Le dernier enfant de Sault-Sainte-Marie
Épisode 4
Les trois femmes ojibwées de la famille étaient déjà là.
Ozha, la grand-mère, se tenait droite, les yeux fixés sur l’échafaud, aussi immobile que si elle avait elle-même été de bois. Elle avait le visage de quelqu’un qui a fini de négocier avec la douleur. À sa gauche, Bame oscillait très légèrement d’avant en arrière, les paupières mi-closes, les lèvres entrouvertes sur quelque chose qui n’était pas tout à fait un chant et pas tout à fait un souffle. À sa droite, Mashka serrait contre elle un petit objet que l’on ne distinguait pas clairement, quelque chose de menu, de sombre, fait de cheveux tressés et d’étoffe. Elle ne regardait pas l’échafaud. Elle regardait le sol devant ses pieds, et rien ne trahissait ce qu’il lui en coûtait d’être là.
Robinson observa les trois femmes un moment. Puis il dit, sans se retourner vers Miss Dupuis :
— Je resterai ici.
Miss Dupuis ne répondit pas. Elle se rapprocha de Mashka, laissant derrière elle Robinson, qui ne traverserait pas les frontières invisibles, non par indifférence, mais parce qu’il savait exactement où il n’avait pas sa place.
* * *
Quatre hommes ojibwés s’avancèrent. Ils ne se parlaient pas. Chacun savait ce qu’il avait à faire. Deux d’entre eux s’approchèrent des poteaux et vérifièrent d’un coup d’œil la solidité des liens, puis commencèrent à défaire, lentement, méthodiquement, les cordes qui retenaient la plate-forme. Les deux autres attendaient, les bras levés, prêts à recevoir le poids.
La descente fut lente. Aucun bruit, sinon le frottement des cordes contre le bois sec et, une fois, le craquement d’une branche sous le pied d’un homme. Le corps descendit par degrés jusqu’à ce que les deux hommes en bas le reçoivent dans leurs bras et le déposent sur le sol avec une précision qui tenait plus du rituel que du simple soin.
Ozha s’approcha alors. Elle dit quelques mots en ojibwé : courte phrase, intonation descendante. Mashka leva les yeux. Elle se retourna et dit à Miss Dupuis d’une voix forte et assurée :
— Elle dit que vous pouvez vous approcher. Faites vite.
Miss Dupuis traversa la distance qui la séparait des femmes ojibwées. Elle s’agenouilla auprès du corps. Les femmes de la famille s’étaient rapprochées aussi, et deux d’entre elles commencèrent à défaire l’écorce de bouleau avec les gestes précis de quelqu’un qui n’avait pas souvent accompli ce rituel. L’écorce avait fait son office : elle avait ralenti ce que juillet accélère. Mais cela faisait sans doute huit jours depuis le décès. Là où les femmes entrouvrirent l’écorce, la peau avait viré au gris verdâtre, tendue par endroits, affaissée à d’autres. Une odeur âcre et sucrée à la fois s’échappa, que la chaleur du matin renforça aussitôt. L’un des porteurs détourna brièvement la tête. Les femmes, elles, ne bougèrent pas.
Miss Dupuis se mit au travail sans regarder les visages autour d’elle. Elle avait assisté à quatre ou cinq autopsies depuis qu’elle travaillait avec Robinson. Le docteur Campbell, à la maison des morts de McGill, lui avait appris à palper méthodiquement, à chercher ce que les yeux ne voient pas. Elle avait appris aussi à faire taire, le temps de l’examen, tout ce qui n’était pas utile à l’examen.
Elle commença par examiner sans toucher la tête, le cou et les épaules. Puis elle tourna tout doucement la tête de l’enfant d’un côté comme de l’autre. Elle déplaça ensuite les mains vers la cage thoracique et s’immobilisa, prenant conscience de la petitesse de ce qu’elle tenait sous ses paumes. Elle releva la tête, referma quelque chose en elle et continua.
Ses mains se posèrent sur la cage thoracique à travers l’étoffe cérémonielle. Elle pressa doucement, d’abord à gauche, puis à droite. Puis plus haut. Elle s’arrêta. Elle recommença. La même pression, au même endroit, à deux pouces sous le sein gauche.
Quelque chose bougea là où rien n’aurait dû bouger.
