Le dernier enfant de Sault-Sainte-Marie

Épisode 1
Le clan du Plongeon

Un peu à l’écart de la rivière, au pied d’un grand pin dont les racines soulevaient la terre comme des bras tendus, un enfant était allongé sur le dos. Il était là depuis plusieurs jours. Plusieurs jours sans manger, sans que personne vînt le voir. C’était ainsi que les choses devaient se passer. Il portait une chemise de toile grise, un pantalon de drap brun, des mocassins que sa mère avait cousus pour l’occasion. Son visage était partiellement noirci au charbon. Autour de son cou pendait une petite bourse de cuir soigneusement ornée de motifs au fil de coton coloré, le genre d’objet qu’on ne confie pas à n’importe qui, et qu’on ne confectionne pas pour n’importe quel enfant. À ses pieds, une offrande de tabac, disposée sur une feuille de bouleau, attendait encore.

La forêt au nord de Sault-Sainte-Marie gardait la fraîcheur de la nuit en cette fin de juin 1867. Les épinettes et les pins blancs se mêlaient aux bouleaux et aux trembles pour former une voûte dense au-dessus de la rivière. L’air sentait la résine et la terre humide. Un geai bleu criait quelque part.

Un coyote s’avança prudemment depuis la lisière des arbres, le museau tendu. Il fit quelques pas, s’arrêta, renifla longuement. Il était presque sur lui quand des pas se firent entendre au loin, des pas lourds, humains, qui écrasaient les branches mortes. Le coyote recula d’un bond et disparut dans les broussailles aussi silencieusement qu’il était venu.

Rien n’avait changé depuis qu’il était là. Rien, sauf que l’enfant n’attendait plus rien. Ses mains étaient posées le long du corps, les paumes vers le ciel. Son visage, tourné légèrement de côté, avait la sérénité de ceux qui dorment profondément.

Les mouches, elles, savaient qu’il ne dormait pas.

C’était le vieil ojibwé Niimi, du clan du Plongeon, qui avait trouvé l’enfant.

L’homme était parti à l’aube, comme convenu. Trois jours, pas un de plus. C’était la règle. Il avait le pas lent et précis des gens qui ne regardent plus leurs pieds depuis longtemps, un manteau de drap brun rapiécé aux coudes, des mocassins lacés haut contre les herbes mouillées. Sa canne de bouleau frappait le sol à intervalles réguliers.

À mi-chemin, il s’arrêta. Au pied d’un bouleau, quelqu’un avait disposé une petite offrande de tabac sur une feuille d’écorce. Fraîche encore, pas encore dispersée par le vent. Niimi la regarda un moment sans se pencher. Puis il ôta son chapeau, le tint contre sa poitrine, et resta ainsi quelques secondes les yeux baissés. Il remit son chapeau et reprit sa marche.

Plus loin, une branche cassée nette à hauteur d’épaule, là où le sentier virait vers le pin. Niimi s’arrêta encore. Il examina la cassure, passa un doigt dessus, regarda autour de lui. Puis il continua, un peu plus lentement qu’avant.

Il arriva au grand pin à cent pas du sentier. C’est là qu’il trouva l’enfant.

Il s’arrêta. Sa canne resta suspendue un instant avant de se poser dans la terre. Il n’avait pas besoin d’approcher pour comprendre. Les mouches suffisaient. La façon dont le corps était affaissé, les mains trop ouvertes, le cou trop détendu. Niimi en avait vu des cadavres dans sa longue vie. Il en reconnaissait l’apparence.

Il s’approcha quand même, lentement. Il s’agenouilla avec une difficulté qu’il ne chercha pas à masquer. Il regarda le visage d’Ishkode un long moment. Puis il posa doucement sa main sur le front du garçon, paume vers le bas, comme on vérifie la fièvre d’un enfant qui dort. Le front était froid et dur.

Niimi resta ainsi un moment. Ses lèvres remuèrent sans bruit. Puis il se releva, se retourna vers le sentier, et reprit son chemin vers le village, plus lentement encore qu’à l’aller.

