Au Canada, au milieu du XIXe siècle, deux meurtres horribles ont été commis dans le village de Saint-Charles. Le roman policier LES CRIMES DU MANOIR DEBARTZCH suit à la trace l’investigation de Silas Robinson, un enquêteur moderne avant l’heure. Le roman est présenté en 20 épisodes à raison d’un par semaine. Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique RATTRAPAGE.

Les Crimes-Livret 4

Livret-4@Marcel Viau

Le mercredi 3 octobre, nous allâmes à l’école afin de chercher le jeune irlandais pour l’interroger. Nous fûmes reçus par le frère responsable de l’établissement, le frère Zozime, qui abandonna temporairement sa classe pour l’occasion. Il nous invita dans la petite cuisine à l’étage et nous offrit le thé. Le frère Zozime était paré de vêtements typiques des Frères Lasaliens, soit la soutane noire et la collerette rectangulaire fendue au milieu. Il avait l’air affable et parlait avec un accent de France.

— Puis-je connaître le but de votre visite ?

— Vous savez sans doute ce qui s’est passé au village samedi dernier, lui répondit Robinson.

— Oui, les deux meurtres. C’est vraiment affreux ! Nous avons prié pour leur âme tous les jours depuis ce temps.

— Je suis chargé par le juge de paix de faire une enquête afin de retrouver le ou les coupables.

— C’est assurément une bonne chose et j’espère que vous réussirez. Ce genre de crimes ne peut rester impuni.

— Dites-moi, frère Zozime, votre communauté est installée au village depuis longtemps ?

— Depuis peu. Nous sommes arrivés au milieu de l’hiver dernier et nous nous sommes mis tout de suite à la tâche. Il y a tant de choses à faire, vous savez. Tous ces enfants étaient presque laissés à eux-mêmes.

— Pourtant, il y a bien quelques écoles au village.

— Oui, deux au village, l’une pour les garçons et l’autre pour les filles. Il y a aussi une école de rang. Mais les enseignements qui s’y donnent laissent grandement à désirer. Les instituteurs et les institutrices sont eux-mêmes pratiquement ignorants. On se contente de fournir aux enfants de l’information afin d’être de bons cultivateurs ou de bonnes ménagères. De plus, les instituteurs sont des libéraux notoires qui distillent des idées révolutionnaires, de celles qui ont justement abouti aux rébellions de ’37-’38. Voilà pourquoi l’évêque nous a demandé de venir prendre en main l’éducation de ces pauvres garçons.

— J’ai aussi compris que vous ne vous occupiez pas seulement de l’enseignement primaire.

— Oui effectivement. On vous a bien renseigné. Notre fondateur, le bon Jean Baptiste de La Salle, avait comme préoccupation de s’occuper avant tout des enfants pauvres et miséreux. Nous faisons de même, selon ce que notre maître et modèle nous a enseigné.

— Vous acceptez donc quelques enfants en pension ?

— Nous accueillons trois enfants avec un handicap. Ils sont logés dans un dortoir à la résidence.

— Nous voudrions parler à l’un d’eux.

— Qui donc ? dit le frère Zozime avec un air surpris.

— Nous ne connaissons pas son nom. Il est irlandais et doit avoir à peu près une quinzaine d’années.

— C’est Ian, Ian Johnson. C’est du moins le nom que nous lui avons donné.

— Pourquoi est-il avec vous ?

— Lorsque nous avons rencontré Ian pour la première fois, il errait dans le village et couchait on ne sait où. Il était connu ici comme étant un petit voleur qui chapardait de la nourriture au marché. On se méfiait de lui parce qu’il ne parlait pas. Nous avons décidé de le prendre avec nous et de lui fournir gîte et nourriture. En contrepartie, il fait pour nous de menus travaux. Il est très habile de ses mains, vous savez.

— Je voudrais le voir.

— Mais pourquoi donc ?

— J’ai quelques questions à lui poser.

Le frère Zozime paraissait très dubitatif, se demandant quelle position adopter vis-à-vis de cette demande. Il finit par accepter que nous le rencontrions.

— Je vais demander au frère Oremus d’aller le chercher. C’est surtout lui qui s’occupe d’Ian. Il lui donne des leçons d’écriture et de lecture.

Le frère Zozime se leva immédiatement en nous demandant de les attendre à la cuisine. Le bref portrait que le bon frère nous avait brossé du garçon irlandais n’était guère encourageant pour lui. Elle confirmait la réputation de tramp qu’il traînait avec lui, selon le capitaine Tétrot.

Quelques minutes plus tard, deux personnages aussi différents l’un de l’autre qu’il soit possible d’imaginer entrèrent dans la pièce. Nous avons d’abord vu le jeune irlandais : un visage carré, des taches de rousseur sur les joues, une tignasse rousse bouclée et des yeux très bleus nous regardaient sans crainte apparente. Il faisait plus grand que son âge et nous semblait bien musclé. L’autre personnage était à peine plus grand que l’Irlandais, le corps maigre, les membres noueux, le gabarit tout en nerfs. Il avait les cheveux bruns lisses et portait une barbe qui lui faisait un collier sous le menton, à la manière des paysans de l’époque. Ses yeux bruns avaient quelque chose de bizarre, comme si un léger strabisme le faisait regarder toujours ailleurs. C’est lui qui prit la parole en premier.

— Je suis le frère Oremus. Vous voulez parler à Ian ?

— En effet, je voudrais l’interroger à propos des événements de cette semaine : les crimes du manoir Debartzch.

À ces mots, tout le visage du frère se contracta, comme s’il avait été pressé dans un étau. Il nous regarda, puis regarda Ian.

— Mais qu’a-t-il donc à voir avec ces… ces… événements ?

— Je n’en sais rien encore. Je voudrais fouiller ses affaires.

Pendant tout ce temps, l’Irlandais ne semblait pas écouter. Il regardait par la fenêtre. Robinson demanda au frère s’il comprenait ce qu’on disait.

— Il entend bien les bruits et les paroles. Ça, c’est certain. De là à comprendre les conversations, c’est une tout autre chose.

— Pouvez-vous nous conduire au dortoir s’il vous plaît ?

