Belle Dame-Épisode 21

Fin de l’enquête

Ils descendirent l’escalier de pierre en silence. Hines marchait entre les deux détectives, le visage fermé, sa sacoche de cuir à la main. Robinson avait remis son chapeau melon. Miss Dupuis rajusta son châle sur ses épaules.

Dehors, le soleil d’octobre brillait dans un ciel d’un bleu éclatant. La température avait grimpé à près de 68 degrés Fahrenheit, une douceur presque irréelle pour cette période de l’année. Les érables du campus déployaient leurs parures d’or et de pourpre, mais déjà les branches commençaient à se dégarnir. Des feuilles mortes tourbillonnaient sur les sentiers, poussées par une petite brise fraîche qui annonçait l’automne véritable.

Robinson s’arrêta sur le perron de l’édifice et contempla l’espace qui s’étendait devant eux. Au-delà des bâtiments universitaires, on apercevait la masse sombre du Mont-Royal qui se dressait au-dessus de la ville.

— Marchons, dit-il simplement.

Miss Dupuis acquiesça. Hines ne dit rien.

Ils prirent la direction du nord, traversant le campus à pas lents. Des étudiants les croisaient par petits groupes, bavardant entre eux, les bras chargés de livres. Personne ne leur prêtait attention. Trois personnes en promenade, rien de plus.

Robinson rompit le silence.

— Reprenons, Capitaine, si vous le voulez bien. Vous disiez que Clay était venu vous trouver début septembre. Que s’est-il passé ensuite ?

Hines garda les yeux fixés sur le sentier devant lui.

— Il est parti pour Côte-Vertu. Je lui avais donné l’adresse de Rose. Il m’a dit qu’il irait la voir le lendemain.

— Et vous ne l’avez plus revu ?

— Si. Une semaine plus tard. Le 26 septembre, pour être précis.

Miss Dupuis jeta un regard à Robinson. Le 26 septembre. Deux jours après la découverte du corps de Rose Corbeil.

Ils quittèrent le campus et s’engagèrent sur un sentier qui s’enfonçait dans la forêt du Mont-Royal. Bientôt, ils se retrouvèrent sous le couvert des arbres. Le sentier serpentait entre les troncs massifs des érables et des chênes. La lumière filtrait à travers les branches, projetant des motifs mouvants sur le sol tapissé de feuilles.

Le silence de la forêt les enveloppa. On n’entendait plus que le bruissement du vent dans les arbres et le craquement des feuilles mortes sous leurs pas.

— Continuez, Capitaine, dit doucement Robinson.

Hines prit une longue inspiration.

— Clay est revenu me voir à ma pension. Il était très tard, presque 10 h du soir. Il a frappé à ma porte. Quand je l’ai vu, j’ai tout de suite compris que quelque chose n’allait pas.

— Comment cela ?

— Il était pâle. Ses mains tremblaient. Il sentait l’alcool. Mais ce n’était pas l’alcool qui le faisait trembler.

Hines s’arrêta un instant, ferma les yeux.

— Il m’a dit : « C’est fait. »

Robinson et Miss Dupuis échangèrent un regard.

— C’est fait ? répéta Robinson.

— Oui. Juste ces deux mots. J’ai d’abord cru qu’il parlait de la protection de Rose. Que tout était arrangé. Mais son visage… son visage me disait autre chose.

Ils continuèrent à marcher. Le sentier montait en pente douce. À travers les arbres, on apercevait maintenant la ville en contrebas, ses toits de bardeaux et ses clochers se découpant dans la lumière dorée.

— Je lui ai demandé ce qu’il voulait dire. Il s’est assis sur mon lit, la tête entre les mains. Et puis il m’a tout raconté.

La voix de Hines tremblait légèrement maintenant.

— Clay m’a dit qu’il était allé chercher Rose chez elle à Côte-Vertu. Le 21 septembre, en fin d’après-midi. Il lui avait dit qu’elle était en danger, qu’elle devait le suivre, qu’il la mettrait en sécurité.

— Et elle l’a suivi ? demanda Miss Dupuis.

— Oui. Bien sûr qu’elle l’a suivi. Rose connaissait Clay depuis longtemps. Elle avait travaillé pour lui pendant la guerre.

Hines marqua une pause.

— Mais Clay m’a dit qu’elle semblait nerveuse. Elle posait beaucoup de questions. Où allaient-ils ? Qui la menaçait vraiment ? Pourquoi maintenant ?

— Elle avait un pressentiment, murmura Miss Dupuis.

— Oui. Quelque chose en elle savait. Une intuition. Le genre d’instinct qu’on développe quand on a vécu trop longtemps dans le danger.

Le sentier débouchait maintenant sur une petite clairière. Les arbres s’ouvraient en cercle, laissant entrer la lumière du soleil. Au centre, un rocher plat servait de banc naturel. Robinson s’y arrêta et fit signe aux autres de s’asseoir.

La clairière était silencieuse. On entendait au loin le chant d’un cardinal. Des feuilles rouges jonchaient le sol, formant un tapis épais et doux.

Robinson regarda Hines.

— Racontez-nous la suite.

