
Ils descendirent l’escalier de pierre en silence. Hines marchait entre les deux détectives, le visage fermé, sa sacoche de cuir à la main. Robinson avait remis son chapeau melon. Miss Dupuis rajusta son châle sur ses épaules.
Dehors, le soleil d’octobre brillait dans un ciel d’un bleu éclatant. La température avait grimpé à près de 68 degrés Fahrenheit, une douceur presque irréelle pour cette période de l’année. Les érables du campus déployaient leurs parures d’or et de pourpre, mais déjà les branches commençaient à se dégarnir. Des feuilles mortes tourbillonnaient sur les sentiers, poussées par une petite brise fraîche qui annonçait l’automne véritable.
Robinson s’arrêta sur le perron de l’édifice et contempla l’espace qui s’étendait devant eux. Au-delà des bâtiments universitaires, on apercevait la masse sombre du Mont-Royal qui se dressait au-dessus de la ville.
— Marchons, dit-il simplement.
Miss Dupuis acquiesça. Hines ne dit rien.
Ils prirent la direction du nord, traversant le campus à pas lents. Des étudiants les croisaient par petits groupes, bavardant entre eux, les bras chargés de livres. Personne ne leur prêtait attention. Trois personnes en promenade, rien de plus.
Robinson rompit le silence.
— Reprenons, Capitaine, si vous le voulez bien. Vous disiez que Clay était venu vous trouver début septembre. Que s’est-il passé ensuite ?
Hines garda les yeux fixés sur le sentier devant lui.
— Il est parti pour Côte-Vertu. Je lui avais donné l’adresse de Rose. Il m’a dit qu’il irait la voir le lendemain.
— Et vous ne l’avez plus revu ?
— Si. Une semaine plus tard. Le 26 septembre, pour être précis.
Miss Dupuis jeta un regard à Robinson. Le 26 septembre. Deux jours après la découverte du corps de Rose Corbeil.
Ils quittèrent le campus et s’engagèrent sur un sentier qui s’enfonçait dans la forêt du Mont-Royal. Bientôt, ils se retrouvèrent sous le couvert des arbres. Le sentier serpentait entre les troncs massifs des érables et des chênes. La lumière filtrait à travers les branches, projetant des motifs mouvants sur le sol tapissé de feuilles.
Le silence de la forêt les enveloppa. On n’entendait plus que le bruissement du vent dans les arbres et le craquement des feuilles mortes sous leurs pas.
— Continuez, Capitaine, dit doucement Robinson.
Hines prit une longue inspiration.
— Clay est revenu me voir à ma pension. Il était très tard, presque 10 h du soir. Il a frappé à ma porte. Quand je l’ai vu, j’ai tout de suite compris que quelque chose n’allait pas.
— Comment cela ?
— Il était pâle. Ses mains tremblaient. Il sentait l’alcool. Mais ce n’était pas l’alcool qui le faisait trembler.
Hines s’arrêta un instant, ferma les yeux.
— Il m’a dit : « C’est fait. »
Robinson et Miss Dupuis échangèrent un regard.
— C’est fait ? répéta Robinson.
— Oui. Juste ces deux mots. J’ai d’abord cru qu’il parlait de la protection de Rose. Que tout était arrangé. Mais son visage… son visage me disait autre chose.
Ils continuèrent à marcher. Le sentier montait en pente douce. À travers les arbres, on apercevait maintenant la ville en contrebas, ses toits de bardeaux et ses clochers se découpant dans la lumière dorée.
— Je lui ai demandé ce qu’il voulait dire. Il s’est assis sur mon lit, la tête entre les mains. Et puis il m’a tout raconté.
La voix de Hines tremblait légèrement maintenant.
— Clay m’a dit qu’il était allé chercher Rose chez elle à Côte-Vertu. Le 21 septembre, en fin d’après-midi. Il lui avait dit qu’elle était en danger, qu’elle devait le suivre, qu’il la mettrait en sécurité.
— Et elle l’a suivi ? demanda Miss Dupuis.
— Oui. Bien sûr qu’elle l’a suivi. Rose connaissait Clay depuis longtemps. Elle avait travaillé pour lui pendant la guerre.
Hines marqua une pause.
— Mais Clay m’a dit qu’elle semblait nerveuse. Elle posait beaucoup de questions. Où allaient-ils ? Qui la menaçait vraiment ? Pourquoi maintenant ?
— Elle avait un pressentiment, murmura Miss Dupuis.
— Oui. Quelque chose en elle savait. Une intuition. Le genre d’instinct qu’on développe quand on a vécu trop longtemps dans le danger.