Le frère sembla plutôt désemparé. Il secoua la tête comme pour signifier que la situation était insensée, mais il nous conduisit quand même dans le dortoir au bout du couloir où se situaient les chambres des frères. Robinson alla directement vers la commode qui servait de fourre-tout aux enfants. Il déplaça systématiquement et avec précaution les vêtements et trouva facilement quelques objets qui semblaient ne pas avoir leur place dans un tel meuble. Il prit dans ses mains deux belles cuillères en argent et un collier, plutôt un pendentif auquel était accroché un camée du meilleur goût.

Lorsqu’il se retourna et montra au jeune homme ce qu’il venait de trouver dans la commode, celui-ci se jeta littéralement sur lui avec un cri de rage. Robinson l’arrêta aussitôt avec une prise de cou qui le calma instantanément. Il le retourna, prit une corde dans sa besace et lui attacha les mains derrière le dos. Le jeune homme pleurait à chaudes larmes.

— Vous ne pouvez pas faire ça, dit le frère Oremus. Ian est un bon garçon. Comment aurait-il pu faire une chose pareille ?

— Nous verrons, mon frère. Nous verrons.

Le frère Oremus se tourna vers Ian et lui dit.

— Ne t’inquiète pas. Tout va s’arranger.

Le jeune Irlandais avait cessé tout désir de résistance. Il précéda Robinson la tête basse, résigné. Nous l’avons amené dans la salle des habitants qui servait aussi à l’occasion de cour de justice. Derrière la salle, on trouvait un bureau servant accessoirement au juge de paix. On y entreposait des dossiers de police et de cour, lesquels étaient peu nombreux dans ce village rural : des poursuites pour dettes non remboursées, des compensations monétaires pour des rixes, une ou deux condamnations pour vol, mais jusqu’à maintenant aucun meurtre. Sur la gauche, on trouvait un réduit ayant déjà servi de débarras que l’on avait transformé en cellule. Elle servait essentiellement à faire dessaouler les ivrognes. C’est dans cette pièce que Robinson enferma Ian Johnson.

Lorsque nous arrivâmes avec le prisonnier, le Dr Morrin était au bureau en train de rédiger quelques documents. Une femme d’un certain âge attendait, assise sur un banc. Il dit à Robinson en désignant la femme que c’était la cuisinière du manoir. Son nom était Dorida Lussier. Au village, tout le monde la connaissait sous le nom de la Veuve Lussier. Robinson s’approcha de la veuve qui le regardait d’un air farouche. Ce jour-là, il portait une redingote rouge.

— Tiens, encore un de ces maudits soldats anglais, dit entre ses dents la veuve.

Il fallut quelques secondes à Robinson pour se rendre compte que la couleur de sa redingote lui rappelait les soldats britanniques que les habitants avaient baptisés « Habits Rouges ». Évidemment, après ce qui s’était passé au village autrefois, on ne pouvait faire autrement que de les détester.

— Je ne suis pas un soldat, madame, mais un policier.

— C’est pareil !

— Pas tout à fait.

Robinson s’approcha doucement et vint s’asseoir sur le banc à côté d’elle avec une extrême délicatesse pour un homme de sa corpulence. Il lui prit la main malgré une certaine résistance de la part de la femme.

— Je suis ici pour vous aider.

Malgré son air méfiant, elle n’enleva pas sa main. Robinson continua à lui parler doucement.

— Je trouve affreux ce qu’on vous a fait subir ici au Canada. Il y a plein d’Anglais qui n’étaient pas d’accord avec ça. Nous ne sommes pas tous pareils, vous savez.

— C’est qu’à c’t’heure, j’ai pus de mari à cause de la maudite guerre avec les Anglais. Je lui avais pourtant dit qu’y fallait pas qu’y s’en mêle de c’t’affaire-là. C’est pas bon pour nous, que je lui ai dit. Y s’était fait monter la tête par les bourgeois de Québec et de Montréal. À c’t’heure, il est dans le cimetière, pis moi je me retrouve toute seule à tirer le yabe par la queue.

Robinson n’arrivait pas saisir la moitié de ce que la vieille lui disait à cause de son accent à couper au couteau. Il m’arriva d’être obligé de lui « traduire » certaines phrases.

— Vous habitez seule ?

— Je reste chez ma fille. C’est des cultivateurs, mais y sont pauvres comme Job. C’est pour ça que je fais la cuisine au…

Elle s’arrêta de parler, comme si elle prenait conscience d’un coup qu’elle ne mettrait plus jamais les pieds au manoir. Elle reprit.

— Qu’est-ce que je vas faire maintenant ? C’est qui qui va reprendre le manoir ? Y vont’y vouloir m’engager ? En tout cas, je veux reprendre ce qui est à moi. Y a encore quelques casseroles à moi dans la chaumière. Je voulais savoir quand je pourrais y aller.

— Bientôt, madame, bientôt. Vous y faisiez la cuisine depuis longtemps ?

— Depuis une couple d’années, je cré ben.

— Vous étiez là tous les jours ?

— Oh, non ! Pas le dimanche en tout cas. Je préparais des choses le samedi soir pour le lendemain, pis la bourgeoise faisait le reste. Le dimanche, c’est sacré. On travaille pas le dimanche.

— Cela veut dire que vous étiez là samedi dernier ?

—Non. C’était la Saint-Michel. Mon bourgeois étaient parti avec sa bourgeoise faire des affaires à William-Henry pour toute la journée. Il n’était pas pour me payer à rien faire. C’était pas son genre !

— Ils vous ont dit quand ils devaient revenir ?

— Ben Non, voyons ! Y’avait pas de comptes à me rendre.

— Quand vous alliez faire la cuisine au manoir, c’était pendant toute la journée ?

— Je m’occupais pas du déjeuner. Faire des crêpes, c’est pas bien malin. J’arrivais avant le dîner, je m’occupais aussi du souper, pis je repartais quand j’avais fini de laver la vaisselle.

— Quel genre de personnes étaient vos employeurs ?

— Quossé vous voulez dire ?

— Est-ce qu’ils étaient gentils, méchants, généreux ou … (Robinson cherchait le mot que je lui soufflai) pingre ?

