Le dernier enfant de Sault-Sainte-Marie

Épisode 8
Wigwam

Depuis dix minutes, Robinson et Miss Dupuis marchaient vers le campement ojibwé. L’air sentait la résine et la terre encore fraîche de la nuit. Ils passèrent devant la chapelle de la mission des Jésuites. C’était un bâtiment modeste, en bois de pin noirci par les hivers, avec un toit en pente raide et une petite croix de bois au faîte, si simple qu’on l’aurait prise pour un entrepôt si cette croix n’avait pas été là. Une seule fenêtre de chaque côté, aux carreaux petits et inégaux. La porte était ouverte sur l’obscurité fraîche de l’intérieur. Du Ranquet était visible de dos, arrangeant quelque chose près de l’autel, ses gestes lents et précis comme ceux d’un homme qui a accompli les mêmes gestes des milliers de fois dans des dizaines d’endroits différents et qui n’a plus besoin de regarder ce qu’il fait.

Robinson ne ralentit pas.

— La fracture. Deux côtes. C’est quand même troublant, dit Miss Dupuis.

— Effectivement, répondit Robinson.

— Et Carney ne bouge pas ?

— Non. La déshydratation reste sa conclusion. J’ai demandé à voir son supérieur.

— Et ?

— Le juge Prince. Un homme fatigué qui gouverne ce district depuis sept ans et qui n’attend plus rien de personne. Il a écouté, il a pesé, il a trouvé des raisons raisonnables de ne pas bouger. Il lui faut un témoin, un mobile, une trace concrète avant d’autoriser une enquête formelle. Ce n’est pas faux. Mais la vitesse à laquelle il a trouvé ces raisons-là était éloquente.

— Donc, la conclusion officielle reste la déshydratation.

— Oui. J’ai insisté pour qu’il soit consigné quelque part que j’avais demandé l’ouverture d’une enquête.

— Et ça a servi à quelque chose ?

— Probablement pas. Mais cela protège la démarche. Si quelqu’un cherche un jour à dire que nous avons agi en dehors des voies officielles, il y aura un papier quelque part.

— La bourse que nous avons trouvée appartenait à la tribu des Fox, dit Robinson. Et Niimi, le vieil homme qui a trouvé le corps, dit qu’il n’a pas vu de Fox dans ces parages depuis très longtemps. Pas de passage, pas de trace, pas de rumeur. Rien.

— C’est donc un hasard que la bourse se soit trouvée là ? conclut Miss Dupuis.

— Peut-être. Elle peut aussi avoir été laissée exprès par quelqu’un qui connaissait précisément cette histoire ancienne. Quelqu’un qui savait qu’elle serait trouvée. Ce niveau de préparation suppose du temps, de la connaissance du terrain, et une raison sérieuse de vouloir qu’on regarde vers l’Iowa plutôt que vers ici.

Miss Dupuis réfléchit un moment.

— Quelqu’un qui connaît bien les tribus indiennes. Les vieilles tensions, les vieilles histoires.

— Ou quelqu’un qui a eu accès à quelqu’un qui les connaît.

— Et les traces de passage ? Les empreintes près du pin.

— Des traces, oui. Clous de cuivre sur le talon, passage par l’est. Mais on n’en est pas encore là.

Ils contournèrent une flaque d’eau stagnante dans l’ombre d’une remise. La rue principale se rétrécissait vers le nord, les maisons se faisant plus rares, les jardins plus larges et moins entretenus.

— Du côté des femmes, dit Miss Dupuis. Tu veux que je te dise ?

— Vas-y.

— Mashka m’a parlé de son fils Ishkode. Pas du clan, pas de la lignée, ça, tu le sais déjà. Elle m’a parlé de lui, de ce qu’il était. Elle a évoqué la façon dont il comptait les poissons à voix basse en ojibwé, puis les répétait en français pour qu’elle vérifie. Il voulait tout faire dans les deux langues. Il disait que ça lui donnait deux façons de voir les mêmes choses. Il se préparait déjà à quelque chose.

