Les Crimes-Livret 9

Livret 9@Marcel Viau

Le lundi 9 octobre, je me rendis au château de Ramezay où les Cours de justice avaient été installées à la suite de l’incendie de l’ancien bâtiment. J’avais reçu la veille un message par un coursier dans lequel Robinson me donnait rendez-vous sans explication à la porte de l’immeuble à 9 h ce matin-là.

La veille, Adélaïde et moi avions passé un dimanche paisible en commençant notre journée par la grand-messe à l’église Notre-Dame. Cette église était magnifique ! Elle avait remplacé depuis quelques années l’ancienne église donc le dernier vestige, son clocher, venait d’être démoli, libérant ainsi l’espace pour la Place d’armes qu’on connaît aujourd’hui. La nouvelle église monumentale, de style néo-gothique en pierres grises de Montréal, peut contenir jusqu’à dix mille fidèles. Il nous a quand même fallu arriver tôt pour obtenir une bonne place. Les deux tours de 230 pieds dominent toujours le paysage montréalais ; elles sont visibles à des miles à la ronde.

À cette époque, l’intérieur n’était pas aussi flamboyant qu’aujourd’hui. Le mur de chevet, bien plat à la mode anglaise et non semi-circulaire, présentait une grande verrière devant laquelle étaient disposés, de part et d’autre, six tableaux provenant de l’ancienne église. Les colonnes de la nef étaient peintes en trompe-l’œil représentant du marbre veiné. Adélaïde et moi ne nous fatiguions jamais d’admirer ce chef-d’œuvre. Nous avons donc assisté pieusement à la grand-messe célébrée par l’évêque et concélébrée par plusieurs prêtres. Une excellente chorale et de nombreux enfants de chœur les accompagnaient.

Après la messe, et comme d’habitude, nous sommes allés dîner chez les parents d’Adélaïde dont le père cultivateur nous accueillit dans sa grande maison en pierre de la Côte de la Visitation. Cette promenade en carriole nous faisait toujours beaucoup de bien, en particulier lorsque la température était idéale comme hier. Les paysages de Montréal étaient bucoliques avec ses champs cultivés et ses animaux qui paissaient. Les parents d’Adélaïde étaient des gens joviaux que nous avions toujours plaisir à fréquenter. Ils avaient dépassé depuis longtemps les réticences qu’ils avaient eues à notre égard dans le passé. Lors de ces rencontres, il m’arrivait de donner à ma chère tante des nouvelles de mon père (son frère) qui demeurait toujours aux États-Unis. Autrefois, papa avait subi de tels revers de fortune qu’il avait jugé bon de s’expatrier à l’étranger. Quand il est revenu au Canada, ce fut pour y mourir. Quelle tristesse parfois que la vie sur terre ! Aujourd’hui, alors que ces parents que j’ai aimés ont disparu à quelques années d’intervalle, je pense à eux avec beaucoup de nostalgie.

Ce matin-là donc, lorsque j’arrivai au château de Ramezay, Robinson y faisait déjà le pied de grue en m’attendant en face de l’entrée monumentale. Le bâtiment était sans doute l’un des plus anciens du pays. Ramezay, le premier gouverneur de Montréal en Nouvelle-France, l’avait fait construire en pierre avec un toit en pente et de nombreux chiens assis. L’entrée comportait un petit toit classique supporté par quatre colonnades. Il avait fière allure ! Le manoir était tombé entre les mains des Britanniques après la conquête et servait maintenant de Cour de justice temporaire en attendant la construction du nouveau palais de justice que nous connaissons aujourd’hui. Robinson y avait passé la journée du dimanche à consulter des tonnes de documents. Le classement erratique des papiers officiels dû au déménagement récent ne lui avait pas facilité la tâche, de son propre aveu.

Finalement, il avait été en mesure de trouver quelques informations qui l’intéressèrent particulièrement. Il retrouva les dénonciations de Renaud qui avait servi comme témoignage lors de certains procès ayant fait envoyer en prison ou en exil ceux qu’il avait trahis. Il y avait donc de fortes chances pour que son assassin se retrouve parmi ces quelques hommes qui avaient de bonnes raisons de se venger de lui.

Pourquoi Robinson m’avait-il donné rendez-vous au château de Ramezay alors que vraisemblablement son travail était terminé ? En réalité, il m’avoua que les informations dont il disposait étaient insuffisantes et qu’il avait besoin d’obtenir plus de renseignements sur ces malheureux patriotes. En cherchant davantage, il avait trouvé un document fort intéressant qui avait servi à une demande d’indemnisation de l’un de ces patriotes. Il s’agissait d’une liasse volumineuse de feuillets écrits dans un style approximatif qui se révéla être un journal décrivant l’expérience des exilés en Australie. L’homme, un exilé lui-même, était revenu au Canada en 1845 à la suite d’une amnistie générale. Il avait donc passé près de six ans en exil. Enfin, coup de chance ou du sort, il s’avéra que le personnage, un certain François-Maurice Lepailleur, exerçait le métier d’huissier ici même au château. Voilà pourquoi Robinson voulut l’interroger dès que possible pendant qu’il était ici.

— Est-ce que Lepailleur pourrait être un suspect ? lui demandai-je.

— Je ne le crois pas. D’abord, il n’est pas sur la liste des dénonciations de Renaud. Cette liste fait référence aux patriotes qui étaient présents tant à l’Assemblée des Six-Comtés qu’à la bataille de Saint-Charles. Renaud en parle comme des participants actifs pour les avoir reconnus à l’époque, soit lors de l’assemblée ou encore lors de la bataille elle-même. Or Lepailleur a été incarcéré à la suite de la tentative malheureuse de s’emparer des armes des Sauvages à Caughnawaga à 1838, donc une année plus tard. Il n’a sûrement aucun lien avec Renaud, mais nous allons quand même lui poser la question.

Nous entrâmes dans le bâtiment après nous être identifiés auprès de la garde. Robinson avait toujours la lettre d’introduction du surintendant, ce qui facilitait grandement les choses. Nous trouvâmes facilement le bureau de Lepailleur au bout du couloir. Il était assis à un petit comptoir surchargé de documents dans une vaste salle qui comportait bien une dizaine de meubles semblables. Les huissiers ont toujours été les parents pauvres de la magistrature tant par leur salaire que par le traitement qu’on leur offrait. Les employés étaient tous à la besogne et une certaine fébrilité régnait dans l’air. Le travail ne manque jamais dans une grande ville comme Montréal. On nous montra du doigt Lepailleur qui était installé dans le fond de la pièce près d’une fenêtre.

Après nous être présentés, il nous demanda la raison de notre venue. Comme nous allions discuter de sujets plus ou moins confidentiels, il jugea préférable de nous installer dans un endroit plus tranquille et plus discret. Nous entrâmes alors dans une petite pièce désignée par le mot Parlor écrit sur une affichette épinglée sur la porte. C’était un endroit triste avec des murs nus et décolorés, sans fenêtre. On y trouvait une petite table et quelques chaises. Nous prîmes place et sans plus tarder Robinson avança la raison principale de sa visite.