— Bah, c’était des bourgeois qui avaient de l’argent et qui en donnaient le moins possible.

— Vous n’étiez pas bien payé ?

— Pas tellement, non. Au moins, je pouvais garder des restants de nourriture. Ça faisait bien mon affaire.

—Comment vous traitaient-ils ?

— Ben, ça je peux pas dire. J’avais pas affaire au bourgeois ; je le voyais pas souvent. La bourgeoise, elle était correcte avec moi.

— Est-ce qu’ils se disputaient souvent ? (comme la veuve ne comprenait pas, je lui suggérai le mot « chicaner »). Est-ce qu’ils se chicanaient souvent ?

— Ça arrivait, c’est certain, comme tout le monde. Moi aussi, avec mon Hector, je me chicanais.

— Avaient-ils beaucoup de visiteurs ?

— Ah ça non, par exemple ! Y venait pas beaucoup de monde chez eux. Lui, il était souvent parti pour ses affaires. Elle, elle était pas trop recevante. De toute façon, pas grand monde la connaissait au village. Elle ne s’occupait pas des affaires de la paroisse non plus. La seule chose qu’elle faisait, c’était de préparer un repas pour les pauvres dans le temps de Pâques. Elle avait peut-être bien des choses à se faire pardonner ?

— Comme quoi ?

— Là, je sais pas. Elle me disait rien, à moi, juste ce qu’il faut pour les repas.

La veuve semblait en savoir plus que ce qu’elle disait. Robinson ne releva pas son commentaire pour le moment et continua.

— Vous n’avez jamais remarqué que des personnes étrangères rôdaient autour du manoir de temps en temps.

— Pas spécialement, non. C’est sûr qu’il y en avait qui était attirés par le manoir. Elle est belle la chaumière ! Parfois, il y en avait même qui se faufilaient jusqu’au jardin derrière pour aller voir la rivière. Je vous dis qu’il y en a qui sont pas polis !

— Personne qui ne serait venu chez eux pour les menacer… (Robinson se reprit en voyant l’air de la veuve) leur crier dessus ?

— Pas depuis que je suis là en tout cas.

— Et ses enfants… Ils ne sont jamais venus au manoir ?

— Ses enfants ? Quels enfants ? J’ai jamais entendu parler d’enfants dans cette chaumière. Il aurait donc des enfants ?

— Pas lui. Elle.

La veuve secoua la tête en réfléchissant.

— J’ai travaillé là pendant deux ans et ils en ont jamais parlé. C’était quoi leur nom ?

— Sa fille s’appelait Éléonore et son garçon Zacharie.

— Pour Zacharie, ça me dit rien. Pour Éléonore, j’ai bien dû entendre son nom une couple de fois, mais je pensais que c’était une parente éloignée.

— Il y aurait aussi une troisième fille qui serait décédée il y a longtemps.

— Là non. Jamais entendu parler.

Nous en étions arrivés à la fin de la conversation. Robinson, de toute évidence, ne s’attendait pas à recueillir plus de renseignements de sa part. Il se releva et aida la veuve à se mettre debout.

— Je vous remercie, madame Lussier, vous nous avez beaucoup aidés.

— En tout cas, pour un Habit Rouge, vous êtes ben poli. Quand est-ce que je vais pouvoir récupérer mon butin au manoir ?

— Vendredi, sans faute.

— Marci ben, mon bon monsieur.

La veuve Lussier repartit en traînant de la patte. Je me suis alors fait une réflexion sur la force et le courage de ces habitants. Tant d’épreuves, tant d’obstacles à surmonter. Ils arrivaient toujours à survivre sans se plaindre, comme si tout ce qui se passait était dans l’ordre des choses.

Robinson se tourna vers le Dr Morrin et lui posa une question en anglais.

— Pouvez-vous m’en dire plus sur l’immigration irlandaise, vous qui en avez soigné tant et tant ? Lorsque je suis parti de Londres, la grande famine n’avait pas encore débuté en Irlande.

— Pourquoi voulez-vous savoir cela ?

— Je soupçonne que ce jeune irlandais est arrivé depuis peu au Canada à la suite de l’une des dernières grandes vagues d’immigration irlandaise.

— Vous faites sans doute allusion à celle de 1847. J’étais déjà à Saint-Charles lorsque cette vague d’immigration est arrivée au Canada. La grande famine fut un drame terrible pour toute l’Irlande. J’étais quand même resté en contact régulier avec mon ami et collègue, le docteur Douglas, qui tenait un hôpital privé à Québec. Les histoires d’horreur qu’il m’a racontées… vous ne pouvez pas imaginer ! Beaucoup d’immigrants étaient frappés par le typhus attrapé sur les navires qui les amenaient ici. Plus d’une trentaine de vaisseaux sont arrivés en quelques jours, transportant au-delà de 12 000 passagers. Ils devaient tous s’arrêter à Grosse-Île pour la quarantaine. Les installations ne suffisaient pas à la tâche et on a dû ériger une douzaine de bâtiments à la hâte. Ces pauvres hères sont morts par centaines de cette terrible maladie sur l’île. Eux qui avaient espéré vivre une vie meilleure venaient mourir sur une terre inconnue, enterrés dans le cimetière de l’île, une simple croix de bois rappelant qu’ils avaient existé. Ceux qui en réchappèrent furent amenés à Québec. On ne savait pas alors qu’eux aussi étaient porteurs de la maladie. L’épidémie se propagea dans la haute-ville, puis par la suite à Montréal, Toronto et Kingston. Cette année-là, pas moins de 100 000 immigrants sont arrivés au Canada. Or, le typhus a fait plus de 20 000 victimes entre mai et décembre. Ces victimes n’étaient évidemment pas toutes irlandaises, mais ce sont les Irlandais qui ont payé le tribut le plus lourd.

Je suis resté sidéré par le récit du Dr Morrin. À l’époque, j’avais évidemment entendu parler de ces périodes d’épidémie, le choléra surtout et aussi le typhus. Mais nous vivions dans un milieu protégé à Montréal. On aurait dit que ces événements se passaient dans un pays étranger.

