Le dernier enfant de Sault-Sainte-Marie

Épisode 9
l’île aux Corégones

Il était un peu passé deux heures quand Robinson, Miss Dupuis et Lawrence franchirent enfin le seuil de la maison. L’air du dehors les accueillit comme une délivrance. Depuis le matin, les deux détectives avaient fait face aux trois femmes, leur annonçant que la mort de l’enfant n’avait rien de naturel. Les réactions avaient été diverses, contenues, étranges. Et pourtant, au moment de prendre congé, ils partageaient la même certitude silencieuse : ces femmes savaient.

Le soleil de juillet frappait dur sur la rue principale, mais quelques nuages épais remontaient du lac depuis le matin et donnaient par moments un répit que Robinson accueillait sans le montrer. Il marchait d’un bon pas, Miss Dupuis à sa gauche, Lawrence les devançant pour indiquer le chemin. Ils prirent la direction de la rivière. Un homme les y attendait, ou du moins l’espéraient-ils, quelqu’un capable de les éclairer sur une piste qu’ils ne pouvaient négliger : la rivalité ancienne entre le clan du Plongeon et celui de la Grue. Ishkode appartenait au premier. L’histoire entre ces deux clans était longue, chargée de rancœurs tenaces. Il s’agissait de savoir si quelqu’un du clan de la Grue avait eu une raison de vouloir la mort de l’enfant.

C’est en descendant la pente douce vers le quai que Robinson ralentit légèrement. Il s’adressa à Lawrence qui s’était arrêté pour les attendre.

— Ce matin, à l’orée du bois. Quand nous sommes sortis du wigwam d’Ozha. Il y avait un homme avec Mashka. Grand, bien habillé. Pas un Ojibwé.

Lawrence ne marqua pas d’arrêt.

— C’est Gordon. Un homme de Montréal. Il passe par ici de temps en temps pour ses affaires. Il connaît Mashka.

— Quel genre d’affaires ?

— Commerce. La région intéresse du monde en ce moment.

Robinson hocha la tête et n’insista pas. Ce n’était pas le moment. Devant eux, la rivière apparaissait entre les trembles, large et brillante sous le soleil intermittent. On entendait les rapides bien avant de les voir, ce grondement sourd et continu qui semblait venir du fond de la terre.

Le canot de Lawrence était tiré sur la rive, à l’abri d’un bouquet d’aulnes. C’était une embarcation d’écorce de bouleau, longue d’une douzaine de pieds, légère comme une coque de noix à l’œil, mais qui avait manifestement servi des milliers de fois. Le fond était taché de résine sombre et de vieilles écailles de poisson séchées. Deux pagaies reposaient en travers des plats-bords, taillées dans un bois pâle et poli par l’usage jusqu’à prendre la teinte de l’os.

Miss Dupuis examina l’embarcation avec l’attention tranquille qu’elle réservait aux situations nouvelles. Robinson, lui, regarda le courant.

— C’est fort, comme courant.

— Ce sont les rapides, dit Lawrence. Toute la décharge du lac Supérieur passe ici. Six cents milles de lac qui se vident par ce seul goulet. Mais on ne traverse pas à travers eux. On longe la rive, on prend le chenal du côté canadien. C’est praticable… si on sait ce qu’on fait.

— Et vous savez ce que vous faites ?

— Depuis l’âge de six ans, oui.

Il y eut un silence. Quelque part derrière eux, dans la ville, un cheval hennit brièvement. Le bruit parut venir d’un autre monde.

Robinson ôta son chapeau, le tint à la main un moment, et le remit. Ce geste minuscule, que Miss Dupuis connaissait bien, signifiait qu’il avait pris une décision.

— Alors on y va.

Ils mirent l’embarcation à l’eau. Lawrence prit l’arrière, Miss Dupuis le milieu, Robinson l’avant, une disposition que Lawrence avait imposée sans explication et que Robinson avait acceptée sans commentaire. La pagaie était plus courte qu’il ne l’aurait voulu et il dut adapter son coup, ce qui donna les premières trente secondes une impression de maladresse qui l’irrita légèrement. Il ne dit rien.