— Nous avons été chargés par le surintendant de la police de Montréal d’enquêter sur deux meurtres commis à Saint-Charles la semaine dernière.

— Ah bon ! dit, surpris, Lepailleur… et en quoi cela peut-il me concerner ?

— Rien, rassurez-vous ! Toutefois, vous pouvez nous aider grandement en nous fournissant des informations sur les circonstances historiques qui sont sans doute à l’origine de ces meurtres. Je m’intéresse surtout à la période des troubles de ’37 -‘38.

Je vis à ce moment-là de la tristesse passée dans les yeux de Lepailleur. On aurait dit qu’un voile venait de soudain tomber sur son regard.

— Oui, une période confuse s’il en fut une… De qui s’agit-il donc ? Est-ce que je les connais ?

— Peut-être. Il s’agit d’Égide Renaud et de son épouse.

Après un long moment d’attente où Lepailleur semblait rassembler ses souvenirs, il dit.

— Renaud… Oui… Renaud. Il y a très longtemps que j’ai entendu parler de lui.

— Vous le connaissiez ?

— Pas personnellement. Si je me souviens bien, c’était un personnage peu recommandable. Une chose est certaine : il n’appartenait pas aux mêmes cercles que moi.

— Vos cercles ?

— Les patriotes, les Fils de la liberté, les Frères chasseurs.

— De qui parlez-vous ?

Lepailleur sembla étonné de voir que Robinson ne connaissait pas l’identité de ces groupes qui furent tellement actifs lors des troubles de ’37-’38.

— Je vois que vous n’êtes pas d’ici.

— Non effectivement. Je suis arrivé au Canada il y a seulement quelques années.

— Et votre profession… ?

— Je suis détective, une sorte d’enquêteur privé si vous voulez.

— Alors, je suppose que vous vous êtes déjà renseigné sur moi et sur ce que j’appelle mes cercles d’amis ?

— Sur vous oui, mais pas sur vos cercles d’amis. Par contre, j’ai rencontré samedi l’Honorable Wolfred Nelson qui nous a longuement entretenus de la lutte des patriotes.

— Ah !… Je vois que vous ne parlez pas des « diaboliques rebelles » qui ont voulu renverser le gouvernement.

— Non, effectivement… Vous savez… Je ne suis qu’un enquêteur. Je ne fais pas de politique.

— Monsieur Robinson, nous faisons TOUJOURS de la politique.

Un ange passa pendant que Robinson chercha un grand carnet dans sa besace et qu’il se mit en frais de consulter ses notes. Après l’avoir feuilleté longuement, il reprit.

— Vous faisiez partie des patriotes qui furent d’abord condamnés à mort, puis exilés en Australie en 1838. Est-ce bien cela ?

— C’est exact. Mais qu’est-ce que cela a à voir avec votre affaire ?

— Patience, monsieur Lepailleur, j’y viens. J’ai retrouvé le journal que vous aviez envoyé au gouvernement en vue d’obtenir une indemnisation pour les pertes subies. Je l’ai trouvé fort bien documenté.

— Et alors ?

— Dans le cadre de mon enquête, je suis arrivé à la conclusion qu’il fallait rechercher les causes de ces assassinats dans le passé. Je me suis arrêté à l’une des périodes les plus troubles, soit les luttes des années 1837. Je suis convaincu que ces crimes prennent racine dans la bataille de Saint-Charles et de ses suites.

— Intéressant ! Les batailles de Saint-Denis et de Saint-Charles ont été les véritables déclencheurs de la révolte populaire.

— Vous y étiez ?

— Non. Je n’étais pas actif à cette période-là. Ce ne fut qu’un peu que plus tard que j’ai intégré le groupe des Fils de la liberté qui ont pris une part active au combat à partir seulement de 1838.

Robinson feuilleta encore un moment son carnet, puis continua.

— Je vois que vous avez été arrêté en… voyons voir… novembre 1838.

— Oui ! Avec mon ami Cardinal, nous attendions désespérément des secours américains pour livrer bataille aux Habits Rouges. Cardinal voulait organiser une insurrection plus sérieuse que ce qu’il appelait les échauffourées de Saint-Denis et de Saint-Charles. Il voulait surtout des fusils, mais aussi de l’argent, des canons et de l’aide américaine. Lorsque nous avons compris que les secours ne viendraient pas, nous avons pris une initiative qui semblait sur le coup une bonne idée, mais qui nous a été fatale.

Lepailleur nous raconta alors les événements qui l’ont mené à son emprisonnement. Avec un groupe d’une soixantaine de patriotes dont à peine la moitié était armée, ils décidèrent d’aller chercher les armes là où elles se trouvaient. On savait que les Sauvages de Caughnawaga étaient tous des chasseurs et que chacun possédait un fusil. Le groupe se cacha dans les boisés aux alentours de la réserve attendant que Cardinal et LePayeur aillent parlementer. Ils étaient convaincus que les Sauvages voudraient rester neutres durant la rébellion.

En chemin, le premier homme qu’ils rencontrèrent fut George de Lorimier, un cousin de l’un des chefs des patriotes Chevalier de Delorimier. George de Lorimier était un métis, né d’un père canadien et d’une Iroquoise. Il résidait chez les Sauvages puisqu’il y avait ses terres. Mis en confiance, Cardinal lui fit la proposition d’acquérir les fusils des Sauvages. De Lorimier (qui se faisait appeler « Ciel Brillant » par eux) affirma que lui-même était un patriote même s’il ne participait pas à la rébellion. Il a proposé de rencontrer lui-même le chef pour lui soumettre la proposition et négocier avec lui.

Or, Lepailleur et son groupe l’apprirent plus tard à leurs dépens, Ciel Brillant s’était immédiatement empressé de prévenir le chef des Sauvages. Ils étaient tous réunis à l’église pour la messe. Aussitôt, le chef donna l’ordre à ses hommes de se rassembler autour du mât du village avec leurs armes. Pendant ce temps Cardinal, tellement sûr de son plan, fit sortir du bois ses hommes et se présenta au chef. Quelle ne fut pas sa surprise de voir les Sauvages pointant leurs armes sur eux en les sommant de jeter par terre les quelques fusils qu’ils avaient ? De Lorimier n’était pas avec eux. Il avait disparu et les avait trahis. La suite fut terrible. Beaucoup plus nombreux que le groupe de rebelles, les Sauvages les transportèrent en canot à Lachine, alors un fief de tories. Les volontaires loyalistes s’emparèrent du groupe et le conduisirent à la prison du Pied-du-courant avec des chants de triomphe.

— C’est donc à ce moment-là que vous avez subi votre procès ?

— Un procès ? Je ne suis pas certain qu’il faut appeler cela ainsi. Une exécution, oui ! Nous sommes restés emprisonnés pendant plusieurs mois pendant qu’on créait un tribunal spécial militaire afin de nous juger pour haute trahison.