Le shérif Carney arriva deux heures plus tard avec deux hommes. Niimi restait un peu en retrait, les mains dans le dos. À ses côtés, Lawrence Ermatinger, la cinquantaine, manteau sombre, chapeau à larges bords à la main, regardait le corps sans s’en approcher. C’était un Métis né à Sault-Sainte-Marie, qui connaissait chaque famille, chaque clan, chaque tension du village. Il circulait entre les deux mondes avec la tranquillité de quelqu’un qui a depuis longtemps cessé d’en être surpris.

Carney, lui, marchait avec l’assurance de quelqu’un qui a l’habitude qu’on lui fasse de la place. Il s’approcha du corps, se pencha en avant, les mains sur les genoux, et regarda quelques secondes. Puis il se redressa et cracha de côté.

— Déshydratation, dit-il en anglais. Trois jours sans eau en juin. Ça arrive.

Lawrence examina le corps de loin et ne bougea pas.

— Il était en bonne santé avant de partir, dit-il. Douze ans, bien nourri. Les jeûnes de trois jours, les jeunes gens de cette communauté les font depuis des générations.

— Les jeûnes, c’est leur affaire. Pas la mienne.

— Est-ce qu’on peut faire examiner le corps ? Par quelqu’un de qualifié.

Carney le regarda avec une pointe d’impatience.

— Y’a pas de docteur ici, Ermatinger. Vous le savez. Accident malheureux. Le dossier est clos.

— C’est Ishkode. L’héritier du clan du Plongeon.

— Et alors. C’est un enfant sauvage mort pendant un jeûne. J’ai pas à ouvrir une enquête sur chaque Sauvage qui meurt dans les bois.

— Il y a des gens dans la communauté qui peuvent regarder.

— Les Indiens ne sont pas des témoins recevables dans un dossier officiel. Ce que je vois, c’est un accident malheureux. Le dossier sera fermé d’ici ce soir.

Carney remit son chapeau et repartit vers le sentier sans se retourner. Ses bottes craquaient sur les branches mortes.

Lawrence resta seul avec Niimi au pied du grand pin.

Le vieil homme n’avait pas bougé depuis l’arrivée du shérif. Il regardait Ishkode. Ses mains étaient croisées devant lui, ses lèvres légèrement entrouvertes.

Lawrence s’approcha du corps. Il regarda à son tour, cette fois plus longuement que Carney, plus près. Il ne toucha à rien. La position des bras. L’offrande de tabac intacte aux pieds. Et autre chose encore, une légère torsion du torse, rien de visible, rien qu’un médecin aurait pu nommer. Juste quelque chose qui ne s’ajustait pas tout à fait.

Il se redressa. Les deux hommes se regardèrent. Niimi parla le premier.

— La police a dit ce qu’elle avait à dire, dit-il en ojibwé.

— Oui, dit Lawrence, lui répondant dans la même langue.

Un silence. Quelque part dans les épinettes, le geai bleu criait toujours.

— Cet enfant n’est pas mort de soif, dit Niimi.

Lawrence ne répondit pas immédiatement. Il regardait le sol devant ses pieds.

— Qu’est-ce que tu as vu ?

— Rien que je puisse nommer. Quelque chose que je sens. Comme on sent le mauvais temps avant qu’il arrive.

Il dit cela sans emphase, comme une observation ordinaire sur le temps qu’il fait.

— Est-ce que Ozha est au courant ?

— Je lui ai annoncé la nouvelle.

— Elle a réagi comment ?

— Tu connais Ozha. Tu connais le genre de femme qu’elle est.

Lawrence se contenta de hocher la tête. Niimi continua :

— Ozha sait beaucoup de choses. Elle ne dit pas tout ce qu’elle sait.

Puis Niimi ramassa sa canne, la tint des deux mains devant lui. Son regard alla une dernière fois sur le visage d’Ishkode.

— Ce garçon aurait été quelqu’un, dit-il. Dans dix ans. Dans quinze ans. Il aurait été quelqu’un de bien, d’important.