Le sentier débouchait maintenant sur une petite clairière. Les arbres s’ouvraient en cercle, laissant entrer la lumière du soleil. Au centre, un rocher plat servait de banc naturel. Robinson s’y arrêta et fit signe aux autres de s’asseoir.
La clairière était silencieuse. On entendait au loin le chant d’un cardinal. Des feuilles rouges jonchaient le sol, formant un tapis épais et doux.
Robinson regarda Hines.
— Racontez-nous la suite.
Hines resta debout, le dos tourné aux deux détectives. Il contemplait les arbres qui encerclaient la clairière.
— Clay a conduit Rose vers l’est. Au bout d’un moment, il a ralenti son cheval. Il a dit à Rose qu’il devait vérifier le sabot de l’animal. Il y avait là un sentier qui s’enfonçait dans la forêt.
Tout le corps de Miss Dupuis se raidit. Elle connaissait ce sentier. C’était celui qui menait à la Source des Fées. Là où le corps de Rose avait été retrouvé.
— Une fois qu’ils furent descendus de voiture, poursuivit Hines, Clay a dit à Rose qu’il entendait quelque chose. Le cri d’un bébé, dans la forêt. Rose a hésité. Mais Clay insistait. Il fallait aller voir. Peut-être un enfant perdu, abandonné.
— Et elle l’a suivi dans la forêt, dit Robinson.
— Oui. Ils ont marché jusqu’à la clairière près de la source. Et là, Clay s’est arrêté.
Hines se retourna enfin vers les détectives. Son visage était livide.
— Il lui a dit qu’il allait la tuer.
Un silence absolu tomba sur la clairière. Même le vent sembla retenir son souffle.
Miss Dupuis serra son carnet contre sa poitrine.
— Pourquoi ? murmura-t-elle. Pourquoi lui annoncer cela ?
— Parce que Clay voulait qu’elle sache. Il voulait qu’elle comprenne pourquoi elle devait mourir.
Robinson fronça les sourcils.
— Comprendre quoi ?
Hines détourna le regard. Sa voix se fit plus basse, presque inaudible.
— Clay lui a dit qu’il savait. Qu’il savait ce qu’elle avait fait à Paris. Qu’il savait qu’elle avait tué Jacob Thompson. Il lui raconta comment il l’avait appris en prison.
Robinson se leva du rocher.
— Et Rose ? Comment a-t-elle réagi ?
Hines eut un sourire triste.
— Clay m’a dit qu’elle n’a pas semblé surprise. Ni effrayée. Comme si elle attendait ce moment depuis longtemps. Comme si elle savait qu’un jour, quelqu’un viendrait réclamer le prix de ce qu’elle avait fait.
Il s’essuya les yeux d’un geste las.
— Elle a simplement demandé à Clay s’il voulait savoir pourquoi elle avait tué Thompson.
— Et qu’a-t-elle dit ? demanda Miss Dupuis.
— Elle lui a dit la vérité : Thompson avait tué son père. Qu’il l’avait tué pour le voler. Que pendant toutes ces années où elle avait travaillé pour les Sudistes, elle n’avait eu qu’un seul but : se rapprocher du tueur de son père pour le faire payer.
Robinson hocha lentement la tête. Tout s’emboîtait maintenant. Les pièces de l’énigme se mettaient en place.
— Et Clay ? Qu’a-t-il fait en apprenant cela ?
Hines hésita. Sa voix se brisa légèrement.
— Clay m’a dit qu’il avait hésité. Que pendant un instant, il avait cru ce que Rose lui disait. Thompson était un homme cruel. Un homme capable de meurtre pour de l’argent. Clay le savait mieux que personne.
— Mais il ne l’a pas crue, dit Robinson.
— Non. Ce n’est pas cela. Plutôt, il s’en fichait. Il s’en moquait, car…
Hines s’interrompit. Il passa une main tremblante sur son visage. Les mots semblaient lui coûter un effort terrible.
— Parce que quoi ? insista doucement Miss Dupuis.
— Parce que Thompson n’était pas qu’un supérieur pour Clay. Ni un allié… Ni même un ami.
Il prit une longue inspiration, comme un homme qui s’apprête à sauter dans le vide.
— Thompson et Clay étaient amants.
Un silence de plomb s’abattit sur la clairière. Robinson resta immobile, les yeux fixés sur Hines. Miss Dupuis laissa échapper un petit souffle de surprise.
— Amants ? répéta Robinson incrédule.
