Le dernier enfant de Sault-Sainte-Marie

Épisode 7
Une bourse Meskwaki

Nous étions le lendemain de l’arrivée des deux détectives. Quatre personnes étaient attablées pour le déjeuner chez Lawrence Ermatinger. Frances avait préparé un repas consistant : du pain de maïs encore chaud, des tranches de lard fumé, des pommes de terre bouillies et une cafetière fumante posée au centre de la table. La lumière du matin entrait en biais par les fenêtres orientées au sud, et, quelque part dehors, un merle chantait avec une obstination qui contrastait avec le silence des adultes. Lawrence avait peu dormi, cela se voyait à la façon dont il tenait sa tasse.

— Qu’allez-vous faire, Robinson ? dit-il enfin.

— Je vous en prie, Lawrence, appelez-moi Silas.

Frances, tandis qu’elle servait, observait Miss Dupuis furtivement. Elle avait quinze ans, les cheveux et les yeux noirs, et cette façon des jeunes filles de tout observer sans avoir l’air de rien faire.

— Vous êtes vraiment détective ? dit-elle enfin à Miss Dupuis, en posant la cafetière avec un soin exagéré.

— Je le suis, dit-elle.

— Comme dans les journaux ?

— À peu près. Ça t’intéresse, les affaires de police ?

Après un moment d’hésitation et avoir jeté un coup d’œil à son père, elle dit :

— C’est surtout ce qui se passe dans la grande ville qui m’intéresse.

Lawrence posa sa fourchette.

— Frances, dit-il doucement. Ne dérange pas nos invités.

— Je voulais seulement savoir, dit-elle avec une dignité parfaite.

Frances s’assit à sa place, mais elle continua d’observer.

Robinson avait mangé avec méthode, sans paraître pressé. Ce fut lui qui rompit le silence des adultes.

— Il arrive assez souvent que des jeunes gens veulent en savoir plus sur notre métier. C’est tout à fait normal parce qu’ils voient les crimes comme des énigmes à résoudre. Et cela est intéressant pour eux.

— C’est vrai qu’on peut voir les choses de cette façon, dit Lawrence, mais pour résoudre des énigmes, ce n’est pas toujours évident, n’est-ce pas ? Avez-vous une méthode, une façon de faire ?

— Il le faut bien. Nous avons ce que nous appelons la méthode des sept questions. Par exemple, quand on arrive sur une scène de crime, dit-il en étalant du beurre sur son pain, la première question qu’on se demande, c’est « qui ? ». Pas le coupable. Cela, c’est pour plus tard. Qui était là. Qui aurait pu être là. Qui ne devrait pas y être.

— Et dans le cas d’Ishkode ? dit Lawrence.

— Ishkode était seul, répondit Miss Dupuis en reprenant là où Robinson avait laissé. C’est la règle du jeûne initiatique. Personne ne devait approcher. Donc, toute autre présence est anormale.

— Toute trace, précisa Robinson. Même une branche cassée. Même une empreinte trop profonde.

Lawrence hocha la tête lentement. Il commençait à comprendre que le déjeuner n’était pas seulement un repas.

— Ensuite, reprit Miss Dupuis, on se demande « quoi ? ». C’est la deuxième question. Quelle est la nature exacte de ce qui s’est passé. Le shérif Carney a dit : déshydratation. C’est une réponse commode. Nous, nous avons une autre réponse.

— La fracture, dit Lawrence à mi-voix.

— La fracture, confirma-t-elle. Ce qui change tout. Parce que deux côtes cassées ne se produisent pas seules dans les bois par une nuit sans vent.

Robinson posa son couteau.

— La troisième, c’est le « où ». Le lieu exact est important. Pas le campement. Le lieu précis où il a été trouvé. Nous devons le voir aujourd’hui.

— Je peux vous y conduire, dit Lawrence.

— C’est ce que nous espérions, dit Miss Dupuis.

Frances regardait maintenant le détective ouvertement.

— C’est fameux, cette méthode. C’est vous qui l’avez inventée ?

Robinson lui adressa un regard bienveillant.

— Oh non ! C’est vieux comme le monde. Nos ancêtres les Romains s’en servaient déjà dans leurs tribunaux.

— Vous avez parlé de sept questions, il en reste encore quatre, dit-elle.

— Eh oui, effectivement. Tu suis bien, Frances. Il reste les « moyens », le « mobile », la « manière » et le « moment » exact. Pour l’instant, nous n’en connaissons qu’une seule.

— Laquelle ? demanda-t-elle.

— Le « moment », dit Miss Dupuis. C’est sans doute dans la nuit du 26 juin, selon ce que j’en déduis de l’état du cadavre. Ishkode dormait. Quelqu’un est venu dans le noir.