Il s’arrêta là. Ce n’était pas une façon de commencer une phrase, c’était une façon de la finir. Lawrence le comprit et ne demanda rien de plus.

Niimi inclina légèrement la tête, se retourna, et prit le sentier vers le village. Lawrence le regarda partir jusqu’à ce qu’il disparaisse entre les arbres. Puis il resta seul encore un moment avec l’enfant, la forêt, et les mouches.

Lawrence envoya un télégramme le lendemain matin.

Il l’avait rédigé trois fois avant d’être satisfait, assis à la table de sa cuisine dans la lumière grise du 30 juin. Les deux premières feuilles froissées gisaient à côté de l’encrier. La troisième disait ce qu’il fallait : qu’un enfant était mort, que la police avait conclu à un accident, et que lui, Lawrence, n’y croyait pas.

Des pas dans l’escalier. Frances, sa fille, apparut dans l’encadrement de la cuisine, les cheveux encore défaits, les pieds nus sur le plancher de bois.

— Tu n’as pas dormi, dit-elle.

— J’ai dormi un peu.

Elle regarda les feuilles froissées sur la table, puis son père.

— C’est pour notre cousin William à Montréal ?

— Oui.

— Est-ce que quelqu’un va venir ?

Lawrence plia la feuille soigneusement.

— Je ne sais pas. Peut-être… J’espère.

Lawrence enfila son manteau et marcha jusqu’au bureau du télégraphe dans le matin frais. La rivière grondait, comme toujours. Baawitigong. Le lieu des rapides. Il l’entendait depuis sa naissance et il l’entendrait jusqu’à sa mort, ce bruit-là, patient et indifférent à tout le reste.

Il tendit la feuille à l’opérateur, paya, et sortit.

Dehors, le ciel était clair sur la rive américaine. De l’autre côté de la rivière, le fort Brady dressait ses bâtiments rectangulaires dans la lumière du matin. Un autre pays, avec ses propres réserves, ses propres traités déjà signés, ses propres façons de faire disparaître les gens qui gênaient.

Lawrence remonta le col de son manteau et reprit le chemin de sa maison.

Il ne savait pas encore si quelqu’un viendrait. Mais il avait fait ce qu’il avait à faire.

C’était le 30 juin 1867, la veille de ce qui allait devenir un nouveau pays : le Dominion du Canada.

* * *

Très loin du village de Sault-Sainte-Marie, Montréal, la plus grande ville du Canada, s’animait en cette matinée du 1er juillet 1867. Le bel édifice Bonsecours abritait, entre autres, le poste de police centrale de la ville. Un homme sorti le premier, suivi par une femme plus jeune. La porte lourde du poste de police se referma derrière eux avec un bruit sourd de pierre et de métal. 

L’homme descendit les marches et s’arrêta sur le trottoir. Silas Robinson était le chef des détectives de la police de Montréal. Six pieds trois pouces, cinquante-deux ans, chef des détectives depuis 1855. Il avait ce maintien tranquille capable à la fois d’intimider et de rassurer, la moustache en croc soigneusement cirée qui était sa marque, la montre de gousset de son père qui se balançait légèrement dans sa poche de veste à chaque pas. Il posa son chapeau melon, le redressa d’un geste précis, et considéra la rue Saint-Paul. Il s’y engagea.

La jeune femme sortie en même temps que lui, Thérèse Dupuis, marchait à sa gauche, un demi-pas en retrait, comme à son habitude lorsqu’ils se déplaçaient ensemble dans la ville. Non par déférence, mais parce que le trottoir de bois était étroit et que, à deux de front, on bousculait les passants. Elle avait vingt-deux ans, le visage fin de sa mère, des yeux bleus qui ne laissaient rien passer, les cheveux auburn relevés en chignon strict. Belle-fille de Robinson, elle était devenue son adjointe depuis 1865. Dans la brigade, on l’appelait Miss Dupuis. Robinson avait décrété cette convention sans demander l’avis de ceux à qui ça déplaisait.

