Vous allez lire le dernier épisode du roman « Les crimes du manoir Debartzch ». Pour quelques jours, il est encore possible de faire du RATTRAPAGE. Par la suite, il suffit de vous procurer la version intégrale en allant sous la rubrique POUR CONNAÎTRE LA FIN.

Les Crimes-Épilogue

Épilogue@Marcel Viau

Quarante années ont passé depuis les événements autour des crimes du manoir Debartzch. Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Un nouveau pays a émergé en 1867 qui laisse augurer des horizons radieux. Des trains, des ponts, des routes, des moyens de transport nouveaux facilitent la communication dans notre immense contrée. Nous apprenons à nous connaître et, jusqu’à un certain point à nous apprécier, sinon à nous tolérer. Le premier ministre McDonald qui dirige le pays semble indélogeable, mais je vois poindre à l’horizon la montée de la race canadienne-française. Je ne serais pas surpris de voir d’ici peu un Canadien-français à la tête du pays.

Oui, en quarante ans, beaucoup de choses ont changé. Ce qui reste immuable toutefois, ce sont les secrets enfouis dans la conscience collective. Et ces secrets disparaîtront à tout jamais si nous ne les mettons pas au jour. Voilà pourquoi j’ai voulu avant de mourir coucher sur le papier ce que je sais de l’un de ces secrets. Je l’ai fait quelques mois après que le dernier témoin important de « l’affaire » soit décédé. En effet, le frère Adelbertus vient à peine de mourir après une longue vie de travail acharné pour l’éducation de nos enfants. Non content de fonder de nombreuses écoles, il a publié quelques livres qui améliorent grandement les méthodes d’éducation. Un journal de Montréal a écrit à son sujet après ses funérailles : « Aux dires de tous, le cher frère Adelbertus était un vrai disciple du bienheureux de La Salle, par sa régularité, sa piété, sa modestie, son amour de la vie cachée ». Le journaliste aurait tout aussi bien pu ajouter : « … par son goût du secret et sa conception ambivalente de la justice ».

Mgr Bourget, quant à lui, est décédé en 1885, toujours en poste malgré une longue maladie. Homme d’Église avant tout, il n’a cessé de la défendre en toutes circonstances malgré le changement de politiciens et des régimes. Sans doute a-t-il apporté dans sa tombe, lui aussi, beaucoup de secrets, résultats des nombreuses compromissions qu’il a dû faire comme chef de l’Église. Le frère Facile a été rappelé en France peu de temps après « l’affaire ». J’ai toujours soupçonné une sorte de punition pour la position qu’il a tenue à l’égard du frère Oremus. Cela ne l’a pas empêché d’accomplir de grandes choses d’abord aux États-Unis, puis à son retour dans sa communauté en France où il est décédé en 1871.

Louis-Hippolyte Lafontaine continua de gouverner malgré les aléas de la politique. Même après sa défaite, il continua à jouer un rôle prépondérant jusqu’à sa mort en 1865. S’il fut un écrivain prolifique surtout vers la fin de sa vie, jamais il ne fit allusion à « l’affaire ». Pour ce qui est du Dr Morrin, il ne fut jamais mis au courant de la conclusion de l’enquête, du moins pas que je sache. Quelque temps après « l’affaire », il retourna à Québec pour exercer son métier de médecin. Il s’engagea en politique municipale et fut le premier maire élu de la ville en 1856. Il fut un farouche défenseur de Québec et travailla sans relâche à lui faire acquérir le statut de capitale du Canada. Il est mort en 1861. Le Dr Nelson, Boucher-Belleville et Lepailleur sont décédés sans jamais n’avoir rien su des résultats de notre enquête. Quant à Languedoc, il est mort à la suite d’une rixe dans une taverne quelques années après notre interrogatoire.

Lewis Drummond ne parut pas ébranlé par la décision qu’il avait prise concernant « l’affaire ». Après avoir connu le pouvoir avec Lafontaine et consorts, il continua sur sa lancée politique malgré de nombreuses années dans l’opposition. Puis, il devint l’un des plus farouches défenseurs de la nouvelle Fédération. Vers la fin de sa carrière, il fut nommé juge puîné de la Cour du banc de la reine jusqu’à sa retraite forcée pour cause de maladie. Il se passa beaucoup de temps avant que je ne reprenne contact avec celui que j’avais longtemps considéré comme mon maître. Il m’avait tellement déçu ! Mes rapports avec Drummond n’ont plus jamais été les mêmes à partir de « l’affaire ». Nous nous rencontrions parfois dans des réunions ou nous croisions dans les immeubles que nous fréquentions.

