Dernier enfant-Épisode 2

Le dernier enfant de Sault-Sainte-Marie

Épisode 2
Les chutes Baawitigong

Le bateau à vapeur Algonquin entra dans la rivière Sainte-Marie en début de matinée du 4 juillet, son sifflet lançant un son grave qui rebondissait sur les deux rives.

Depuis la gare Bonaventure à Montréal, il y avait eu dix heures de train, des sandwichs douteux achetés en hâte sur un quai, la fumée de la locomotive qui entrait par les interstices. Puis deux jours de baie Georgienne, trente mille îles, le chenal du Nord.

Robinson était déjà sur le pont depuis une heure, chapeau melon vissé malgré la chaleur, les mains dans le dos. Miss Dupuis vint le rejoindre. Elle portait une robe de lainage gris, col blanc, dont la coupe était irréprochable, le genre de robe qu’on choisit quand on sait qu’on n’en aura qu’une. Son chapeau de voyage, feutre sombre à bords sobres, était noué sous le menton d’un ruban qui ne souffrait aucun désordre.

Les rapides s’entendaient avant de se voir : un grondement sourd et continu qui montait du fond de l’air. Puis ils apparurent, blancs et puissants, au détour d’un coude : le « sault » de Sault-Sainte-Marie, Baawitigong pour les Ojibwés depuis des temps que personne ne pouvait compter. La chute n’était pas spectaculaire au sens montagnard du terme ; elle était écrasante, opiniâtre.

Sur la rive nord, le village s’étendait en longueur le long de la rivière, sans plan ni centre, comme quelque chose qui aurait poussé là par habitude plutôt que par décision. Une trentaine de maisons en bois espacées, des jardins en friche, de la forêt derrière tout cela. Au milieu de cette modestie, la maison Ermatinger tranchait : deux étages de pierre grise, des fenêtres étroites, une solidité anachronique qui rappelait qu’un homme avait voulu bâtir quelque chose de durable ici, il y avait cinquante ans, et que le reste n’avait pas tout à fait suivi. Plus loin, le blockhaus de la Compagnie de la Baie d’Hudson penchait doucement sur lui-même, ses planches grises gondolées par les hivers, personne n’ayant encore décidé s’il fallait le démolir ou simplement attendre.

Plus près des rapides, à l’écart des maisons, quelques wigwams et des structures légères en écorce se devinaient entre les arbres.

De l’autre côté de la rivière, Miss Dupuis aperçut quelque chose qui ressemblait davantage à une ville : des toits plus serrés, le long rectangle des bâtiments du fort Brady, une écluse dont on devinait les structures depuis le pont.

— Silas. Regarde de ce côté.

Ils regardèrent ensemble un moment.

— C’est mieux organisé là-bas que de ce côté-ci, dit-elle.

— Ce sont les États-Unis, dit Robinson. Les Américains ont eu douze ans d’avance sur nous avec leurs écluses. Et un fort.

L’Algonquin vira vers la rive et s’apprêta à accoster. Les deux détectives prirent simultanément leur bagage en main.

— C’est vraiment petit, dit-elle.

— C’est un village frontière, dit Robinson.

— C’est quand même petit.

Un homme attendait sur la rive, un peu à l’écart des quelques badauds qui regardaient le vapeur accoster. Environ cinquante ans, manteau sombre malgré la saison, chapeau à larges bords tenu à la main. Il avait la prestance tranquille des gens qui ont appris à se tenir bien sans y penser, et quelque chose dans sa façon de regarder, attentif et retenu à la fois, qui ressemblait à de l’espoir qu’il s’efforçait de ne pas laisser paraître.

— Lawrence Ermatinger, dit Robinson.

— Tu le reconnais ?

— Ermatinger m’a dit : mon cousin attend. Il n’y a qu’un homme seul sur cette rive qui attend quelque chose.

