Le dernier enfant de Sault-Sainte-Marie
Épisode 10
En revenant de l’île aux Corégones, ils avaient marché longtemps en silence. La rue s’élargissait légèrement à l’approche du centre du village, laissant voir de chaque côté les façades modestes des maisons de bois, quelques commerces aux enseignes en anglais et en français, une forge dont on entendait les coups sourds bien avant de voir la porte ouverte sur la lueur orange du brasier. À l’angle de la rue principale et du chemin qui menait vers la rivière, le comptoir de la Compagnie de la Baie d’Hudson occupait le coin le plus passant, un bâtiment de deux étages en bois équarri, moins imposant que ses homologues des grands postes de traite, mais bien planté. L’enseigne fraîchement repeinte ce printemps, les étagères visibles par la fenêtre ouverte moins chargées qu’elles ne l’avaient été du temps des fourrures.
— Tout le monde connaît tout le monde ici, dit Miss Dupuis en regardant passer les femmes.
— Et les nouvelles voyagent plus vite que le télégramme, dit Lawrence sans se retourner. Quand vous serez rentrés à Montréal, on saura encore ce que vous aviez mangé le premier matin chez moi.
— Des rôties et du thé, dit Robinson. Pas de quoi alimenter une chronique.
— On trouvera bien quelque chose à y ajouter, Silas, dit Miss Dupuis.
Lawrence eut un rire bref, le premier depuis plusieurs jours. Il y avait dans ce petit échange quelque chose de presque reposant : la légèreté momentanée de gens qui portent quelque chose de lourd et qui lâchent le poids une minute, juste le temps d’un sourire.
C’est devant le comptoir de la Compagnie que Robinson avait aperçu Mashka. Les trois marcheurs s’approchèrent finalement d’elle. Celle-ci se tenait à l’ombre du large avant-toit, les mains croisées devant elle, dans cette posture d’attente tranquille qui lui était propre, non pas la pose d’une femme qui s’ennuie, mais celle d’une femme qui observe. À côté d’elle, légèrement tourné vers l’entrée du comptoir, un homme grand, bien mis, se retourna au bruit de leurs pas.
Mashka fit un signe bref de la tête.
— Monsieur Robinson. Miss Dupuis. Lawrence.
Puis elle se tourna vers l’homme à côté d’elle.
— Robert Gordon. Un ami de Montréal.
Gordon avait environ trente-cinq ans, une veste de drap sombre soigneusement boutonnée malgré la chaleur du soir, des favoris blonds taillés avec soin et ce regard direct des hommes d’affaires qui ont appris très tôt que l’attention bien placée vaut mieux que tous les discours. Il tendit la main à Robinson avec une aisance naturelle, sans l’empressement de qui veut impressionner.
— Monsieur Robinson. Je connais votre réputation. Vous êtes au nombre des gens dont on parle favorablement à Montréal.
Robinson prit la main.
— On exagère, dit-il. Il y en a sûrement quelques-uns qui me détestent cordialement. Par exemple, ceux que j’ai fait mettre en prison.
À ces mots, Robinson avait esquissé à peine un sourire, tandis que Gordon rit cordialement.
— Et Miss Dupuis, dit Gordon en se tournant vers elle avec la même cordialité. Je suis heureux de vous rencontrer. Angélique m’avait dit que vous étiez venue avec M. Robinson.
Miss Dupuis nota le prénom, Angélique, pas Mashka, avec la discrétion d’une femme habituée à enregistrer ce que les autres disent sans le vouloir.
— Vous êtes à Sault-Sainte-Marie depuis longtemps ? demanda Robinson.
— Une semaine environ. Je passe ici deux ou trois fois par an pour les affaires. Il me reste quelques contrats liés à l’ancien réseau de la Compagnie dans la région. Mon père venait ici depuis que j’étais enfant, et j’ai gardé ces liens après lui.
Gordon fit une légère pause.
— Il s’est trouvé que, cette fois-ci, je suis arrivé quelques jours avant la mort du petit.
Il se tourna vers Mashka avec un regard de compassion qui ne semblait pas feint.
— Je suis navré pour Angélique. C’est une épreuve terrible.
Il dit cela simplement, sans les inflexions prudentes d’un homme qui soupèse chaque mot devant un enquêteur. Gordon n’avait rien à cacher, et cela se voyait dans la façon dont il occupait l’espace, sans tension, sans cette légère raideur qui trahit une conscience qui cherche où se mettre.