Le chenal côté canadien était effectivement plus calme, « plus calme » étant relatif. Le courant tirait sur la coque avec une insistance régulière, et par moments une remontée d’eau plus vive faisait pencher le canot d’un quart de pouce. Robinson pagaya sans parler. L’eau était d’une clarté absolue. On voyait le fond de roche grise à sept ou huit pieds, les algues qui ondulaient comme des cheveux dans le courant, et parfois l’éclair argenté d’un poisson qui virait brusquement et disparaissait.

— Les Ojibwés font ça à la torche, la nuit, dit Lawrence depuis l’arrière. Pour attraper le corégone. Ils s’orientent dans les rapides comme vous le faites dans vos rues de Montréal. Ils connaissent chaque remous, chaque pierre, chaque endroit où le courant bifurque. Des familles entières sortent à la tombée du soir. Les enfants tiennent les torches. Les hommes manœuvrent et plongent les filets.

Miss Dupuis regarda l’eau défiler sous son côté du canot. Une nuit, sur ce courant, avec une torche. Elle ne dit rien, mais elle imagina la scène : les flammes qui dansent sur l’eau noire, les silhouettes courbées sur les plats-bords, le silence des rapides rompu seulement par le clapotis des pagaies et le froissement des filets.

L’île apparut sur leur droite comme une masse sombre d’épinettes et de trembles, basse sur l’eau, reliée au courant par une frange de rocs arrondis que les siècles avaient polis jusqu’à les rendre presque noirs. On entendait depuis la rive des voix, des coups sur du bois, le cri bref d’un enfant qui s’interrompit aussi vite qu’il avait commencé. L’odeur de poisson fumé arriva avant tout le reste, une odeur forte, grasse, qui prenait à la gorge et qu’on finissait par trouver appétissante.

Lawrence amena le canot à l’abri d’un rocher plat qui faisait un quai naturel. Il sauta le premier, tint l’embarcation le temps que ses passagers débarquent. Robinson prit pied sur le roc avec une dignité soigneusement maintenue. Miss Dupuis sauta sans hésitation et atterrit d’aplomb sans que Lawrence eût besoin de lui tendre le bras. Il remarqua qu’elle ne l’avait pas cherché non plus.

* * *

L’île aux Corégones était une station de pêche, pas un village. Robinson l’enregistra d’un coup d’œil : une douzaine d’abris répartis en demi-cercle entre les arbres et la rive, construits à la hâte et avec soin en même temps. Des perches de cèdre fichées en terre, des panneaux d’écorce de bouleau fixés en auvent, ouverts sur le côté face à l’eau pour laisser passer la brise et la lumière. Dessous, des nattes, des paquetages soigneusement roulés, des filets suspendus à sécher entre les arbres comme du linge. Des feux bas dont la fumée montait droit dans l’air immobile. Des poissons ouverts en deux, étendus sur des claies de bois vert au-dessus de la fumée. Des dizaines, peut-être des centaines, qui se balançaient doucement.

Des hommes travaillaient au bord de l’eau. Ils réparaient des filets avec des aiguilles d’os, taillaient des perches, nettoyaient des prises avec des gestes précis et économiques de gens qui font la même chose depuis l’enfance. Ils levèrent les yeux quand les trois arrivants mirent le pied sur l’île. Il y eut un moment de silence que Robinson ne chercha pas à remplir. Il ne sourit pas, ne salua pas de la tête. Il laissa les hommes le regarder et fit de même.

Les enfants furent les premiers à réagir. Deux garçons d’une dizaine d’années abandonnèrent ce qu’ils faisaient. L’un portait une perche à moitié taillée, l’autre un filet qu’il avait manifestement reçu comme mission de démêler. Ils vinrent examiner les arrivants de loin, avec cette franchise totale que les enfants exercent avant d’avoir appris à la dissimuler. Ils regardèrent Robinson, son chapeau melon, sa veste sombre, sa moustache en croc, avec une curiosité polie et légèrement amusée. Puis ils regardèrent Miss Dupuis, et là, quelque chose changea.

