Le dernier enfant de Sault-Sainte-Marie

Épisode 5
Le Sault

C’est Mashka qui vint la trouver.

Elle s’approcha sans bruit, comme elle faisait toujours, avec cette économie de mouvement qui n’était pas de la discrétion, mais de la certitude. Elle dit simplement, les yeux tournés vers le sud :

— Venez avec moi.

Miss Dupuis la suivit.

Elles marchèrent d’abord en silence, côte à côte, à travers les herbes hautes qui bordaient le sentier menant vers la rivière. Le soleil de juillet avait passé son zénith et pesait sur les épaules avec une chaleur sèche, que venait contrarier, par moments, le souffle humide montant de l’eau.

— Vous avez procédé à beaucoup d’examens de ce genre ? demanda Mashka.

— Quelques-uns, dit Miss Dupuis.

— Des enfants ?

Un temps.

— Une fois. Il y a deux ans. Un garçon de neuf ans, à Montréal.

Mashka ne répondit pas. Miss Dupuis reprit :

— C’était un accident. Noyade. Le père nous avait demandé de vérifier.

— Et ici, c’est un accident aussi ?

Miss Dupuis s’arrêta une demi-seconde, puis continua de marcher.

— Non. Ce n’en est pas un.

Mashka hocha la tête dans un mouvement à peine perceptible. Son geste semblait confirmer qu’elle le savait déjà. Mais elle avait besoin de l’entendre dire à voix haute, dans la langue des Blancs, par quelqu’un qui ne pouvait pas se tromper sur ce genre de chose.

— Racontez-moi votre métier, dit-elle après un moment.

Miss Dupuis eut un regard de côté. La demande était directe, sans détour, sans la politesse convenue qui eût entouré la même question dans un salon de Montréal.

— Je suis détective. J’enquête sur des morts suspectes, sur des vols, sur des disparitions. Je travaille avec le chef Robinson depuis deux ans.

— Une femme détective ?

— Oui.

Mashka réfléchit à cela sans commentaire visible.

— Et on vous laisse faire ?

— La plupart du temps, parce qu’on n’a pas le choix, dit Miss Dupuis avec un petit sourire en coin.

— Donc, un travail qui n’est pas facile pour une femme à Montréal. Alors, pourquoi êtes-vous ici avec votre chef ?

— Parce qu’on pensait que je pouvais être utile ici.

Miss Dupuis regarda Mashka de côté et ajouta :

— Et aussi parce que je suis la meilleure dans ce que je fais.

Quelque chose passa dans le regard de Mashka, pas tout à fait de l’amusement, mais quelque chose d’approchant. Elle ne dit rien.

Elles débouchèrent sur la berge.

La rivière Sainte-Marie s’étalait devant elles, large et luisante sous le soleil de l’après-midi. Les eaux étaient plus basses qu’au printemps, le grondement plus sourd, et on distinguait par endroits des roches affleurant à la surface, lisses et sombres. Mais la puissance de l’eau était là tout de même, sensible dans l’air humide, dans ce bruit de fond qui empêchait le silence de s’installer tout à fait.

De l’autre côté, séparée de la rive par les courants et un bras d’eau plus calme, on voyait une île. Une langue de terre basse, couverte d’arbres et de roches. Sur la rive de l’île, des canots d’écorce avaient été tirés hors de l’eau. Des silhouettes se déplaçaient. On entendait, par intervalles, des voix portées par le vent, un rire d’enfant, le claquement sourd d’un aviron sur la coque d’un canot. Des filets séchaient entre des poteaux. Une fumée légère montait d’un feu qu’on ne voyait pas.

Mashka s’arrêta au bord. Elle regarda l’île un long moment sans parler.

— Baawitigong, dit-elle enfin. Le lieu des rapides. Mon fils est né ici. Son père aussi.

Miss Dupuis se tut. Elle regarda l’île à son tour.

— Les gens là-bas, dit Mashka, ils sont des nôtres. Des familles qui viennent pêcher le corégone depuis que leurs grands-pères peuvent s’en souvenir. Ils viennent chaque été. Ils plantent les filets dans les rapides comme leurs pères l’ont fait, et leurs enfants regardent et apprennent. C’est comme ça que ça se transmet.

Elle marqua une pause.

— C’est comme ça que mon fils aurait dû apprendre.

Miss Dupuis ne répondit pas. Il n’y avait rien à répondre.