Elle se redressa lentement. Les femmes refermèrent l’écorce. Leurs mains travaillaient avec une attention qui excluait le monde. Miss Dupuis s’écarta sans un mot, sans changer l’expression de son visage, et retourna vers Robinson.
* * *
Les deux détectives s’étaient éloignés d’une vingtaine de pas, suffisamment pour que leur échange restât entre eux. Du Ranquet restait agenouillé. Lawrence n’avait pas bougé. Miss Dupuis se pencha légèrement vers Robinson et dit à voix très basse :
— Il y a quelque chose.
Robinson ne répondit pas. Il attendit.
— Deux côtes, peut-être une seule, mais deux à mon avis. Elles bougent. Pas comme des os qui ont cédé en tombant. Elles sont fracturées net, et la fracture est haute, sous l’aisselle gauche. Un coup violent. Un genou, un talon. Quelque chose de lourd et de rond.
— La décomposition ne peut pas produire ça ?
— Non. La décomposition expose, elle ne déplace pas. Ce que j’ai senti, c’est le mouvement. Deux fragments qui flottent là où ils devraient tenir ensemble. Cet enfant a reçu un coup et je ne crois pas que ce soit en tombant. C’est le genre de coup que l’on reçoit lorsqu’on est couché sur le dos et que quelqu’un appuie sur notre poitrine.
Robinson regarda un moment vers les trembles, au-delà du campement. Il avait les mains dans le dos. Son pouce droit frottait lentement l’intérieur de son pouce gauche, geste que Miss Dupuis connaissait : il réfléchissait à la prochaine question à poser, et la prochaine question n’était pas agréable. Puis il dit :
— Si c’est le cas, ce serait un meurtre ?
— Je le pense, oui. J’en suis presque certaine. Il est impossible qu’il ait pu se faire cette blessure accidentellement.
Robinson sortit sa montre de gousset, nota l’heure mentalement, la remit en place.
— Je vois, murmura-t-il.
Il fixa le sol un moment devant ses pieds. Miss Dupuis le vit faire et ne dit rien.
Il se redressa.
— Je retourne en ville. Je veux voir le shérif Carney avant ce soir. Tu restes ?
— Mashka m’a dit que je pouvais accompagner la procession. Je resterai jusqu’à l’enterrement.
— Bien. Note bien tout ce que tu verras. Même ce qui ne te semble pas utile.
— Silas… dit Miss Dupuis en dodelinant de la tête.
— Bien sûr. Excuse-moi. Tu le feras, évidemment.
Puis il ajouta avec une lueur de malice dans les yeux :
— Tu as tellement été bien formée.
Miss Dupuis le regarda avec l’air d’une petite fille prise en flagrant délit, aussitôt suivi d’un grand sourire. Elle ne répondit pas.
Robinson jeta un dernier regard vers les trois femmes, vers Du Ranquet qui s’était relevé et lissait sa soutane. Lawrence s’était approché sans bruit. Robinson lui dit simplement :
— Accompagnez-moi.
Lawrence hocha la tête. Ils s’éloignèrent ensemble en direction de la ville, d’un pas régulier, sans se retourner. La cérémonie commençait derrière eux.
* * *
Le Midewiwin attendait un peu à l’écart. Il s’agissait de Niimi, l’Ojibwé qui avait retrouvé le corps de l’enfant. C’était un homme âgé, de petite stature, vêtu d’une chemise de daim ornée de broderies géométriques aux couleurs passées. Il tenait dans sa main gauche une sacoche de cérémonie en peau, le mashkimod, et dans sa main droite un bâton surmonté d’une plume d’aigle dont les barbes bruissaient à peine dans l’air immobile. Il s’approcha du corps sans regarder personne d’autre. Il s’agenouilla, prit une pincée de tabac dans sa sacoche et la disposa avec soin sur la poitrine de l’enfant, puis il commença à parler directement à Ishkode, d’une voix égale et basse, en ojibwé, comme s’il lui donnait des instructions pour un voyage.