Le merle s’était tu. Il ne restait plus que le bruit du feu dans le poêle et le vent léger dans les ormes derrière la maison.

* * *

Ils partirent vers 9 heures. Le ciel était couvert d’un gris lumineux qui annonçait de la chaleur pour l’après-midi. L’air sentait la résine et la terre mouillée de la nuit précédente. Robinson marchait avec son chapeau melon légèrement incliné, les mains dans le dos. Miss Dupuis portait sa sacoche de cuir en bandoulière. Lawrence ouvrait le chemin, saluant ici et là les gens qu’ils croisaient.

Le village s’éveillait. Devant une remise, deux hommes réparaient le fond d’un canot renversé sur des tréteaux, frappant le bois à coups réguliers. L’un d’eux leva la tête en voyant Lawrence.

— Ermatinger. T’as rentré tard hier soir.

— Des visiteurs de Montréal, dit Lawrence.

Il leur désigna Robinson et Miss Dupuis d’un geste discret. L’homme au canot les évalua un instant, puis hocha la tête sans poser de question. Dans ce village, quand des étrangers venaient de Montréal, c’était rarement pour quelque chose de bon.

Plus loin, une femme âgée vendait des sachets d’herbes séchées depuis le pas de sa porte. Elle interpella Lawrence en ojibwé. Il répondit brièvement, s’arrêta, lui prit la main un moment. Quand il les rejoignit, son visage avait repris cette expression fermée que Robinson commençait à reconnaître.

— Elle demande si les gens de Montréal vont trouver ce qui s’est passé, dit-il.

— Qu’avez-vous répondu ? dit Robinson.

— Que vous alliez essayer.

Ils continuèrent en silence pendant un moment. Le sentier quittait le village par le nord, passait entre deux champs étroits, l’un planté de pommes de terre, l’autre encore en friche, et entrait dans la forêt. Les épinettes prenaient le relais des ormes. L’air fraîchit légèrement. Quelqu’un avait gravé une croix au couteau sur un tronc de bouleau, à hauteur d’épaule, probablement pour baliser le sentier. Elle était ancienne.

— Vous parliez tout à l’heure de mobile, reprit Lawrence après un moment. Du pourquoi. C’est ce qui me semble le plus obscur, non ?

— C’est ce qui donne sens à tout le reste pourtant, dit Miss Dupuis. On peut trouver comment quelqu’un a été tué sans jamais comprendre pourquoi. Mais sans le pourquoi, on tourne en rond. On arrête le mauvais homme et l’affaire est classée.

— Et pour Ishkode, vous avez des hypothèses ?

Robinson regarda le ciel entre les branches.

— Plusieurs. Toutes prématurées. C’est pour ça que nous allons voir le lieu.

Lawrence parut apprécier la réponse. Il s’écarta pour laisser passer une branche basse, puis reprit sa marche.

— Ce que vous n’avez pas dit ce matin à table, c’est la huitième question.

— Laquelle ? dit Miss Dupuis, curieuse.

— Qui a intérêt à ce que vous ne trouviez pas l’assassin.

Robinson ne dit rien, tandis que Miss Dupuis sourit en coin. Le sentier tournait vers l’est, longeait un moment le bord d’une mare noire où des grenouilles plongèrent à leur approche, puis remontait entre deux rangées de pins dont les troncs droits donnaient l’impression d’une colonnade. La lumière s’était légèrement dorée malgré le ciel couvert. On entendait maintenant la rivière.

* * *

La forêt au nord de Sault-Sainte-Marie gardait la fraîcheur de la nuit. Les épinettes et les pins blancs se mêlaient aux bouleaux et aux trembles, formant une voûte dense qui filtrait la lumière en taches mobiles. Un geai bleu criait quelque part. La rivière se devinait à gauche par son bruit régulier contre les rochers, invisible derrière un rideau d’aulnes.

Lawrence s’arrêta à l’orée d’une petite clairière.

— C’est ici, dit-il.

Le grand pin était là, reconnaissable entre tous. Ses racines soulevaient la terre comme des bras tendus, creusant une légère dépression entre elles. L’écorce portait encore, à hauteur de genou, une traînée plus claire, herbes aplaties, mousse arrachée, là où le corps d’Ishkode avait reposé trois jours.

Robinson s’avança lentement, les yeux sur le sol. Miss Dupuis fit le tour par la gauche, à distance, en regardant la lisière des arbres. Lawrence était resté à l’entrée de la clairière.

— Le sentier passe à quelle distance ? dit Robinson sans se retourner.

— Une centaine de pas vers l’ouest, dit Lawrence. On ne voit pas d’ici. On n’entend pas non plus, avec la rivière.