L’air de juillet les prit d’un coup, chaud et humide, après la fraîcheur de pierre de l’intérieur. La rue Saint-Paul s’étendait devant eux, animée malgré l’heure. Des voitures à cheval remontaient vers l’ouest dans un bruit de sabots et de roues ferrées sur le pavé. Un charretier cria quelque chose depuis son siège, sans raison apparente, de cette façon qu’ont les charretiers de crier dans les rues comme pour rappeler à tout le monde qu’ils existent. Une femme en tablier blanc balayait le pas de sa porte. Un chien errant reniflait méthodiquement le bas d’une devanture.

C’était le jour de la Confédération. Le nouveau Dominion du Canada était entré en vigueur ce matin même. Montréal ne semblait pas avoir particulièrement remarqué.

Quelques drapeaux, çà et là. L’Union Jack à deux ou trois balcons, une banderole mal accrochée qui s’affaissait d’un côté. Un gamin d’une dizaine d’années courait sur le trottoir d’en face en agitant un petit fanion britannique, seul représentant enthousiaste de l’événement du jour. Miss Dupuis le suivit des yeux un moment.

— Dis-moi, Silas. Ils s’attendaient à quoi, au juste ?

— Qui donc ?

— Ceux qui ont fait cela. Les Pères de la Confédération. Ils s’attendaient à ce que les gens dansent dans la rue ?

Robinson regardait les façades en pierre grise. Ils longeaient maintenant les étals qui débordaient du marché sur le trottoir : cageots de légumes, barils de salaisons, fromages enveloppés de toile. Un boucher disposait ses pièces sur un étal de bois avec des gestes précis et indifférents. Une femme marchanda à voix haute le prix d’une botte de carottes. Le marchand répondit sans lever les yeux. La négociation continua ainsi, les deux protagonistes regardant ailleurs, comme si le prix se débattait entre les légumes et l’étal plutôt qu’entre eux.

— Je crois qu’ils s’attendaient à ce que les gens soient soulagés, dit Robinson. Ce n’est pas tout à fait la même chose.

— Et toi, tu es soulagé ?

— Je suis du côté de la loi, Thérèse. Pas de celui des drapeaux.

— C’est une réponse, ça ?

— C’est la seule que j’ai.

— Heureusement que tu es meilleur détective que politicien, dit-elle en éclatant de rire.

Robinson lui jeta un coup d’œil, sans rien dire, une lueur dans les yeux, presque un sourire. Miss Dupuis regardait droit devant elle, l’air parfaitement innocent.

— Tu sais ce qui me frappe ?

— Non, dit Robinson, mais je sens que tu vas me le dire.

— C’est exactement comme un lundi ordinaire. Sauf les drapeaux.

— C’est souvent comme ça, les grands événements historiques. On les comprend après coup.

— Ou pas du tout, dit-elle. En tout cas, ce n’est pas ça qui va te faire manquer ton breakfast.

— Non, en effet.

— Tu sais, Silas, pour quelqu’un qui ne mange souvent que deux fois par jour, tu es remarquablement ponctuel quand il s’agit de te mettre à table.

Robinson tira sa montre de gousset, consulta le cadran, la remit en place avec le soin tranquille d’un homme qui fait la même chose depuis trente ans.

— Huit heures moins cinq, dit-il. Nous ne sommes pas en retard.

— Non. Nous sommes juste à l’heure. Ce qui, pour toi, revient au même qu’être en retard.

Robinson ne répondit pas. Les arcades de l’hôtel Rasco se profilaient à quelques pas.

L’hôtel Rasco était une bâtisse qu’on avait voulue imposante, et qui l’était encore, même si les grandes années de l’établissement appartenaient maintenant à l’époque où Dickens avait logé, vingt-cinq ans plus tôt. Un air d’élégance défraîchie flottait sur la façade. Robinson poussa la porte.

À l’intérieur, l’air était plus frais et sentait la cire, le café, et quelque chose de chaud qui venait des cuisines. La salle à manger était haute de plafond, les tables rondes couvertes de nappes damassées, la lumière du matin filtrée par des stores à demi tirés. Sur un mur, un portrait de la reine Victoria dans sa jeunesse, où elle avait l’air de quelqu’un qui vient juste d’apprendre une mauvaise nouvelle et qui s’efforce de ne pas le montrer.