Elle marqua une pause.

— Et puis, après avoir parlé des traités, de la Confédération, de ce qu’elle voyait venir pour les siens, Mashka a dit, très simplement, sans colère : quelqu’un, quelque part, a peut-être calculé que c’était ce qu’il fallait. Pas un nom. Pas un visage. Plutôt une façon de dire que le monde dans lequel elle vit produit ce genre de chose.

Robinson ne répondit pas tout de suite. Il regardait le sentier devant lui.

— Elle savait déjà que ce n’était pas un accident avant même que tu lui annonces ?

— Je crois que oui. Mais l’entendre confirmer par quelqu’un de l’extérieur, dans la langue des Blancs, par quelqu’un qui ne pouvait pas se tromper sur ce genre de chose, c’était autre chose. Elle avait besoin de ça.

Robinson hocha la tête lentement. Quelque part derrière eux, un pic flamboyant avait commencé son tambourinage, sec et régulier, comme quelqu’un qui frappe à une porte dont il sait qu’on n’ouvrira pas.

— Bame, la fille d’Ozha, la tante d’Ishkode, dit Miss Dupuis.

— Oui. Alors ?

— J’ai noté ses trois interventions. L’enfant abandonné qui se transforme en quelque chose que les hommes ne peuvent plus atteindre. Le chef qui refuse un prétendant parce que son clan est trop modeste. Et l’histoire de l’homme à qui on a coupé la tête. La tête survit à la mort de son corps. Il dit à sa sœur de détruire le monstre entièrement, sinon la bête se ranimera.

Elle marqua une pause.

— Mashka m’a dit : Bame voit des choses que les autres ne voient pas. Ça fait d’elle une prophétesse, pas un témoin. Les gens l’écoutent avec respect, mais ils ne l’entendent pas. Bame avait averti avant le jeûne d’Ishkode qu’il se passerait de quoi.

— Selon toi, est-ce qu’elle savait quelque chose et personne n’a bougé ?

— Non, je ne le pense pas. Je crois que Bame fait des prophéties, mais elle ne sait pas vraiment ce que ces prophéties veulent dire.

— As-tu noté ces prophéties ?

— Voyons, Silas, bien sûr. Je n’avais pas mon carnet sur moi pendant les cérémonies, alors j’ai tout gardé en tête et je l’ai noté le soir même. Mot pour mot. Avec la traduction de Mashka et mes observations en marge. J’ai fait les phrases courtes et les mots simples pour que tu puisses les comprendre.

Robinson la regarda de côté, et un petit sourire lui vint au coin des lèvres.

— C’est très attentionné de ta part.

— Tu sais comment je prends soin de toi, dit Miss Dupuis avec un grand sourire.

— Et les prophéties de Bame ? Tu les as simplifiées aussi ?

— J’ai essayé. Mais certaines choses résistent même à mes meilleurs efforts.

— Ce qui veut dire que même toi, tu ne les comprends pas encore.

Miss Dupuis marqua une légère pause.

— Ce que ça veut dire, dit-elle, c’est que je les comprends à moitié, ce qui reste largement au-dessus de ce que j’anticipe pour toi.

Robinson ne répondit pas. Mais quelque chose bougea imperceptiblement au coin de sa moustache et ses yeux pétillèrent d’une lueur de plaisir.

Les détectives étaient maintenant au pied du sentier. Les épinettes prenaient le relais des ormes. L’air fraîchit légèrement. La croix taillée au couteau sur le tronc de bouleau était visible de loin, ancienne, presque effacée. Ils la dépassèrent sans s’arrêter.