— Angélique est une femme remarquable, dit Gordon avec une conviction qui semblait sincère. Elle voit les choses avec une clarté que la plupart des gens n’atteignent pas, de quelque côté qu’ils appartiennent. Ses années à Montréal ont fait d’elle quelqu’un qui comprend les deux mondes, ce qui est un don rare et une charge lourde à la fois, j’imagine.
Et pendant ce temps, Mashka ne dit rien. Elle écoutait, les yeux légèrement tournés vers la rue, avec cette façon qu’elle avait de participer à une conversation sans y prendre part, comme si les mots des autres l’intéressaient sans la concerner entièrement.
— Vous connaissez bien Sault-Sainte-Marie et ses habitants ? demanda Robinson.
— Ceux que mon père m’a appris à connaître, et quelques autres, dit Gordon. C’est un village où les vies se croisent facilement. Les Métis, les Indiens, les marchands anglais, les fonctionnaires. Tout le monde finit par passer devant ce comptoir à un moment ou à un autre. C’est pratique pour les affaires, et instructif pour le reste.
— Et où en sont les affaires, justement, depuis la Confédération ?
Gordon eut un sourire difficile à interpréter.
— Vous ne perdez pas de temps, monsieur Robinson.
— C’est un défaut reconnu dans mon métier.
— C’est plutôt une qualité, selon moi.
Gordon s’appuya légèrement contre le montant de bois du comptoir, dans la pose naturelle d’un homme qui s’apprête à parler avec plaisir d’un sujet qu’il connaît.
— La Confédération va changer beaucoup de choses ici. Le canal, d’abord. Il n’y a plus grand monde qui doute qu’on va finir par en construire un du côté canadien pour doubler celui des Américains. Ça transformerait Sault-Sainte-Marie du tout au tout : une ville de transit, un nœud commercial sur la route du Supérieur. Les terres autour ont déjà une valeur différente de ce qu’elles valaient il y a dix ans, et ce n’est que le début.
Il marqua une pause.
— Il y a des hommes qui l’ont compris avant les autres et qui se positionnent en conséquence depuis plusieurs années déjà.
— Ah oui. Lesquels ? dit Robinson, du ton le plus neutre qui soit.
Gordon marqua une courte pause, le regard vers la rue.
— Le plus remarquable d’entre eux, c’est Simpson. Wemyss Simpson. Quinze ans à diriger le comptoir de la Compagnie ici, il connaît chaque arpent de terre dans un rayon de cinquante milles. Et il y a des rumeurs qu’il se présentera comme premier député d’Algoma lors des prochaines élections.
Après une pause, il ajouta :
— C’est un parcours qui ne doit rien au hasard.
Robinson hocha la tête sans répondre. Il avait brièvement croisé Simpson quelques jours plus tôt au palais de justice, en conversation avec le juge Prince. Un homme grand, calme, qui occupait l’espace sans en avoir l’air. Et surtout discret.
— Vous le connaissez ? demanda Miss Dupuis.
— Je le connais de réputation. Dans les cercles de la Compagnie, tout le monde connaît Simpson. Il est toujours en avance sur les autres. Il sait toujours ce qu’il veut avant même que les autres aient compris ce qui se passe.
Il marqua une légère pause, choisissant ses mots sans s’y arrêter longtemps.
— Ce n’est pas une critique. C’est même une qualité rare dans les affaires. Mais ça en fait un homme avec qui il vaut mieux être attentif à ce qu’on dit et ce qu’on ne dit pas.
— Vous l’avez rencontré personnellement ? demanda Miss Dupuis.
— Une fois ou deux, à Montréal. Des occasions sociales. Il ne se livre pas beaucoup, du genre à poser des questions plutôt qu’à y répondre. Mais il écoute très bien : le genre d’homme qui vous laisse parler et qui range ce que vous dites dans un endroit qu’il retrouvera quand il en aura besoin. Ce n’est pas désagréable en société. C’est simplement quelque chose qu’on note.
Il y eut un bref silence. Un des voyageurs assis sur les marches fit tomber sa pipe, jura à mi-voix, la ramassa avec un soin appliqué.
— Vous avez encore beaucoup à faire dans votre enquête, j’imagine ? dit Gordon.
— Il y a toujours beaucoup à faire, dit Robinson. C’est le propre des enquêtes.