— Terrible ! dit Robinson. Donc, vous n’étiez pas à Québec à ce moment-là ? Pourtant, j’ai cru comprendre que vous aviez été très actif à une certaine époque dans le combat des épidémies.

— On vous a bien renseigné à ce que je vois, monsieur Robinson.

— Je suis un excellent détective et surtout je suis très curieux.

— J’ai débuté ma carrière de médecin dans la Marine. C’est d’ailleurs à cette occasion que j’ai rencontré mon cher ami Ermatinger. En 1830, j’ai participé à la fondation de l’hôpital de la Marine érigé précisément pour combattre les épidémies. Durant les épidémies de choléra de 1832 et 1834, j’ai soigné un nombre considérable de patients. On ne sait pas d’où provient cette terrible maladie. Mes collègues croyaient que c’était les miasmes transportés dans l’air. Or j’ai lu récemment qu’en Angleterre, un certain docteur Snow se fait ridiculiser par ses pairs pour avoir affirmé que le choléra provenait de l’eau contaminée. Je penche moi-même pour cette hypothèse aujourd’hui, mais à l’époque il était trop tard pour les pauvres malades que je soignais. Pour répondre à votre question, effectivement, je commence à bien connaître les affres des épidémies et les souffrances qu’elles provoquent.

— Votre épouse est bien décédée de l’une de ces maladies ?

Le Dr Morrin regarda longuement Robinson, se demandant sans doute s’il devait répondre à cette question. Il ne voulait vraisemblablement pas évoquer ce douloureux événement. Il parvint quand même à dire à contrecœur.

— J’ai tout fait pour protéger ma famille. Amanda a voulu m’aider tant qu’elle le pouvait. Elle s’est consacrée corps et âme aux malades. C’était une femme…. D’une grande générosité… Et tellement dévouée. Or, c’était inévitable, elle aussi est tombée malade.

Il s’arrêta de parler, les larmes aux yeux, sortit un mouchoir délicat de sa manche et s’essuya tant bien que mal.

— Je voulais protéger ma famille, mais en réalité je ne pensais pas suffisamment à eux. Quand Amanda est décédée, je savais que ces épidémies ne cesseraient pas de sitôt, qu’il y aurait d’autres vagues. Je ne connaissais ni le lieu ni l’heure, mais c’était évident que ces maladies reviendraient nous hanter. J’avais un choix difficile à faire : faire mon devoir ou protéger mes enfants. Comme vous le voyez, c’est la deuxième hypothèse qui a prévalu… et il m’arrive parfois de me demander si ce fut la bonne option.

Le Dr Morrin garda le silence un bon moment, perdu dans ses pensées.

— Quoi qu’il en soit, je suis parti de la grande ville, là où tous les malheurs se produisent, pour venir m’installer ici au village. C’était quelques années après la bataille entre les Loyalistes et les Patriotes. Le village était désorganisé, perdu. On m’a immédiatement commissionné comme juge de paix.

Robinson et le Dr Morrin se regardèrent en pensant sûrement à peu près à la même chose : si le docteur avait voulu fuir les problèmes en partant de la grande ville, ceux-ci avaient fini par le rattraper d’une autre façon.

Robinson se tourna alors vers la porte de la cellule et dit.

— Bon alors, je vais essayer de tirer les vers du nez cette tête de mule d’Irlandais.

— Comment allez-vous faire ? lui dis-je. Il ne dit pas un mot et, à ce que je sache, vous ne parlez pas en signes.

— Ne vous en faites pas, j’ai ma petite idée.

Il déverrouilla la porte de la cellule et entra. Je le suivis et refermai derrière nous.

Au Canada, au milieu du XIXe siècle, deux meurtres horribles ont été commis dans le village de Saint-Charles. Le roman policier LES CRIMES DU MANOIR DEBARTZCH suit à la trace l’investigation de Silas Robinson, un enquêteur moderne avant l’heure.
Le roman est présenté en 20 épisodes à raison d’un par semaine. Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique RATTRAPAGE.

Les crimes-Livret 3

Livret 3@Marcel Viau

Le réveil à l’auberge fut on ne peut plus brutal. La servante cogna à la porte et entra sans attendre la réponse pour vider le pot de chambre et mettre de l’eau dans la bassine. Des linges plus ou moins propres furent déposés sur le cabinet. Il devrait être autour de six heures et le tumulte de la grand-rue montait déjà à ma fenêtre : cris divers, bruit d’attelage, grincements de roues, cloches de l’église, coups répétés du marteau du forgeron, etc. J’avais passé une nuit exécrable sur une paillasse trop mince. Les bestioles s’étaient amusées à me sucer le sang. Pendant la nuit, alors que j’avais fini par m’endormir, une rixe avait éclaté au rez-de-chaussée qui s’était prolongée dans la rue. Bref, je me levai ce matin-là renfrogné et bougon, me rafraîchit avec l’eau fraîche, me rasai et m’habillai rapidement.

Lorsque je descendis dans la salle de l’auberge, je vis Robinson déjà attablé, une tasse de thé devant lui. Il révisait ses notes et le dossier que je lui avais laissé la veille. Au contraire de moi, il semblait ravi de cette nuit : slept like a baby, me dit-il avec un semblant de sourire. Cet homme avait l’habitude de dormir à la dure et dans n’importe quelle situation, au contraire de moi. Nous commandâmes notre déjeuner, lequel arriva peu de temps après : crêpes épaisses cuites dans de la graisse de porc, saupoudrées de sucre du pays, un peu de lard salé, des pommes de terre et de la sauce blanche. Il nous a fallu plusieurs tasses de thé pour faire descendre ce repas copieux.

Nous nous sommes mis en frais de résumer la situation depuis que nous étions arrivés. Nous avions un homme, le notable le plus riche du village, sauvagement assassiné dans son manoir avec son épouse. L’attaque avait été brutale et sans doute improvisée, sinon pourquoi l’assassin se serait-il servi du fusil du propriétaire pour poser son geste ? Si les meurtres avaient été prémédités, il y avait bien d’autres moyens d’atteindre le même but : le poison, le pistolet, le couteau. De plus, n’aurait-il pas été préférable de l’assassiner à des moments plus opportuns, pendant un voyage, par exemple, lors d’une embuscade dans un lieu inhabité ? Ce n’est pas ce qui manquait dans la région. Enfin, l’utilisation d’une lame aurait été plus simple et plus facile en pleine nuit, pendant leur sommeil. Beaucoup de questions évidemment restaient encore sans réponse.