— Donc, dit Miss Dupuis au bout d’un moment. Meurtre établi, enquête refusée. Une fausse piste plantée par quelqu’un qui connaît ce monde de l’intérieur. Des traces de passage qu’on ne peut pas encore interpréter. Et derrière tout ça, si Mashka a raison, quelque chose de calculé. Zéro preuve recevable devant un juge.

Robinson la regarda de côté.

— C’est un résumé exact.

— C’est peu.

— C’est toujours peu quand on débute une enquête. C’est pour ça qu’on continue.

Au loin, entre les arbres, on commençait à entendre les voix du campement.

* * *

Le campement apparut d’abord en sons avant d’apparaître en images. Une voix de femme qui donnait une instruction brève, le bruit d’un récipient d’écorce déposé sur une surface plate, un enfant qu’on appelait dans une langue que l’on ne comprenait pas. La forêt se desserrait, les épinettes reculaient, et le sentier débouchait sur une clairière que le matin éclairait en biais, encore obliquement, à cette heure où la chaleur de juillet s’annonce sans avoir encore tout à fait tenu sa promesse.

Mashka les attendait à l’orée. Elle n’avait pas l’air d’attendre : elle décortiquait quelque chose, les yeux baissés, ses mains travaillant sur ce que Robinson identifia, en s’approchant, comme de l’écorce de bouleau préparée en languettes souples. Elle leva les yeux lorsqu’ils furent à quelques pas. Elle regarda Robinson d’abord, une évaluation brève, sans hostilité, mais sans cérémonie non plus. Ensuite, elle regarda Miss Dupuis, et quelque chose se détendit légèrement dans ses épaules.

— Je leur ai parlé hier soir, dit Mashka en français, à voix basse. Elles savent que vous venez. Elles savent aussi ce que vous allez leur dire. Ozha vous laissera entrer.

Mashka les précéda à travers la clairière. Deux enfants les regardèrent passer depuis le seuil d’un wigwam voisin, puis disparurent à l’intérieur. Une vieille femme qu’ils ne connaissaient pas détourna la tête. Ce n’était pas de l’hostilité : c’était la façon qu’ont certains endroits de faire comprendre aux étrangers qu’ils sont des étrangers.

Le wigwam d’Ozha se distinguait des autres par sa taille, plus grand, plus soigneusement entretenu, les panneaux d’écorce renouvelés par endroits, maintenus par des attaches de cuir tressé. À la base, une bordure de branches de cèdre fraîchement coupées dont l’odeur persistait dans l’air chaud. Mashka s’arrêta devant l’entrée, une ouverture basse, orientée vers l’est, couverte d’une pièce de tissu de laine sombre, et dit quelques mots en ojibwé. La réponse vint : une seule syllabe, descendante.

Elle se tourna vers eux.

— Entrez derrière moi. Baissez la tête.

L’intérieur était plus vaste qu’on ne l’aurait cru de l’extérieur. La charpente en perches courbées s’élevait à environ dix pieds au centre, les arceaux se rejoignant en dôme, recouvert de panneaux d’écorce et de nattes de jonc qui laissaient un espace étroit au faîte. Un mince filet de lumière entrait par là. L’air sentait le feu refroidi, la sauge séchée et quelque chose de plus difficile à nommer, une odeur dense et végétale qui semblait appartenir aux murs eux-mêmes. Au centre se trouvaient les pierres noircies du foyer et les cendres d’un feu récent. Autour, des nattes tressées disposées sur le sol, des sacs de peau suspendus aux perches, un panier de vannerie fine posé contre la paroi, des racines séchées liées en petites bottes. La lumière était douce, indirecte, comme filtrée par la matière même du wigwam.

Les trois femmes étaient là.

Ozha était assise sur une natte, le dos droit, les mains croisées sur ses genoux. Elle ne bougea pas lorsque Robinson entra, ne le regarda pas tout de suite : elle laissa venir le moment à son propre rythme, comme quelqu’un qui n’a plus rien à prouver sur sa façon de recevoir les gens. Bame était accroupie un peu à l’écart, à droite du foyer, les yeux mi-clos, les lèvres remuant à peine. On ne savait pas si elle dormait ou si elle était ailleurs d’une façon qui n’avait rien à voir avec le sommeil. Mashka s’assit à côté d’Ozha. Ses mains, maintenant sans occupation, reposaient à plat sur ses genoux.