Quelques tables étaient occupées. Leur satisfaction était celle de ceux à qui les choses arrivent selon le plan prévu.

Un homme d’une cinquantaine d’années s’approcha, les favoris en côtelette, la démarche d’un homme qui fait le même chemin depuis vingt ans et qui a résolu de n’en être pas pressé. Robinson s’annonça. Le serveur consulta son carnet et dit :

— Monsieur Robinson ? On vous attend.

Il les guida vers une table près de la fenêtre du fond, légèrement à l’écart des autres. Un homme était déjà assis, sa canne appuyée contre le bord de la table, une tasse de café à demi bue devant lui. Il se leva en les voyant approcher, avec la raideur de quelqu’un dont les jambes ont trop servi. Cette façon de reprendre appui sur la table avant de se redresser, Robinson la nota sans pouvoir la formuler : son ami avait vieilli plus qu’il ne l’admettrait jamais lui-même.

William Ermatinger avait cinquante-six ans et le portait avec la décence d’un homme qui a eu d’autres soucis que son âge. Les yeux noirs, directs, avec quelque chose d’indéchiffrable au fond.

Robinson lui tendit la main.

— William.

— Silas. Miss Dupuis, dit-il en inclinant légèrement la tête. Asseyez-vous, je vous en prie.

L’homme portait un manteau de belle facture, bien ajusté malgré la corpulence, et on sentait dans chacun de ses gestes l’habitude d’être obéi. Ils s’installèrent. Le serveur apparut sans qu’on l’ait appelé, avec cette discrétion des vieux établissements où le personnel a appris à lire le moment juste. Il posa une cafetière en argent mat sur la table, disposa les tasses, les soucoupes, puis se redressa avec le naturel d’un homme qui s’en va sans que ça se remarque.

— J’ai commandé pour tout le monde, dit Ermatinger. Le breakfast sera là dans un moment.

— La confiance habituelle, William, dit Robinson.

— L’âge, plutôt. Je n’ai plus la patience d’attendre qu’on me demande ce que je veux manger.

Le serveur revint avec un plateau, déposa les assiettes et versa le café sans commentaire. À la table voisine, la conversation avait monté d’un ton. On distinguait maintenant des noms propres, Macdonald, Cartier, Monck. Le serveur passa près d’eux au retour, arrangea inutilement un couvert déjà en ordre en tendant l’oreille, et reprit son chemin sans avoir eu l’air d’écouter.

Miss Dupuis versa son café, prit la tasse des deux mains, but une gorgée sans rien dire. Elle avait ce calme un peu trompeur des gens qui écoutent vraiment, les yeux posés sur Ermatinger avec une attention polie qui ne l’était qu’en surface. Elle observait plutôt.

Ermatinger but une gorgée, lentement, en la savourant. Il regarda un moment par la fenêtre, la rue Saint-Paul, les quelques drapeaux, le gamin au fanion qui repassait dans l’autre sens.

— Vous avez vu ça, dit-il. Le nouveau Dominion.

— Nous en parlions en venant, dit Robinson.

— Et qu’est-ce que vous en pensez ?

— Que Montréal a l’air d’un lundi comme les autres.

Ermatinger hocha la tête lentement. Un silence s’installa. Robinson posa sa tasse.

— William. Nous nous connaissons depuis trop longtemps. Vous ne nous avez pas invités ici pour parler de la Confédération.

— Non, dit-il. En effet.

Son regard alla de Robinson à Miss Dupuis, s’y arrêta un moment.

— Je ne vous connais pas, Miss Dupuis. Silas vous fait confiance. Je peux donc vous faire confiance.

Miss Dupuis inclina légèrement la tête. Il prit un morceau de pain grillé, puis le posa sans y toucher.

— J’ai reçu un télégramme hier… Oui… Bon… un télégramme de Lawrence, un cousin éloigné qui habite à Sault-Sainte-Marie.

Il hésitait encore. Robinson attendit. Miss Dupuis avait les mains posées autour de sa tasse, mais ne buvait pas.