Lepailleur nous raconta que ce tribunal composé de militaires britanniques unilingues anglais ne pouvait pas être impartial. Les quelques avocats à qui on avait donné la permission de les défendre, dont l’honorable Drummond à l’origine de notre enquête sur les crimes du manoir Debartzch, ne pouvaient même pas les représenter verbalement au tribunal. La cause était entendue d’avance ! Sur la centaine d’accusés, dont la soixantaine qui avait été arrêtée par les Sauvages, à peine quelques-uns furent relâchés. Les autres ont eu à subir un sort épouvantable. Une soixantaine furent exilés en Australie et douze ont été pendus, dont les chefs Chevalier de Lorimier et Narcisse Cardinal, le grand ami de Lepailleur.

— Je comprends que ce fut une période de grand malheur pour vous.

— Ce fut surtout une grande injustice.

— Vous y avez perdu votre ami Cardinal. Vous n’avez jamais voulu vous venger de sa mort et de votre exil ?

— Bien sûr, j’ai détesté pendant longtemps moins les Anglais du tribunal que celui qui nous avait trahis.

— Vous voulez parler de celui que les Sauvages appelaient Ciel Brillant ?

— Il était responsable non seulement de la mort de mon ami, mais aussi d’un des membres de sa propre famille : Chevalier de Lorimier.

— Avez-vous cherché à le retrouver à votre retour d’exil ?

— Non. Vous savez… cet exil en Australie avait été un coup terrible pour moi. J’ai dû laisser mon épouse et mon enfant qui ne possédaient plus rien. Par ordre de la Cour, on avait brûlé ma maison et pillé mes biens. Quand je suis revenu en 1845, j’étais seulement heureux de les retrouver en bonne santé. Surtout, j’ai eu le temps de prier lorsque j’étais en exil. Il y avait là-bas un prêtre curé de la paroisse catholique qui m’a beaucoup aidé. J’ai appris que le pardon plaisait plus à Dieu que la vengeance. Notre curé répétait que « œil pour œil, dent pour dent », c’était une affaire de l’Ancien Testament. Jésus disait plutôt : « pardonne à tes ennemis et prie pour ceux qui te persécutent ».

— Vous êtes donc revenu en paix.

— On peut le dire comme ça. De toute façon, même si j’en avais beaucoup voulu à ce traître, il n’était déjà plus de ce monde à mon retour. Quelques mois après notre arrestation, on a retrouvé son corps sur les rives du Saint-Laurent. Personne ne sait exactement ce qui s’est passé, mais certains disent qu’il était devenu incapable de s’endurer lui-même après ce qu’il avait fait. En voulant jouer un rôle de médiateur entre les Sauvages et nous, il avait plutôt provoqué la catastrophe et envoyé à la potence un des membres de sa propre famille. Un jour, il avait pris son canot et on ne l’avait plus revu vivant.

Lepailleur cessa de parler et regarda dans le vague, comme si tous ces souvenirs obscurcissaient sa vue.

— Cette guerre, M. Robinson, cette guerre ! Personne n’en est sorti indemne, vous savez ! Même pas les Anglais… Est-ce que cela en valait vraiment la peine ?

Maintenant que Robinson avait éliminé Lepailleur et quelques autres de la liste de ses suspects, il voulut en savoir plus sur l’exil des patriotes en Australie. Dans la liste de noms retenus à la suite de ses recherches de la veille, tous étaient partis en exil et il était vraisemblable que Lepailleur les connaisse. De plus, si ce dernier était revenu avec le pardon en bouche pour ses ennemis, il était loin d’être assuré que les autres avaient fait de même. Robinson l’incita de nouveau à parler de son exil.

— Votre exil en Australie ne fut pas de tout repos. C’est du moins ce que j’ai pu lire dans votre journal.

— Assurément. La plupart d’entre nous n’étaient ni pêcheurs ni marins. Nous n’étions pas habitués à prendre la mer. De plus, nos conditions de vie sur le bateau étaient pénibles. Nous étions punis à tout moment pour des peccadilles. Ce fut cinq mois de voyage que personne n’oubliera. Plusieurs ont été malades ; l’un d’entre nous en est mort.

— Si j’ai bien compris, votre séjour en Australie par la suite ne s’est pas non plus très bien passé.

— En tout cas, les deux premières années ont été vraiment difficiles. Nous étions prisonniers, vous savez, et notre gardien (qui s’appelait Badley, un nom prédestiné) nous punissait pour tout et pour rien. Oui ce fut vraiment très difficile durant les deux premières années.

— Et après cela ?

— Le gouverneur a accepté d’alléger nos conditions de vie. Après tout, nous n’étions pas des prisonniers de droit commun. Et en général, notre comportement était facile et accommodant. Puis, il y a eu l’amnistie de 1844.

— Évidemment, à titre de compatriotes, vous avez bien connu vos compagnons d’infortune ?

— Certes oui. Nous avons même gardé contact après les deux années où on nous a libérés de notre emprisonnement. Nous avions trouvé des emplois chez différents habitants australiens. Certains ont même pu démarrer de petites entreprises. Mais pour la grande majorité, nous avions le mal du pays et voulions revenir chez nous.

Robinson sortit alors de sa besace quelques feuillets qui ressemblaient à des fiches contenant des informations sur des suspects potentiels.

— Comme vous le savez, je suis toujours à la recherche de celui qui a assassiné deux personnes à Saint-Charles. Je crois que ces crimes sont des actes de vengeance et je soupçonne que ceux qui ont été dénoncés par Renaud pourraient être des suspects dans cette affaire. J’aimerais bien que vous m’en disiez plus à leur sujet.

— Si je peux vous être utile, comptez sur moi. Il y a eu assez de morts comme cela dans cette guerre et je trouve répugnant qu’on ait pu la continuer une douzaine d’années plus tard.

— Alors voilà ! J’ai un premier nom à vous soumettre : Louis Dumouchel.

— Je me souviens très bien de Dumouchel : un petit homme malingre et souffreteux. Il n’a jamais pu s’adapter à la captivité. Ce n’est sûrement pas votre homme.

— Et pourquoi donc ?

— Il est tombé malade la première année où nous étions prisonniers en Australie et il est décédé, faute de soins.

Robinson prit la fiche entre ses deux doigts et me la remit en m’invitant à la classer dans mes papiers en vue de mon futur rapport. Il prit une autre fiche et demanda,

— Joseph Marceau ?

— Ah oui, Petit-Jacques ! Tout un gaillard, celui-là. On l’appelait Petit-Jacques par ironie, car il mesurait plus de six pieds et devait peser près de 300 livres. C’était homme énergique et jovial, toujours optimiste. Il nous a bien aidés à garder le moral pendant notre emprisonnement. Peu avant son arrestation, il avait perdu son épouse décédée d’une longue maladie. Il avait laissé au pays deux enfants. Lorsque l’amnistie arriva en 1845, la plupart d’entre nous ont pu revenir dans notre pays avec l’aide de l’argent envoyé par des amis patriotes qui avaient fait des collectes pour nous aider. Seulement quelques-uns restèrent encore quelques années faute d’avoir suffisamment de pécule pour repartir. Petit-Jacques, lui, il y est toujours. J’ai appris qu’il s’était trouvé une belle Australienne, qu’il s’était marié et qu’il avait fondé une nouvelle famille. Quant aux enfants qu’il a laissés au pays, il semblerait qu’ils n’ont plus jamais entendu parler de leur père. Quelle tristesse !