Le tambour commença. Un homme que Miss Dupuis n’avait pas remarqué jusqu’alors, jeune, assis sur ses talons à l’ombre des trembles, frappait la membrane tendue d’un dewe’igan d’un rythme lent et régulier, quatre temps, quatre temps, quatre temps. Le son portait loin dans l’air de juillet, grave et continu. D’autres membres de la communauté s’étaient approchés sans bruit, une dizaine peut-être, hommes et femmes, qui formaient maintenant un demi-cercle à quelques pas du corps. Quelques enfants étaient là aussi, tenus par la main ou campés sur leurs pieds à côté d’une mère. Miss Dupuis remarqua que le front des plus jeunes avait été noirci au charbon. Ils se tenaient très tranquilles, les yeux grands, dans cette façon qu’ont les enfants d’assister à quelque chose d’important qu’ils ne comprennent pas encore, mais qu’ils n’oublieront jamais.
Mashka vint se placer auprès de Miss Dupuis. Elle tenait toujours la petite poupée tressée, comme si elle l’avait oubliée dans sa main.
Miss Dupuis resta immobile. Elle ne comprenait rien des paroles du Midewiwin. « Il ne pleure pas avec eux, » murmura Mashka à sa gauche, sans la regarder. « Il dit à Ishkode quoi faire quand viendra le froid, quand viendra la faim, ce qu’il doit mettre dans le feu, ce qu’il doit faire lorsqu’il rencontrera d’autres âmes comme lui. »
C’est alors que Bame se mit à bouger.
Elle n’avait pas changé de posture d’un coup. Cela s’était fait graduellement, insensiblement. Quelque chose en elle s’était réchauffé à mesure que le tambour battait. Elle tournait maintenant sur elle-même avec une lenteur qui tenait plus de la rotation des saisons que de la danse, les bras légèrement écartés, les yeux perdus quelque part au-delà de ce que regardaient les autres. Et dans ce mouvement, elle commença à chanter, ou plutôt à réciter sur une mélopée monotone et descendante, les mots se fondant les uns dans les autres.
Miss Dupuis se tourna vers Mashka.
— Qu’est-ce qu’elle dit ?
Mashka attendit un moment, écoutant, avant de répondre :
— C’est une histoire ancienne. Celle d’Iamo. L’histoire d’une tête qui survit à la mort de son corps, et qui sait encore ce qui se passe dans le monde des vivants, même si elle ne peut plus que rarement le dire. Elle raconte ce que la tête dit à sa sœur avant que les jeunes guerriers n’arrivent.
— Je ne comprends pas.
— Elle raconte ce qu’Iamo lui dit : « Bientôt, très bientôt, un groupe de jeunes hommes arrivera. Mais hélas, comment puis-je donner ce que j’aurais fait avec tant de plaisir. »
Bame s’arrêta un instant, les yeux toujours ailleurs, puis continua, la voix montant d’un demi-ton.
— Et maintenant, dit Mashka, elle raconte la suite. Ce qu’Iamo dit à sa sœur de faire avec le monstre. « Tu devras couper la carcasse en morceaux, oui, en petits morceaux, et les disperser aux quatre vents, car à moins de faire cela, il se ranimera. »
Miss Dupuis regarda Bame, qui continuait de tourner lentement, le chant retombé à un murmure.
— Elle parle de qui ?
— Elle parle d’un ours. Il s’agit de Mishemokwa, l’ours-Manito. Une force mauvaise qui revient si on ne la détruit pas entièrement.
Mashka dit cela simplement, comme une explication de texte. Elle n’ajouta rien. Miss Dupuis non plus.
Le tambour continuait.
Ce fut Ozha qui rompit le silence suivant. Elle s’était avancée de quelques pas et regardait maintenant le corps de son petit-fils, la mâchoire serrée, les mains croisées l’une dans l’autre devant elle. Elle commença à parler d’une voix basse, scandée, qui montait par vagues courtes et retombait. Il n’y avait pas de larmes. Il y avait quelque chose de bien plus difficile à regarder que des larmes. Mashka traduisait à mi-voix pour Miss Dupuis, sans regarder celle-ci, les yeux fixés sur sa belle-mère :
— Elle parle de Katawabidai, son grand-père à elle. De la façon dont son corps a été exposé sur un échafaud, il y a longtemps, à Sandy Lake. Elle dit que c’est elle qui s’en souvient. Que c’est pour cela qu’ils ont fait la même chose pour Ishkode. Pour que la lignée soit continue, même dans la mort.
La voix d’Ozha monta encore.
— Elle parle de Mang, son mari. Puis d’Animikiin, son fils. Puis d’Ishkode, son petit-fils. Elle dit : « trois générations d’hommes que j’ai enterrés ». Elle dit que le feu du clan du Plongeon s’est éteint.