La passerelle fut mise en place. Lawrence s’approcha. Il tendit la main à Robinson avec une fermeté mesurée, puis se tourna vers Miss Dupuis et parut une fraction de seconde ne pas savoir tout à fait quoi faire de sa main tendue.

— Lawrence Ermatinger, dit-il en anglais, avec un accent des Grands Lacs légèrement patiné par un séjour à Montréal.

— Thérèse Dupuis, dit-elle. Ravie.

— Je suis… oui, dit Lawrence. Oui. Bienvenue à Sault-Sainte-Marie.

Il se retourna et commença à marcher sans dire un mot, conduisant les deux détectives sur le chemin de terre qui longeait la rive. La chaleur était déjà pesante malgré l’heure matinale. L’air sentait l’eau vive, la résine chauffée, une odeur de poisson séché et de feu de bois qui venait de plus loin, du côté des campements.

Robinson regardait. Il avait l’habitude de regarder les villes avec les yeux de quelqu’un qui cherche à résoudre un crime, c’est-à-dire avec l’attention aux détails qui ne s’expliquent pas tout de suite. Une vieille femme installée sous un cèdre vendait du corégone fumé rangé en botte ; elle ne leva pas la tête. Deux hommes discutaient devant un entrepôt à moitié défoncé. Quand le groupe passa, ils s’arrêtèrent de parler, pas par hostilité, par habitude peut-être, l’habitude de se taire quand des étrangers arrivent. Plus loin, trois ou quatre enfants crasseux se disputaient une balle de cuir si usée qu’elle avait perdu sa forme, sans que cela semble gêner personne.

Miss Dupuis suivait sans effort, avec plus de facilité que Robinson, qui semblait peiner à la tâche.

La maison était un peu en retrait du chemin, derrière un enclos de planches blanches qui avait eu le temps de grisonner. Bois équarri, deux étages, une galerie couverte sur le devant avec deux rocking chairs qui ne semblaient pas servir souvent. Grande pour l’endroit, modeste pour Montréal. Une fenêtre à l’étage laissait voir un rideau qui bougeait dans la chaleur.

— Vous serez chez moi, dit Lawrence. J’ai deux chambres libres depuis que mes fils sont partis travailler pour la Baie d’Hudson. Ce n’est pas l’hôtel, mais c’est propre et tranquille.

— C’est plus que suffisant, dit Robinson.

Ils entrèrent. L’intérieur était frais, sombre après la lumière du dehors. Une salle principale avec une grande table, des chaises dépareillées, une bibliothèque où des livres côtoyaient des registres commerciaux. Un fusil au mur. Une Bible familiale épaisse posée à plat sur une console, avec la gravité d’un objet qu’on n’ouvre pas tous les jours, mais qu’on maintient en évidence. Des objets de qualité, sans ostentation. Miss Dupuis prit dans sa main, délicatement, un petit panier d’écorce de bouleau sur la même étagère, travaillé avec soin, posé là comme quelque chose dont on n’avait pas décidé quoi faire.

Une jeune fille apparut dans l’encadrement de la cuisine. Quinze ans environ, cheveux noirs relevés, un tablier sur sa robe. Elle regarda Miss Dupuis, puis Robinson, puis Miss Dupuis encore.

— Frances, dit Lawrence. Ma fille.

Leurs yeux se croisèrent un instant. Frances ne les baissa pas.

Miss Dupuis posa son sac à ses pieds et s’adressa à elle directement en lui montrant l’objet qu’elle tenait encore dans les mains.

— C’est toi qui as fait ce panier ?

Quelque chose changea dans la façon dont Frances tenait les bras.

— Non, dit-elle. C’est ma mère.

Elle disparut aussitôt dans la cuisine, puis revint avec une carafe d’eau et trois verres qu’elle posa sur la table et repartit sans un mot.

Robinson avait déjà posé son sac et regardait Lawrence.

— Vous avez fait un long voyage, dit Lawrence. Vous devez être épuisés. Reposez-vous. Nous parlerons à l’heure du dîner.

