Le dernier enfant de Sault-Sainte-Marie
Épisode 6
Robinson et Lawrence revenaient vers le village. Le soleil avait passé son zénith. L’air restait lourd, immobile, avec ce genre de chaleur molle qui ne promet pas d’orage mais n’en finit pas non plus. Sur le chemin de terre battue qui longeait la rive, une mouche tournait autour de Lawrence avec l’obstination d’un huissier.
— Vous voulez aller où maintenant ? demanda Lawrence.
— Il faut que je rencontre le shérif. Comment s’appelle-t-il déjà ?
— Carney. Le shérif Carney. Nous avons découvert le corps de l’enfant ensemble. Il habite la maison Ermatinger. William a dû vous en parler, je suppose ?
Robinson ne répondit pas à cette question. Il avait les mains croisées dans le dos, le chapeau melon droit sur la tête malgré la chaleur.
Lawrence s’arrêta, regarda la rivière un instant, puis reprit sa marche.
— Mon père y a mis les pieds une fois. Pour une histoire de taxes. C’était avant que Carney s’y installe.
La maison Ermatinger se dressait près de la rive nord de la rivière Sainte-Marie, à l’ombre de quelques trembles que la chaleur avait rendus tranquilles. C’était, de loin, le bâtiment le plus solide du côté canadien : deux étages de grès rougeâtre appareillé, des murs épais de près de deux pieds et demi, un toit en croupe à quatre versants que le temps n’avait pas encore vaincu. Elle mesurait peut-être trente-cinq pieds sur quarante, avec cet air trapu et confiant des constructions faites pour durer au-delà des gens qui les habitent.
Robinson s’arrêta devant l’édifice. Il regarda la façade un long moment, les mains croisées dans le dos. La maison de la famille Ermatinger. Celle où William Ermatinger et sa mère, Charlotte Katawabidai, avaient vécu, avant que d’autres s’en emparent.
— La police occupe le rez-de-chaussée, dit Lawrence à mi-voix. La salle d’audience est à l’ouest. Les bureaux du shérif Carney sont là-haut.
Robinson reprit sa marche vers la porte. L’intérieur était frais. Les murs de pierre gardaient le froid comme une cave, même en juillet. Dans le hall central, un large escalier montait vers l’étage dans la pénombre. Deux portes de chaque côté, les pièces d’origine, reconverties. Depuis 1858, le rez-de-chaussée servait de palais de justice et de poste de shérif, avec deux cellules que Robinson n’aperçut pas tout de suite, mais dont il devina l’existence à une odeur de renfermé qui n’avait rien à voir avec la pierre.
Un constable, gaillard d’une vingtaine d’années, chemise déboutonnée au col, l’air de quelqu’un qu’on avait tiré d’une sieste, les regarda entrer sans se lever.
— Le shérif Carney, dit Robinson.
— Y est là.
— Bien. Annoncez-nous.
Le constable les regarda encore un moment, puis se leva avec la lenteur de quelqu’un qui tient à montrer que personne ne lui donne des ordres.
* * *
Richard Henry Carney avait soixante-cinq ans et en portait peut-être soixante-dix. C’était un homme de taille ordinaire, osseux, avec une moustache tombante qui avait dû être brune et qui était maintenant d’un gris jaunâtre, comme une brosse de peintre mal rincée. Ses mains étaient larges, avec des doigts noueux, le genre de mains qui avaient longtemps manipulé des ballots de fourrures. Il était installé derrière un bureau encombré de papiers et regardait Robinson entrer avec l’expression d’un homme convaincu d’avance que cette visite allait lui faire perdre son temps.
— Shérif Carney, dit Robinson. Silas Robinson, détective, bureau de police de Montréal.
Carney jeta un coup d’œil à Robinson avec le genre d’intérêt qu’on réserve aux meubles.
— Montréal, répéta-t-il. C’est loin, Montréal.
— En effet. Nous sommes arrivés ce matin. Je viens au sujet de la mort d’Ishkode, l’enfant ojibwé trouvé dans la forêt au nord d’ici le 29 juin dernier.
— Je connais l’affaire.
— Je l’espère. C’est vous qui avez conclu à la déshydratation.
Carney croisa les bras.