Hines resta debout, le dos tourné aux deux détectives. Il contemplait les arbres qui encerclaient la clairière.

— Clay a conduit Rose vers l’est. Au bout d’un moment, il a ralenti son cheval. Il a dit à Rose qu’il devait vérifier le sabot de l’animal. Il y avait là un sentier qui s’enfonçait dans la forêt.

Tout le corps de Miss Dupuis se raidit. Elle connaissait ce sentier. C’était celui qui menait à la Source des Fées. Là où le corps de Rose avait été retrouvé.

— Une fois qu’ils furent descendus de voiture, poursuivit Hines, Clay a dit à Rose qu’il entendait quelque chose. Le cri d’un bébé, dans la forêt. Rose a hésité. Mais Clay insistait. Il fallait aller voir. Peut-être un enfant perdu, abandonné.

— Et elle l’a suivi dans la forêt, dit Robinson.

— Oui. Ils ont marché jusqu’à la clairière près de la source. Et là, Clay s’est arrêté.

Hines se retourna enfin vers les détectives. Son visage était livide.

— Il lui a dit qu’il allait la tuer.

Un silence absolu tomba sur la clairière. Même le vent sembla retenir son souffle.

Miss Dupuis serra son carnet contre sa poitrine.

— Pourquoi ? murmura-t-elle. Pourquoi lui annoncer cela ?

— Parce que Clay voulait qu’elle sache. Il voulait qu’elle comprenne pourquoi elle devait mourir.

Robinson fronça les sourcils.

— Comprendre quoi ?

Hines détourna le regard. Sa voix se fit plus basse, presque inaudible.

— Clay lui a dit qu’il savait. Qu’il savait ce qu’elle avait fait à Paris. Qu’il savait qu’elle avait tué Jacob Thompson. Il lui raconta comment il l’avait appris en prison.

Robinson se leva du rocher.

— Et Rose ? Comment a-t-elle réagi ?

Hines eut un sourire triste.

— Clay m’a dit qu’elle n’a pas semblé surprise. Ni effrayée. Comme si elle attendait ce moment depuis longtemps. Comme si elle savait qu’un jour, quelqu’un viendrait réclamer le prix de ce qu’elle avait fait.

Il s’essuya les yeux d’un geste las.

— Elle a simplement demandé à Clay s’il voulait savoir pourquoi elle avait tué Thompson.

— Et qu’a-t-elle dit ? demanda Miss Dupuis.

— Elle lui a dit la vérité : Thompson avait tué son père. Qu’il l’avait tué pour le voler. Que pendant toutes ces années où elle avait travaillé pour les Sudistes, elle n’avait eu qu’un seul but : se rapprocher du tueur de son père pour le faire payer.

Robinson hocha lentement la tête. Tout s’emboîtait maintenant. Les pièces de l’énigme se mettaient en place.

— Et Clay ? Qu’a-t-il fait en apprenant cela ?

Hines hésita. Sa voix se brisa légèrement.

— Clay m’a dit qu’il avait hésité. Que pendant un instant, il avait cru ce que Rose lui disait. Thompson était un homme cruel. Un homme capable de meurtre pour de l’argent. Clay le savait mieux que personne.

— Mais il ne l’a pas crue, dit Robinson.

— Non. Ce n’est pas cela. Plutôt, il s’en fichait. Il s’en moquait, car…

Hines s’interrompit. Il passa une main tremblante sur son visage. Les mots semblaient lui coûter un effort terrible.

— Parce que quoi ? insista doucement Miss Dupuis.

— Parce que Thompson n’était pas qu’un supérieur pour Clay. Ni un allié… Ni même un ami.

Il prit une longue inspiration, comme un homme qui s’apprête à sauter dans le vide.

— Thompson et Clay étaient amants.

Un silence de plomb s’abattit sur la clairière. Robinson resta immobile, les yeux fixés sur Hines. Miss Dupuis laissa échapper un petit souffle de surprise.

— Amants ? répéta Robinson incrédule.

— Oui, chef. Jacob Thompson et Clement Clay étaient amants depuis des années. Depuis bien avant la guerre.

Robinson secoua la tête, comme pour chasser une pensée absurde.

— Mais… mais ils se détestaient ! Tout le monde le savait. Ils se disputaient constamment. Ils ne pouvaient pas se supporter !

— C’était justement le but, dit Hines avec amertume. Maintenir cette façade. Cette illusion de dissensions permanentes. Pour que personne ne devine la vérité. Pour que personne ne se doute de ce qu’ils étaient vraiment l’un pour l’autre.

Miss Dupuis posa son carnet sur ses genoux. Elle avait cessé d’écrire. Les mots de Hines lui semblaient trop lourds, trop intimes pour être couchés sur le papier.

— Clay me l’a avoué cette nuit-là, continua Hines. Il était ivre de chagrin et d’alcool. Il m’a tout dit. Comment ils s’étaient rencontrés au Sénat. Comment leur amitié s’était transformée en quelque chose de plus profond. Comment ils avaient dû cacher cette vérité au monde entier, parce qu’un tel amour était impossible. Impensable. Surtout pour des hommes de leur rang.

Robinson fit quelques pas dans la clairière, essayant d’absorber cette révélation.