Gordon se redressa légèrement et se tourna vers Mashka.
— Angélique, je vous verrai demain, si vous le voulez bien.
Mashka hocha la tête sans répondre. Gordon salua Robinson et Miss Dupuis avec la courtoisie tranquille des gens bien élevés qui n’ont jamais eu à l’apprendre, et s’éloigna vers la rue sans se retourner.
Lawrence, qui avait suivi toute la conversation depuis un pas de côté, attendit que Gordon soit hors de portée de voix.
— Honnête homme, dit-il sobrement.
— Oui, dit Robinson. On le dirait bien.
Pendant ce temps, Mashka s’approcha de Miss Dupuis.
— Vous venez faire une petite promenade, Thérèse ?
— Je vous suis, répondit Miss Dupuis en faisant un petit signe à Robinson.
Celui-ci hocha la tête. Lawrence dit :
— Nous vous attendrons pour souper, Thérèse.
Puis les deux hommes repartirent d’un pas tranquille vers la maison de Lawrence.
* * *
Mashka et Miss Dupuis s’éloignèrent du comptoir sans que l’une ni l’autre l’eût proposé explicitement. Il y eut simplement un mouvement naturel, un pas de côté, une direction qui s’imposa d’elle-même, et elles se retrouvèrent côte à côte sur le sentier de terre battue qui longeait la lisière d’une rangée de peupliers avant de déboucher sur la rive de la rivière Sainte-Marie, à l’endroit où elle s’élargissait en une courbe lente vers l’est.
La rivière, à cette heure de l’après-midi, était d’un calme particulier. Sur la rive américaine, de l’autre côté, peut-être deux cents verges, on distinguait les toits bas du village du Michigan, la flèche blanche d’une église, quelques embarcations à l’amarre. Ici et là, des canots d’écorce glissaient sur l’eau sans effort visible, comme si la rivière les portait d’elle-même. L’air sentait la vase et le pin mouillé, avec quelque chose d’autre encore, plus difficile à nommer, qui tenait à la fois au vent du large et à l’odeur des feux de la rive nord.
Miss Dupuis s’arrêta.
— C’est beau, dit-elle. Je ne me lasse pas de cette rivière.
— Les gens d’ici non plus, dit Mashka. C’est ce qui rend les choses difficiles à comprendre, pour ceux qui viennent de l’extérieur. On peut regarder un endroit et trouver qu’il est beau. Mais vivre avec un endroit, c’est autre chose.
— Mon mari n’a jamais vu la baie Georgienne, dit Miss Dupuis après un moment. Il n’a jamais vu le Lac Supérieur. Il travaille à l’Hôpital général, les urgences ne prennent pas de congé en été. Je vais avoir du mal à lui expliquer l’eau d’ici.
— Amenez-le un jour.
— Il faudrait d’abord le sortir de son hôpital, dit-elle avec un sourire à peine esquissé. Ce n’est pas un homme facile à déplacer quand les malades l’attendent.
Puis Miss Dupuis ajouta :
— Mashka, tu ne penses pas que nous pourrions nous tutoyer.
Mashka approuva d’un petit hochement de tête.
— Très bien, Thérèse… Tu parles de ton mari. Tu sembles être tombée sur un homme dévoué à son travail. C’est une qualité difficile à reprocher.
— Je ne le lui reproche pas. C’est même ce que j’aime chez lui.
Miss Dupuis regarda l’autre rive.
— J’aime les hommes qui savent pourquoi ils font ce qu’ils font.
Elles s’assirent sur un tronc poli par les saisons, face à l’eau. Les nuages avaient continué de s’amasser au-dessus du lac, formant une masse grise et lente qui coupait l’horizon à mi-hauteur. De l’autre côté, la rive américaine prenait dans la lumière tamisée des teintes plus douces qu’à l’ordinaire, presque cuivrées à l’endroit où le ciel restait encore dégagé vers l’ouest. Un héron se leva de la berge à une cinquantaine de verges et disparut vers le nord en deux battements lents.