Miss Dupuis ne dit rien. Elle regardait Ozha, cette femme qui portait trois deuils empilés les uns sur les autres comme des pierres, et qui ne pliait pas. Qui ne plierait peut-être jamais. Il y avait dans cette immobilité quelque chose que Miss Dupuis reconnaissait de loin, sans pouvoir tout à fait le nommer : la façon dont certaines personnes transforment la douleur en quelque chose de vertical.
Puis le cri d’Ozha vint.
Ce n’était pas graduel. C’était soudain, plein, comme si quelque chose en elle avait cédé d’un coup et que ce qui était retenu depuis des jours se libérait sans avertissement. Elle leva le visage vers le ciel et dit, trois fois, avec une intensité croissante à chaque répétition :
— Manabozho… Manabozho… Manabozho…
La communauté autour d’elle se figea. Le tambour lui-même rata deux battements avant de reprendre.
Mashka se tourna vers Miss Dupuis. Sa voix était basse, comme saisie d’un respect involontaire :
— Elle prononce le nom du Grand Lièvre. Celui qui est mort et revenu. Celui qui a transformé le monde après le déluge. On ne prononce pas ce nom à la légère. Pas dans un moment comme celui-ci.
Elle s’arrêta, hésita, puis continua :
— Manabozho a tout perdu lui aussi. Sa mère, ses proches, ses pouvoirs. Il est descendu dans le pays des morts. Mais il est revenu. Il revient toujours. C’est pour cela que nous n’abandonnons jamais tout à fait l’espoir.
Elle dit cela sans lever les yeux. Miss Dupuis attendit. Il y avait quelque chose que Mashka n’avait pas encore dit et qu’elle allait dire.
— Plusieurs parmi nous croyaient qu’Ishkode aurait pu être lui. La réincarnation. Celui qui reviendrait pour nous rendre ce qu’on nous a pris.
Elle dit cela d’une voix parfaitement plate, comme on énonce un fait géographique. Mais ses doigts, sur la petite poupée tressée, s’étaient resserrés légèrement.
Miss Dupuis regarda Ozha, dont le visage était redevenu immobile, comme si le cri avait dit tout ce qu’il avait à dire et qu’il n’y avait plus rien à ajouter.
Le tambour reprit.
* * *
Six hommes prirent position autour du corps. Ils avaient préparé un brancard de perches et de branches entrelacées, solide et plat, sur lequel Ishkode fut déposé avec les mêmes gestes lents que pour la descente. Le Midewiwin s’était replacé en tête. Le tabac brûlait dans un petit récipient d’écorce que portait l’un des hommes. La fumée montait, blanche et fine, dans l’air presque sans vent, et son odeur âcre se mêlait à celle de la résine de pin et de la terre chaude.
Mashka s’approcha de Miss Dupuis :
— Vous pouvez marcher avec moi. Derrière le brancard. Mais ne touchez à rien.
— Je sais.
Mashka la regarda une seconde, et dans ce regard il y avait quelque chose qui ressemblait à une évaluation terminée favorablement. Puis elle se retourna vers la procession.
La procession se forma naturellement, sans qu’on eût besoin de le dire. Le Midewiwin en tête, récitant toujours en ojibwé ses instructions à l’âme d’Ishkode. Mashka traduisit :
— « Voilà la route, voilà les obstacles, voilà les baies le long du chemin dont il ne faut pas s’approcher, voilà la rivière à traverser sur un tronc glissant. »
Les six porteurs avançaient à pas égaux sur le sol inégal. Puis Ozha, puis Bame, qui avait recommencé son balancement, les yeux mi-clos, dansant plus que marchant. Puis une dizaine de membres de la communauté. Et parmi eux, à côté de Mashka, Miss Dupuis.
Elles marchaient sans se parler. La forêt n’était pas dense à cet endroit : de jeunes bouleaux, des épinettes espacées, de la mousse entre les pierres. La lumière de juillet traversait par éclats. On entendait le tambour, porté par l’un des hommes à l’arrière de la procession, et par moments des chants brefs, répétés, descendants, de ceux et celles qui connaissaient les mots. Miss Dupuis ne connaissait pas les mots. Le rythme du tambour faisait penser à la pluie contre une fenêtre.