— C’est moi. Parce que c’est ce que c’était. Un gamin de douze ans tout seul en forêt depuis trois jours sans eau en plein juillet. Vous avez déjà vu ça, vous, ce que le soleil fait à quelqu’un en trois jours ?
— J’ai vu des choses comparables, dit Robinson. C’est précisément pourquoi je suis ici. Mon examen indique que la mort de cet enfant n’est pas compatible avec une simple déshydratation.
— Votre examen.
— Celui de mon associée. Elle a examiné le corps ce matin même, avec l’autorisation de la famille.
Un silence. Carney se pencha légèrement en avant.
— L’autorisation de la famille ? Vous avez obtenu l’autorisation des Indiens pour tripoter un des leurs ?
— De la grand-mère, dit Robinson. Qui est aussi la gardienne de la lignée. L’examen a révélé une fracture costale avec signes de pneumothorax. Ce n’est pas un accident de jeûne, shérif.
Carney le regarda comme quelqu’un qui entend une langue inconnue et qui n’a pas l’intention d’apprendre à la parler.
— Pneumo… quoi ?
— La plèvre a été perforée. Par des côtes fracturées. Le genre de blessure qu’on fait à quelqu’un quand on appuie violemment sur son thorax.
— Le gamin a pu tomber. Trébucher sur une racine. Se cogner contre un arbre. Pis quoi encore.
— Pas avec la force nécessaire pour fracturer deux côtes.
— Deux ?
— Deux.
Carney décroisa les bras, les reposa à plat sur le bureau.
— Écoutez-moi bien, monsieur Robinson. C’est ça ?
Robinson acquiesça d’un geste de la tête.
— Ici, c’est pas Montréal. On a deux constables, un juge qui vient quand il veut bien venir, et des Indiens qui n’ont pas besoin qu’on aille fouiller dans leurs affaires pour les mettre encore plus à l’envers qu’ils le sont.
Il fit une pause légère en regardant sur son bureau et en déplaçant une petite statuette.
— Ces gens-là font des choses que vous et moi, on comprend pas. Des jeûnes, des rites, des trucs que les missionnaires essaient encore d’expliquer après vingt ans. Un gamin meurt pendant ces choses-là. C’est triste, mais ça arrive. Et ouvrir une enquête là-dessus, ça va créer des troubles que personne ici a envie d’avoir.
Robinson regarda le shérif pendant un long moment. Sa moustache en croc ne bougea pas. Sa main droite fit un mouvement imperceptible vers son gilet, s’arrêta, revint.
— Je vous dis qu’un enfant de douze ans est peut-être mort d’un coup porté par quelqu’un, et que vous ne voulez pas ouvrir d’enquête parce que cela pourrait déranger les gens du coin.
— Je vous dis que la conclusion de la police sur cette affaire est la déshydratation, et qu’elle reste la déshydratation.
— Bien. Dans ce cas, je m’adresserai à votre supérieur.
Carney eut un petit sourire.
— Mon supérieur est en bas. Dans la salle d’audience. Vous pouvez toujours essayer.
Il fit un geste vague de la main, comme pour les congédier.
— Je vous laisse aller.
Lawrence attendait dans le couloir. Il avait entendu, ou deviné la teneur de la conversation. Il marcha à côté de Robinson sans un mot jusqu’à l’escalier, puis s’arrêta sur le premier palier.
— Je vais devoir en référer à son supérieur.
— C’est ce que Carney a dit ?
— Oui. Il est en bas, semble-t-il.
— Son supérieur, c’est le juge Prince.
— Vous le connaissez ?
— Tout le monde le connaît. Il est là depuis 1860. Il a fait condamner des personnes pour des délits mineurs, tandis qu’il a laissé partir d’autres personnes accusées de crimes plus graves. Ça dépend de son humeur, et son humeur est rarement bonne.
Robinson descendit les marches. Lawrence suivit à un pas de distance.
* * *
La salle d’audience occupait les deux pièces de l’aile ouest du rez-de-chaussée, séparées par une cloison abattue depuis longtemps. L’ensemble était bas de plafond, avec des fenêtres étroites qui laissaient entrer peu de lumière et beaucoup d’odeur de bois chauffé. Un banc de bois courait le long du mur du fond. Une table à tréteaux servait de prétoire, avec deux chaises dépareillées derrière. Sur la table, quelques papiers, un encrier, une chandelle dans un bougeoir de métal que personne n’avait allumée.