Toutefois, à la veille de sa mort il y a quatre ans alors qu’il était très malade, il a voulu me voir. Affaibli et souffrant, il ne voulut pas partir rencontrer son Seigneur sans me confier ses regrets pour la décision qu’il avait prise lors de « l’affaire ». Il m’apprit que ce fut sans doute la plus grande erreur qu’il avait commise dans sa vie. Il avait confessé sa faute au prêtre et comptait sur la Miséricorde de Dieu pour lui pardonner. Il était conscient d’avoir trahi ma confiance. Il en garda de grands regrets et cela l’avait beaucoup peiné. Il me demanda de lui pardonner. Évidemment, on ne refuse pas le pardon à un mourant.

En ce qui a trait au surintendant Ermatinger, il resta chef de la police jusqu’à 1855. On dit qu’après « l’affaire », il ne fut plus jamais le même. Il avait perdu le goût du travail bien fait. Il accomplissait ses tâches sans conviction et laissait traîner ses enquêtes. Il devint hargneux et intolérant. On lui aurait, dit-on, montré gentiment la porte.

Quant à Robinson, Drummond remplit sa promesse à son égard. Il l’imposa aux autorités policières de Montréal en créant un nouveau poste de chef du bureau des détectives. À cette époque, la corruption et le favoritisme régnaient en maître dans la police. Les autorités lui donnèrent toute latitude pour sélectionner et former son personnel. Il avait aussi une totale liberté dans la direction de ses enquêtes. Finalement, il sut imposer des innovations technologiques, par exemple l’identification systématique des criminels récidivistes ou encore le bertillonnage. Innovateur, il n’hésita pas à utiliser les maisons closes comme source de renseignements. Il fit de son Bureau l’un des outils de résolution de crimes les plus efficaces, rivalisant même avec Londres en cette matière.

Comme chef du bureau des détectives, Robinson n’hésita jamais à mettre lui-même la main à la pâte et à se rendre sur le terrain pour faire des enquêtes. Son taux de réussite était étonnant. Nous sommes restés en étroit contact. Je fus même son témoin lors de son mariage à un âge relativement avancé. Avec Adélaïde et son épouse, nous avons passé de longues soirées à ressasser le passé, sans toutefois jamais, au grand jamais, faire allusion à « l’affaire ». Silas est décédé depuis près de dix ans maintenant. Je te regrette tant, mon cher ami !

Éléonore s’est échinée sur sa ferme avec son mari jusqu’à mourir prématurément d’épuisement. Jamais elle ne prit connaissance de la lettre de son père, celle-ci ayant été mise sous scellé dans les dossiers confidentiels de la police. Elle ne revit jamais non plus son frère Zacharie. Lorsqu’elle mourut, sa haine pour sa mère la rongeait toujours de l’intérieur. À ce qu’on dit, elle refusa l’extrême-onction. Quant à son fils Armand, il fit des études à Montréal et devint un avocat des causes perdues. Il se maria et donna naissance à plusieurs enfants. Son fils s’appelle Armand et l’une de ses filles, Éléonore.

Patrick O’Brady, le jeune irlandais un temps accusé à Saint-Charles, est devenu un riche homme d’affaires dans le domaine du bois et de la potasse. Il possède toujours une flotte de plusieurs bateaux, exporte aux États-Unis et a fait construire un chemin de fer pour rapporter du bois du nord du pays. Il n’a jamais oublié Robinson qu’il a souvent invité dans son immense manoir situé au sein des nouveaux développements au pied du Mont-Royal. Il n’est jamais retourné en Irlande.

***

Il y a quelques années, j’ai été témoin de l’une des plus importantes manifestations de prière jamais vue à Montréal. Une foule nombreuse s’était rassemblée à l’église Notre-Dame. Le temple pourtant immense débordait. Une foule imposante de femmes et d’hommes en pleurs remplissaient la Place d’Armes. On brandissait des statues de l’Immaculée-Conception. On se regroupait pour dire le Rosaire, ces trois chapelets devenus l’une des plus importantes dévotions mariales en France, en Italie, en Espagne et au Canada français.

On venait assister aux funérailles du frère Oremus.

Le frère Oremus était devenu avec le temps une figure emblématique des catholiques, un grand promoteur de la dévotion à l’Immaculée-Conception. Après « l’affaire », les Frères avaient décidé d’assigner à résidence le confrère Oremus. Dorénavant, il ne pouvait plus enseigner aux élèves, encore moins fonder d’autres écoles. Il aidait à la cuisine et faisait de menus travaux, mais il lui était interdit de communiquer avec tout autre que ses propres confrères. De toute façon, cela faisait parfaitement son affaire, car il passait le plus clair de son temps en prière, solitaire, devant son icône de la Vierge.