— Et le campement ?

— Trois quarts de mile au sud. En ligne directe, on pourrait crier et se faire entendre par temps calme.

Robinson s’accroupit près de la dépression entre les racines. Il examina la terre, les racines, sans toucher. Une offrande de tabac, dispersée par le vent et la pluie des jours suivants, n’était plus qu’une tache brun pâle sur la mousse.

— Il y avait bien une offrande ici, dit-il. Elle n’a pas été dérangée avant la mort. Quelqu’un a disposé du tabac pour que l’enfant commence son jeûne dans les formes. Ce n’est pas quelqu’un qui voulait lui manquer de respect.

— C’est sans doute le Midewiwin qui accompagnait Ishkode au début de son jeûne.

— Ou alors c’est quelqu’un qui savait exactement comment les choses devaient se passer.

— Les deux ne s’excluent pas, dit Miss Dupuis depuis la lisière.

Robinson se releva. Miss Dupuis, elle, n’avait pas bougé depuis un moment. Elle se tenait à une quinzaine de pas du pin, face à la lisière est, et regardait.

— Venez voir, dit-elle.

Ils s’approchèrent. À hauteur d’épaule, deux branches d’épinette étaient cassées net, pas effilochées comme sous le vent, cassées d’un seul geste, par quelque chose de lourd et de délibéré. La cassure était ancienne de plusieurs jours, le bois intérieur déjà séché et légèrement noirci.

— Quelqu’un a traversé ici, dit Miss Dupuis. Pas par le sentier. En venant de l’est, à travers les arbres. Regardez. Il y a une autre cassure là-bas, plus bas. Et là, voyez comment l’herbe est couchée dans cette direction.

Robinson suivit la ligne des yeux. Elle avait raison. On distinguait, si l’on savait quoi chercher, une sorte de passage irrégulier depuis la lisière est jusqu’à la position du pin. Quelqu’un avait approché l’enfant par ce côté, le côté opposé au sentier, invisible du village.

— Il connaissait les lieux, dit Robinson.

— Ou il s’était renseigné, dit Miss Dupuis.

Elle continua d’avancer le long de la lisière, les yeux au sol. À l’endroit où les arbres s’éclaircissaient légèrement, là où quelqu’un avait dû s’arrêter avant de traverser vers le pin, la terre était plus humide, gardant mieux les empreintes. Miss Dupuis s’accroupit.

— Il y a une empreinte ici. Partielle, mais lisible.

Robinson s’approcha. Lawrence aussi. Dans la terre sombre, une demi-semelle s’était imprimée nettement : bord franc, rigide, et sur le talon, une série de petites marques rondes disposées en arc.

— Des clous de cuivre, dit Lawrence. Ce n’est pas un mocassin ojibwé. La semelle est trop rigide, trop épaisse. Un trappeur, sans doute. Ou un ancien engagé. C’est la façon dont certains font renforcer leurs mocassins quand ils passent beaucoup de temps sur les rochers de la rive. J’en ai déjà vu des semblables.

— La pointure, dit Robinson.

— Un homme adulte. De forte carrure, je dirais, à voir la profondeur de l’impression.

Miss Dupuis sortit son carnet et nota. Elle ne dit rien de plus. Ce n’était qu’une empreinte, une empreinte parmi d’autres possibles, dans une forêt que tout le monde traversait. Mais elle l’avait vue, et elle avait noté.

Elle se remit à chercher, méthodiquement, en élargissant son rayon. Elle regardait à ses pieds, s’accroupissait parfois, se relevait. Robinson et Lawrence attendaient, sans la presser. Le geai bleu s’était tu.

Ce fut elle qui trouva l’objet, à une douzaine de pas du pin, à moitié dissimulé sous une touffe de fougères. Elle le ramassa avec deux doigts et le tint à la lumière.

C’était une petite bourse de cuir, de la taille d’une paume, refermée par un lacet de cuir tressé. Le cuir était tanné brun foncé, légèrement raidi par l’humidité. Sur l’une des faces, quelque chose avait été incisé au couteau, puis rehaussé de peinture rouge délavé : une forme animale stylisée, allongée, avec quatre pattes écartées et une queue recourbée vers le haut. La tête, de profil, montrait une gueule ouverte et des oreilles pointues. Le travail était précis, non pas ornemental, mais fonctionnel, le genre de signe qu’on grave pour qu’il soit reconnu, pas pour qu’il soit admiré.

— De quoi s’agit-il ? demanda Miss Dupuis à Lawrence en lui tendant la bourse.

Lawrence la prit. Il l’examina un long moment, la retourna, regarda la couture, sentit le cuir. Puis il leva les yeux.