— Oui, chef. Jacob Thompson et Clement Clay étaient amants depuis des années. Depuis bien avant la guerre.
Robinson secoua la tête, comme pour chasser une pensée absurde.
— Mais… mais ils se détestaient ! Tout le monde le savait. Ils se disputaient constamment. Ils ne pouvaient pas se supporter !
— C’était justement le but, dit Hines avec amertume. Maintenir cette façade. Cette illusion de dissensions permanentes. Pour que personne ne devine la vérité. Pour que personne ne se doute de ce qu’ils étaient vraiment l’un pour l’autre.
Miss Dupuis posa son carnet sur ses genoux. Elle avait cessé d’écrire. Les mots de Hines lui semblaient trop lourds, trop intimes pour être couchés sur le papier.
— Clay me l’a avoué cette nuit-là, continua Hines. Il était ivre de chagrin et d’alcool. Il m’a tout dit. Comment ils s’étaient rencontrés au Sénat. Comment leur amitié s’était transformée en quelque chose de plus profond. Comment ils avaient dû cacher cette vérité au monde entier, parce qu’un tel amour était impossible. Impensable. Surtout pour des hommes de leur rang.
Robinson fit quelques pas dans la clairière, essayant d’absorber cette révélation.
— Alors, tout ce temps, toutes ces disputes…
— C’était du théâtre, dit Hines. Un spectacle pour les autres. Mais la nuit, quand ils étaient seuls, ils redevenaient eux-mêmes.
— Et Rose ? demanda Miss Dupuis. Elle savait ?
— Je ne crois pas. Ou du moins, elle n’y avait jamais prêté attention. Pour elle, Thompson n’était qu’une cible. Un homme à abattre. Elle n’avait pas cherché à comprendre ce qu’il représentait pour Clay.
Hines s’assit enfin sur le rocher, à côté de Miss Dupuis. Il avait l’air épuisé, comme vidé de toute énergie.
— Quand Rose a confirmé qu’elle avait tué Thompson, quelque chose s’est brisé en Clay. Toute la douleur de son emprisonnement, toute l’humiliation, tout le deuil… tout cela s’est transformé en une seule chose…
— La vengeance, murmura Robinson.
— Oui. La vengeance pure et froide. Clay m’a dit qu’il n’avait plus hésité après que Rose eut fini de parler. Il l’a étranglée. De ses propres mains. Froidement. Là, dans la clairière près de la source.
Miss Dupuis ferma les yeux. Elle imaginait la scène. Rose, seule face à son bourreau. Comprenant trop tard qu’elle avait été trahie. Que l’homme qu’elle croyait venu la protéger était en réalité venu la tuer.
— Rose s’est-elle débattue ? demanda-t-elle doucement.
— Clay m’a dit qu’elle n’avait presque pas résisté. Comme si elle acceptait son sort.
Robinson regarda Hines avec intensité.
— Et après ? Qu’a fait Clay après l’avoir tuée ?
— Il l’a allongée sur le sol. Il a arrangé sa robe. Clay m’a dit qu’il avait eu des remords à ce moment-là. Seulement à ce moment-là, précisément. Que ce n’était pas dans les habitudes des soldats sudistes de tuer des femmes. Alors, plutôt que de la cacher, il l’a laissée là, dans cette position sereine, le visage tourné vers le ciel. Pour qu’elle puisse reposer en paix.
Miss Dupuis se raidit. Elle pensait sans doute à la scène du crime. À Rose étendue dans la clairière, les bras le long de son corps, presque paisible.
Robinson s’approcha de Hines.
— Pourquoi me racontez-vous tout cela, capitaine ? Vous savez ce que cela signifie. Vous avez aidé un meurtrier. Vous l’avez mis sur la piste de sa victime.
Hines releva la tête. Ses yeux brillaient de larmes contenues.
— Je sais, chef. Je le sais très bien. J’avais fait une promesse à Sanders. Une promesse de protéger Rose. Et j’ai failli. J’ai trahi cette promesse. Je l’ai envoyée à la mort.
— Où est Clay maintenant ? demanda Robinson d’une voix dure.
— Je ne sais pas exactement. Après m’avoir tout raconté, il est reparti. Je lui ai dit qu’il devait se rendre à la police. Qu’il devait répondre de ce qu’il avait fait.
— Et qu’a-t-il répondu ?
— Il a ri. Un rire terrible, sans joie. Il m’a dit qu’il en avait assez de la prison. Qu’il avait passé un an enfermé àFortress Monroe pour un crime qu’il n’avait pas commis. Qu’il ne se laisserait pas emprisonner pour un crime qu’il avait commis.