Elles regardèrent l’eau sans parler. Il y avait quelque chose dans l’air entre elles, non pas une tension, mais le poids de ce qui avait été vécu côte à côte depuis le début de la semaine. Le corps d’Ishkode entre les bras des femmes de sa famille. Les rapides, le premier jour où Mashka avait dit ce qu’elle n’aurait pas dit devant Robinson. Le wigwam, les trois femmes assises dans la demi-obscurité. La prophétie de Bame dont ni Miss Dupuis ni Robinson n’avaient encore percé le sens. Tout cela s’était déposé sans être nommé, et c’est ici, sur cette berge tranquille en fin d’après-midi, que cela prenait enfin un nom, sans que l’une ni l’autre eût besoin de le formuler.
— Gordon est un homme bien, dit Mashka.
Ce n’était pas le début d’une conversation. C’était une décision qui prenait la parole.
Miss Dupuis attendit.
— Je vais l’épouser bientôt. Si les choses se passent comme prévu, nous partirons pour Montréal.
Elle dit cela du même ton qu’elle aurait utilisé pour annoncer un voyage nécessaire, les yeux sur l’eau, les mains croisées sur les genoux. Pas de bonheur surjoué. Pas de fausse pudeur non plus. Cette franchise précise d’une femme qui a pesé ses options avec soin et qui en a choisi une les yeux ouverts.
Miss Dupuis prit un moment avant de répondre.
— Il sait ce que tu traverses ?
— Il le sait, oui. Autant qu’un homme de sa condition peut savoir ce qui se passe ici.
Mashka eut un geste bref de la main, pas tout à fait un geste d’indifférence, plutôt celui d’une femme qui a appris depuis longtemps à ne pas attendre de la compréhension ce qu’elle ne peut pas donner.
— Mais il n’a jamais essayé de comprendre à ma place, ce qui est déjà beaucoup. Il m’a demandé une fois si je voulais partir. Pas si je voulais partir avec lui. Si je voulais partir. La nuance m’a frappée.
— Est-ce que tu voulais partir ?
Mashka regarda l’eau un long moment avant de répondre.
— Je ne peux pas rester. Ce n’est pas la même chose que de vouloir partir, mais ça revient au même en pratique.
Elle s’arrêta un moment.
— Après Ishkode, ma place ici n’existe plus vraiment. Le clan du Plongeon n’a plus d’héritier. Je suis la veuve d’un homme mort à la chasse et la mère d’un enfant mort pendant son jeûne. Il n’y a rien qui me retient, rien que la douleur. Et la douleur voyage. Elle vient avec vous partout où vous allez, de toute façon, comme un bagage encombrant.
Elle dit cela sans pathos, avec cette économie qui était sa façon à elle de tenir les choses à une distance supportable. Miss Dupuis l’écoutait sans l’interrompre, sans offrir les consolations que la situation semblait appeler et qui n’auraient servi à rien de toute façon.
— Gordon a vu un monde disparaître lui aussi, à sa façon, continua Mashka. Son père a bâti quelque chose dans la traite des fourrures, et la traite s’est fermée. Il n’en veut à personne, ou en tout cas à personne qui soit encore en vie. Il a simplement recommencé ailleurs, avec ce qu’il avait.
Une légère pause.
— Évidemment, ce n’est pas le même amour qu’avec « petit tonnerre ».
Devant l’air tout à fait surpris de Miss Dupuis, Mashka continua avec un sourire plein de tendresse.
— Oui, Thérèse, c’est comme ça qu’on appelait mon mari : « petit tonnerre ». C’est la traduction de son nom ojibwé Animikiin. Il portait bien son nom, je te l’assure. Quant à moi, à trente ans, après ce que j’ai vécu, je ne cherche pas l’amour de jeunesse. Je cherche quelqu’un à côté de qui je peux respirer sans avoir l’impression de devoir m’expliquer constamment.
— C’est beaucoup, dit Miss Dupuis doucement.
— C’est suffisant.
L’eau glissait contre les pierres de la berge. Quelque part derrière elles, dans le village, une porte claqua. Un canoë passa au loin, laissant dans son sillage de petites vagues.
Miss Dupuis regardait l’autre rive. Elle resta silencieuse un moment, puis dit :
— Mon mari m’a dit un seul mot avant que je parte. « Reviens vite ». Rien d’autre.
Mashka la fixa.
— Ton mari semble un homme très bien.
— Oui, c’est le cas. Un homme très bien. Mais ce n’est pas le cas de tous les hommes, je te l’assure. Il fait même figure d’exception.
Miss Dupuis regarda de nouveau vers l’autre rive en murmurant : « Il y a des jours… » Puis elle se tourna vers Mashka, comme si elle venait de décider ce qu’il fallait lui dire.