Debout près d’une des fenêtres, tournant le dos à la lumière, deux hommes conversaient à voix basse.
Le premier était facilement identifiable. John Prince avait soixante et onze ans et en paraissait davantage : grand, décharné, avec une manière de tenir la tête légèrement inclinée qui donnait l’impression qu’il regardait tout le monde de haut même quand il était assis. Ses cheveux blancs étaient coiffés avec soin. Son habit sombre était bien brossé, mais quelque chose dans sa posture trahissait un homme qui avait cessé depuis longtemps de trouver intéressant l’endroit où il se trouvait : son corps s’affaissait, ses épaules tombaient, son sourire s’était éteint.
L’autre homme était plus jeune d’une vingtaine d’années, solidement bâti, avec une sorte de présence tranquille que Robinson remarqua avant même de distinguer les traits. Il était habillé simplement, avec une redingote de drap sombre et une cravate noire, mais avec l’aisance de quelqu’un pour qui les bons vêtements sont une habitude ancienne, non un effort. Il avait les mains dans le dos et écoutait le juge avec l’attention légèrement distante de quelqu’un qui sait déjà ce qu’on va lui dire.
Les deux hommes se retournèrent en entendant des pas.
— Juge Prince, dit Robinson.
Prince le regarda de haut sans émotion particulière.
— C’est moi. Que voulez-vous ?
— Je m’appelle Silas Robinson, je viens de Montréal.
— Montréal, dit-il. Et bien, vous venez de loin. Il vous a pris l’envie de visiter le Pays d’en Haut ?
— Ce n’est pas tout à fait pour une visite que je suis venu.
Robinson marqua une pause.
— Je suis ici à la demande de William Ermatinger. Vous le connaissez, je suppose ?
Le juge Prince hocha de la tête sans rien dire.
— C’est au sujet de la mort d’un enfant ojibwé, Ishkode, survenue dans la forêt au nord de ce village. Mon examen indique que ce décès est d’origine criminelle. Je souhaite qu’une enquête officielle soit ouverte.
À ces mots, le personnage à côté de Prince tressaillit légèrement. Quant à Prince, il glissa ses pouces dans les poches de son gilet.
— Bon, il semble que vous ayez fait un long voyage pour rien. Le shérif Carney a conclu à la déshydratation.
— Le shérif Carney n’a pas examiné le corps.
Un silence. L’autre homme ne dit rien, mais fixa Robinson. Il le regarda en attendant qu’on le présente.
— Je me permets, dit Prince, de vous présenter monsieur Wemyss Mackenzie Simpson, agent de la Compagnie de la Baie d’Hudson à Sault-Sainte-Marie, et citoyen de longue date de cette communauté.
Simpson inclina légèrement la tête.
— Monsieur Robinson.
— Monsieur Simpson.
Robinson le regarda une seconde, nota l’œil calme, l’absence de curiosité dans le regard, ou plutôt une curiosité si bien maîtrisée qu’elle ne se voyait pas, et reporta son attention sur le juge.
— Juge Prince, un enfant est mort d’une blessure qui ne peut pas être accidentelle. La famille a autorisé l’examen du corps. Les éléments médicaux sont concluants. Je ne vous demande pas de condamner quelqu’un. Je vous demande d’autoriser une enquête.
Prince alla s’asseoir derrière la table. Il fit le geste de quelqu’un qui est chez lui et qui reçoit des gens pour leur rendre service, ou qui le pourrait s’il le voulait.
— Monsieur Robinson. Je suis juge de ce district depuis sept ans. J’ai vu des morts indiennes qui n’ont pas été expliquées. J’ai vu des enquêtes ouvertes qui n’ont abouti à rien. J’ai vu des communautés qu’on a troublées pour rien et qui ont mis des années à se calmer.
Prince saisit un morceau de papier sur le bureau et l’examina attentivement, comme s’il s’agissait d’un document crucial, avant de poursuivre.
— Ce district est fragile. Il l’a toujours été. Les Ojibwés de Garden River ont encore les Traités de 1850 en travers de la gorge depuis dix-sept ans, une piastre par tête et par année, c’est ce qu’on leur a promis, et ils attendent encore l’augmentation promise quand les terres rapporteraient assez.