— Qu’est-ce qui se passe, William ?

— Il y a quelque chose qui s’est passé là-bas. À Sault-Sainte-Marie. Quelque chose que je n’arrive pas encore à nommer clairement.

Il posa sa tasse. Il examina la table un moment, puis prit une longue inspiration.

— Un enfant est mort… À Sault-Sainte-Marie. Un enfant ojibwé. Douze ans. Lawrence m’écrit que la police locale a conclu à un accident.

Il s’arrêta. À la table voisine, un des marchands venait de rire d’une blague que personne d’autre n’avait entendue. Ermatinger attendit que le bruit retombe.

— L’enfant faisait un jeûne initiatique dans la forêt. On a trouvé le corps le dernier jour. Déshydratation, selon la police.

Miss Dupuis regardait Ermatinger sans rien dire. Robinson posa sa fourchette.

— William. Un enfant meurt à Sault-Sainte-Marie. C’est bien triste. Mais pourquoi vous nous dites cela, à nous ? Est-ce qu’il était parent avec vous ?

— Non, je ne dirais pas cela.

— Vous semblez pourtant très concerné par cet événement.

— Cet enfant, dit-il finalement, sans lever les yeux. Il s’appelait Ishkode. Il était du clan du Plongeon.

Il releva la tête et regarda Robinson.

— Comme ma mère.

Robinson sembla accuser le coup. Il regarda son ami, ce visage qu’il croyait connaître depuis si longtemps, et réalisa soudain qu’il ne le connaissait pas tout à fait. Ce fut Miss Dupuis qui parla la première :

— Et Lawrence ne croit pas à l’accident.

Ermatinger la regarda, presque surpris qu’elle ait compris où il voulait en venir.

— Non. Et moi non plus.

— Sur quelle base ?

— Il y a des choses que je dois vous dire d’abord.

Dehors, le gamin au fanion repassait dans l’autre sens, toujours seul, courant toujours. Ermatinger le suivit des yeux un moment.

— Ma mère s’appelait Charlotte Katawabidai.

Il dit cela comme on énonce un fait dans un rapport. Pas de préambule, pas d’excuse.

— Elle était la fille de Katawabidai, un grand chef ojibwé, un homme que les Blancs appelaient Broken Tooth, quand ils daignaient l’appeler par son nom. Je suis…

Il s’arrêta net de parler, puis regarda un moment par la fenêtre.

— … Je suis half-breed, Silas.

Robinson posa sa fourchette. Il aligna machinalement son couteau contre son assiette. Puis, les yeux toujours baissés, il dit doucement :

— Je vois… Je vois…

Ermatinger posa les deux mains à plat sur la nappe. Quand il releva les yeux, il y avait quelque chose dedans que Robinson ne lui avait jamais vu, pas de la vulnérabilité exactement, mais quelque chose de proche. Quelque chose d’exposé.

— Non. Vous ne voyez pas. Ni vous ni Miss Dupuis ne pouvez voir. Personne ne peut voir ce que c’est, d’être un half-breed, un « sang-mêlé ».

Il s’arrêta. Sa voix redescendit.

— J’ai passé trente ans à construire ce que je suis dans ce Canada que j’aime. La milice. Le droit. La police. Les services à la frontière. Et ma mère est morte en sachant que son fils ne prononçait jamais son nom en public.

Le serveur passa à proximité, resservit le café d’un geste furtif, s’éclipsa avant qu’on ait pu le regarder. Miss Dupuis posa sa tasse.

— Vous êtes métis, dit-elle doucement.

Ermatinger se tourna vers elle. Quelque chose passa dans ses yeux, trop vite pour qu’on puisse le nommer.

— Appelez cela comme vous voulez, Miss. Je préfère dire que je suis le digne fils de ma mère.

Il redressa légèrement les épaules. Le geste d’un homme qui se reprend.