Hines se leva et fit face à Robinson.
— Il m’a dit qu’il retournait en Alabama. Chez lui. Là où tout a commencé. Et puis il est parti. Je ne l’ai plus revu.
Robinson croisa les bras.
— Savez-vous où exactement en Alabama ?
— Il a une propriété près de Huntsville. Mais je doute qu’il y soit resté. Clay est un homme intelligent. Il sait se faire oublier.
— Nous pourrions demander son extradition.
Hines secoua la tête.
— Cela ne servira à rien, chef. Les preuves manquent. Je suis le seul témoin de ses aveux. Et je ne témoignerai pas contre lui.
Robinson fronça les sourcils.
— Vous refusez de témoigner ?
— Oui. Ce qui est fait est fait. Clay a vengé l’homme qu’il aimait. Rose a payé pour ce qu’elle a fait. La guerre est finie, chef Robinson. Laissons les morts enterrer les morts.
Miss Dupuis regarda Hines avec un mélange de compassion et de tristesse. Elle semblait comprendre le poids qu’il portait. La culpabilité d’avoir trahi sa promesse. Le déchirement entre son devoir et sa loyauté envers un ancien frère d’armes.
Robinson resta silencieux un long moment. Le vent soufflait doucement dans les arbres. Des feuilles tombaient autour d’eux, virevoltant dans la lumière de l’après-midi.
Finalement, il poussa un long soupir.
— Je pourrais vous arrêter, capitaine Hines. Pour complicité de meurtre.
— Je sais.
— Mais je ne le ferai pas.
Hines releva les yeux, surpris.
— Pourquoi ?
Robinson regarda la clairière autour de lui. Les arbres rouges et or. Le ciel bleu. La beauté paisible de cet endroit qui ressemblait tant à celui où Rose Corbeil avait trouvé la mort.
— Parce que vous avez raison. La guerre est finie. Et cette affaire… cette affaire n’appartient pas vraiment à la justice des hommes, mais à celle de Dieu. Elle appartient à l’histoire. À une histoire que personne ne voudra entendre.
Il se tourna vers Miss Dupuis.
— Nous classerons cette affaire comme non résolue.
Miss Dupuis acquiesça lentement.
— Oui, chef.
Hines baissa la tête.
— Merci.
— Ne me remerciez pas, dit Robinson d’une voix dure. Vous aurez à vivre avec ce que vous avez fait pour le restant de vos jours. C’est une punition bien plus lourde que n’importe quelle prison.
Ils restèrent là tous les trois, dans la clairière silencieuse, chacun perdu dans ses pensées. Le soleil commençait à descendre vers l’horizon. Les ombres s’allongeaient entre les arbres.
Finalement, Robinson se leva.
— Allons-y. Il se fait tard.
Ils reprirent le sentier en sens inverse, redescendant vers la ville. Hines marchait légèrement en retrait, la tête basse. Robinson et Miss Dupuis avançaient côte à côte, sans parler.
Quand ils atteignirent les limites du campus, Hines s’arrêta.
— Je vous laisse ici, dit-il. J’ai un cours ce soir.
Robinson le regarda une dernière fois.
— Une dernière question, capitaine. Pourquoi m’avoir tout raconté ? Vous auriez pu vous taire. Nous n’avions aucune preuve contre Clay. Ni contre vous.
Hines eut un sourire mélancolique.
— Parce que le silence est parfois plus lourd que la vérité, chef Robinson. Il fallait que quelqu’un sache. Il fallait que quelqu’un comprenne ce qui s’est vraiment passé.
Il toucha le bord de son chapeau en guise de salut.
— Bonne soirée, chef. Miss Dupuis.
Et il s’éloigna, disparaissant entre les bâtiments de pierre de l’université McGill.
Robinson et Miss Dupuis restèrent immobiles un moment, regardant sa silhouette s’effacer dans la lumière déclinante.
— C’est fini, dit doucement Miss Dupuis.
Robinson hocha la tête.
— Oui. C’est fini.
Ils se mirent en marche vers le centre-ville. Le soleil touchait maintenant les toits de Montréal, baignant la ville d’une lumière dorée. Les cloches de Notre-Dame sonnèrent 6 h.
Ils continuèrent à marcher dans le crépuscule. Les lampes à gaz commençaient à s’allumer le long des rues. Miss Dupuis rompit le silence.
— Rose Corbeil… Tant de vies différentes. Espionne, messagère, tueuse. Tout ça pour venger son père.
