils s’entretuent ». Wilson estima dès lors qu’il n’avait plus le choix de faire intervenir les troupes. Il demanda au commandant de donner l’ordre d’entrer en action, en le pressant toutefois de tirer seulement des coups de semonce afin de prévenir la foule. La chose n’a pas été entendue de cette façon par les soldats. Ils déclenchèrent par deux fois de véritables salves, comme en temps de guerre. Des femmes se sont mises à crier de frayeur. Certains se jetèrent sur le pavé afin d’éviter les balles. Beaucoup prirent la fuite en désordre, qui par la rue McGill, qui par la rue Saint-Jacques. Plusieurs s’engagèrent dans la côte de Beaver Hall, comme le firent les deux jeunes Irlandais poursuivis par le groupe de protestants orangistes. 

Lorsque les ténèbres tombèrent, on pouvait entendre les cris déchirants des blessés et les plaintes des mourants. En procédant à l’inventaire, on dénombra une demi-douzaine de morts et près d’une cinquantaine de blessés dont plusieurs allaient décéder ultérieurement. Il y avait là des Irlandais catholiques, des Anglais protestants, tous mêlés dans le sang et la mort. Certains n’étaient que de simples badauds pris entre deux feux. Aucun Canadien français dans le lot. Ils s’étaient abstenus de manifester, évitant ainsi le carnage.