Ils marchèrent ainsi environ un quart de mille. Le lieu d’enterrement se révéla progressivement entre les arbres : un espace ouvert, dégagé, où d’autres tertres se distinguaient à leurs marques. Des poteaux de bois plantés à la tête, sur lesquels des totems de clan avaient été sculptés ou brûlés, et au-dessus de certains, de petites maisons de bois à peine plus grandes qu’une boîte à chapeau, ouvertes côté ouest. Des rubans de couleur aux branches. Un couteau rouillé déposé sur un tertre plus ancien. Une écuelle retournée. La mort avait ici un visage différent de celui qu’elle connaissait, pas moins sérieux, mais autrement habité.
La fosse avait été creusée à l’avance, peu profonde, comme il convenait. Les porteurs déposèrent le brancard à côté. Le Midewiwin prit une longue aspiration, puis s’agenouilla auprès d’Ishkode. Il lui parla encore, cette fois plus longtemps, plus précisément, sa voix allant et venant dans une cadence que Miss Dupuis commençait presque à reconnaître sans la comprendre. Mashka, à voix très basse, lui en traduisit des fragments :
— Il lui dit qu’il y a un chemin devant lui, et qu’il est long. Qu’il y a des baies sur ce chemin, et qu’il ne faut pas s’arrêter pour les manger, même si elles sont belles. Qu’il y a une rivière à traverser sur un tronc glissant, et qu’il faut aller vite sans regarder en bas. Qu’au bout du chemin, le Gaagige Minawaanigozigiwining l’attend, la « terre du bonheur éternel ». Que ses ancêtres l’y attendent.
Elle se tut un instant, puis dit :
— Il lui dit aussi de ne pas regarder en arrière. Que ceux qu’il laisse ici, sa mère, sa grand-mère, il les retrouvera. Mais pas maintenant.
Miss Dupuis regarda Mashka. Mashka regardait le Midewiwin, la main toujours serrée sur la petite poupée de cheveux tressés. Son visage ne montrait rien. Mais il y avait dans sa façon de se tenir, légèrement portée en avant, comme quelqu’un qui fait l’effort de ne pas se laisser aller en arrière, quelque chose qui demandait un effort constant et silencieux.
Le corps fut déposé dans la fosse, les pieds tournés vers l’est. Des hommes placèrent avec lui ses effets, sa pipe de jeune garçon, une offrande de nourriture dans une écuelle d’écorce, du tabac, des allumettes d’écorce de bouleau pour qu’il pût faire du feu en chemin. Puis l’écorce de bouleau fut refermée autour de lui, soigneusement, comme on enveloppe quelqu’un qui a froid.
Ozha déposa une pincée de tabac sur la terre. Elle le fit sans se pencher, juste en laissant tomber ce qu’elle tenait entre ses doigts. Puis elle croisa à nouveau les mains devant elle et ne bougea plus.
Les chants reprirent, plus doux que tout à l’heure, descendant vers quelque chose qui ressemblait à une résolution, non de consolation, mais d’acceptation d’un fait accompli. Le tombeau fut comblé par les hommes à tour de rôle. Sur le tertre, l’un d’eux planta un poteau de bouleau et brûla au couteau la forme d’un plongeon aux ailes repliées, le Maang, le totem du clan. Puis il construisit par-dessus une petite maison de bois à peine grande pour abriter un esprit, avec une ouverture tournée vers l’ouest, pour que quelque chose pût encore passer entre les mondes.
Bame s’était immobilisée. Pour la première fois depuis le début de la cérémonie, elle n’oscillait plus. Elle regardait le tertre, les yeux secs, les lèvres closes. Miss Dupuis ne savait pas si c’était la fin d’une transe ou le début d’autre chose.
Mashka s’avança d’un pas vers la tombe. Elle regarda la petite poupée qu’elle tenait, ces quelques mèches de cheveux sombres tressées autour d’un morceau d’étoffe, ce rien qui était tout ce qu’elle avait désormais de concret à tenir. Elle la posa doucement sur le toit de la petite maison de bois. Elle la redressa d’un doigt pour qu’elle soit droite. Elle recula d’un pas.
Miss Dupuis alla se placer à côté d’elle. Elle ne dit rien. Elle était là, simplement. C’était tout ce qu’elle pouvait faire.
Elles restèrent ainsi un moment. Le tambour se tut. Les chants se turent. Il ne resta plus que la forêt, et la chaleur, et les trembles qui remuaient à peine dans l’air immobile de juillet.
WOW!