— Katawabidai était grand chef du clan du Plongeon parmi les Ojibwés de Sandy Lake, dans ce qui est aujourd’hui le Minnesota. Ma mère était sa fille. Elle a épousé mon père, un marchand de fourrure blanc, ils se sont installés à Sault-Sainte-Marie, puis elle a suivi la famille à Montréal. Elle est morte depuis une quinzaine d’années.

Il s’arrêta. Robinson attendit.

— Sault-Sainte-Marie est une ville frontière dans le Pays d’en Haut. Elle l’a toujours été. Des Métis, des Ojibwés, des Blancs, des marchands qui traversent, des missionnaires qui s’installent. Mon père y a construit sa maison en pierre, qui sert maintenant de palais de justice. Une ironie que je lui abandonne de bon cœur.

Ermatinger inclina légèrement la tête vers la fenêtre.

— Ce qui vient d’arriver… je ne sais pas encore exactement ce que ça va changer. Mais pour ces gens-là, je ne crois pas que ce soit une bonne nouvelle. Voilà pourquoi la mort de cet enfant n’est pas anodine.

Le silence qui suivit fut différent des précédents. Plus lourd. Robinson regardait la table. Miss Dupuis avait les yeux sur Ermatinger.

— Parlez-nous de lui.

— C’est le dernier fils d’une femme qui a déjà perdu son mari. Lawrence dit que les circonstances ne correspondent pas à un accident simple. Il n’a pas pu m’en dire davantage par télégramme. Mais ses doutes sont sérieux, et il a besoin de quelqu’un en qui il peut avoir une confiance absolue. Voilà pourquoi j’ai pensé à vous.

— Pourquoi pas vous ? demanda Miss Dupuis.

— Parce que je suis Greffier de la couronne et de la paix à Montréal depuis l’an passé. Un poste administratif, judiciaire. Je n’ai plus le droit d’enquêter. Je n’en ai plus vraiment la santé non plus, si vous voulez tout savoir. Et parce que ma présence là-bas compliquerait les choses. Je suis trop connu, trop chargé d’histoire. Les gens ne me parleraient pas librement. Vous, c’est différent. Personne ne sait qui vous êtes à Sault-Sainte-Marie.

— Et Miss Dupuis ? dit Robinson.

— Miss Dupuis saura faire parler les femmes ojibwées. Ce que vous ne saurez pas faire, Silas, sans vous en offenser. Et ce que ces femmes diront aura une importance capitale dans cette affaire. J’en suis convaincu, même si je ne sais pas encore pourquoi.

— Vous ne savez pas pourquoi, mais vous êtes convaincu qu’il se passe quelque chose.

— Silas, ce n’est pas à vous que je vais apprendre le métier. C’est généralement comme ça que les enquêtes commencent, non ?

Il y eut un bref silence. À la table des marchands, l’un d’eux venait de sortir un carnet et griffonnait quelque chose avec application. Le serveur passa entre eux comme un fantôme, débarrassa une assiette vide, s’éclipsa. Miss Dupuis eut un mouvement à peine perceptible qui voulait dire qu’elle avait entendu et qu’elle y réfléchissait.

Robinson opina du menton et regarda Miss Dupuis, qui lui fit un petit signe de la tête.

— Bon ! Alors, vous assumez les frais ?

— Entièrement. Quatre jours de trajet, à peu près. Le train jusqu’à Collingwood, puis le bateau jusqu’au Sault.

— Et le temps presse, je suppose… même si personne ne sait encore pourquoi.

Robinson tira sa montre de gousset, consulta le cadran, la remit en place.

— Alors nous partirons dès que possible.

Ermatinger s’appuya contre le dossier de sa chaise. Quelque chose dans ses épaules se défit un peu, comme si le poids qu’il portait depuis hier avait trouvé un endroit où se poser. Il prit enfin son morceau de pain grillé, le beurra lentement, sans rien dire, en regardant alternativement Robinson et Miss Dupuis. C’était sa façon à lui de les remercier, sans doute.

La rue Saint-Paul continuait son train ordinaire. Le gamin au fanion avait disparu, fatigué ou rappelé. À la table du fond, Ermatinger, Robinson et Miss Dupuis finissaient leur café sans se parler.

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