— Alors, tout ce temps, toutes ces disputes…

— C’était du théâtre, dit Hines. Un spectacle pour les autres. Mais la nuit, quand ils étaient seuls, ils redevenaient eux-mêmes.

— Et Rose ? demanda Miss Dupuis. Elle savait ?

— Je ne crois pas. Ou du moins, elle n’y avait jamais prêté attention. Pour elle, Thompson n’était qu’une cible. Un homme à abattre. Elle n’avait pas cherché à comprendre ce qu’il représentait pour Clay.

Hines s’assit enfin sur le rocher, à côté de Miss Dupuis. Il avait l’air épuisé, comme vidé de toute énergie.

— Quand Rose a confirmé qu’elle avait tué Thompson, quelque chose s’est brisé en Clay. Toute la douleur de son emprisonnement, toute l’humiliation, tout le deuil… tout cela s’est transformé en une seule chose…

— La vengeance, murmura Robinson.

— Oui. La vengeance pure et froide. Clay m’a dit qu’il n’avait plus hésité après que Rose eut fini de parler. Il l’a étranglée. De ses propres mains. Froidement. Là, dans la clairière près de la source.

Miss Dupuis ferma les yeux. Elle imaginait la scène. Rose, seule face à son bourreau. Comprenant trop tard qu’elle avait été trahie. Que l’homme qu’elle croyait venu la protéger était en réalité venu la tuer.

— Rose s’est-elle débattue ? demanda-t-elle doucement.

— Clay m’a dit qu’elle n’avait presque pas résisté. Comme si elle acceptait son sort.

Robinson regarda Hines avec intensité.

— Et après ? Qu’a fait Clay après l’avoir tuée ?

— Il l’a allongée sur le sol. Il a arrangé sa robe. Clay m’a dit qu’il avait eu des remords à ce moment-là. Seulement à ce moment-là, précisément. Que ce n’était pas dans les habitudes des soldats sudistes de tuer des femmes. Alors, plutôt que de la cacher, il l’a laissée là, dans cette position sereine, le visage tourné vers le ciel. Pour qu’elle puisse reposer en paix.

Miss Dupuis se raidit. Elle pensait sans doute à la scène du crime. À Rose étendue dans la clairière, les bras le long de son corps, presque paisible.

Robinson s’approcha de Hines.

— Pourquoi me racontez-vous tout cela, capitaine ? Vous savez ce que cela signifie. Vous avez aidé un meurtrier. Vous l’avez mis sur la piste de sa victime.

Hines releva la tête. Ses yeux brillaient de larmes contenues.

— Je sais, chef. Je le sais très bien. J’avais fait une promesse à Sanders. Une promesse de protéger Rose. Et j’ai failli. J’ai trahi cette promesse. Je l’ai envoyée à la mort.

— Où est Clay maintenant ? demanda Robinson d’une voix dure.

— Je ne sais pas exactement. Après m’avoir tout raconté, il est reparti. Je lui ai dit qu’il devait se rendre à la police. Qu’il devait répondre de ce qu’il avait fait.

— Et qu’a-t-il répondu ?

— Il a ri. Un rire terrible, sans joie. Il m’a dit qu’il en avait assez de la prison. Qu’il avait passé un an enfermé àFortress Monroe pour un crime qu’il n’avait pas commis. Qu’il ne se laisserait pas emprisonner pour un crime qu’il avait commis.

Hines se leva et fit face à Robinson.

— Il m’a dit qu’il retournait en Alabama. Chez lui. Là où tout a commencé. Et puis il est parti. Je ne l’ai plus revu.

Robinson croisa les bras.

— Savez-vous où exactement en Alabama ?

— Il a une propriété près de Huntsville. Mais je doute qu’il y soit resté. Clay est un homme intelligent. Il sait se faire oublier.

— Nous pourrions demander son extradition.

Hines secoua la tête.

— Cela ne servira à rien, chef. Les preuves manquent. Je suis le seul témoin de ses aveux. Et je ne témoignerai pas contre lui.

Robinson fronça les sourcils.

— Vous refusez de témoigner ?

— Oui. Ce qui est fait est fait. Clay a vengé l’homme qu’il aimait. Rose a payé pour ce qu’elle a fait. La guerre est finie, chef Robinson. Laissons les morts enterrer les morts.

Miss Dupuis regarda Hines avec un mélange de compassion et de tristesse. Elle semblait comprendre le poids qu’il portait. La culpabilité d’avoir trahi sa promesse. Le déchirement entre son devoir et sa loyauté envers un ancien frère d’armes.

Robinson resta silencieux un long moment. Le vent soufflait doucement dans les arbres. Des feuilles tombaient autour d’eux, virevoltant dans la lumière de l’après-midi.

Finalement, il poussa un long soupir.

— Je pourrais vous arrêter, capitaine Hines. Pour complicité de meurtre.

— Je sais.

— Mais je ne le ferai pas.

Hines releva les yeux, surpris.

— Pourquoi ?

Robinson regarda la clairière autour de lui. Les arbres rouges et or. Le ciel bleu. La beauté paisible de cet endroit qui ressemblait tant à celui où Rose Corbeil avait trouvé la mort.