Puis, Prince se tourna vers Lawrence qui étaient resté en retrait et qu’il connaissait bien, vraisemblablement.
— Quant aux Métis, ils ne savent pas de quel côté aller depuis que la Compagnie a fermé son poste. Et la Confédération vient à peine de naître. Personne ne sait encore comment les affaires indiennes vont se réorganiser entre Ottawa et les provinces. Dans ce contexte, ouvrir une enquête criminelle sur la mort d’un gamin indien pendant un rite de passage, ça ne simplifie pas les choses.
— Ça ne les simplifie jamais, dit Robinson. Quand on enquête, c’est justement parce que les choses sont complexes.
Prince fixa le plafond pendant une seconde avec un air blasé, comme s’il avait déjà vécu beaucoup de choses.
— Il y a aussi la question des preuves, dit Simpson doucement.
Sa voix était mélodieuse, un anglais impeccable avec une légère touche d’accent écossais, comme polie par des décennies de commerce et de négociations diplomatiques.
Robinson lui répéta le type de blessure dont il venait de parler à Carney. Prince reprit la parole :
— Une fracture costale sur un enfant qui s’est retrouvé seul en forêt pendant trois jours. Je ne dis pas que votre associé se trompe, monsieur Robinson. Je dis qu’un juge ne peut pas ouvrir une enquête criminelle formelle sur la seule base d’un examen médical conduit en urgence par un détective de passage. Ce qu’il vous faut, c’est un témoin, un mobile, une trace concrète d’une présence étrangère. Faute de quoi, vous n’avez pas une affaire, mais une hypothèse.
— Vous avez raison, dit Robinson. Il me faut des éléments supplémentaires. C’est d’ailleurs pour cette raison que je suis ici.
— Bon, alors, qu’attendez-vous de moi ?
— Je voulais simplement qu’il soit consigné quelque part que j’ai demandé l’ouverture d’une enquête. Je ne voudrais pas que l’on m’accuse de ne pas suivre les voies officielles dès le départ.
Prince le regarda avec une expression qui ressemblait vaguement à de l’amusement.
— Vous avez travaillé avec des avocats ?
— Avec suffisamment pour en avoir pris quelques habitudes.
C’est à cet instant que Prince porta son attention sur Simpson, qui affectait de regarder par la fenêtre, mais qui avait manifestement écouté toute la conversation. Simpson se tourna vers Robinson et dit :
— Ce jeune garçon. Ishkode, c’est ça ? Du clan du Plongeon ?
— C’est ça.
— Une lignée importante. Son arrière-grand-père Katawabidai était chef de Sandy Lake. C’est lui qui a signé les premiers accords avec les agents américains dans les années 1820. Les descendants ont toujours eu une certaine autorité morale dans la communauté du Sault.
Il marqua une pause.
— C’est une vraie perte pour eux.
Simpson dit cela avec le ton de quelqu’un qui connaît les faits et les respecte, exactement comme un homme qui a passé quinze ans à gérer les relations avec les nations ojibwées pour le compte d’une compagnie de commerce.
Prince tapota le bord de la table avec deux doigts, puis reporta son regard vers Robinson.
— Je ne ferme pas la porte, monsieur Robinson. Si vous obtenez des éléments plus substantiels. Revenez me voir. Cependant, la conclusion du shérif Carney reste valide pour le dossier officiel.
— Comptez sur moi, monsieur le juge. Je reviendrai vous voir.
Il inclina la tête, ramassa son chapeau, et sortit sans ajouter un mot. Lawrence le suivit.
* * *
Dehors, la chaleur les reprit d’un coup.
Ils avancèrent en silence pendant quelques pas et atteignirent finalement la rive. Le bruit de la rivière, en bas, sous le couvert des trembles. Sur l’autre rive, du côté américain, on entendait vaguement un marteau sur du métal. Du côté américain, les écluses étaient là depuis douze ans déjà. Les vapeurs passaient sans s’arrêter. De ce côté-ci, on attendait encore.
Lawrence s’arrêta et regarda l’eau.
— Alors ?
— Alors, quoi ? demanda Robinson.
— Ils ne vont pas bouger.
— Non.