— Il s’appelait Ishkode, dit Mashka. Ça veut dire le feu. Son père lui avait donné ce nom parce que le soir où il est né, il y avait un grand feu sur l’île et qu’on le voyait depuis la rive. Animikiin disait que c’était un signe. Que son fils porterait la lumière du clan.

Elle dit cela sans emphase, comme on rapporte un fait.

— Animikiin, c’était votre mari, dit doucement Miss Dupuis.

— Il est mort il y a trois ans. À la chasse. Un accident.

— Je suis désolée.

Mashka inclina légèrement la tête, acceptant les condoléances sans les rejeter, mais sans s’y attarder non plus.

Elles s’assirent sur une roche plate à quelques pas de l’eau. Le soleil leur donnait dans le dos. Sur l’île, un homme déployait un filet avec des gestes lents et précis.

— La communauté savait ? demanda Miss Dupuis. Pour Ishkode. Elle savait que ce n’était pas un accident ?

Mashka regarda l’homme au filet.

— La communauté savait qu’il s’était passé quelque chose. Ce n’est pas pareil.

— Quelle différence ?

— Savoir qu’il s’est passé quelque chose, c’est avoir peur. Savoir ce qui s’est passé, c’est avoir une raison d’agir. La peur, on peut la garder pour soi. Une raison d’agir, on ne peut pas.

Miss Dupuis réfléchit à cela.

— Et Bame ? dit-elle. Elle, elle savait ?

— Bame voit des choses que les autres ne voient pas. Ça fait d’elle une prophétesse, pas un témoin. Les gens l’écoutent avec respect, mais ils ne l’entendent pas.

— Vous, vous l’entendez ?

Mashka tourna les yeux vers Miss Dupuis. Un regard long, direct.

— Je la connais depuis longtemps. Je l’entends. Mais l’entendre ne suffit pas à prouver quoi que ce soit.

— Et Ozha ?

Un silence.

— Ozha a vu mourir son mari. Elle a vu mourir son fils. Elle a vu mourir son petit-fils. Il y a des femmes que ça brise. Et des femmes que ça rend comme de la pierre. Ozha est de la deuxième sorte.

Miss Dupuis acquiesça lentement.

— Elle a accepté que j’examine le corps, dit-elle. Je lui en suis reconnaissante.

— Elle n’a pas accepté par confiance en vous, dit Mashka. Elle a accepté parce qu’une partie d’elle voulait savoir. Et parce que vous êtes une femme. Elle n’aurait pas laissé un homme, même Lawrence, même un homme qu’elle connaît depuis trente ans, toucher au corps de son petit-fils.

— Je comprends.

— Non, dit Mashka, sans dureté. Vous ne comprenez pas encore. Mais vous essayez, ce qui est déjà beaucoup.

L’homme sur l’île avait fini de déployer son filet. Un enfant, petit, le rejoignit en courant sur la rive et lui dit quelque chose. L’homme se pencha, écouta, répondit. L’enfant repartit en courant.

Mashka regarda la scène.

— Le clan du Plongeon, dit-elle, c’est le clan d’Animikiin. C’est le clan d’Ishkode. Pas le mien.

— Quel est le vôtre ?

— La Grue : Ajijaak. Le clan des chefs, ceux qui parlent en public, qui négocient avec l’extérieur. Ici, à Baawitigong, c’est le clan dominant. Et le Plongeon, lui, il observe. Il veille à ce que les choses se fassent comme elles doivent se faire. Les deux clans travaillent ensemble. Ou ils devraient.

— Il y a des tensions.

— Il y en a toujours eu. C’est la nature des choses. Deux pouvoirs distincts qui se regardent. Mais ce n’est pas pour ça qu’Ishkode est mort.

— Vous en êtes certaine ?

Le regard de Mashka se perdit à l’horizon, vers l’île, vers la rivière. Elle ne répondit pas. Miss Dupuis continua :

— Et pourtant, vous avez épousé un homme du clan du Plongeon.

— Il le fallait. Un homme d’un clan ne peut pas épouser la femme du même clan. Ce serait considéré comme de l’inceste. Un jour, Animikiin est venu à la pêche. Il était prêt à prendre une épouse. Il m’a vu. Et voilà.

Miss Dupuis ne dit rien. Elle attendit.

Mashka se leva, fit quelques pas vers l’eau. Elle s’arrêta là où les pierres commençaient à être mouillées par les éclaboussures du courant. Elle regarda l’île un long moment.