Robinson prit la deuxième fiche, me la remit en me disant de rayer le nom encore une fois. La liste des suspects s’amenuisait. Il n’en restait plus que deux.

— Vous avez connu Théodore Béchard ?

— Théo ? Bien sûr. Lui, c’était un vrai dur. Voilà quelqu’un qui avait mérité amplement cette punition. Il avait fait de nombreuses exactions durant la Rébellion, menaçant les habitants de mort et d’incendier leur maison s’ils ne se joignaient pas à l’insurrection. Il a été un Frère chasseur. Il avait fui aux États-Unis et il est revenu en 1838 pour organiser la bataille. Théo n’était pas du genre à se laisser impressionner par les vexations de nos gardiens et il s’est souvent retrouvé au cachot pour avoir désobéi aux ordres, chapardé de la nourriture ou s’être bagarré. Un vrai dur, celui-là !

— Que lui est-il arrivé ?

— Il est revenu au Canada dans le même groupe de rapatriés que moi.

— Donc, il est ici depuis quatre ans.

Robinson sembla lui porter un intérêt particulier compte tenu de sa personnalité. Béchard était du genre à se laisser aller à des actes de violence. Voilà une espèce d’homme que Robinson avait bien connu pendant sa carrière de policier.

— Oui ! Il a retrouvé sa femme et sa famille. Il habite dans la maison de l’un de ses fils sur une terre à l’Acadie.

— L’Acadie ? C’est un village pas très éloigné de Saint-Charles ?

Je pouvais presque lire dans les pensées de Robinson à ce moment-là. Voilà une personne de nature colérique et violente qui gardait à l’évidence encore beaucoup de ressentiment sur son arrestation et son exil. Il était sans doute au courant que son dénonciateur habitait à quelques miles de là. Il avait eu amplement le temps de préparer sa vengeance et il en avait eu l’occasion. La seule question que je me posai fut celle-ci : pourquoi avoir attendu si longtemps pour passer à l’acte ?

Lepailleur avait sans doute, comme moi, deviné la pensée de Robinson. Il répondit.

— Vous avez raison, mais cela m’étonnerait que Théo soit votre coupable.

— Et pourquoi donc ?

— Théo était déjà l’un des plus âgé d’entre nous lors de notre exil. Aujourd’hui, il doit bien avoir une soixantaine d’années.

Lepailleur marqua une pause alors que son visage devint tout triste. Il continua.

— Depuis mon retour, j’ai essayé de reprendre contact avec mes compagnons de galère. J’en ai revu un certain nombre, dont Théo. Vous ne l’avez pas connu, bien sûr, mais Théo était un homme grand et fort, fier comme un paon. Or lorsque je l’ai revu, il était tassé sur sa chaise berçante dans la cuisine familiale… Il m’a semblé qu’il avait rapetissé d’un demi-pied. Il se berçait constamment en fumant sa pipe. Son fils m’a dit qu’il n’avait plus été le même après son retour d’exil et son état n’avait cessé d’empirer depuis un an. Il était devenu sénile et répétait constamment les mêmes phrases : « nous les battrons, les Anglais » ou encore « qu’ils viennent, je vais me défendre ». Il ne vivait plus dans la réalité. Le pauvre ! Il ne m’a même pas reconnu malgré toutes les épreuves que nous avions surmontées ensemble. Il lui arrivait même de ne plus reconnaître ses propres enfants. Quelle tristesse !

Robinson commença à se décourager quelque peu. Il avait beaucoup compté sur cette liste pour relancer son enquête. Il voyait maintenant filer entre ses doigts ses suspects les plus probables. Il me remit la fiche et prit la dernière entre ses doigts.

— Et Étienne Languedoc ?

Cette fois, une forte réaction apparut dans le visage de Lepailleur. Il se mit à gigoter sur son siège et je crus apercevoir une lueur de colère ou même de haine dans ses yeux. Il finit par bredouiller en rageant.

— Lui, c’est vraiment un crasseux, un vaurien. S’il en est un qui pourrait être coupable d’avoir assassiné quelqu’un, c’est bien lui !

 

Au Canada, au milieu du XIXe siècle, deux meurtres horribles ont été commis dans le village de Saint-Charles. Le roman policier LES CRIMES DU MANOIR DEBARTZCH suit à la trace l’investigation de Silas Robinson, un enquêteur moderne avant l’heure. Le roman est présenté en 20 épisodes à raison d’un par semaine. Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique RATTRAPAGE. Pour celles et ceux qui ne veulent pas attendre, procurerez-vous le livre intégral à la rubrique POUR CONNAÎTRE LA FIN...

Les Crimes-Livret 8

Livret 8@Marcel Viau

Ce matin, Robinson et moi nous sommes donné rendez-vous à la Place d’armes afin d’aller rencontrer le docteur Wolfred Nelson. En 1849, le personnage n’avait pas encore été élevé au statut de héros des Canadiens-français qu’il est devenu aujourd’hui, à la suite notamment du portrait qu’en avaient fait de lui des historiens comme L-O-David. Il n’en reste pas moins qu’il avait déjà suffisamment d’ascendant pour être élu membre du parlement et devenir un proche collaborateur du premier ministre. Il était surtout reconnu comme l’un des meilleurs médecins de la colonie. Il habitait une très belle maison sur le St James Street. Cette rue était fort belle, large et pavée, avec une plaisante mixité de bâtiments. Aujourd’hui, on n’y retrouve plus que des banques et des bâtiments d’affaires, mais à cette époque, une population de résidents anglophones de bonne fortune y habitait encore.

Nous avons décidé de marcher jusqu’à la résidence du Dr Nelson, croisant chemin faisant de beaux immeubles de pierres à colonnades et des maisons en briques sur trois étages où habitaient des marchands qui tenaient boutique au rez-de-chaussée. La propreté de la rue nous frappa. Des égouts creusés quelques années auparavant la rendaient salubre et agréable à fréquenter tant pour les piétons que pour les calèches. On y trouvait également de nouveaux réverbères au gaz beaucoup plus efficaces que ceux qui brûlaient de l’huile de loup-marin, de baleine, de morue ou de marsouin. Le travail des allumeurs de réverbères en était d’autant plus allégé. En somme, St James Street était une rue où il faisait bon vivre, sûrement plus que sur le chemin Saint-Laurent où j’habitais.