— Les faits sont capitaux, bien sûr, dit Robinson. Il faut être extrêmement minutieux afin de ne rien échapper ou oublier. Mais le plus important reste le mobile. C’est la clé : pourquoi ce meurtre a-t-il été commis ? Tant que l’on ne trouve pas de pistes sérieuses à ce sujet, nous n’avancerons guère. Nous devons en apprendre davantage sur cet homme et sur son passé.

Lorsque l’aubergiste arriva pour desservir, Robinson entreprit de l’interroger. L’homme était gros et massif, le visage bouffi rougi par le whisky. Il était plutôt du type jovial et emphatique. Il devait être très fort, ce qui était une nécessité dans son métier pour calmer les clients ou les jeter dehors.

— Le déjeuner était très bon. Le lit aussi. Une bonne auberge vous tenez… Monsieur ?…

— Albert… Appelez-moi Bert. Tout le monde m’appelle Bert. Le gros Bert, comme ils disent.

— Alors, Bert. Les affaires vont bien ?

— On n’a pas à se plaindre. Tant qu’il y aura des journaliers qui travailleront aux chantiers, je vais toujours avoir une bonne clientèle.

— Les habitants, ils viennent souvent chez vous ?

— On les voit surtout lorsqu’ils arrivent au marché sur la place, en face de l’église. Je vous dis qu’il y en a du chahut les samedis de marché.

— Il y avait du monde samedi dernier ?

— J’cré bien ! C’était la Saint-Michel !

J’ai dû expliquer à Robinson qu’à la Saint-Michel en campagne, tout le monde en profite pour faire des affaires, vendre ou acheter des bestiaux ou encore des terres, le marché étant un lieu idéal pour ces rencontres.

— Comme ça, tout le monde était au marché ?

— Certainement. Le tintamarre était encore pire que d’habitude. Le quai était chargé de marchandises qu’on embarquait et qu’on débarquait, les habitants arrivaient avec leurs vaches et leurs cochons bien gras, les bûcherons descendaient de la forêt avec leur carriole pleine de bois, des Sauvages sortis de leur trou perdu vendaient de la vannerie, des étrangers étaient venus exprès pour faire la fête. Tous les tramps de la région en ont profité pour chaparder quelques bourses. En plus, ça faisait au moins trois jours qu’il pleuvait sans arrêt : les rues étaient boueuses, les égouts débordaient et la fange passait sous les planches de bois qui servaient de trottoir tant bien que mal. Vous auriez dû voir les belles dames qui faisaient les boutiques de la grand-rue en tenant leur robe au-dessus des chevilles pour ne pas la salir, leurs souliers tout crasseux, le chapeau de travers quand il ne tombait pas carrément dans la rue, emporté par les carrioles et les chevaux. Oui, certain. C’était tout un chahut !

Je voyais bien que le cerveau de Robinson travaillait à grande vitesse. Il emmagasinait tout ce que le gros Bert lui disait « pour considérations futures ». Il lui demanda.

— Dis donc, Bert, tu le connaissais bien, Renaud ?

— Bien ? Non, pas vraiment. C’était le genre de bourgeois qui ne venait pas dans mon auberge. Ce n’est pas un lieu assez bien pour les bonnes gens… Pourtant…

— Pourtant quoi ?…

— Renaud, ce n’est pas… Ce n’était pas quelqu’un de la haute, vous savez. Pas comme le seigneur Debartzch ou le seigneur Papineau.

— Il venait d’où alors ?

— À ce qu’il paraît, il était de La Présentation. Vous connaissez ce village ?

— Pas vraiment, non.

— Un trou entre ici et le village de Saint-Hyacinthe. Il paraît que son père avait fait son argent en vendant des peaux de castor. Il y en avait pas mal autrefois, des castors.

— C’est là qu’il est né.

— Je pense que oui. En tout cas, je ne sais pas grand-chose de lui. Il était marchand, il paraît.

— Pourquoi est-il venu s’installer par ici ?

— Encore là, je peux pas vous aider beaucoup. Je suis pas du coin non plus. Mais j’ai entendu des rumeurs à son sujet. À l’auberge, c’est la place pour les rumeurs, ça c’est certain. Renaud, c’était le gars des Anglais…

Le gros Bert se rendit compte qu’il parlait justement à un Anglais. Il se reprit.

— Esscusez, mon bon monsieur. Je voulais pas vous offusquer.

It’s nothing, lui répondit Robinson. Continue…

— Renaud, c’était un loyaliste, un vrai, puis les patriotes l’ont pas mal amoché pendant des troubles. Ils lui avaient saccagé son magasin et Dieu sait quoi encore. En tout cas, c’est ce qu’on dit.

— Alors ?

— Alors, la rumeur dit qu’il s’est vengé en trahissant plusieurs patriotes, puis en faisant du chantage à d’autres. Il paraît qu’il a ramassé de grosses sommes d’argent, et des fermes même, en menaçant les habitants de les dénoncer aux autorités. C’est avec ce magot-là qu’il a commencé ses entreprises… c’est du moins ce qu’on dit. Mais c’est des rumeurs. En tout cas, il y en a qui le haïssait pour le tuer, ça c’est sûr!

— Pourquoi dis-tu cela?

— Il lui est arrivé quelque chose pendant la Saint-Michel. C’était l’après-midi, assez tard, j’avais fini de nettoyer et je me tenais en face de la porte en fumant ma pipe. J’ai vu passer la belle carriole de Renaud avec sa bourgeoise. Il revenait au manoir. À un moment, un homme que je ne connaissais pas est sorti de nulle part. Il avait les vêtements, les mains et le visage très sales. Il s’est approché de la carriole qui roulait lentement à cause de la foule. L’homme a saisi le bras de Renaud et lui a crié quelque chose. Puis, il lui a craché au visage. Renaud a pris son fouet et l’a battu jusqu’à ce qu’il le lâche. L’homme a quand même continué à crier après lui. Quand Renaud a disparu, il a tourné les talons et s’est dirigé vers le quai.