Robinson s’assit là où on lui indiqua, en face d’Ozha, de l’autre côté du foyer. Miss Dupuis à sa gauche. L’espace entre eux n’était pas grand, six ou sept pieds peut-être, mais il avait une densité particulière, ce genre de distance qui n’est pas vide.

Mashka dit quelques mots à Ozha, puis se tourna vers Robinson.

— Elle dit que vous pouvez parler.

Robinson ne se lança pas directement. Il chercha ses mots, non par politesse calculée, mais parce qu’il savait, dans ce genre de pièce, qu’un mot mal choisi laisse une trace que la suite de la conversation n’efface pas facilement.

— Nous avons examiné le corps d’Ishkode. Miss Dupuis l’a examiné, au moment de la descente. Ce qu’elle a trouvé ne peut pas s’expliquer par le jeûne, ni par une chute, ni par aucune cause naturelle. Quelqu’un a frappé cet enfant pendant son jeûne. C’est ce qui l’a tué.

Mashka traduisit pour Ozha, sachant que Bame avait compris également. Il n’y avait pas grand-chose à traduire : la vieille femme avait suivi le français, sans doute, au moins en partie. Mais elle attendit la traduction de Mashka avant de réagir, comme si la langue ojibwée était la seule dans laquelle cette vérité-là pouvait vraiment entrer.

Puis elle dit quelque chose. Un seul mouvement de la mâchoire, fermé. Ses mains ne bougèrent pas. Ses yeux non plus. Quelque chose en elle s’immobilisa d’une façon définitive, comme une porte qu’on ferme à clé et dont on sait qu’on ne retrouvera pas la clé. Ce n’était pas la surprise : c’était la confirmation d’une certitude qu’elle portait depuis le premier matin, et dont elle avait peut-être espéré, dans les heures les plus faibles, qu’elle avait tort.

Mashka ne traduisit pas ce qu’Ozha avait dit. Ce n’était pas nécessaire. Elle regarda les deux détectives sans les regarder tout à fait, les yeux posés légèrement à côté, sur ce point imaginaire qu’utilisent les gens qui réfléchissent en parlant.

— Vous le savez maintenant. Ozha le savait. Moi aussi, je le savais depuis le premier matin. Et Bame l’avait dit avant même que l’enfant parte en forêt, et personne ne l’a écoutée. Ce que vous venez de confirmer ne nous apprend rien que nous ne sachions déjà.

Après un silence, elle continua :

— Ce qui change, c’est vous. Vous êtes de Montréal. Vous avez examiné le corps avec les méthodes qu’ils connaissent, eux, les Blancs. Et vous avez les mots pour en parler. Nous, nous n’avons pas ces mots-là. Ou plutôt, nous les avons, mais personne ne nous entend quand nous les prononçons. C’est pour cela que j’ai accepté que vous veniez ici.

Elle dit cela sans amertume visible, sur le ton de quelqu’un qui énonce une réalité géographique. Ce qu’il y avait dans ce ton, ce n’était pas de la gratitude, mais quelque chose de plus difficile à porter, comme le fait de dépendre de gens extérieurs pour faire entendre une vérité qu’on porte seule depuis le début.

Mashka continua :

— Vous savez déjà que mon fils a été tué, mais vous ne savez pas encore pourquoi. Est-ce que je me trompe ?

Robinson hocha la tête sans rien dire. Miss Dupuis ne bougea pas, les yeux fixés sur Mashka.