Arrivés à l’adresse indiquée, nous fûmes d’abord frappés par la nouveauté de la porte et des fenêtres. Ces changements avaient été rendus obligatoires par le fait que lors de l’émeute du printemps dernier, les tories étaient venus vandaliser la maison du Dr Nelson, un libéral notoire qui appuyait la résolution de Lafontaine sur les indemnités de remboursement des patriotes. La loi avait mis le feu aux poudres, incitant les loyalistes à descendre dans la rue et à s’en prendre à tout ce qui représentait un tant soit peu les partisans des Canadiens-français.

Nous avons été reçus par une domestique qui nous fit entrer dans un parlor où nous avons attendu avant de rencontrer notre hôte. Les patients du Dr Nelson ne manquaient pas, car il était sans doute le médecin le plus demandé de Montréal, son travail en politique ne représentant pour lui qu’une partie de ses activités. C’est ici même, dans sa maison, qu’il tenait son cabinet et qu’il rencontrait ses patients. Comme il avait déjà été averti de notre arrivée par le surintendant Ermatinger, il avait fait annuler plusieurs consultations, car il voulait nous consacrer le temps nécessaire malgré ses multiples occupations. Cette délicate attention ne sera pas la dernière que nous allions recevoir de sa part, confirmant de la sorte sa solide réputation d’honnête homme qui le précédait.

Quand il se présenta à la porte du petit parlor, je fus d’abord frappé par la stature imposante de l’homme. En évaluant approximativement, j’en conclus qu’il devait mesurer 6 pieds et quelques pouces. Sa tête dépassait même celle de Robinson qui n’était pourtant pas petit. Tout dans sa personne et sa physionomie dénotait l’habitude du commandement. Une masse de cheveux en broussailles sur le dessus de la tête et des favoris descendant à la moitié des joues contribuaient à l’allure militaire du personnage. Un visage vif et énergique ainsi qu’un regard ardent venait compléter le tableau déjà impressionnant.

J’avais déjà succinctement informé Robinson du personnage. Wolfred Nelson était un homme de caractère tout en contraste, autant adulé que détesté. Les loyalistes lui en voulaient cordialement, le considérant comme un traître à la race anglaise. On disait de lui qu’il était impulsif et colérique, capable de soulever les foules par sa voix de stentor, même si son français avait tendance à lui échapper dans ses moments d’exaltation. Une qualité toutefois que même ses ennemis lui reconnaissaient, c’était son courage.

Je vis que Robinson était quelque peu impressionné par le personnage, lui que pourtant personne n’intimidait. La poignée de main du Dr Nelson était franche, solide et nerveuse. Nous nous présentâmes et il nous invita à monter à l’étage par le majestueux escalier central afin de nous installer dans le grand Drawing Room plus confortablement meublé que le petit parlor au rez-de-chaussée. La pièce était murée de livres sur trois côtés et de la documentation s’empilait sur le plancher. Il restait quand même un espace raisonnable pour quatre fauteuils confortables et une table basse. Nous comprîmes que nous nous trouvions dans la pièce où le docteur recevait ses visiteurs privilégiés. Je me suis fait la remarque que ces murs devaient avoir entendu un grand nombre de secrets. Puis, la domestique qui nous avez reçus entra dans la pièce avec un plateau sur lequel étaient disposées une superbe théière en porcelaine et trois tasses. Le nectar ambré ayant été distribué à chacun, Robinson lança la conversation.

— Honorable Nelson…

— Je vous en prie, dit le Dr Nelson, ne m’appelez pas Honorable

— D’accord. Docteur alors ? D’abord, nous nous excusons de venir vous déranger alors que nous savons que votre temps est précieux. J’ai été mandaté par le surintendant Ermatinger pour enquêter sur des crimes qui se sont produits à Saint-Charles récemment. Pour résoudre ces crimes, nous croyons qu’il nous faut revenir dans le passé, jusqu’à la période des troubles de ‘37. Comme vous avez bien évidemment été un témoin privilégié de cette période, nous aimerions recueillir quelques renseignements pertinents pour notre enquête.

— De quels crimes parlez-vous ?

— Samedi dernier, nous avons retrouvé deux cadavres dans l’ancien manoir du seigneur Debartzch : un homme et une femme. L’homme s’appelle Égide Renaud et la femme, son épouse Clémentine Renaud, qui fut également la première épouse d’Armand Giroux.

— Je connais évidemment Armand Giroux. Il a pris une part active dans nos groupes de discussion ainsi que dans les luttes qui ont préparé les révoltes de ‘37. Il fut tué peu de temps après la bataille de Saint-Charles. Quant à Égide Renaud, j’en connais peu de choses sinon qu’il fut un renégat à la cause. Que voulez-vous savoir ?

Robinson voulut d’abord faire parler le Dr Nelson sur les origines des Troubles, lui expliquant qu’il n’était pas au pays au moment où ils se produisirent. Il avait besoin de comprendre les raisons du soulèvement afin d’éclairer ce qui avait mené aux batailles de ‘37. Il soupçonnait que c’était au cœur de ces événements que pouvaient se trouver certaines réponses aux questions qu’il se posait sur les meurtres.

Le Dr Nelson ne voulut pas entrer dans les détails des enjeux politiques qui donnèrent lieu à des résultats catastrophiques pour les réformistes et surtout pour les Canadiens-français. Il décrivit rapidement le mouvement radical qui s’était formé dans le Bas-Canada en même temps que dans le Haut-Canada. Il avoua à cette occasion que ses propres actions avaient été inspirées, en partie du moins, par le chef rebelle William Lyon Mackenzie, celui-là même qui avait proclamé la République du Canada à Toronto. Son action révolutionnaire avait été réprimée dans le sang et deux de ses collaborateurs avaient été pendus pour cette révolte. Le mouvement réformiste canadien prenait sa source également dans la révolte des chartistes en Angleterre et la révolution de juillet en France.

Le système politique canadien était vétuste et injuste, bloqué par une poignée de bureaucrates qui tenaient à leurs privilèges de la conquête britannique. Ceux-ci faisaient partie du family compact, un petit groupe de profiteurs surtout anglo-canadiens prêts à tout pour s’opposer au changement allant à l’encontre de l’esprit d’entreprise… et de leurs intérêts, bien sûr. De plus, même si ce groupe avait comme membres un petit nombre de Canadiens-français, les Anglais étaient opposés à donner plus de pouvoir à la majorité canadienne-française, une race qu’il fallait au plus vite assimiler selon eux.

À partir des années 1810, des politiciens canadiens se sont élevés plus nombreux que jamais contre ce qu’ils considéraient comme étant une perversion du système de l’Empire britannique. Le parti canadien, principalement composé de bourgeois canadiens-français d’inspiration démocratique, a mené durant plusieurs années un combat parlementaire afin de récupérer des droits qu’il disait revenir à la population, notamment celui de la responsabilité ministérielle de l’assemblée. Ce droit avait été confisqué par le family compact qui exerçait le pouvoir exécutif et cherchait l’anglicisation du Canada à tout prix.