— Sais-tu ce qu’il criait?

— Non j’étais trop loin. Mais il avait l’air furieux, ça c’est sûr. Besoin d’autres choses ?

— Non merci, Bert.

Robinson sortit quelques pièces de sa besace et les jeta nonchalamment sur la table. Le montant couvrait largement les dépenses de la nuit et du déjeuner et même davantage. Beaucoup plus, même.

— Merci bien mon bon monsieur, vous êtes toujours le bienvenu ici, dit le gros Bert en souriant de toutes ses dents jaunis. Il se retira à reculons en courbant la tête.

C’est ainsi que j’ai appris l’une des règles de base du détective Robinson : tout renseignement se paye rubis sur l’ongle.

Robinson décida d’aller aux funérailles du couple, non par curiosité, mais bien parce qu’il s’attendait toujours à apprendre beaucoup de choses dans ces occasions. Il lui était même arrivé de voir le meurtrier s’afficher à la cérémonie, par bravade ou orgueil. Il n’avait jamais compris pourquoi les criminels étaient si idiots la plupart de temps. Par contre, en bon anglican, il lui répugnait souverainement d’assister à une cérémonie « papiste », comme il le disait. Dans ce cas-ci, il allait faire contre mauvaise fortune bon cœur.

Nous nous présentâmes à la salle des habitants. Des rideaux de crêpes noirs encadraient l’entrée et des fleurs violettes reposaient sur les côtés. Les portes étaient grandes ouvertes malgré la fraîcheur du temps. Une vague odeur d’œufs pourris ou de viande froide macérant dans son sang régnait dans la pièce. Les effluves étaient encore supportables, mais il commençait à être temps de s’occuper des cadavres. L’homme et la femme avaient été revêtus de leurs plus beaux atours. Des chapelets enlaçaient leurs doigts noueux. Ils ne portaient pas de souliers ; que des pantoufles. La femme arborait une coiffe blanche. Quand nous arrivâmes, on venait de terminer la récitation de plusieurs chapelets. Les corps furent déposés dans des cercueils en planche de bois blanc. Il n’y avait plus qu’à mettre les couvercles.

Le curé arriva enfin pour la levée des corps. Il avait fait les choses en grand pour l’occasion, amenant avec lui plusieurs enfants de chœur et quelques chantres. Quelques dames encore présentes se réunirent derrière le curé afin de marmonner les dernières prières. Puis, de solides gaillards habillés en noir entrèrent, allèrent refermer le cercueil avec quelques chevilles de bois et entreprirent de les transporter sur leurs épaules à pied jusqu’à l’église. L’un des cercueils était nettement plus lourd que l’autre si l’on se fiait aux grimaces des porteurs. Ils descendirent avec précaution les quelques marches de la salle des habitants précédés du curé, des enfants de chœur et des chantres qui entonnèrent à pleins poumons des cantiques funèbres en faussant allègrement. Quelques paroissiens attendaient de se mettre en file derrière le groupe pour la procession vers l’église.

La fille de Clémentine Renaud, Éléonore, était au premier rang du convoi, tenant par la main un jeune enfant de sept ou huit ans. Le pauvre était bien seul, car ce jour de semaine (nous étions mardi), il n’était pas question que les enfants manquent un jour d’école pour des funérailles. D’ailleurs, très peu d’habitants des alentours se présentèrent à la cérémonie. Il y avait tant à faire à cette période de l’année sur une ferme : terminer les récoltes, rassembler les bêtes afin de les mettre dans leur enclos, nettoyer le potager, faire le grand lavage de la maison et la préparer pour le temps froid. On avait tant à faire ! Et puis, on ne peut pas dire que beaucoup regrettaient la mort de Renaud, au grand déplaisir du curé d’ailleurs qui n’a pas manqué de mentionner les absences en chaire.

Quand tout le monde fut entré dans l’église, elle était à peine remplie aux trois quarts, ce qui devait contraster avec les dimanches ordinaires. Cette église était superbe, à mes yeux du moins. L’architecture extérieure, très élégante, se recouvrait de pierres grises de Terrebonne. Un fronton classique sculpté surmontait l’entrée centrale. Un œil-de-bœuf au sommet du pignon allégeait l’ensemble. Le toit en fer blanc et le clocher fléché percé de fausses fenêtres en ogive sur deux étages donnaient le plus bel effet.

L’intérieur était à l’avenant : stucs sculptés, colonnades jouxtant l’autel, boiserie foncée des stalles du chœur et des bancs contrastant avec la couleur pastel et les dorures des plafonds. Vraiment, on avait dû mettre beaucoup de temps, de travail et surtout d’argent pour la construire. J’appris un peu plus tard qu’il fallait remercier le seigneur Debartzch pour cet ouvrage. Il avait non seulement fourni le terrain nécessaire à l’agrandissement de l’ancienne église, mais aussi les plans d’architecte et, évidemment, une partie des sommes requises.

Le curé avait mis les formes pour l’occasion. Les trois autels avaient été recouverts de noir. Les ornements les plus beaux avaient été sortis, noirs avec des filets d’argent. Quelques chandeliers en argent que l’on exposait seulement à Noël ou à Pâques trônaient en avant. Le bedeau avait fait sonner deux cloches. Pas moins de quarante cierges éclairaient l’église même si nous étions en plein jour. Deux vicaires accompagnaient le curé, dont un qu’on avait fait venir expressément de la paroisse voisine pour l’occasion. Une dizaine d’enfants de chœur et trois chantres meublaient également l’abside.

Le sermon du curé fut dithyrambique. Égide Renaud était un homme de grande foi qui avait toujours fait ses Pâques et respecté la religion. Toujours généreux envers ses semblables, il l’avait aussi été envers la paroisse puisqu’il avait donné quelques terrains pour faire agrandir l’école. Son épouse aussi était une bonne catholique qui s’occupait des pauvres. Tous les ans pendant la période de Pâques, elle rassemblait les nécessiteux de la paroisse pour un grand dîner dans son manoir. C’était une femme exemplaire, fidèle à son mari. Pendant le sermon, on entendait de nombreux fidèles glousser ou chuchoter en riant. Vraisemblablement, le portrait que le curé brossait du couple Renaud ne semblait pas correspondre tout à fait avec la réalité.