Elle n’était pas habillée comme les femmes qu’ils connaissaient. Sa robe de voyage en drap gris ardoise, boutonnée haut, avec son col blanc amidonné et sa jupe qui touchait presque le sol, n’avait rien à faire sur ce bord de rivière. Sa taille la distinguait aussi, cinq pieds sept, presque irréelle. Ses cheveux auburn relevés en chignon strict sous son chapeau et ses yeux bleus en faisaient une apparition venue d’un autre monde. Les deux garçons se regardèrent. Puis ils regardèrent leurs mères avec cette expression de quelqu’un qui vient de voir quelque chose et qui veut s’assurer que les autres l’ont vu aussi.

Les femmes, elles, s’étaient levées. Elles observaient depuis leurs abris avec une discrétion qui n’excluait pas la minutie. Deux d’entre elles échangèrent quelques mots à voix basse, sans quitter Miss Dupuis des yeux. Une troisième, plus jeune, tenant un nourrisson contre elle, s’avança d’un pas, puis s’arrêta à mi-chemin entre son abri et les arrivants. Ce n’était pas de la méfiance exactement, plutôt l’attention qu’on porte à quelque chose d’inhabituel, qu’on regarde avant de décider quoi en penser.

Miss Dupuis croisa le regard de la femme au nourrisson. Elle lui sourit et inclina simplement la tête, très légèrement, ce mouvement bref et net qui n’est ni une révérence ni un salut à la façon des hommes, mais quelque chose entre les deux, une reconnaissance. La femme répondit par le même geste. Quelque chose se détendit imperceptiblement dans l’air.

— Par ici, dit Lawrence.

Il les guida vers le fond de l’île, là où les épinettes étaient plus denses et l’air plus frais. L’odeur de résine se mêlait à celle du poisson fumé. La mousse entre les racines était épaisse et humide. On n’entendait plus les rapides, ou plutôt, on les entendait différemment, comme une présence constante dont on cessait de s’apercevoir, comme le bruit d’une ville pour quelqu’un qui y a toujours vécu.

Baswenaazhi était là. Il était assis sous son abri, une structure plus grande que les autres, ouverte sur trois côtés, avec deux poteaux de cèdre plantés en façade, dont l’un portait une courroie de cuir tressé d’où pendaient trois corégones déjà fumés et une paire de gants de travail usés jusqu’à la trame. Il n’avait pas l’air de quelqu’un qui attendait. Mais il avait l’air de quelqu’un qui savait qu’on viendrait.

Robinson l’évalua en trois secondes, comme il évaluait tous les hommes qu’il rencontrait dans le cadre d’une enquête. Soixante ans, peut-être davantage. Haut de taille, même assis, les épaules larges d’un homme qui avait travaillé dehors toute sa vie, les mains posées à plat sur les genoux avec cette immobilité particulière des gens qui savent écouter avant de parler. Son visage était profondément creusé de rides, pas d’épuisement, mais d’intempéries et de temps passé au vent et sur l’eau. Ses yeux noirs regardaient les arrivants avec une attention qui n’avait rien d’hostile et rien de servile non plus. C’était le regard de quelqu’un qui examine et qui n’a pas besoin de le cacher.

Il portait une chemise d’étoffe bleue à manches longues malgré la chaleur, un pantalon de peau, des mocassins sans décoration. Pas de signe extérieur de rang, pas de parure, pas de médaille de traité portée ostensiblement. Rien qui dit « chef », sauf lui-même.

Lawrence s’adressa à lui en ojibwé, quelques phrases courtes et directes. Baswenaazhi répondit sans se lever, toujours assis, sa voix grave et régulière comme le courant dehors. Il y eut un échange bref, puis Lawrence se tourna vers Robinson.

— Il vous reçoit. Il dit de vous asseoir.

Il n’y avait pas de chaises. Des billots de bois avaient été disposés en demi-cercle devant l’abri. Robinson comprit qu’ils avaient été mis là à leur intention, récemment, les extrémités encore fraîches de copeaux. Il s’assit sans commentaire. Miss Dupuis fit de même, arrangeant sa robe avec le geste précis et sans coquetterie de quelqu’un qui a appris à s’accommoder de situations imprévues.

Baswenaazhi dit quelque chose que Lawrence traduisit à voix posée.