— Je vous remercie de nous accueillir, dit Robinson. Mais je préférerais que nous partions maintenant.

Lawrence le regarda.

— Partir ? Maintenant ?

— Il est important que nous puissions examiner le corps de l’enfant. William m’a dit qu’il avait été exposé sur un échafaud et qu’il serait encore là pour très peu de temps. Est-ce toujours le cas ?

— L’enterrement est prévu pour aujourd’hui, oui. Le corps est exposé depuis cinq jours.

— Alors, nous n’avons pas de temps à perdre.

Lawrence croisa les bras. Il ne dit rien pendant un moment.

— Ce sera très difficile, dit-il enfin. Ozha, la grand-mère, c’est elle qui décide. Et elle n’a aucune raison de faire confiance à des étrangers. Elle a vu trop de choses.

— Je comprends, dit Robinson.

— Les étrangers ne peuvent pas approcher le corps pendant les funérailles, et encore moins les hommes étrangers. Seulement les membres de la famille. C’est la coutume.

— Je comprends, répéta Robinson.

Lawrence ouvrit les mains en un geste qui signifiait : alors vous voyez le problème.

— J’ai une carte secrète, dit Robinson en désignant de la main Miss Dupuis.

Il y eut un silence. Lawrence regarda Miss Dupuis. Elle soutint son regard avec le calme de quelqu’un qui a l’habitude d’être regardé de cette façon.

— Elle est… commença Lawrence.

— … Détective, oui, dit Robinson. Depuis 1865. Et elle a des mains plus habiles que les miennes pour ce genre d’examen.

Lawrence regardait encore Miss Dupuis, cherchant quelque chose dans son visage, quelque chose qui lui permettrait de classer ce qu’il voyait dans une catégorie qu’il connaissait. Il ne trouva pas.

— Vous avez déjà fait cela ?

— J’ai fait des choses plus difficiles encore.

Lawrence prit un verre d’eau, le tint sans y boire. Il regardait le plancher. Ce n’était pas la méfiance, Robinson s’en rendit compte. C’était autre chose. Un homme qui essaie de recalculer ce qu’il croyait avoir compris.

— Je ne sais pas si Ozha acceptera.

— C’est possible qu’elle n’accepte pas, dit Robinson. Mais il faut lui poser la question tout de suite. Si l’enterrement est prévu pour aujourd’hui, il ne reste plus beaucoup de temps.

Lawrence regarda par la fenêtre. Dehors, la rivière scintillait entre les arbres, et les rapides grondaient au loin.

— Je peux encore m’approcher de l’échafaud, si le rituel des funérailles n’est pas encore commencé. Je peux parler à quelqu’un ; on me connaît. Mais vous, vous restez en retrait.

— Évidemment, dit Robinson.

Lawrence posa son verre sur la table.

— Venez.

Les deux détectives le suivirent.

* * *

Ils prirent le chemin de terre qui longeait la rive vers le sud. Personne ne parla pendant un moment. On entendait les rapides et le vent dans les trembles.

Lawrence fut le premier à parler, sans se retourner, comme si les mots lui venaient naturellement du paysage.

— Vous avez vu l’écluse, ce matin.

— En arrivant du bateau, oui, dit Robinson.

— Les Américains l’ont construite il y a douze ans. Pendant ce temps-là, nous, on attendait que quelqu’un au Canada décide si ça valait la peine. Il y a des gens ici qui ont passé leur vie à attendre que quelqu’un décide quelque chose.

Il s’arrêta une seconde pour contourner une ornière, puis reprit son pas. En passant devant une maison bien tenue, un peu en retrait des autres, Lawrence dit sans s’arrêter :

— La maison de Simpson, le dernier directeur de la Compagnie de la Baie d’Hudson ici.