Pendant l’été, il allait de plus en plus souvent prier dehors, près du petit ruisseau dont il nous avait parlé lorsque nous l’avions interrogé. Il y avait là un talus et on le trouvait souvent agenouillé devant lui, les mains croisées. Un jour, il a demandé aux frères de lui procurer une statue de la Vierge. Il l’a installé sur le talus et a érigé une petite grotte en pierre des champs afin de la protéger des intempéries. Il avait appris que la Vierge était apparue dans une grotte à une petite paysanne des Pyrénées françaises. Il avait dès lors avoué à ses confrères que la Vierge lui parlait aussi. Il ne la voyait pas, mais elle lui parlait. Elle lui disait : « si les hommes me demandent des grâces, je les exaucerai ».

Comme le frère Oremus voulait rester le plus longtemps possible auprès de sa protectrice, il demanda aux frères de l’aider à se construire une cabane afin d’y dormir. Après un certain temps, la cabane devint un oratoire chauffé l’hiver. Le frère Oremus y demeurait si longtemps qu’il devint aux yeux des autres une sorte d’ermite, comme Saint-Antoine. On lui apportait sa nourriture et des vêtements de rechange. Il ne revenait à la résidence que pour se faire soigner. Inévitablement, son comportement attira l’attention de la population. Les élèves d’abord, qui venaient l’accompagner lors de ses prières, puis les parents, puis tout le monde. Il arriva même que l’on doive contrôler étroitement l’entrée de la résidence et même en refuser l’accès.

Les élus qui avaient accès à la « grotte de la Vierge » et à l’oratoire voulaient repartir avec un signe de leur passage. Le frère Oremus leur offrait alors une petite bouteille d’eau recueillie dans le ruisseau. Il disait qu’elle avait été bénie par la Vierge et qu’elle était donc pure. Il suggérait de la laisser dans la maison en un lieu central. Les grâces de la Vierge descendraient alors sur toute la maisonnée. C’est ainsi que démarra le culte de l’Immaculée-Conception dans la population canadienne-française. On achetait des statues de la Vierge pour la mettre dans les chambres. On la priait tous les jours de protéger la famille. On lui demandait des faveurs.

Finalement, la rumeur circula que « l’eau de la Vierge » du frère Oremus était miraculeuse. Certains se frottaient le front avec cette eau et la fièvre tombait aussitôt. D’autres traitaient leur mal de gorge en appliquant un peu d’eau sur leur cou. Il y en avait qui prétendaient avoir été soigné de leur rhumatisme après avoir étendu de « l’eau de la Vierge » sur leurs jambes. C’est ainsi que s’amplifia la réputation de sainteté du frère Oremus, d’où ces funérailles somptueuses.

***

Ainsi se termine ma relation de l’affaire des crimes du manoir Debartzch. J’ai commencé à l’écrire pour mieux comprendre ce qui est toujours resté une énigme pour moi. En définitive, je demeure avec plus de questions que de réponses. Comment se peut-il que du mensonge surgisse la bonté ? Dans quel genre de monde vivons-nous où le bien semble surgir du mal ? Comment la lâcheté, la compromission et le secret peuvent-ils engendrer la bienveillance ?

Décidément, je vais mourir sans avoir été éclairé sur cette énigme. Avec l’expérience, j’ai appris à voir le monde non plus en noir et blanc, mais en gris. Nous avons rarement des réponses claires à nos questions les plus angoissantes. Que nous reste-t-il alors ? À nous remettre dans les mains de Dieu, et à garder l’espérance qu’il nous sauve. Il est vrai que les voies du Seigneur sont impénétrables. Cependant, nous pouvons être assurés d’une chose :  Dieu offre le pardon au coupable, Il est miséricordieux avec les pécheurs, Il fait surgir la lumière des ténèbres.

Je reverrai bientôt ma douce Adélaïde assise auprès de mon Seigneur. Elle m’attend, je le sais. Elle me fait une place tout près d’elle. Il est temps maintenant ! Je quitterai ce monde sans regret en ayant le sentiment que j’ai fait ce que j’ai pu pour le rendre meilleur. Il me reste à remettre mon âme entre les mains de Dieu et à le prier de me recevoir auprès de Lui.

Ma chère Adélaïde, mon grand amour… J’arrive !

 

FIN

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