Robinson acquiesça gravement.
— Rose a vengé son père. Clay a vengé son amant. Sang pour sang. Le cycle continue.
Miss Dupuis marchait en silence, son carnet serré contre elle.
— Croyiez-vous qu’elle savait ? demanda-t-elle soudain. Croyez-vous que Rose savait ce que Thompson représentait pour Clay ?
Robinson réfléchit un moment.
— Je ne sais pas. Peut-être. Peut-être que dans les derniers instants, quand Clay l’a confrontée, elle a compris. Qu’elle a vu dans ses yeux quelque chose qui dépassait la simple loyauté. Quelque chose de plus profond. De plus douloureux.
Il marqua une pause.
— Mais cela n’aurait rien changé. Elle avait fait son choix. Clay avait fait le sien. Et nous… nous devons vivre avec ce qui reste.
Ils continuèrent à marcher dans le crépuscule. Les lampes à gaz commençaient à s’allumer le long des rues. Des voitures passaient, des gens rentraient chez eux après leur journée de travail.
La vie continuait. Comme elle l’avait toujours fait. Comme elle le ferait toujours.
Robinson s’arrêta à un coin de rue. Il posa sa main sur l’épaule de sa belle-fille.
— Rentre chez toi, Thérèse. Prends congé pour le reste de la semaine. Tu as travaillé dur sur cette enquête.
Miss Dupuis leva les yeux vers lui. Dans la lumière déclinante, elle vit la fatigue sur son visage, mais aussi quelque chose de paternel dans son regard.
— Et toi, Silas ?
— Je vais aller faire mon rapport à notre patron. Il faudra lui expliquer pourquoi cette affaire restera non résolue.
Miss Dupuis sourit légèrement.
— Il ne sera pas content.
Robinson ajouta, le plus sérieux du monde :
— Tu sais ce dont je suis capable, Thérèse. Je trouverai bien le moyen de laisser tout cela dans le flou.
Elle sourit à cette réflexion. C’était le Silas qu’elle connaissait depuis tant d’années. Son chef, certes. Mais surtout son beau-père.
— Bon alors à dimanche, Silas. Maman préparera son rôti ?
— Évidemment. Elle compte sur toi. Et sur ton mari aussi, bien sûr.
— Nous serons là. À dimanche.
— À dimanche, Thérèse.
Ils se séparèrent. Robinson prit la direction du poste de police. Miss Dupuis tourna vers la rue Saint-Denis, là où l’attendait son mari, le Dr Turmel.
Miss Dupuis marcha lentement. Les feuilles craquaient sous ses pas. Le vent murmurait dans les arbres. Elle serra son carnet contre elle, comme pour y retenir tous les secrets de cette affaire.
La détective s’arrêta devant son appartement. Elle leva les yeux vers le ciel. Les premières étoiles apparaissaient dans le bleu profond du soir. Avant d’entrer, elle sortit son petit carnet noir où ces notes étaient consignées dans une écriture serrée. Elle tourna les pages jusqu’à la dernière. Elle y écrivit :
La justice. Qu’est-ce que la justice ? Un idéal qu’on poursuit sans jamais vraiment l’atteindre ? Une illusion qu’on se raconte pour donner un sens au chaos ?
Puis, lentement, elle tourna la page. Une page blanche. Prête pour une nouvelle enquête. Une nouvelle histoire. Une nouvelle quête de cette justice insaisissable.
Dehors, la nuit tombait sur Montréal. Les lumières de la ville scintillaient comme des étoiles terrestres. La vie continuait, avec ses mystères, ses drames, ses secrets. Et quelque part, dans une clairière à Côte-Vertu, le vent soufflait doucement sur le fantôme de Rose Corbeil, emportant avec lui les derniers échos d’une guerre qui ne voulait pas finir.
***
Ce soir-là, Robinson se trouvait avec son épouse Rosalie dans le salon après avoir soupé. Comme à l’habitude, tous les deux avaient pris un livre, Rosalie un roman français et Robinson une tragédie grecque. Ce soir-là, Silas avait choisi l’Électre d’Euripide. Il avait longuement arrêté son regard sur un paragraphe :
Vers mon père je veux élever mes hauts cris,
À l’aube comme au fond des nuits !
C’est la clameur et l’hymne d’Outre-tombe,
Cet appel qu’à hauts cris je t’adresse sous terre !
Jour après jour sans cesse il m’exténue,
Et je déchire de mes ongles,
Le doux nid de ma gorge,
En martelant du poing ma tête rase
À cause de ta mort…
FIN
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