— Ishkode n’avait que douze ans. Mais, dans la tradition du clan du Plongeon, il était déjà ce que les Blancs appelleraient un héritier. Le dernier. Son père Animikiin est mort à la chasse. Son grand-père Mang est mort avant lui. Il n’y a plus personne derrière Ishkode dans la lignée. Quand il serait devenu homme, il aurait été le seul chef légitime du clan du Plongeon à Sault-Sainte-Marie. Et il y a des gens pour qui ce siège vide est une bonne nouvelle.

— Et dans ce village, qui bénéficie de ce siège vide ? demanda Robinson.

— Le clan de la Grue est le clan historiquement dominant à Sault-Sainte-Marie. Avec le Plongeon affaibli, il n’y a plus personne pour leur faire contrepoids. C’est une réalité que tout le monde ici connaît.

— Le clan de la Grue ?

Ce n’était pas vraiment une question. C’était une ébauche, posée là pour voir ce qu’elle produisait. Mashka marqua un temps. Ses doigts, sur ses genoux, se resserrèrent imperceptiblement.

— Ma famille est du clan de la Grue, dit-elle. C’est le clan dans lequel je suis née. J’ai épousé Animikiin, qui était du Plongeon. Alors, je connais les deux clans comme on connaît les deux rives d’une même rivière. Je ne dis pas que la Grue a tué Ishkode. Je ne le pense pas. Mais la tension entre les deux clans est réelle, elle est ancienne, et quelqu’un aurait pu l’utiliser. Quelqu’un qui connaît les clans, qui sait comment ils fonctionnent.

Elle dit cela avec une précision clinique qui ne masquait pas entièrement ce que cela lui coûtait de le dire. Robinson l’enregistra. Miss Dupuis aussi.

— Y a-t-il quelqu’un, dans le clan de la Grue, dont le comportement vous a semblé singulier depuis la mort d’Ishkode ? demanda Miss Dupuis.

Mashka hésita. C’était la première fois qu’elle hésitait depuis qu’ils étaient entrés.

— Il y a un homme. Baswenaazhi. S’il y a quelque chose à savoir sur le clan de la Grue, il le saura, c’est certain. Vous le trouverez sur l’île, dans le camp des pêcheurs.

Ce fut tout. Elle n’ajouta pas de nom de famille, pas de description. Robinson nota mentalement que Mashka venait de lui indiquer une direction qu’elle refusait d’appeler une piste. Ce refus lui-même était une information.

C’est alors que Bame bougea.

Elle ne s’était pas levée. Elle était simplement, sans transition visible, dans une autre posture. Les yeux ouverts maintenant, posés sur le foyer éteint, comme si quelque chose dans les cendres méritait d’être regardé. Puis elle commença à parler, d’une voix basse et continue, sans regarder personne en particulier.

Mashka l’écouta. Son visage se transforma légèrement, pas vraiment de l’inquiétude, mais plutôt une attention particulière, une écoute qui semblait différente de l’écoute habituelle, le genre d’attention que l’on réserve aux choses qu’on espère ne pas devoir expliquer.

Elle traduisit pourtant.

— Elle reprend Mishemokwa : l’ours-Manito. Celui qui revient toujours si on ne le détruit pas entièrement. Mais elle dit quelque chose de nouveau.

Elle s’arrêta un moment, puis :

— Elle dit : « Il est revenu. Pas comme un ours revient au même terrier, mais comme une bête qui n’a pas de terrier. Il n’a pas été détruit. Il vient du côté du soleil levant et repart vers l’eau rouge. Et sous ses pas, quelque chose frappe la terre que la terre n’oublie pas ».

Personne ne dit rien pendant un moment. Le filet de lumière au faîte du wigwam s’était déplacé d’un pouce.

Robinson regarda les cendres du foyer. Miss Dupuis regarda Bame, qui avait refermé les yeux et repris son léger balancement, comme si elle venait de déposer quelque chose de lourd et que son corps maintenant se reposait.