— Vous savez ce qu’Ishkode aurait été, dit-elle. Dans cinq ans, dans dix ans. Le dernier héritier mâle de la lignée de Katawabidai. Quelqu’un qui aurait eu le droit de parler au nom du clan du Plongeon devant les Blancs, devant les juges, devant les commissaires. Quelqu’un dont le nom sur un document aurait compté.

Elle se retourna.

— Ça compte, un nom, pour les Blancs. On ne peut pas prendre les terres d’un peuple sans son consentement, en théorie. Alors on trouve des gens qui signent. Ou on fait en sorte qu’il n’y ait plus personne à qui demander.

Miss Dupuis soutint son regard.

— J’étais à Montréal, dit Mashka, quand ils ont signé les traités Robinson-Supérieur, en 1850. J’avais quatorze ans. Les sœurs me lisaient les journaux. Je comprenais les mots, mais pas ce que ça voulait dire vraiment. Ce n’est que plus tard, en revenant ici, que j’ai compris ce qu’on avait signé. Ce qu’on avait donné. Pour quoi ?

— Pour des annuités, non ?

— Pour des promesses, oui, dit Mashka. Et les promesses, ça se retire. Ça s’oublie. Les terres, non.

Elle revint s’asseoir.

— Les Américains, de l’autre côté, dit-elle avec un mouvement de la tête vers le sud, ils ont fini par comprendre plus vite. Les réserves, les déplacements de force, les guerres. Ici, les Anglais font les choses autrement. Plus lentement. Plus poliment. Mais le résultat, c’est le même.

— Et la Confédération ? dit Miss Dupuis.

Mashka eut un sourire très bref, sans joie.

— J’ai lu les journaux. En français et en anglais. Les discours de Macdonald, de Cartier. Il n’y a pas un paragraphe pour les Indiens. Pas un mot. Comme si on n’existait pas. Comme si Baawitigong avait toujours été vide. Et maintenant qu’ils ont leur nouveau pays, ils vont pouvoir faire les choses en grand. Les traités numérotés, les réserves, les écoles. Ils vont nous mettre quelque part où on ne gênera pas.

Sa voix était égale. Pas de colère, ou plutôt une colère si ancienne et si bien tenue qu’elle ne ressemblait plus à de la colère, mais à de la connaissance.

— Ishkode aurait pu faire quelque chose, dit-elle.

— Vous pensez qu’il aurait pu changer les choses ?

— Pas maintenant, pas à douze ans. Mais dans cinq ans, dans dix ans, quand ils auraient voulu prendre les droits de pêche aux rapides, quand ils auraient voulu ouvrir les terres du clan du Plongeon à la colonisation. Ishkode aurait été là. Avec son nom, avec sa lignée. Il aurait dit : « ces terres sont à nous, voici depuis combien de générations ». Et son nom aurait compté.

Elle regarda l’île.

— Maintenant, il n’y a plus personne. La lignée s’arrête. Le clan du Plongeon n’a plus de voix légitime ici. Et peut-être que quelqu’un, quelque part, a calculé que c’était ce qu’il fallait.

Un silence passa entre elles. Sur la rivière, un canot traversait le courant en biais, pagayé par un homme debout à l’arrière. La lumière de l’après-midi faisait des éclats de cuivre sur l’eau.

Mashka releva la tête et regarda Miss Dupuis.

— Avez-vous fait des études ?

— J’ai étudié le droit.

— Vous comprenez donc les textes de loi.

— Je les comprends.

— Alors vous pouvez comprendre pourquoi Ishkode avait de l’importance pour sa communauté.

Ce n’était pas une question. Miss Dupuis répondit tout de même.

— Je commence à le comprendre, oui.

Mashka hocha la tête.

— Les Sœurs m’ont bien instruite, dit-elle. Elles voulaient faire de moi une bonne catholique française. Elles y ont à moitié réussi. J’ai appris le français, la grammaire, la géographie, les rudiments du grec et du latin. J’ai lu Bossuet, Fénelon, les Évangiles. Et des journaux en cachette. Parfois, des livres de droit que l’aumônier laissait traîner.

Le bord d’un sourire, fugace.

— Elles ne savaient pas que je lisais leurs livres de droit.

— Et cela ne vous a pas suffi, dit Miss Dupuis.

— Ça m’a donné les outils pour comprendre ce qu’on était en train de nous faire. Ce n’est pas comme pouvoir l’empêcher.

Mashka se tut un moment, puis regarda Miss Dupuis.

— Vous avez étudié le droit. Décidément, vous n’êtes pas une femme ordinaire. On vous l’a déjà dit ?