Des débats acrimonieux se produisirent sporadiquement pendant une bonne vingtaine d’années. Or, les disputes sont restées longtemps contenues au sein des institutions parlementaires jusqu’à ce qu’une grave crise économique se produise, culminant en 1836 lorsque les récoltes de blé furent dévastées par des insectes destructeurs. Les habitants des milieux ruraux ont commencé à se mobiliser contre le gouvernement qui n’en avait apparemment rien à faire de leurs souffrances. S’est effectuée alors la jonction entre les problèmes des habitants et les préoccupations de la bourgeoisie canadienne-française. À partir de ces années, le mouvement d’abord strictement parlementaire se répandit dans les classes populaires et se radicalisa, allant même jusqu’à créer une rupture entre les modérés qui voulaient continuer la lutte parlementaire et les radicaux qui incitaient à la révolte armée. Le Dr Nelson faisait partie de la seconde catégorie.

Quand le Dr Nelson eut terminé de brosser un portrait de la situation de l’époque, j’étais en admiration pour la faculté de synthèse de cet homme capable de décrire en quelques mots tant d’années de lutte politique et sociale.

— Si vous me le permettez, docteur, je voudrais vous poser une question qui va peut-être vous apparaître comme trop personnelle. Vous pouvez ne pas y répondre.

— Allez-y.

— Vous, un britannique anglican, né à William-Henry dans une famille ayant comme ancêtre le fameux général Nelson, le vainqueur de Trafalgar…

— Je vois que vous êtes bien renseigné !

— C’est mon métier et j’essaie de le faire le plus consciencieusement possible. L’un de mes devoirs consiste à me renseigner sur les personnes que je dois interroger. Donc, pour revenir à ma question, pourquoi avez-vous pris fait et cause pour les Canadiens-français alors que tout vous portait vers le parti anglais ?

— Oh, vous savez, j’ai déjà été un tory pur et dur qui méprisait les catholiques et la race canadienne-française.

— Vous me surprenez !

— J’étais très jeune alors et incapable de réfléchir par moi-même.

— Qu’est-ce qui vous a donc fait changer d’idée ?

— Plusieurs événements ont joué un rôle crucial.

Le Dr Nelson nous raconta un peu de son histoire personnelle qui nous fit mieux comprendre cet homme complexe et original. Il était devenu médecin à un très jeune âge. À vingt ans, il pratiquait déjà dans un hôpital militaire. Il se retrouva bientôt à la tête de la milice à Saint-Denis, un village canadien-français s’il en est un. C’était pendant les menaces de guerre entre les États-Unis et la Grande-Bretagne, on s’attendait à tout moment à ce que les Américains envahissent le Canada par la rivière Richelieu.

À cette époque, le Dr Nelson ne parlait que l’anglais et devait commander un bataillon de Canadiens-français souvent unilingues. Il entreprit donc d’apprendre le français afin de mieux donner des ordres. Il se rendit compte qu’il avait affaire à des hommes courageux de grande valeur ayant à cœur de défendre leur pays. Lorsque la menace de guerre fut écartée, il resta à Saint-Denis afin de soigner les habitants du village, des gens simples qu’il estimait de plus en plus. Ceux-ci le lui rendaient bien d’ailleurs.

Puis, il connut son épouse, laquelle était issue d’une ancienne lignée française installée depuis le début de la colonie. Cette « femme exceptionnelle », comme il la désignait, lui donna sept enfants. Il nous révéla avec émotion qu’elle lui avait tout appris de la vie. Notamment, il fut instruit de l’histoire et de la culture des Canadiens-français et de leur foi à un point tel qu’il accepta d’élever ses enfants dans la religion catholique. Il comprit surtout avec le temps que ses compatriotes canadiens subissaient une injustice flagrante de la part d’un système politique en place qui les désavantageait grandement. Il s’engagea alors pour la réforme, devint un adversaire implacable de l’ordre établi, se présenta aux élections et les gagna.

À un moment, le Dr Nelson se leva de son fauteuil et alla chercher un document qui se trouvait dans l’une des piles reposant par terre. Il en sortit une série de feuillets qu’il regarda en se rassoyant. Il demanda.

— Vous connaissez le Sieur Alexis de Tocqueville ?

Comme nous faisions tous les deux des gestes de dénégation, il continua.

— M. de Tocqueville, un Français, est un fin observateur de ce qui se passe de ce côté-ci de l’Atlantique. Même les plus perspicaces de nos philosophes ont été incapables d’égaler ses analyses. Il vous faut lire son magistral De la démocratie en Amérique. Vous ne le regretterez pas. Je viens d’en recevoir un exemplaire complet et je vous le prêterai si vous le voulez. Or, M. de Tocqueville est venu passer quelques semaines au Canada lors de son voyage aux États-Unis. Il a été accompagné pour l’occasion par Viger, mon bon ami et adversaire politique. Avant les troubles de ‘37, M. de Tocqueville lui a fait parvenir une abondante correspondance sur la situation du Bas-Canada dont Viger a bien voulu faire une copie pour moi. Laissez-moi vous en lire quelques extraits qui vous feront mieux comprendre mon attitude envers les Canadiens-français.

Puis, il nous lut quelques lignes criantes de vérité de la part d’un observateur étranger. J’avais pris quelques notes à cette occasion. Voici un extrait significatif.

Je viens de voir dans le Canada un million de Français braves, intelligents, faits pour former un jour une grande nation française en Amérique, qui vivent en quelque sorte en étrangers dans leur pays. Le peuple conquérant tient le commerce, les emplois, la richesse, le pouvoir. Il forme les hautes classes et domine la société entière. Le peuple conquis, partout où il n’a pas l’immense supériorité numérique, perd peu à peu ses mœurs, sa langue, son caractère national. Nous arrivons au moment de la crise. Si les Canadiens ne sortent pas de leur apathie d’ici vingt ans, il ne sera plus temps d’en sortir. Tout annonce que le réveil de ce peuple approche. Mais si dans cet effort les classes intermédiaires et supérieures de la population canadienne abandonnent les basses classes et se laisser entraîner dans le mouvement anglais, la race française est perdue en Amérique.

Ces écrits de Tocqueville nous firent bien comprendre l’intérêt que le Dr Nelson portait à la race canadienne-française. Il ne pouvait concevoir que l’assimilation tant souhaitée par les autorités britanniques puisse arriver à l’éteindre.

En conséquence, le Dr Nelson avait suivi une voie réformiste capable de fâcher grandement les autorités, mais qui jusque-là n’allait pas au-delà des limites de la loi. Il se radicalisa seulement au moment où l’un de ses amis qui l’avait soutenu lors de ses campagnes électorales fut assassiné par un groupe de fanatiques loyalistes. Ce qui ajouta à l’injure fut l’acquittement des assassins par un jury truqué uniquement composé d’Anglais. À partir de ce moment-là, il s’engagea sur un chemin sans possibilité de retour en arrière.

J’étais fasciné par le récit de cet homme qui m’apparaissait, malgré ses défauts et ses erreurs, comme un homme libre. Je vis également monter l’admiration sur le visage de Robinson, lui qui avait connu dans son pays beaucoup de compatriotes médiocres et vénaux. Il faisait maintenant la connaissance d’un être d’une tout autre nature. Il lui demanda.