— Parce que vous avez raison. La guerre est finie. Et cette affaire… cette affaire n’appartient pas vraiment à la justice des hommes, mais à celle de Dieu. Elle appartient à l’histoire. À une histoire que personne ne voudra entendre.

Il se tourna vers Miss Dupuis.

— Nous classerons cette affaire comme non résolue. 

Miss Dupuis acquiesça lentement.

— Oui, chef.

Hines baissa la tête.

— Merci.

— Ne me remerciez pas, dit Robinson d’une voix dure. Vous aurez à vivre avec ce que vous avez fait pour le restant de vos jours. C’est une punition bien plus lourde que n’importe quelle prison.

Ils restèrent là tous les trois, dans la clairière silencieuse, chacun perdu dans ses pensées. Le soleil commençait à descendre vers l’horizon. Les ombres s’allongeaient entre les arbres.

Finalement, Robinson se leva.

— Allons-y. Il se fait tard.

Ils reprirent le sentier en sens inverse, redescendant vers la ville. Hines marchait légèrement en retrait, la tête basse. Robinson et Miss Dupuis avançaient côte à côte, sans parler.

Quand ils atteignirent les limites du campus, Hines s’arrêta.

— Je vous laisse ici, dit-il. J’ai un cours ce soir.

Robinson le regarda une dernière fois.

— Une dernière question, capitaine. Pourquoi m’avoir tout raconté ? Vous auriez pu vous taire. Nous n’avions aucune preuve contre Clay. Ni contre vous.

Hines eut un sourire mélancolique.

— Parce que le silence est parfois plus lourd que la vérité, chef Robinson. Il fallait que quelqu’un sache. Il fallait que quelqu’un comprenne ce qui s’est vraiment passé.

Il toucha le bord de son chapeau en guise de salut.

— Bonne soirée, chef. Miss Dupuis.

Et il s’éloigna, disparaissant entre les bâtiments de pierre de l’université McGill.

Robinson et Miss Dupuis restèrent immobiles un moment, regardant sa silhouette s’effacer dans la lumière déclinante.

— C’est fini, dit doucement Miss Dupuis.

Robinson hocha la tête.

— Oui. C’est fini.

Ils se mirent en marche vers le centre-ville. Le soleil touchait maintenant les toits de Montréal, baignant la ville d’une lumière dorée. Les cloches de Notre-Dame sonnèrent 6 h.

Ils continuèrent à marcher dans le crépuscule. Les lampes à gaz commençaient à s’allumer le long des rues. Miss Dupuis rompit le silence.

— Rose Corbeil… Tant de vies différentes. Espionne, messagère, tueuse. Tout ça pour venger son père.

Robinson acquiesça gravement.

— Rose a vengé son père. Clay a vengé son amant. Sang pour sang. Le cycle continue.

Miss Dupuis marchait en silence, son carnet serré contre elle.

— Croyiez-vous qu’elle savait ? demanda-t-elle soudain. Croyez-vous que Rose savait ce que Thompson représentait pour Clay ?

Robinson réfléchit un moment.

— Je ne sais pas. Peut-être. Peut-être que dans les derniers instants, quand Clay l’a confrontée, elle a compris. Qu’elle a vu dans ses yeux quelque chose qui dépassait la simple loyauté. Quelque chose de plus profond. De plus douloureux.

Il marqua une pause.

— Mais cela n’aurait rien changé. Elle avait fait son choix. Clay avait fait le sien. Et nous… nous devons vivre avec ce qui reste.

Ils continuèrent à marcher dans le crépuscule. Les lampes à gaz commençaient à s’allumer le long des rues. Des voitures passaient, des gens rentraient chez eux après leur journée de travail.

La vie continuait. Comme elle l’avait toujours fait. Comme elle le ferait toujours.

Robinson s’arrêta à un coin de rue. Il posa sa main sur l’épaule de sa belle-fille.

— Rentre chez toi, Thérèse. Prends congé pour le reste de la semaine. Tu as travaillé dur sur cette enquête.

Miss Dupuis leva les yeux vers lui. Dans la lumière déclinante, elle vit la fatigue sur son visage, mais aussi quelque chose de paternel dans son regard.

— Et toi, Silas ?

— Je vais aller faire mon rapport à notre patron. Il faudra lui expliquer pourquoi cette affaire restera non résolue.

Miss Dupuis sourit légèrement.

— Il ne sera pas content.

Robinson ajouta, le plus sérieux du monde :

— Tu sais ce dont je suis capable, Thérèse. Je trouverai bien le moyen de laisser tout cela dans le flou.

Elle sourit à cette réflexion. C’était le Silas qu’elle connaissait depuis tant d’années. Son chef, certes. Mais surtout son beau-père.

— Bon alors à dimanche, Silas. Maman préparera son rôti ?

— Évidemment. Elle compte sur toi. Et sur ton mari aussi, bien sûr.

— Nous serons là. À dimanche.

— À dimanche, Thérèse.

Ils se séparèrent. Robinson prit la direction du poste de police. Miss Dupuis tourna vers la rue Saint-Denis, là où l’attendait son mari, le Dr Turmel.