— Cela me ferait vraiment plaisir si vous m’appeliez Thérèse, dit Miss Dupuis en souriant. Oui, assez souvent et pas toujours pour les bonnes raisons. J’ai étudié le droit chez un avocat de Montréal, pendant un an, après le collège. Comme lectrice, pas comme étudiante. Les femmes ne peuvent pas être admises au barreau.

— Vous avez donc voulu être avocate.

— Oui. Mon père l’était.

— Pourquoi ne l’êtes-vous pas devenue ?

— Parce qu’on ne me l’a pas permis. Nos sociétés supposément civilisées ne sont pas prêtes à avoir des femmes avocates. Vous le savez aussi bien que moi.

— Comment avez-vous pris cela ?

Miss Dupuis réfléchit. Autour d’elles, les rapides continuaient leur bruit de fond, patient et indifférent.

— En colère, dit-elle. Pendant un moment.

— Et après ?

— Après, j’ai cherché quelque chose que je pouvais faire quand même.

Mashka la regarda. Pas longtemps. Quelques secondes seulement.

— C’est ce que j’ai fait aussi, dit-elle. On se ressemble un peu. Ne trouvez-vous pas, Thérèse ?

Miss Dupuis regarda Mashka d’un œil nouveau, avec quelque chose de difficile à identifier au fond des yeux, mais elle n’ajouta rien.

Le soleil avait bougé. Les ombres des bouleaux s’allongeaient vers l’est et la lumière sur la rivière avait pris cette teinte cuivrée qui précède la fin de l’après-midi. Sur l’île, plusieurs canots avaient été mis à l’eau. On entendait des éclats de voix, des appels d’un bout à l’autre du campement.

— Ishkode aimait regarder les pêcheurs, dit Mashka. Il me demandait à venir là au bord, le soir, quand ils rentraient avec les filets pleins. Il comptait les poissons. Il avait une façon de compter à voix basse, très vite, en ojibwé, et après, il me disait le nombre en français pour que je vérifie.

Elle s’arrêta.

— Il voulait tout faire dans les deux langues. Il disait que ça lui donnait deux façons de voir les mêmes choses.

Miss Dupuis regardait l’île.

— Il avait raison, dit-elle.

— Oui, dit Mashka. Il avait raison.

Un long silence s’installa entre elles. Ce n’était pas un silence gêné. C’était le silence de deux personnes qui ont dit l’essentiel et qui n’ont pas besoin de le remplir.

Ce fut Mashka qui parla la première.

— Est-ce que vous allez trouver qui a fait ça ?

Miss Dupuis ne répondit pas tout de suite.

— Nous apprenons dans notre métier de ne jamais faire de promesses. Mais soyez certaine d’une chose : nous le chercherons avec tous les moyens que nous avons. Et j’espère que nous le trouverons.

— Et après ?

Miss Dupuis ne dit rien. Mashka non plus. Elles savaient toutes les deux ce que le silence signifiait.

Elles restèrent encore un moment au bord de l’eau sans parler. Le canot qui avait traversé les rapides avait accosté sur l’île et l’homme l’avait tiré sur les roches avec des gestes sûrs. Quelques femmes s’approchèrent. On déchargea les filets.

Mashka se leva.

— Bon. On retourne, sinon votre chef va s’inquiéter.

— Oh, ce n’est pas le genre à s’inquiéter à mon sujet, je peux vous l’assurer. Vous savez, Mashka, lui et moi, nous nous connaissons depuis longtemps. Je suis sa belle-fille. Robinson a marié ma mère, qui était restée veuve alors que j’avais à peine une dizaine d’années.

Les deux femmes commencèrent à marcher vers le sentier.

— Si vous avez besoin de me reparler, dit Mashka, cela me fera plaisir de vous revoir, Thérèse.

— Je vous remercie, Mashka. Et j’aimerais que vous acceptiez de rencontrer Robinson également, ainsi qu’Ozha et Bame, si vous pensez pouvoir les convaincre.

— Ozha ? Je ne sais pas. Je pense que j’arriverai à la convaincre.

Elles reprirent le chemin en sens inverse, à travers les bouleaux et les herbes hautes. La chaleur du jour avait légèrement faibli. Quelque part dans les épinettes, un oiseau répétait deux notes, inlassablement.

Une réflexion sur “Dernier enfant-Épisode 5”

  1. J’aime bien. J’étais moi aussi sur le bord de la rivière à écouter les deux femmes parler en regardant la vie sur l’île.

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