— Vous êtes connu pour avoir été un chef de file du mouvement des patriotes que vos adversaires appellent des rebelles. J’aimerais que l’on en vienne aux événements de 1837 qui furent un point de rupture, si je comprends bien.

Le Dr Nelson continua en racontant les luttes qui eurent lieu à cette époque. D’abord, il fut au cœur de ce que l’histoire a retenu comme étant la seule victoire des patriotes : la bataille de Saint-Denis. Comme il était l’un des seuls à avoir quelque expérience militaire, il organisa la défense du village avec efficacité. Or, la température glaciale de la fin de novembre aidant, les troupes britanniques furent contraintes de retraiter après une série d’escarmouches qui laissèrent tout de même quelques morts dans les champs. Cette victoire donna au Dr Nelson un prestige exceptionnel.

Néanmoins après ce coup d’éclat, tout se désorganisa dans le chaos le plus total. Les habitants, qui n’étaient pas des militaires, avaient de la difficulté à comprendre les ordres ou même à s’y plier. De plus, ils n’avaient que quelques vieux fusils à leur disposition. La bataille de Saint-Charles fut perdue avec le nombre considérable de morts que l’on connaît et les catastrophes s’enchaînèrent ainsi pendant plusieurs jours.

À un certain moment, le Dr Nelson se retrouva seul avec six autres combattants à Saint-Denis. Voyant bien qu’il était impossible de défendre les lieux avec ces seules forces, il s’enfuit dans les bois, supportant le froid, la faim et l’inquiétude, marchant de nuit à travers les bois, s’enfonçant dans la boue jusqu’aux genoux, se cachant le jour, revenant parfois sur ses pas. Il faillit mourir une ou deux fois en traversant des ruisseaux ou des marais. Il avait erré pendant une quinzaine de jours avant que des volontaires loyalistes le fassent prisonnier.

— Ce fut une période difficile pour ma famille et moi-même, dit le Dr Nelson. Comme la loi martiale avait été déclarée, je risquais la peine de mort. Après avoir passé sept mois en prison sans procès, j’ai été exilé avec d’autres aux Bermudes. Toutefois, on nous a permis après quelques mois de quitter notre exil suite à une décision du nouveau gouverneur. J’ai quitté les Bermudes mais ne pouvait entrer au Canada. Je me suis installé à Plattsburgh pour y exercer la médecine. Il fallait que je gagne ma vie. J’avais tout perdu à Saint-Denis. On avait incendié ma maison et volé tous mes biens. Finalement, j’ai réussi à y faire venir ma famille. Mon épouse et mes enfants m’avaient tant manqué après presque une année de séparation.

— Avez-vous changé alors d’opinion politique ?

Après un long moment d’hésitation, le Dr Nelson ajouta.

— Non… Je ne crois pas… Je me suis seulement dit alors qu’il fallait laisser le temps et les circonstances faire leur œuvre, même si cela devait être plus long.

— Vous vous êtes assagi ?

— Si vous voulez le voir ainsi ! N’oubliez pas que ma famille avait été laissée dans le besoin au Canada pendant ma période de réclusion et mon exil. Des amis avaient bien voulu prendre soin d’elle, allant même jusqu’à proposer d’adopter quelques-uns de mes enfants. J’ai beaucoup souffert de cette situation. Puis le vent tourna. En 1842, mon ami Louis Hippolyte Lafontaine, à l’époque procureur général, introduisit une procédure de Nole Prosequi qui me permit de revenir chez nous. Je lui en ai été infiniment reconnaissant et je suis devenu depuis son allié inconditionnel dans les réformes qu’il a entreprises au sein de ce « nouveau Canada Uni », des réformes toujours aussi nécessaires.

— Pour vous, que reste-t-il de cette époque glorieuse ?

— « Glorieuse » n’est sans doute pas le mot approprié. « Exaltante » oui, mais aussi « décevante » à bien des points de vue.

— Évidemment, je comprends. On vous a traité fort injustement.

— Ce fut le cas, bien sûr. Il est bien possible que, d’un certain point de vue, j’aie mérité ces « punitions ». Il était de bonne guerre d’affronter la justice du point de vue de mes adversaires même si je ne regrette aucunement les gestes posés. Lorsque je parle de déception, je ne fais pas référence à moi seul. Ma déception est venue plutôt de la façon dont mes compagnons et moi-même avons perdu cette lutte par notre propre incompétence militaire. Après avoir soulevé les foules, ce dont nous étions passés maîtres, nous avons été incapables de soutenir les combats de façon intelligente. Nous étions engagés d’une manière totalement chaotique dans des combats qui auraient exigé une préparation minutieuse et des ressources appropriées. De plus, contrairement à ce que plusieurs de mes compagnons croyaient, l’armée britannique stationnée au Canada était déficiente. Même Wellington en parlait comme d’un ramassis des excréments de la terre. Certains soldats n’attendaient que le bon moment pour s’enfuir aux États-Unis. Toutefois, une guerre ne se déroule jamais comme nous le projetons, c’est bien connu. Non, ce ne fut pas ma plus grande déception. Elle est surtout venue du constat de la lâcheté de nos chefs…

— Cela m’étonne que vous disiez cela alors que l’on vante tant le courage des combattants.

— Ce sont nos soldats de fortune, des laboureurs, des journaliers, des gens du peuple, qui se sont montrés fort courageux devant l’épreuve et qui se sont battus jusqu’à donner leur vie. Ils ont cru en notre parole. Papineau le premier avait allumé la mèche en soulevant le peuple avec ses talents exceptionnels d’orateur. Il avait même signé une déclaration d’indépendance dans ma propre demeure. Pourtant, dès le début de l’affrontement lors de la bataille de Saint-Denis, il a détalé comme un lapin vers les États-Unis et on ne l’a revu que beaucoup plus tard lorsque tout était terminé. Et aujourd’hui, Papineau vient me faire la morale en disant que j’étais le plus féroce partisan de la force. Il se garde bien de reconnaître que sa fuite a précipité la défaite finale du mouvement des patriotes.

Je fus surpris de constater l’inimitié qui régnait entre les deux plus éminents chefs du parti des patriotes. À l’époque du retour de Papineau, son étoile avait pâli, certes, mais il avait encore de l’ascendant. Il est difficile aujourd’hui, avec le recul, de se faire une idée juste de la situation. Les historiens, les essayistes et les romanciers se sont emparés de ces événements et les ont sculptés à leur convenance, créant des héros et des renégats d’hommes qui n’étaient finalement que des hommes.

— Je comprends votre position, dit Robinson, et surtout votre indignation vis-à-vis de vos compagnons sur lesquels vous aviez tant compté.

— Vous savez, mon cher ami, j’ai acquis suffisamment d’expérience de l’âme humaine et des passions qui l’agitent. Les hommes peuvent être prêts un jour à donner leur sang pour une cause et le lendemain fuir devant le combat. Ils pensent adhérer fermement à une idée ou à un projet, puis ils en changent radicalement pour des raisons futiles. Le propre de l’être humain est d’être agité par ses passions changeantes. Cela demande un très grand effort sur soi pour les contrôler. Et nous y arrivons rarement à notre satisfaction.