Lorsque la cérémonie fut terminée, que l’on eut encensé les défunts et récité les dernières prières, des hommes entreprirent de descendre les deux cercueils dans la crypte. C’est là et non dans le cimetière que l’on enterrait les personnes les plus méritantes ou les plus riches, ce qui souvent revenait au même. Puis, l’église se vida progressivement. Robinson attendit qu’Éléonore sorte à son tour. Il lui demande s’il pouvait avoir une conversation avec elle. Pas plus avenante que la veille, elle accepta de mauvais gré. Elle envoya son enfant regarder partir le steamboat amarré au quai.

– Encore une fois, Madame Parent, je vous offre mes sympathies. C’est toujours pénible de perdre un membre de sa famille.

Éléonore ne répondit pas à cette marque de politesse.

– Votre mari n’est pas avec vous ?

– Il avait trop de choses à faire sur la ferme.

– Et aucun autre membre de la famille vous accompagne ?

– La parenté de ma mère habite trop loin. Le déplacement n’était pas possible dans un temps si court.

– Il me semble avoir entendu dire que vous aviez des frères et des sœurs ?

Lorsque Robinson mentionna ses frères et sœurs, le visage d’Éléonore se durcit davantage.

– J’avais une sœur ; elle est décédée. Pour ce qui est de mon frère, je n’ai pas eu de nouvelles depuis très longtemps, en fait depuis qu’il a été mis en pension à Montréal.

– C’est-à-dire ?

– Au moment où ma mère s’est remariée avec ce… ce…

Éléonore semblait furibonde, incapable même de prononcer le nom de son beau-père. Elle continua.

– Il ne voulait pas avoir d’enfants dans les jambes ; il s’est donc débarrassé de nous. Il a envoyé mon frère en pension très loin. Pauvre Zacharie ! Il n’avait que 12 ans. Vous vous rendez compte ?

– Et vous ?

– J’ai fait ce qu’il y avait de mieux à faire : me marier le plus vite possible et partir loin deux. Mon époux a réussi à s’installer sur une terre inoccupée dans l’arrière-pays. Nous avons travaillé très fort pour la défricher et pour construire notre chaumière.

– Vous auriez pu rester et vous installer avec eux. Vos parents étaient riches et le manoir assez grand pour vous recevoir.

– Je ne voulais rien leur devoir et en particulier à cet… à cet homme. De toute façon, il ne voulait rien me devoir non plus. Je suis même certain qu’il ne m’a rien légué.

– Ah non ?

Éléonore regarda Robinson d’un air sombre.

– Et votre mère ? Vous lui en vouliez ?

– Oh, ma mère ! Je ne sais pas quoi vous dire. Du temps où elle était encore avec mon père… mon vrai père je veux dire… elle s’est bien occupée de nous.

Robinson attendit la suite, mais c’est tout ce qu’Éléonore voulut bien lui dire de sa mère.

– Pouvez-vous venir au manoir pour vérifier s’il manque des objets qui auraient appartenu aux défunts ?

– Vous soupçonnez un cambriolage ?

– Pour le moment, je laisse encore toutes les pistes ouvertes.

– Malheureusement, je ne pourrai vous être d’aucune utilité. La dernière fois que j’ai mis les pieds au manoir, c’était en 1838 au moment de la cérémonie de leur mariage.

– Vous n’y êtes jamais retourné ?

– Jamais ! Oh oui… hier, lorsque je suis allée chercher des vêtements.

– Si je comprends bien, vous ne semblez pas trop malheureuse de leur mort.

Éléonore se contenta de regarder Robinson de ses yeux gris et froids sans lui répondre.

– Merci madame Parent. Je vous recontacterai. Tenez-vous à ma disposition.

– Où voulez-vous donc que j’aille ?

Éléonore appela son gamin : « Armand ! Viens ici ! On s’en va ». L’enfant arriva en vitesse. Ils détachèrent le cheval et embarquèrent tous les deux sur le siège de la carriole en bois de pin. « Je peux tenir les rênes, maman ? » « Pas maintenant », lui dit-elle. Puis, ils repartirent vers leur chaumière. Robinson regarda la voiture caracoler lentement jusqu’à ce qu’elle disparaisse à ses yeux. Comme d’habitude, j’étais incapable de deviner ce qui pouvait se passer dans la tête de mon compagnon.

***

Le soir, nous nous retrouvâmes chez le Dr Morrin. Il nous avait invité pour le souper. Sa maison était légèrement excentrée et donnait sur les rives du Richelieu. Il l’avait racheté des héritiers d’un des patriotes, médecin lui aussi, mort d’épuisement après avoir été emprisonné à Montréal lors des troubles de 1837. La maison était construite de pierres grises, plutôt grande, avec deux portes à l’entrée, l’une servant à la clientèle du médecin, l’autre introduisant dans la maison. On trouvait quatre fenêtres sur la façade au rez-de-chaussée et quatre autres à l’étage, dont deux en chien-assis.

L’intérieur était vaste et richement décoré : tapis, rideaux, papier peint et peinture de couleurs. De nombreux miroirs permettaient de refléter la lumière des lampes et des bougies. Le salon où nous fûmes reçus comportait tapis de Bruxelles, sofa, fauteuils en acajou, lustres, garnitures de cheminée, portraits et même un piano forte.

À notre arrivée, le capitaine Tétrôt était déjà là. Le Dr Morin tint à nous présenter ses six enfants disposés en rang d’oignon à côté de la gouvernante anglaise à l’œil sévère. Ils étaient tous habillés à la dernière mode. La plus vieille devait avoir près de 15 ans et le plus jeune 4 ou 5 ans. Au claquement de main de la gouvernante, il se dirigèrent en bon ordre vers la cuisine où leur repas les attendait. Nous nous installâmes dans la grande salle à manger dont la table ovale était dressée pour l’occasion de couverts luxueux : faïence anglaise pour la vaisselle, coutellerie en argent, chandeliers sculptés dans lesquels étaient plantées des bougies à la cire d’abeille. Le repas fut concocté par une cuisinière hors pair et arrosé de vin fin importé de Bordeaux. Décidément, le Dr Morrin savait recevoir et bien sûr en avait les moyens.