Robinson sortit sa montre de gousset, le pouce frottant machinalement le couvercle d’argent, puis la replaça.
— Carney n’a jamais vu d’Indien qui valait mieux qu’un ballot de fourrures, dit Lawrence. Il croit sincèrement à la « civilisation » des Indiens, ce qui veut dire qu’il croit qu’ils devraient cesser d’être ce qu’ils sont.
C’était la première fois que Robinson voyait quelque chose de chaud dans le regard de Lawrence.
— C’est peut-être le genre d’homme le plus dangereux qui soit, parce qu’il n’a pas mauvaise conscience. Et Prince… Prince est un homme fatigué. Il a gouverné ce district à coups de décrets et de mauvaise humeur depuis sept ans et il n’attend plus rien, ni de personne ni de cet endroit.
Lawrence hésita avant d’ajouter :
— Simpson, par contre.
— Oui, Simpson ? dit Robinson.
— Vous l’avez regardé.
— Oui. Très bien même. Il a tout entendu, il a tout observé.
Lawrence sortit sa pipe, l’alluma en se protégeant du vent, en tira quelques bouffées.
— Cet homme est arrivé ici en 1849. Il a passé quinze ans à gérer le poste de la Baie d’Hudson, le dernier avant la fermeture. Il connaît chaque famille, chaque clan, chaque arpent de terre de ce district. Il connaît les Traités de 1850 parce qu’il y était quand on les a signés. Il sait ce que valent les terres de Garden River et il sait ce que valent les droits de pêche aux rapides.
— Un homme très puissant.
— Oui. Et qui, selon les rumeurs, se présenterait dans le district d’Algoma aux prochaines élections. Le premier député de la région. L’homme qui représenterait les intérêts d’Algoma à Ottawa. Ce qui comprend les intérêts des Indiens… Théoriquement.
— Et qui était présent dans la salle quand je suis venu demander une enquête sur la mort du dernier héritier du clan du Plongeon.
Lawrence ne répondit pas tout de suite. Sur la rivière, un canot passait à distance, deux pagayeurs qui ne regardaient pas dans leur direction. La vieille habitude de qui connaît les gens sur les deux rives et préfère ne pas croiser les regards.
— Je suis métis, dit Lawrence enfin. Mon grand-père était Écossais, ma grand-mère ojibwée. J’ai grandi entre les deux mondes sans appartenir tout à fait à aucun. Les Ojibwés me reçoivent comme un ami de la famille. Les Blancs me reçoivent comme quelqu’un d’utile. Ce n’est pas la même chose.
Il regarda la rivière.
— Je sais comment ça marche ici. Qui parle à qui, qui doit à qui, qui peut se permettre quoi. Ce que vous avez dit là-dedans : demander une enquête, rouvrir le dossier. C’était la bonne chose à faire. Mais ça ne va rien changer.
— Peut-être pas, dit Robinson. Mais il faut essayer.
Ils restèrent un moment à regarder la rivière. Quelque part derrière eux, dans la maison en pierre rouge, une chaise racla le plancher de bois.
— De l’autre côté du lac, continua Lawrence à voix basse, les Ojibwés du Minnesota et du Wisconsin vivent déjà dans des réserves depuis les années 1850. Les cousins de Garden River ont de la famille là-bas. Ils savent ce qui s’en vient. Ils le voient.
— Ishkode aurait eu vingt ans dans huit ans. Il aurait eu l’autorité de son arrière-grand-père. Il aurait pu tenir la communauté ensemble. Voilà pourquoi j’ai envoyé un télégramme à William.
Robinson regarda maintenant Lawrence avec un œil différent.
— William ne nous a rien confié à ce sujet, en tout cas pas avec ces mots-là.
— Parce que William ne parle jamais dans ces termes-là. Il vit dans un autre monde.
Lawrence tira une dernière bouffée, regarda le courant.
— Dans ce cas, dit-il, il va falloir faire attention à comment vous posez les questions et à qui. Et à ce que Simpson voit ou entend. Cet homme voit tout et entend tout, même quand il n’est pas dans la même pièce que vous.
Robinson répéta « Il voit tout », les yeux baissés vers le sol entre ses pieds. Puis il releva la tête vers la rive américaine, de l’autre côté de laquelle le marteau continuait de frapper.