— Il dit qu’il connaît la raison de votre visite. La mort du fils d’Ozha est connue de tous. Il dit qu’il connaît Ozha depuis qu’ils étaient enfants tous les deux, depuis une époque où Sault-Sainte-Marie était encore ce qu’elle était. Il partage sa tristesse.

Robinson attendit un moment avant de parler. Il avait appris, au fil des années, que le silence bien placé valait souvent mieux qu’une question formulée trop vite. Il laissa les mots de Lawrence se poser dans l’air, entre les épinettes et la fumée.

— Dites-lui que nous enquêtons sur cette mort par mandat de la famille Ermatinger. Dites-lui que nous avons entendu parler de la tension entre son clan et celui du Plongeon.

Lawrence traduisit. Baswenaazhi écouta sans ciller. Quand Lawrence eut fini, il garda le silence une dizaine de secondes, pas le silence de quelqu’un qui cherche ses mots, mais celui qui les pèse. Puis il répondit en anglais, une langue qu’il maîtrisait parfaitement. Sa voix était grave, régulière, sans inflexion d’impatience.

— Une question directe mérite une réponse directe. Effectivement, il y a de la rivalité entre le clan de la Grue et le clan du Plongeon. Cette rivalité est ancienne et elle ne surprend personne. Les deux clans ont toujours été les clans de chefferie, ceux dont sortaient les chefs civils, ceux qui parlaient pour le peuple lors des grands conseils avec les Français d’abord, avec les Britanniques ensuite. Quand deux clans partagent cette responsabilité depuis des générations, il serait étonnant qu’il n’y ait pas de friction.

Baswenaazhi s’arrêta et fixa Robinson pendant un moment. Celui-ci lui fit un petit signe de tête pour lui signifier de continuer.

— Mon clan, les Nebenaigoching, le clan de la Grue, a toujours été la voix des Ojibwés face aux Blancs. C’est mon clan qui a négocié avec les Britanniques, qui a signé les traités. Mon clan qui a représenté la bande lors du traité Robinson-Supérieur, en 1850. Autrefois, le clan du Plongeon exerçait une autorité semblable, mais elle s’est effritée avec le temps. Cela ne s’est pas produit parce que quelqu’un l’a voulu, mais parce que les choses bougent et que certains clans bougent avec elles et d’autres non. Ce n’est pas que le clan du Plongeon a tort d’exister. C’est que les choses sont simplement ce qu’elles sont.

Robinson observait le visage de Baswenaazhi pendant qu’il écoutait. L’homme ne regardait pas Lawrence et encore moins Miss Dupuis. Il regardait seulement Robinson, comme s’il voulait être sûr que celui-ci comprenne bien ce qu’il disait.

— La mort du fils d’Ozha, dit Robinson. Est-ce qu’elle arrange le clan de la Grue ?

Il y eut un très bref silence. Puis Baswenaazhi parla, et sa voix avait changé d’un degré à peine. Toujours calme, mais quelque chose en dessous s’était durci, comme une lame qu’on sort lentement d’un fourreau.

— C’est une question d’honnête homme et je vais vous répondre honnêtement. Le clan du Plongeon s’éteint avec cet enfant. Cela, personne ne peut le nier. Un rival de moins. C’est la réalité des clans depuis toujours.

Il hésita avant de s’avancer sur le prochain terrain.

— Je crois comprendre ce que vous laissez sous-entendre. Un enfant est mort et c’est peut-être à cause du clan de la Grue.

— C’est le cas ?

— Je ne voudrais pas vous offenser, monsieur. Mais on voit que vous ne connaissez rien de notre culture. Comme la plupart des Blancs, vous êtes totalement indifférent à ce qui nous arrive.

— Je ne voudrais pas vous offenser non plus, mais sachez que vous ne me connaissez pas. Je ne suis pas comme la plupart des Blancs.

Pour la première fois depuis le début de la conversation, Baswenaazhi esquissa un sourire.

— Tuer un enfant en jeûne initiatique, voilà quelque chose de totalement inconcevable pour nous. Que cet enfant appartienne à notre clan ou à d’autres. J’irais même plus loin. Aucune tribu que je connais ne ferait une chose semblable. Inconcevable. Jamais. Affirmer une telle chose, c’est ne rien comprendre à ce que veut dire être Anishinaabé.