Miss Dupuis marcha lentement. Les feuilles craquaient sous ses pas. Le vent murmurait dans les arbres. Elle serra son carnet contre elle, comme pour y retenir tous les secrets de cette affaire.

La détective s’arrêta devant son appartement. Elle leva les yeux vers le ciel. Les premières étoiles apparaissaient dans le bleu profond du soir. Avant d’entrer, elle sortit son petit carnet noir où ces notes étaient consignées dans une écriture serrée. Elle tourna les pages jusqu’à la dernière. Elle y écrivit :

La justice. Qu’est-ce que la justice ? Un idéal qu’on poursuit sans jamais vraiment l’atteindre ? Une illusion qu’on se raconte pour donner un sens au chaos ?

Puis, lentement, elle tourna la page. Une page blanche. Prête pour une nouvelle enquête. Une nouvelle histoire. Une nouvelle quête de cette justice insaisissable.

Dehors, la nuit tombait sur Montréal. Les lumières de la ville scintillaient comme des étoiles terrestres. La vie continuait, avec ses mystères, ses drames, ses secrets. Et quelque part, dans une clairière à Côte-Vertu, le vent soufflait doucement sur le fantôme de Rose Corbeil, emportant avec lui les derniers échos d’une guerre qui ne voulait pas finir.

***

Ce soir-là, Robinson se trouvait avec son épouse Rosalie dans le salon après avoir soupé. Comme à l’habitude, tous les deux avaient pris un livre, Rosalie un roman français et Robinson une tragédie grecque. Ce soir-là, Silas avait choisi l’Électre d’Euripide. Il avait longuement arrêté son regard sur un paragraphe :

Vers mon père je veux élever mes hauts cris,

À l’aube comme au fond des nuits !

C’est la clameur et l’hymne d’Outre-tombe,

Cet appel qu’à hauts cris je t’adresse sous terre !

Jour après jour sans cesse il m’exténue,

Et je déchire de mes ongles,

Le doux nid de ma gorge,

En martelant du poing ma tête rase

À cause de ta mort…

FIN

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Les enquêtes de Silas en autoédition

Silas et son équipe

Chères lectrices et chers lecteurs,

La semaine dernière, vous avez lu le dernier épisode de La morte du faubourg Saint-Louis, la sixième enquête de Silas Robinson. D’ici peu, les épisodes ne seront plus disponibles sur mon blogue. Bonne nouvelle cependant ! Vous pouvez dorénavant avoir accès aux Enquêtes de Silas, y inclus sa dernière, en livre papier ou en format numérique grâce à l’autoédition. 

« Ah ! Et c’est quoi l’autoédition ? ». J’entends souvent cette question. Quand l’auteur publie un livre en autoédition, il prend en charge tous les aspects de l’édition d’un volume, ce qui va de l’écriture, évidemment, jusqu’à la publication finale sous format papier ou numérique. C’est un procédé complexe que beaucoup d’auteurs préfèrent laisser entre les mains d’une maison d’édition traditionnelle. Celle-ci alors se charge de tout, incluant même, dans certains cas, la réécriture de l’œuvre pour qu’il soit au goût du jour et ne heurte pas les sensibilités.

L’édition traditionnelle est avantageuse à plusieurs égards. On peut compter sur le réseau de l’éditeur pour faire connaître le livre, s’il daigne faire de la publicité, ce qui est loin d’être le cas si vous n’êtes pas déjà une vedette du petit écran. L’éditeur fait donc imprimer plusieurs exemplaires qu’il place physiquement dans des librairies, ce qui le rend disponible immédiatement. Sans parler, évidemment, du travail qui va de la révision et de la confection du manuscrit jusqu’à l’obtention des crédits (ISBN) et à l’impression d’exemplaires. Tout cela est effectué par l’éditeur.

Il y a quand même un prix à payer pour faire affaire avec une maison d’édition traditionnelle. L’auteur perd complètement ses droits au profit de l’éditeur qui peut décider à tout moment de changer de stratégie à son égard. Le pilon, vous connaissez ? C’est lorsque votre éditeur décide que votre livre ne se vend pas suffisamment. Alors, on le « met au pilon », c’est-à-dire qu’on l’envoie à la poubelle. Évidemment, il est inutile de mentionner la difficulté inouïe de pénétrer le milieu des maisons d’édition traditionnelles. Il faut savoir qu’en France seulement, il se publie 60 000 nouveautés par année. Et cela ne représente que la portion congrue des manuscrits reçus par les éditeurs.

Autrefois, un auteur qui voulait publier son manuscrit sans passer par un éditeur se voyait contraint de faire des copies manuellement et de les distribuer par lui-même. Certains se souviendront avec nostalgie du fameux papier carbone qui tachait les doigts et le papier sur lequel vous écriviez. Par ailleurs, comment voulez-vous reproduire un texte à plusieurs exemplaires avant l’époque des imprimantes de bureau et de la « Gestetner » (ceux qui ont plus de 60 ans se souviendront de cette machine à l’odeur caractéristique) ? De toute façon, le résultat était tout à fait inadéquat. 