Le Dr Nelson s’arrêta en gardant la tête basse, sans doute perdu dans ses rêves évanouis dans la brume du temps. Nous gardâmes le silence en entendant ces paroles pleines de sagesse. Je compris alors l’amertume que devait ressentir cet homme si courageux qui voyait s’envoler son idéal avec le vent. Robinson voulut recentrer la conversation sur le sujet qui l’intéressait au premier chef, soit les crimes du manoir.

— Je suppose que vous faites allusion à certains que vous avez côtoyés jadis ? Je pense en particulier au seigneur Debartzch.

— Certes, Debartzch est un bon exemple de ce que je viens d’affirmer. Voilà un homme qui avait fait beaucoup pour son village et sa région. Il avait été l’un des premiers à s’engager dans la lutte des patriotes en écrivant des articles qui ont eu un impact certain partout au Canada. Puis, pour des raisons obscures qu’il n’a jamais expliquées, il a accepté d’être nommé au Conseil législatif qui était alors le fief du family compact. Il est alors devenu notre ennemi en réclamant « sang et potence » pour les patriotes. Oui effectivement, quelle déception !

— Il n’était sans doute pas présent dans son manoir lorsque vous vous y êtes réunis avant la bataille de Saint-Charles.

— Il avait déjà fui avec sa famille à ce moment-là. Heureusement pour lui, car vu l’agitation de la population à son égard, on l’aurait sûrement étripé.

— Vous vous y étiez rencontrés pour préparer la stratégie de défense. C’était donc un peu avant la bataille de Saint-Denis ?

— Encore là, je suis admiratif de votre capacité à obtenir des renseignements sur des événements si anciens. Il y a eu effectivement une rencontre de stratégie dans le manoir Debartzch. Plusieurs chefs patriotes y étaient réunies et se montraient prêts à verser leur sang s’il le fallait. La belle affaire ! Les seules qui sont restés jusqu’à la fin de cette bataille perdue d’avance ont été Boucher-Belleville et Giroux.

— Pouvez-vous m’en dire plus sur cette bataille ?

— Ce sera difficile, car je n’étais pas présent lors des combats. Il faudrait demander à Boucher-Belleville. Il est ici à Montréal. Je crois bien qu’il a un poste quelconque au département d’Éducation. Vous devriez le rencontrer.

— Et Renaud ? Était-il présent ?

— Là encore, je ne peux pas vous aider. Si je me souviens bien, on l’avait fait prisonnier un temps avant la bataille. Les patriotes craignaient qu’il les trahisse. Et ils avaient raison puisque c’est effectivement ce qui est arrivé par la suite.

Après une pause dans la conversation, Robinson jugea que le moment était venu de poser la question sur la fameuse cassette. Il s’engagea sur ce terrain.

— Nous avons été informés d’une rumeur lors de notre enquête selon laquelle vous auriez apporté une cassette remplie d’or lors de votre rencontre. Est-ce vrai ?

À ces mots, le docteur Nelson éclata d’un rire sonore qui se répercuta étrangement dans la pièce.

— Oui, je suis au courant de cette rumeur. Je ne sais pas d’où elle a pu provenir. Je peux vous affirmer cependant que si j’avais eu en ma possession une telle cassette, je ne l’aurais sûrement pas emporté avec moi.

— On m’a laissé entendre que ce serait Brown qui vous l’aurait demandée pour acheter des armes.

— De toute façon, je n’aurais jamais voulu remettre de l’argent à Brown. Cet homme, en plus d’être un piètre général qui s’était lui-même imposé comme commandant à Saint-Charles, n’était pas reconnu pour son honnêteté. Quoi qu’il en soit, il était beaucoup trop tard pour aller acheter des fusils aux États-Unis.

— Ah bon ! dit Robinson visiblement déçu d’avoir perdu encore une autre piste.

— Pardonnez-moi de ne pas vous aider davantage, mon cher ami. Si je puis me permettre, ne serait-il pas possible que la mort de Renaud soit reliée aux actions abjectes qu’il a entreprises après la bataille ? Je sais qu’il a dénoncé par écrit plusieurs patriotes, lesquels ont été emprisonnés ou exilés par la suite. Certains de ceux-là doivent lui en vouloir beaucoup. Mais ce n’est qu’une hypothèse. Après tout, c’est vous le détective.

— Un détective qui voit sa charge s’alourdir de jour en jour avec cette affaire. Nous vous sommes infiniment reconnaissants de nous avoir reçus. Ce que vous nous avez communiqué comme information pourra se révéler d’une grande utilité dans le futur.

— Je vous souhaite bonne chance dans votre enquête, dit le docteur Nelson en se levant pour nous signifier la fin de notre entrevue.

Nous nous séparâmes avec une poignée de main chaleureuse. Lors du chemin de retour, nous entreprîmes de faire un récapitulatif de l’enquête. Celle-ci me paraissait revenir à son point de départ. Ce n’était pas l’opinion de Robinson cependant. Il ne retenait plus le crime crapuleux ; il ne s’agissait pas de meurtres commis par le jeune Irlandais ni par un cambrioleur quelconque. Il avait éliminé ces deux possibilités de façon convaincante. L’idée d’une cassette qui aurait été cachée dans le manoir s’était évaporée également. Il est vrai que Robinson n’avait pas mis beaucoup d’espoir dans cette option, l’ayant considérée comme une simple rumeur dès le départ. Que restait-il si le mobile de l’argent venait d’être exclu ?

— Quoi qu’il en soit des mobiles, il nous faut retourner à l’époque de la bataille de Saint-Charles, et de cela au moins, je suis convaincu. Nous devons remonter à une douzaine d’années en arrière si nous voulions faire la lumière sur ses crimes.

— Quelle est la suite alors ?

— Comme le Dr Nelson nous l’a bien laissé entendre, c’est lors de ces périodes chaotiques que les êtres humains montrent le meilleur d’eux-mêmes et malheureusement aussi le pire. Nous ne savons pas encore ce qui s’est produit précisément. Pour le moment, je laisse de côté le mobile du crime passionnel pour me tourner vers celui de la vengeance. Dans les circonstances, c’est celui qui m’apparaît le plus prometteur et le plus plausible.

Le lendemain était un dimanche et ma religion m’interdisait de faire un travail quelconque, sauf à titre exceptionnel. De plus, j’étais pressé de retrouver mon Adélaïde afin de passer du temps avec elle. Ce n’était pas le cas pour le solitaire Robinson. De plus, les protestants ne sont pas aussi stricts que nous sur le congé dominical. Il m’apprit qu’il irait se pencher sur les dossiers de la police afin de découvrir les témoignages écrits de Renaud. Il espérait obtenir des renseignements pouvant le conduire à quelques suspects. Nous nous saluâmes et nous donnâmes rendez-vous pour le lundi matin.

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