Robinson hocha la tête lentement.

— Un enfant seul dans la forêt, dit-il. Pendant plusieurs jours. On ne sait pas exactement où.

Ce n’était pas encore une question.

— Quelqu’un l’a trouvé quand même. Quelqu’un savait où chercher.

Baswenaazhi ne répondit pas tout de suite. Il regarda Robinson avec cette attention fixe et tranquille qu’il avait eue depuis le début, mais quelque chose dans la façon dont il gardait le silence cette fois-ci était différent. Robinson continua.

— Qui savait où il jeûnait ? L’endroit précis, dans la forêt ?

— Pas mon clan. Que vous le croyiez ou non, cette information ne nous est pas parvenue. Le lieu d’un jeûne n’est jamais divulgué au-delà d’un cercle très restreint. C’est une question de protection, et de sacré. Le Midewiwin qui accompagnait l’enfant dans sa préparation. La famille immédiate. Pas beaucoup plus. Certainement pas un clan rival.

Il laissa le silence s’installer un moment, puis ajouta d’une voix plus basse :

— Celui qui connaissait ce lieu n’était pas n’importe qui. Une personne proche de la famille, ou bien quelqu’un qui est bien renseigné. D’une façon ou d’une autre, ce n’est pas le genre de chose que l’on sait par hasard.

Le ton de Baswenaazhi était devenu plus affirmatif, plus dur.

— Si notre clan avait voulu affaiblir le clan du Plongeon, il y avait cent façons de le faire sans toucher à un enfant. Des façons qui existent depuis longtemps et que tout le monde connaît.

Il s’arrêta. La colère retomba. Il ajouta d’une voix plus basse, presque comme s’il se parlait pour lui-même :

— Cherchez du côté de ceux qui ne comprennent ni les clans, ni les enfants, ni les jeûnes. Cherchez du côté de ceux pour qui tout cela ne veut rien dire.

Robinson garda les yeux sur lui encore un moment. Baswenaazhi soutint son regard sans difficulté, avec la patience d’un homme qui n’a rien à prouver et le sait.

— Je vous crois, dit Robinson à voix basse.

Pendant cette conversation, Miss Dupuis ne dit rien. Elle regardait les mains de Baswenaazhi posées sur ses genoux, ces mains immobiles, calleuses, aux articulations épaisses et aux ongles noirs de travail, qui n’avaient pas bougé depuis qu’ils s’étaient assis. Des mains qui avaient pagayé sur cette rivière depuis cinquante ans.

Robinson lui posa encore quelques questions sur les allées et venues autour du campement dans les jours qui avaient précédé la mort d’Ishkode, sur les étrangers de passage, sur ce que les gens du bord de l’eau avaient peut-être vu que les autres n’avaient pas vu. Baswenaazhi répondit à tout avec la même précision méthodique. Il n’avait rien observé d’inhabituel lui-même.

— Je vous remercie grandement, chef. Cela m’aide beaucoup dans l’enquête pour retrouver celui qui a tué cet enfant.

— J’espère bien que vous le retrouverez. Ce genre de gestes est de la sauvagerie. Pourtant, les Blancs pensent que c’est nous, les « Sauvages ».

Robinson se leva lentement et, il faut le dire, péniblement. Il remit son chapeau qu’il avait retiré en signe de politesse. Il s’apprêtait à donner son congé. Baswenaazhi ne se leva pas. Ce n’était pas un manque de courtoisie : c’était simplement qu’il était chez lui et que cette rive lui appartenait depuis bien avant que Robinson soit né.

Robinson lui tendit la main. L’autre la prit, une poignée ferme et brève, sans la pomper à la façon anglaise. Puis il se tourna vers Miss Dupuis qui s’était levée à son tour et fit de même. Elle lui serra la main avec la même fermeté. Il la regarda une seconde, pas avec surprise, plutôt avec cette attention qu’on porte à quelque chose d’inattendu qu’on décide de ne pas commenter.