Or, la technologie actuelle de l’autoédition permet de faire ce qu’il était impossible il y a seulement une vingtaine d’années : offrir un produit de qualité égale à un livre publié par les maisons d’édition traditionnelles et à un prix similaire. 

Une innovation a propulsé en avant l’autoédition depuis quelques années, à savoir la possibilité qu’offrent les imprimeurs de faire de l’impression à la demande que les Américains appellent du Print on Demand (POD). Quand vous commandez un volume POD en librairie ou chez un autoéditeur, un imprimeur prend immédiatement en charge l’impression d’un seul exemplaire du volume (oui, vous avez bien lu : UN SEUL exemplaire !). Cela n’exige que quelques jours. Ensuite, il le fait parvenir à la libraire ou directement à votre maison, selon le type de demande qu’il reçoit. Donc, aucune perte pour l’autoéditeur et, évidemment, pas de « mise au pilon ».

Un autre avantage de l’autoédition est la disponibilité rapide du livre en numérique (en ePup ou en Kindle). Comme de plus en plus de gens lisent des livres sur une tablette électronique, cela favorise les publications en autoédition. Pas besoin dans ce cas de passer par un imprimeur. Le livre arrive directement sur les nombreux sites de librairies numériques comme Amazon, Kobo, Apple Book et bien d’autres. Il est de plus en plus courant de les retrouver dans la liste des librairies traditionnelles, comme FNAC en France ou encore Renaud-Bray au Québec.

Tout cela pour dire que si vous souhaitez prendre connaissance de mes Enquêtes déjà publiées, il est dorénavant possible de les obtenir facilement en livre papier ou en format numérique. Je vous laisse le lien suivant qui vous dirigera vers les possibilités d’achat de mes livres. Il suffit de cliquer ici et vous verrez apparaître la liste des Enquêtes de Silas.

Si vous connaissez déjà le ou les titres que vous voulez obtenir, je vous suggère de faire vos achats directement chez mon autoéditeur français, Bookelis. Voilà sans doute la façon la plus directe et la plus facile de vous procurer mes livres. On peut payer de façon sécuritaire par carte de crédit ou même par PayPal. 

Concernant le livre papier, mon autoéditeur fait préparer le livre par un imprimeur et le fait envoyer directement chez vous par voie postale. Pour le Canada, cela peut prendre une quinzaine de jours, pas plus. J’en ai fait l’expérience plusieurs fois. 

Pour le livre numérique, c’est encore plus facile. Il peut être téléversé immédiatement dans votre lecteur numérique.

Bonne lecture et, si le cœur vous en dit, propagez la bonne nouvelle. Il n’y a pas de meilleure publicité que celles et ceux qui ont aimé mes livres et qui en parlent autour d’eux.

Marcel Viau, un admirateur de Silas.

Les romans policiers historiques

Rue Notre Dame en 1850

Pour celles et ceux qui s’impatientent de retrouver mon enquêteur Silas Robinson, vous n’aurez pas longtemps à attendre, car une deuxième enquête est sur le point d’être publiée sur mon blogue sous forme d’épisodes de feuilleton. Restez branchés !

D’ici là, j’aimerais vous faire part de ma réflexion sur les romans policiers historiques et vous proposer une suggestion de lecture.

Le roman policier historique est un genre littéraire à part entière. Le roman policier a sa propre histoire qui débute au XIXe siècle. L’inspecteur Lecoq d’Émile Gaboriau est sans doute l’un des premiers personnages de roman policier de type whodunit dans lequel un détective mène une enquête pour trouver le coupable. Évidemment, le plus connu de tous est Arthur Conan Doyle et son fameux Sherlock Homes écrit à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. 

Toutefois, les premiers romans policiers historiques écrits par des auteurs contemporains sur des périodes historiques relèvent d’un phénomène relativement récent. L’une des premières autrices à en avoir fait un genre à part entière est Ellis Peters avec ses aventures du frère Cadfael qui se passent au Moyen-Âge. Bien sûr, on pourrait aussi faire référence au roman Le Nom de la Rose de Umberto Eco, bien que l’on ne puisse pas le considérer comme un véritable roman policier.

Actuellement, plusieurs auteurs de romans en font une véritable spécialité. J’aimerais aujourd’hui mettre en évidence une autrice indépendante qui utilise l’autoédition pour publier ses œuvres. Il s’agit de Delphine Montariol. Elle a publié quelques séries de romans policiers qui se déroulent au XIXe siècle et au début du XXe. Je me suis intéressé à la série Worthington et Spencer, deux détectives privés, une femme et son cousin, qui résolvent des crimes se passant dans la bonne société britannique de l’ère victorienne à la fin du XIXe siècle.

Les deux détectives se rencontrent lors d’une première enquête dans un manoir anglais où plusieurs meurtres sont commis (Sombres secrets). L’action se déroule sur les chapeaux de roue et nous tient en haleine malgré le nombre impressionnant de personnages. Évidemment, ce n’est pas la première fois que l’on retrouve une telle unité de lieu dans les romans policiers depuis Agatha Christie notamment. Le tout reste d’en renouveler le genre, ce que l’autrice ne manque pas de faire. 