— Il y a des jours, Mashka, où je me demande ce que je fais là. Pas ici, à Sault-Sainte-Marie, dans ce travail.
Elle s’arrêta un moment, cherchant les mots qui diraient exactement ce qu’elle pensait sans en dire plus.
— Les hommes à qui j’ai affaire dans mon métier me respectent en règle générale. Mais leur respect a des limites qu’ils ne voient même pas. Ce sont des limites qui ne ressemblent pas à des limites. Elles ressemblent à de la politesse, à de la bienveillance. J’existe dans les espaces qu’ils me laissent, pas dans ceux que je me suis choisis.
Elle marqua une pause. Mashka la regardait maintenant avec un peu de chaleur dans les yeux.
— Mais c’est le sort de toutes les femmes, non ? On nous apprend à occuper la place qu’on nous donne. Et à faire semblant que c’est celle qu’on a choisie. À sourire comme si on était reconnaissante. À ne jamais nommer exactement ce qui manque, parce que nommer ce qui manque, c’est se plaindre, et se plaindre, c’est mal vu.
Mashka resta silencieuse un long moment. Le disque solaire s’était enfoncé derrière les vapeurs pour de bon, et l’éclairage avait pris cette teinte grise et dorée caractéristique, annonciatrice tantôt de la pluie, tantôt de la nuit. Une barque de pêche rentrait vers la rive américaine, son pêcheur debout à l’arrière avec sa longue perche.
— Tu as raison, Thérèse, dit Mashka doucement. On nous apprend à occuper la place qu’on nous donne. Moi, au moins, j’ai encore la possibilité de partir. C’est un luxe, même si ça n’y ressemble pas. Même si ça ressemble à une défaite.
Puis, après un silence qui n’était pas vide :
— Il y a ici une femme qui est l’exemple parfait de ce que nous venons de dire. Mais elle, elle n’a nulle part où aller. C’est Hélène, la femme du métis Cadotte.
Miss Dupuis tourna légèrement la tête.
— Une Blanche, continua Mashka. Une Canadienne française, venue d’ailleurs. Elle est mariée avec Louis Cadotte. Puis, mal lui en prit, elle a aimé un autre homme. Pire encore, c’était un Ojibwé. Cadotte l’a reprise après la mort de son amant. Maintenant, les Métis la regardent de travers, les Ojibwés ne lui font pas confiance et les Blancs la méprisent parce qu’elle a franchi une frontière qu’on n’est pas censé franchir.
Elle s’arrêta un moment, cherchant les mots exacts.
— Elle occupe la pire des places : celle qu’on lui a imposée parce qu’elle avait eu l’audace d’en sortir. C’est une femme courageuse qui n’a rien obtenu de son courage.
Miss Dupuis ne répondit pas immédiatement. On voyait bien à son attitude qu’elle prenait note de ce que Mashka venait de dire.
— Elle vit encore ici ?
— Elle vit encore ici. Elle sort peu. On la voit parfois à la messe de Du Ranquet, le dimanche. Elle est toujours seule. Tu vois qu’il y a toujours des situations pires que les nôtres.
— Cadotte est toujours avec elle, donc ?
— Ils habitent sous le même toit. C’est certain. Mais pour le reste, nul ne le sait. Tu connais bien ce genre de situation, Thérèse, n’est-ce pas ? Tu en as vu d’autres dans ta carrière : des couples qui, en apparence, semblent bien fonctionner. Mais derrière la façade…
Miss Dupuis acquiesça.
— Qui est ce Cadotte ?
— Un homme pas très fréquentable. Il faut qu’Hélène soit très mal prise pour continuer à vivre avec lui.
Mashka continua, le visage triste.
— Elle se tait depuis trop longtemps. Mais elle sait des choses. Sur Cadotte, sur les gens à qui il parle, sur les transactions qui passent par chez eux…
— … et sur la mort de ton fils ?
— Pourquoi pas ?
Mashka se leva sans ajouter rien de plus, comme si la chose était dite et n’avait pas besoin d’être répétée.
Elles reprirent le chemin du village côte à côte, en silence, par le même sentier sous les peupliers. Les feuilles bruissaient légèrement dans l’air humide. Les nuages avaient avancé encore depuis qu’elles s’étaient assises, et la lumière continuait de baisser, douce, sans ombre, sans la moindre promesse.