À la fin du repas, nous nous déplaçâmes vers le salon et appréciâmes quelques liqueurs capiteuses. Le Dr Morrin débuta la conversation par le sujet principal qui nous avait réunis chez lui.

– Alors messieurs ! Où en sommes-nous avec l’affaire ?

– À ses tout débuts, répondit un Robinson circonspect.

– Avez-vous pu en apprendre davantage sur les raisons de ces actes insensés ?

– Eh bien moi, j’ai fait ma petite enquête dans les alentours, répondit de capitaine Tétrôt. Samedi dernier, c’était la Saint-Michel. Il y a eu beaucoup d’étrangers en ville, beaucoup de tramps aussi qui furetaient ici et là.

– Avez-vous des informations précises à ce sujet ? demanda le Dr Morrin en s’adressant à Robinson.

– Pour le moment, j’en suis encore à me demander pourquoi Renaud a été tué.

– C’est pourtant simple, répliqua Tétrôt. Des cambrioleurs sont venus dans le manoir en profitant du brouhaha de la fête. Ils ont été surpris, puis… Couic ! (Le capitaine fit un geste significatif avec son doigt sous sa gorge).

– Oui, c’est possible, répondit Robinson, bien que cela m’étonnerait qu’ils aient été plusieurs.

– Pourquoi ?

– À cause de l’arme utilisée, une arme improvisée, la même qui a servi pour l’assassinat des deux personnes, ce qui n’aurait sans doute pas été le cas s’ils avaient été plusieurs assassins.

– À moins que l’un deux n’ait été qu’un simple observateur, rétorqua le Dr Morrin.

– Possible aussi. Mais j’ai des doutes si l’on se fie à la position des cadavres. Renaud a voulu s’enfuir, mais il n’a pas eu le temps d’atteindre la porte. On l’a frappé dans le dos avant.

– Et la femme ?

– Elle avait été témoin du meurtre ; elle ne pouvait pas rester en vie.

– Donc, reprit Tétrot, il s’agirait d’un seul cambrioleur qui aurait été surpris ?…

Il suspendit aussitôt sa phrase afin de ménager son effet. Puis, il ajouta d’un air goguenard.

– Alors… je sais qui c’est.

Nous nous regardâmes tous les trois sans trop comprendre ce que le capitaine voulait dire.

– On m’a dit qu’un voyou connu au village se promenait autour du manoir dans l’après-midi du samedi. Selon mes informateurs, il est même entré dans le jardin et se serait rendu jusqu’au kiosque derrière l’immeuble.

– Est-ce qu’on l’a vu pénétrer dans le manoir ou en sortir par la porte de devant ?, dit Robinson sachant que c’était la seule entrée possible après avoir examiné les lieux à son arrivée.

– Non, bien sûr. Mais il était aux alentours, c’est certain.

– Pour ce qui est de l’hypothèse du cambrioleur, il y a un problème important : il ne semble pas que quoi que ce soit ait été volé. La seule pièce en désordre était la bibliothèque, les étagères ayant été partiellement vidées de leur contenu, plusieurs ayant même été déplacées du mur. Je ne crois pas qu’un voleur, même instruit et cultivé, se contenterait de dérober des livres.

– Cela vaut peut-être la peine d’aller fouiller la chambre du gamin, dit Tétrôt.

– Sans doute. Vous le connaissez ?

– C’est un jeune irlandais qui est hébergé par les bons Frères.

Devant l’air perplexe de Robinson, le Dr Morrin expliqua que les Frères des Écoles Chrétiennes (évidemment bien connu et apprécié aujourd’hui) était une communauté qui venait à peine de débarquer au Canada. Les frères étaient des éducateurs très rigoureux qui faisaient déjà beaucoup de bien aux enfants miséreux à Montréal et à Québec. Une nouvelle loi des commissions scolaires avait été édictée quatre ans auparavant en vue de créer un régime scolaire basé sur les paroisses. On voulait mettre en place un système reposant sur les principes religieux mieux adapté aux besoins des ruraux. Le docteur venait d’arriver lorsque le curé de la paroisse fit appel à l’évêque pour qu’il envoie des enseignants catholiques. L’évêque fit pression auprès des Frères des Écoles Chrétiennes pour qu’ils viennent s’installer à Saint-Charles. La paroisse avait prélevé une taxe spéciale auprès des paroissiens afin de faire ajouter un étage à l’école existante. Le deuxième étage serait le lieu de résidence des Frères. Trois d’entre eux venaient tout juste de s’installer au printemps et on avait accueilli en septembre des petits garçons de trois niveaux.

En plus de s’occuper des enfants des paroissiens, les frères avaient adopté quelques garçons handicapés. Ceux-ci logeaient avec eux dans leur résidence au-dessus de l’école. Le jeune irlandais dont parlait Tétrôt était muet. Il n’avait jamais dit un mot depuis qu’il avait été trouvé errant dans les rues du village il y a deux ans. Il avait maintenant seize ans. Tétrôt continua.

– Je pense qu’il faudrait aller fouiller dans sa chambre. Il y cache peut-être son butin.

– C’est une idée, dit Robinson. J’irai dès demain matin.

Tétrôt s’attendit peut-être à ce que Robinson lui demande de l’accompagner. Après tout, n’avait-il pas découvert le coupable ? Or, lorsqu’il comprit que Robinson n’en ferait rien, il prit son air le plus renfrogné tout en continuant à vider plusieurs verres de liqueur. Robinson de son côté ne semblait pas convaincu de la culpabilité du jeune irlandais, cela me sembla évident. Mais comme il ne fallait écarter aucune piste comme il me le disait souvent, il accepta de faire cette démarche.

La fin de la soirée se termina par quelques commentaires banals et nous sommes repartis de notre côté en promettant au Dr Morrin de le tenir au courant.

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