Une deuxième enquête se déroule alors que les deux cousins se sont associés pour créer une agence de détectives privés. Elsie, la cousine plus jeune de Spencer, ne passe pas inaperçue auprès de la police de Londres. On n’a pas vu souvent une femme de caractère comme elle mener des enquêtes avec un tel sang-froid et une telle faculté de déduction. Elle forme la paire parfaite avec son cousin, ancien membre de la police militaire de l’armée britannique des Indes. Dans Esprits tueurs, ils devront affronter de redoutables adversaires dans le milieu de l’ésotérisme londonien. 

Une troisième enquête tout aussi palpitante (Exquises miniatures) les amène à une investigation dans le monde des clubs anglais fermés et de la haute société de l’époque, tout en se faisant de solides alliés auprès des quelques détectives de Scotland Yard et d’un procureur rigoureux. Ils réussiront à boucler une enquête sur d’énigmatiques maisons miniatures qui représentent la commission de meurtres plus sordides les uns que les autres. 

L’écriture de l’autrice est simple, fine et surtout déliée. Elle contrôle ses intrigues de façon parfaite. Dès le début des enquêtes, nous sommes entraînés malgré nous grâce à un style qui a fait le succès des polars américains. Il n’y a rien de superflu dans la narration. On ne se perd jamais dans des descriptions inutiles. De plus, la formation d’historienne de l’autrice nous garantit l’authenticité de l’univers bien particulier de l’époque victorienne et de ses mœurs. Enfin, elle sait donner un ton particulier à ses romans, le narrateur se tenant un peu décalé de l’action comme pour nous dire : « vous savez, ce n’est qu’une histoire après tout ». Cette atmosphère produit des romans très agréables, presque légers, malgré la noirceur des thèmes et des crimes, ce qui nous donne le goût d’y revenir. Pour tout dire, voilà des ouvrages qui font honneur au genre particulier des romans policiers historiques.

On peut trouver facilement les livres de Delphine Montariol en format papier et numérique (Kindle seulement) sur Amazon. Il est aussi possible de se les procurer sur son site web : https://www.delphinemontariol.com.

Quelle imagination!?

Calliope

J’ai reçu des commentaires de quelques lecteurs et lectrices qui, ayant lu mes romans ou mes contes, me disent comment ils me trouvent imaginatif. Je reçois cette remarque évidemment comme un compliment, même si je ne suis pas certain qu’il soit mérité. 

Je ne sais pas comment fonctionnent les autres écrivains, mais quant à moi, j’ai besoin de deux choses pour écrire un roman, ou même seulement pour le commencer : un contexte et un canevas de base. Sans ces deux éléments, je ne peux rien faire. 

Pour ce qui est du contexte, jusqu’à maintenant c’est ce qui me demandait le plus de réflexion. Je dis « jusqu’à maintenant » puisque dorénavant, je m’intéresse au détective Silas Robinson qui œuvre dans le Bas-Canada autour des années 1850. J’ai donc résolu de cette façon ma difficulté à trouver le contexte. Pas si simple pourtant, car il faut une bonne dose de travail pour ne pas sombrer dans l’erreur et l’anachronisme. Il est vrai que plusieurs de mes ouvrages font appel à des contextes diversifiés, que ce soit la guerre en Syrie (Les suppliantes) ou encore la période de la grande dépression à Montréal (Une orchidée dans le jardin d’hiver) ou un village de pêche éloigné dans Le Legs d’Andréa. Dans l’histoire de la jeune fille perdue dans la toundra (La femme qui aimait le froid), le contexte a surgi de l’histoire même, celle d’une femme « gelée » par ses problèmes personnels. Incidemment, quelqu’un connaissant bien la région du Grand Nord a voulu savoir quand j’avais eu l’occasion d’y aller tellement il trouvait la description réaliste. Or, je n’ai jamais mis les pieds dans le Nunavik. La touche magique du romancier, sans doute !

En ce qui a trait au canevas de base, je me souviens avoir été frappé par l’origine du grand roman de Flaubert, Madame Bovary. Il s’agissait tout simplement d’un fait divers paru dans les journaux de l’époque : le suicide d’une bonne bourgeoise dans une ville de province en France. Un simple fait divers ! Évidemment, le livre est un chef-d’œuvre et n’est pas Flaubert qui veut. Mais combien d’autres romans s’appuient sur des événements souvent anodins pour raconter leur histoire ? 

Car, il ne faut pas l’oublier, écrire un roman, c’est avant tout raconter une histoire. C’est du moins ma conception romanesque avec laquelle je sais que certains seraient en désaccord, et c’est leur droit. Quand je lis un roman, je redeviens un enfant à qui l’on raconte une histoire et qui est emporté par le récit. Lorsque j’en écris un, je veux obtenir le même résultat auprès de mes lecteurs éventuels. Pour cela, j’ai besoin d’un canevas de base. Dans le cas de mes romans, ce ne sont pas des faits divers qui sont à l’origine de mes histoires, mais des récits de la mythologie grecque. Plusieurs de ces récits sont tirés des tragédies d’Eschyle et d’Euripide. La plupart de mes romans, y inclus le tout dernier qui est un roman policier (Les crimes du manoir Debartzch), sont des interprétations de certaines de ces tragédies. Je découvre en effet chez les Grecs anciens des ressorts dramatiques inattendus et tellement contemporains qu’il m’a semblé possible d’en faire une sorte d’adaptation pour aujourd’hui. De quelles tragédies s’agit-il ? À vous de le découvrir. 