— C’est un renard, dit-il. Le travail de cuir, la coupe du lacet, la façon dont le motif est incisé. J’ai déjà vu ça. C’est un objet Meskwaki : la tribu des Fox.

Un silence.

— Vous en êtes certain ? dit Robinson.

— Certain. Le renard est leur emblème. Meshkwahkihaki, « le peuple du renard rouge ». Ils marquent leurs affaires personnelles de cette façon, surtout les objets de médecine. J’en ai vu circuler dans les postes de traite quand j’étais jeune. C’est un objet fox, Silas. Il n’y a pas de doute.

Il remit la bourse à Robinson qui la glissa dans la poche intérieure de sa veste.

— C’est étrange que l’on trouve un tel objet ici. Les Fox sont en Iowa, à des centaines de miles d’ici.

— Expliquez-nous, dit Robinson.

Lawrence s’adossa au tronc du grand pin.

— Les Ojibwés et les Fox se sont combattus pendant des générations. Des guerres sanglantes. Au début du XVIIIe siècle, les Fox ont été pratiquement exterminés. Les Ojibwés du lac Supérieur les ont chassés vers le sud et l’ouest avec leurs alliés français. Ce n’est pas une histoire ancienne dans les esprits d’ici. C’est une histoire racontée aux enfants, aux guerriers. Les Fox ne l’ont pas oubliée non plus.

— Et il y aurait encore des représailles aujourd’hui ? dit Miss Dupuis.

— Ce serait exceptionnel. Mais pas impossible pour qui voudrait le croire. Et la famille d’Ishkode est du clan du Plongeon, Maang. L’un des clans qui a mené ces guerres.

Lawrence se tut un moment. Autour d’eux, la forêt ne disait rien. La rivière continuait son bruit de fond, égal et indifférent.

— Ces vieilles rivalités sont toujours présentes, reprit-il plus bas. Il est même arrivé que les Indiens aient cessé de se battre entre eux pour s’en prendre aux Blancs. Prenez les Dakotas. Les massacres au Minnesota, en 1862. Les Dakotas avaient pris les armes contre le gouvernement américain. Trente-huit guerriers ont été pendus à Mankato, en décembre de cette année-là. Le plus grand massacre judiciaire de l’histoire américaine. Des centaines d’autres ont été emprisonnés. Des familles entières ont fui vers le nord et l’ouest. Certains ont traversé la frontière.

— Et vous craignez que cette logique de violence arrive jusqu’ici ? dit Robinson.

— Je crains qu’elle y soit déjà. On voit la rivière de chez nous, Silas. L’autre rive, c’est le Michigan américain. Ce qui se passe là-bas, on le voit, on l’entend, on le lit dans les journaux venant de Détroit. Les Ojibwés du Minnesota vivent dans des terres de traités depuis dix ans. Leurs cousins d’ici regardent ça. Ils savent ce qui s’en vient.

— Ils auraient peut-être eux aussi envie de se révolter contre les Blancs, dit Robinson en continuant la phrase de Lawrence.

Un silence s’installa. Miss Dupuis regardait la bourse que Robinson avait sortie à nouveau, la tenant à la lumière.

— Il y a quelque chose qui me dérange, dit-elle enfin.

— Dis-moi tout, dit Robinson.

— Elle était trop bien placée. Pas enfouie, pas dispersée, pas emportée par la pluie. Juste là, sous les fougères, à l’endroit précis où quelqu’un qui examine méthodiquement les alentours finira par regarder. Comme si elle attendait d’être trouvée.

Lawrence et Robinson la regardèrent.

— C’est possible que le vent… dit Lawrence.

— Non, dit-elle simplement. Pas à cet angle. Pas sous les fougères comme ça.

Robinson glissa à nouveau la bourse dans sa poche.

— Lawrence, j’ai besoin d’un nom. Quelqu’un dans la région qui saurait si des Fox ont circulé dans les parages ces dernières semaines. Quelqu’un qui connaît les mouvements des gens dans cette forêt.

Lawrence n’hésita pas longtemps.

— Le Midewiwin Niimi, le vieux qui a trouvé le corps. Il a passé cinquante ans à connaître chaque sentier entre ici et la rivière aux Serpents. Si quelqu’un d’étranger a marché dans cette forêt, Niimi le saura.

— Bien, dit Robinson. Pouvez-vous arranger une rencontre avec lui ?

— Oui, bien sûr.

Ils reprirent le chemin du village. La lumière avait changé depuis leur départ, le gris du matin dissous dans une chaleur blanche et diffuse qui annonçait l’après-midi. Miss Dupuis marchait derrière les deux hommes, les yeux sur le sol du sentier. Robinson tira sa montre de gousset, la referma sans avoir regardé l’heure, et la remit en place.

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