En repartant entre les épinettes, Robinson n’entendit rien derrière lui. Pas un mouvement, pas un craquement de billot. Il savait pourtant, sans avoir besoin de vérifier, que Baswenaazhi les regardait partir.

* * *

La traversée du retour fut plus silencieuse que l’aller. Le courant était le même, le ciel était le même. Les nuages avaient un peu gagné du terrain depuis le matin, et l’air sentait la pluie possible pour ce soir, cette odeur de terre mouillée qu’on perçoit une heure avant les premières gouttes. Robinson pagaya régulièrement, accordé sans le vouloir au rythme que donnait Lawrence depuis l’arrière. Miss Dupuis, au milieu, gardait sa pagaie dans l’eau sans l’utiliser, laissant le courant pousser.

Ce fut elle qui parla la première, quand la rive fut à une cinquantaine de pieds.

— La piste est une impasse.

— Oui. Mais il nous a dit plusieurs choses utiles quand même.

La coque racla doucement sur les cailloux de la rive. Lawrence sauta, tira le canot, le retourna d’un geste pour vider l’eau qui s’y était accumulée. Robinson prit pied à terre et s’étira brièvement, les mains dans le bas du dos. Il ne l’aurait pas fait devant un suspect, mais Lawrence n’était pas un suspect, et ses reins avaient cinquante-deux ans.

— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? dit Miss Dupuis, en reprenant le chemin vers la ville.

— On continue à tirer des fils. Il y en a encore quelques-uns.

— Lesquels ?

— Le chef Baswenaazhi nous a dit de chercher du côté de ceux pour qui les clans, les enfants et les jeûnes ne veulent rien dire. Ça nous dirige vers les Blancs…

Pendant ce court silence, Robinson regarda Lawrence.

— … Et peut-être aussi vers les Métis…

Lawrence ne dit rien, comme s’il n’avait pas entendu. Robinson continua.

— Pour les comprendre, il faut quelqu’un qui les regarde vivre depuis longtemps.

Lawrence laissa passer un moment.

— Le père Du Ranquet. Il est ici depuis des années. Il connaît tout le monde : les Ojibwés, les Métis, les Blancs. Il entend beaucoup de choses, et il se souvient de tout.

— Alors, j’irai le voir demain.

Ils remontèrent vers la ville en silence. Le chemin qui longeait la rive rejoignait la rue principale là où les commerces commençaient : le comptoir général de Sinclair, l’épicerie de McMahon, le bureau du notaire, et plus loin, le comptoir de la Compagnie de la Baie d’Hudson, dont la façade grise et les volets mal joints disaient assez que les beaux jours du poste étaient derrière lui.

Sur la rue, la vie avait continué sans eux : des charrettes, des enfants qui couraient entre les chevaux, deux hommes qui parlaient fort sur un perron.

C’est alors qu’ils les virent.

Mashka et un homme se trouvaient devant le comptoir de la Baie d’Hudson à mi-rue. Mashka tenait un paquet sous le bras, enveloppé dans du papier brun. L’homme était grand, bien mis, la mise d’un commerçant de Montréal qui voyage et qui tient à le montrer sans en faire trop. Il était penché légèrement vers elle, comme s’il finissait de lui dire quelque chose. Robinson reconnut Gordon.

Les trois promeneurs s’arrêtèrent en même temps avec cette légère inhabileté de gens qui se retrouvent face à une situation qu’ils n’avaient pas prévue et qui doivent décider en une fraction de seconde ce qu’ils vont en faire.

Mashka les vit la première. Elle se redressa imperceptiblement. Pas de gêne, rien de tel. Plutôt un recalibrage rapide, presque invisible, de quelqu’un qui passe d’un registre à un autre. Elle dit quelque chose à l’homme à côté d’elle. Il se retourna.

Robinson eut le temps de l’évaluer depuis la distance de la rue : quarante ans environ, visage ouvert, manière directe. Quelqu’un qui avait l’habitude de rencontrer des inconnus et de le faire sans effort apparent. Leurs regards se croisèrent une seconde.

Mashka fit un geste de la main, bref, sans emphase, en direction des trois arrivants.

Robinson remit son chapeau qu’il avait soulevé machinalement, et ils traversèrent la rue.

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