Cela répond en partie à la question de départ : où trouvez-vous l’imagination pour construire votre récit ? En fait, je n’ai pas suffisamment d’imagination et il me faut usurper mes histoires. Remarquez, je ne suis pas le seul. C’est Umberto Eco qui écrit dans une apostille à son roman Le nom de la rose : « Les livres parlent toujours d’autres livres, et chaque histoire raconte une histoire déjà racontée ».

Voilà quelques brèves réflexions qui ne permettront pas de répondre entièrement à la question du titre de ce billet. Peut-être donneront-elles néanmoins quelques explications sur l’origine « mystérieuse » d’un bon nombre de récits romanesques qui ne font pas toujours appel, tant s’en faut, à cette imagination créatrice débordante que Malebranche appelait la folle du logis. Plusieurs auteurs seraient d’accord avec moi pour affirmer que nous sommes plus des usurpateurs que des inventeurs, même s’ils sont peu nombreux à l’avoir dit publiquement.

Une saga alsacienne

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Dans le cadre d’une série de commentaires que je souhaite faire de romans policiers historiques, je voudrais débuter par une trilogie écrite par Emmanuel Viau et publiée récemment (2017-2019) aux Éditions du Signe. Ces trois ouvrages ne sont pas à proprement parler des polars ; on devrait plutôt les qualifier de romans noirs. Ils n’en restent pas moins fascinants, ne serait-ce que du point de vue historique. L’auteur y aborde l’Alsace sous un angle nouveau, du moins pour ceux et celles qui ne sont pas familiers avec le passé très riche de cette région de l’Europe qui fut de tout temps un lieu de passage des empires, des royaumes et des États. 

Les trois livres abordent trois périodes différentes (quatre en fait) de l’histoire d’Alsace.

Dans Les légions furieuses (2017), on évoque la danse des fous qui se produisit pendant un laps de temps très court de la longue histoire de Strasbourg, en 1518. Durant quelques semaines, une épidémie de manie dansante jeta à la rue des milliers de malades. Il s’agit de la fameuse « danse de Saint-Guy » restée célèbre sous ce nom dans la mémoire des hommes. La furie se termina abruptement sans que personne, même aujourd’hui, n’ait été capable d’expliquer le phénomène. L’auteur met en scène des personnages tout en contraste dont certains seront récurrents dans les deux autres ouvrages. Les descriptions de Strasbourg et des environs sont hallucinantes de vérité. On croirait y être !

Le deuxième livre, Le sang des paysans (2018), porte sur le massacre de l’armée des paysans en face de la ville de Saverne en 1525. Des milliers d’hommes furent tués en une seule journée. On retrouve l’un des personnages, Vit, enfant dans le premier livre, qui a pris la tête du soulèvement. Cette insurrection, l’une des premières grandes révoltes populaires de l’Europe moderne, fut réprimée dans le sang par une caste aristocratique impitoyable. Évidemment, les choses tournèrent mal et plusieurs mourront dans la tourmente. Mais à la toute fin du roman, la musique jouée par une mystérieuse flûte nous permet de garder espoir.

Le troisième livre se passe sur deux périodes différentes. Nous sommes toujours sur la lancée du livre précédent lorsqu’arrive le grand incendie du monastère du Mont Saint-Odile en 1546 pendant lequel nous suivons les traces de Marie, La petite muette du Mont Saint-Odile (2019). En parallèle, l’auteur nous accompagne dans un des événements les plus noirs de l’histoire de Strasbourg, à savoir le massacre de la Saint Valentin deux siècles auparavant, soit en 1349. Ce jour-là, la communauté juive de la ville a presque été éradiquée. Si, d’un premier abord, il n’est pas évident d’apercevoir le lien entre ces deux événements, la conclusion se chargera de nous le montrer, ce qui aura l’heur de surprendre le lecteur à de nombreux égards. Cette conclusion peut d’ailleurs être considérée comme une sorte d’épilogue à l’ensemble de la trilogie. 

La trilogie d’Emmanuel Viau est une véritable saga alsacienne. L’auteur a fait montre d’une grande exactitude historique, du moins selon certains fins connaisseurs du pays. Mais il y a beaucoup plus. Les trois livres nous tiennent en haleine tout du long par des intrigues particulièrement bien ficelées. Les personnages (les bons comme les méchants) sont parfaitement crédibles malgré la distance historique. De plus, les protagonistes sont particulièrement attachants, ce qui nous fait même regretter parfois de les perdre en route. Le rythme des ouvrages est haletant, à tel point que nous regrettons souvent de devoir interrompre la lecture. 

Ne boudez pas votre plaisir et dépêchez-vous de vous procurer cette magnifique saga alsacienne. Les trois volumes sont disponibles dans toutes les bonnes librairies françaises. Quelques exemples : FNACAmazon.fr. On peut également se les procurer au Canada chez Amazon.ca.

Marcel Viau