Deux fillettes jouaient dans la cour, quatre ou cinq ans peut-être, qui couraient autour d’un pommier sans s’occuper du chemin. Robinson les regarda une seconde, puis détourna les yeux. Lawrence reprit :

— La Confédération ne change rien à ça. Peut-être même que ça empire les choses. Les Indiens n’ont pas été consultés. Les traités qu’ils avaient signés avec la Couronne britannique, personne ne sait exactement ce qu’ils valent maintenant. Il y a des hommes de loi à Montréal qui travaillent là-dessus. Ça prendra le temps que ça prendra.

Miss Dupuis demanda :

— Et vous, personnellement ?

Lawrence tourna légèrement la tête, sans s’arrêter.

— Moi ?

— Vous êtes ici depuis longtemps.

Il réfléchit un moment. Pas parce que la question était difficile, mais parce qu’il voulait choisir quoi dire.

— Mon grand-père paternel était un Ermatinger, de la même famille que William. Je suis métis. J’ai appris à me tenir droit dans les deux mondes, celui des Indiens et celui des Blancs. À Montréal, on me regardait d’une certaine façon dans les salons. Ici, les nouveaux fonctionnaires qui arrivent d’Ottawa me regardent d’une autre façon. Ce n’est pas la même façon, mais c’est le même regard au fond.

Il dit cela sans amertume particulière, avec la tranquillité de quelqu’un qui a depuis longtemps cessé d’en être surpris.

Miss Dupuis demanda, après un silence :

— Et l’enfant ? M. Ermatinger nous a parlé de lui, à Montréal. Mais de loin.

Lawrence ralentit imperceptiblement.

— William vous a dit ce qu’il savait. La lignée, le clan. C’est exact, tout ça. Mais ici, ce n’est pas comme ça qu’on en parle.

Il s’arrêta un moment, regarda le chemin devant lui.

— Ishkode était le dernier fils de la lignée directe de Katawabidai. Vous savez ce que ça veut dire pour une communauté comme celle-là, dans l’état où elle est maintenant ? Ce n’est pas seulement un enfant qui est mort. C’est ce qui restait de quelque chose. Et Ozha le sait. C’est sa façon de le savoir qui est difficile à regarder.

— Ozha, dit Robinson. La grand-mère ?

— La grand-mère, oui. Et bien plus que ça. C’est elle qui tient le groupe. Elle est midewiwin, c’est elle qui garde les savoirs, les remèdes, les cérémonies. Ce que le prêtre est pour vous, mais en plus ancien. Elle a perdu son mari, son fils. Ishkode était le dernier petit-fils. On ne lui demande pas de décider. Elle décide parce qu’il n’y a qu’elle.

Ils reprirent la marche. Le chemin commençait à se rétrécir, les arbres se resserraient de chaque côté.

— Et la mère ? dit Miss Dupuis.

Lawrence ne répondit pas tout de suite.

— Mashka, dit-il enfin. Elle s’appelle Mashka. Elle a grandi ici, dans le campement. Elle a passé quelques années à Montréal dans sa jeunesse. Elle est revenue il y a plusieurs années. Depuis cinq jours, elle ne quitte pas l’échafaud. Ozha et elle, c’est compliqué. Mais c’est elle qu’Ozha écoutera.

Il s’arrêta, se retourna pour la première fois depuis le début de la conversation. Il regarda Robinson, puis Miss Dupuis.

— C’est elle qui peut parler à Ozha. Pas moi. Si Ozha accepte que quelqu’un touche au corps de l’enfant, ce sera parce que Mashka le lui aura demandé. Pour aucune autre raison.

Robinson hocha la tête.

— Alors, il faut lui parler à elle.

— Oui, dit Lawrence. C’est pour ça que nous marchons.

Il se retourna et reprit son pas.

Le campement apparut peu après entre les arbres, quelques structures légères, de la fumée, des voix qu’on entendait sans comprendre. Et puis, visible de loin entre les trembles, l’échafaud. La forme petite et immobile, enveloppée dans l’écorce séchée et dorée. Robinson s’arrêta un instant. Miss Dupuis également. Lawrence continua de marcher.