— Mishemokwa, l’ours qui revient sur terre, dit Robinson à voix basse, pour lui-même, comme on relit un mot qu’on ne comprend pas encore, mais qu’on ne veut pas oublier.

Miss Dupuis se pencha légèrement vers Robinson et dit, en anglais, très bas :

— Quelque chose frappe la terre. Elle a dit ça.

Robinson la regarda de côté.

— Oui. J’ai entendu.

Ils ne dirent rien de plus. Mais quelque chose venait de se connecter entre eux, silencieusement, que ni l’un ni l’autre ne voulait formuler trop vite.

Ozha parla alors. Deux phrases. Sans lever les yeux.

Mashka traduisit :

— Elle dit : « La forêt voit tout. Ce n’est pas la forêt qui a tué l’enfant ».

Puis Ozha croisa à nouveau les mains sur ses genoux et se tut.

Robinson et Miss Dupuis prirent congé quelques minutes plus tard. Mashka les raccompagna jusqu’à l’orée de la clairière. Elle s’arrêta là où le sentier recommençait, sous les premières épinettes.

— Baswenaazhi. Il est du côté ouest du village. Son wigwam a une peau de castor clouée sur le cadre de la porte. Vous n’aurez pas de difficultés à le trouver.

Elle dit cela sans que ça ressemble à une indication, plutôt à quelqu’un qui tire un fil auquel on peut s’accrocher.

Robinson hocha la tête. Miss Dupuis dit :

— Merci, Mashka. On se reparle.

— D’accord, Thérèse. À plus tard, alors.

Mashka se retourna vers le campement et s’en alla d’un pas régulier, sans se retourner. Robinson la suivit des yeux. Elle n’était pas seule. Un homme l’attendait un peu à l’écart, de l’autre côté du campement, appuyé contre un bouleau, les bras croisés. Grand, bien mis pour l’endroit, une redingote sombre qui n’était pas celle d’un trappeur. Mashka s’approcha de lui. Ils échangèrent quelques mots. L’homme inclina légèrement la tête.

Le détective se tourna vers Miss Dupuis.

— Tu t’es fait une nouvelle amie à ce que je vois, Thérèse ?

— Elle me touche, cette femme, Silas. Elle a perdu son mari, son enfant. Elle voit son monde s’effondrer. Et malgré tout, elle garde sa dignité.

Les deux détectives reprirent le sentier vers la ville. Les épinettes se refermèrent. La chaleur de juillet était maintenant franche, sans hésitation. Quelque part au-dessus d’eux, le pic flamboyant avait repris son tambourinage.

Ils marchèrent un moment sans parler, comme souvent quand ils venaient de traverser quelque chose qui demandait à reposer avant qu’on puisse l’examiner. Puis Miss Dupuis dit :

— L’« eau rouge » ? Ce pourrait être la rivière Rouge. Qu’en penses-tu ?

— Oui, peut-être, dit Robinson.

— Bame n’a pas dit de nom à part celui de l’ours. Mais elle donne une direction.

— C’est ce que font les prophètes, dit Robinson. Ils donnent la direction. On doit faire le reste.

Miss Dupuis réfléchit un moment. Elle regardait le sentier devant elle.

— Si l’ours est un homme et qu’il est parti vers la rivière Rouge, on ne le trouvera pas ici.

— Non, effectivement.

— Donc, la piste mène quelque part qu’on ne peut pas atteindre.

— Il se peut aussi que tout cela soit simplement allégorique et que cela ne veuille rien dire. La piste de la Grue, elle, est une piste concrète et mène à quelqu’un qu’on peut voir. Baswenaazhi. On va commencer par là.

— Et après ?

Robinson ne répondit pas tout de suite. Les premières maisons du village apparaissaient entre les arbres, à travers la lumière du matin qui tombait maintenant droite sur la rue principale, sans ombre.

— Après ? dit-il enfin. On verra bien où cela nous mènera.

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