UNE ORCHIDÉE DANS LE JARDIN D’HIVER est un roman publié en 8 chapitres sur une base bimensuelle. Pour ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au site sous la rubrique « pour s’abonner ». Si vous manquez un épisode, vous pouvez vous rattraper en allant sous la rubrique « rattrapage ».

CHAPITRE 1: Dans la petite bicoque

Le R-100 à saint-Hubert

— Pauvre Peter ! Il paraît qu’en tombant, il avait l’air de voler comme un grand oiseau.

Un oiseau ? Il y avait beaucoup d’oiseaux dans le grand jardin. Ici, on n’en voit presque pas, sauf des sales et des tout bruns. Ils piaillent et piaillent à s’en boucher les oreilles. C’est vrai qu’il n’y a pas d’arbres pour eux. Seulement des poteaux de bois et des fils électriques. Puis, pas de beaux gazons frais coupés comme dans le grand jardin. Seulement des trottoirs gris et de l’asphalte aussi sales que les oiseaux.

Dans le grand jardin, les oiseaux étaient de toutes les couleurs. Beaucoup de gris et de bruns, mais plus propres. C’était des petits oiseaux, pas des grands. Parfois, des tout jaunes volaient à toute vitesse en faisant de petits bruits. Il y avait aussi ceux avec des têtes de deux couleurs arrivés à la fin de l’hiver, quand la neige commençait à fondre. Ils faisaient leur nid en dessous de la corniche du manoir. Ils étaient bien cachés, ces nids. On savait où ils étaient seulement quand on entendait crier les bébés. Rose me disait que c’était leur façon de demander à leur maman de la nourriture. Heureusement, je ne fais pas comme eux. Maman n’aimerait vraiment pas ça.

On voyait aussi des plus gros, ceux avec la gorge rouge. Eux, ils me faisaient rire. Ils ressemblaient à ces grands messieurs tout fiers qui venaient parfois au manoir rencontrer mon papa : la tête haute, le corps droit, les jambes longues. Quand il leur arrivait de m’apercevoir, ils détournaient le regard, comme s’ils ne me voyaient pas. Oui, ces oiseaux à gorge rouge, ils me faisaient rire. En les voyant, je pensais aux messieurs tout fiers. Ils avaient beau prendre leurs grands airs, au fond ils mangeaient des vers et de la cochonnerie en fouillant dans le gazon. Moi, maman n’a jamais voulu que je mange des choses par terre. Elle disait que ce n’est pas propre.

Ceux que je préférais, c’était les oiseaux très colorés. Il m’est arrivé parfois d’en voir des tout bleus. Ils mangeaient des graines que Rose mettait dans une mangeoire pour eux. Ils étaient drôles aussi. Il fallait les voir se remplir le gosier en se chicanant pour avoir une place sur la petite mangeoire. Pourquoi se chicaner comme cela ? Pourtant, Rose revient toujours la remplir. Puis une autre fois, il en est venu un tout rouge. Il était beau celui-là. Il ne venait pas souvent. Il chantait bien. On ne pouvait pas le voir, trop bien caché sous les feuilles des arbres. 

— Oui, Ida, c’est ce qu’ils ont dit : « Un grand oiseau noir ».

Des oiseaux noirs venaient aussi dans le grand jardin. Ils chantaient très mal ceux-là. Ils sautillaient sur le gazon près de moi. Je n’aimais pas tellement quand ils s’arrêtaient et me regardaient. Ça me gênait. On aurait dit que leurs grands yeux noirs lisaient dans mes pensées. Ils sont très intelligents, ces oiseaux noirs. Je ne veux pas qu’on lise dans mes pensées. Je n’aime pas ça. 

— « Un grand oiseau noir ». Qu’est-ce que c’est que cette niaiserie !

Pourquoi ma tante Jeanne dit à maman que Pete volait comme un grand oiseau ? Pourquoi dit-elle cela ? Ce n’est pas possible ça. Pete. Mon petit frère. Je l’aime tellement. Ce n’est pas un oiseau. Il ne peut pas voler. Je le sais, moi. Ce n’est pas possible, ça. À moins que…. À moins que…. qu’il soit tombé de très haut et qu’il se soit fait vraiment, vraiment mal. 

Moi aussi je suis déjà tombée de très haut une fois. J’avais grimpé dans le gros arbre du grand jardin. Je n’avais pas le droit, je le savais. « Peggy, tu ne dois jamais monter dans le gros arbre. Tu risques de te faire très mal si tu tombes ». Mais un jour, Rose avait joué longtemps à cache-cache avec Pete et moi. Puis, elle avait dit qu’elle était fatiguée. Elle s’était assise sur le banc, avait pris un livre de contes et l’avait lu à Peter. Mon Pete aime beaucoup quand Rose lit des histoires. Moi, je n’aime pas cela. La plupart du temps, les histoires racontées dans ces contes me font peur. Elle m’avait dit de ne pas m’éloigner.

Je ne l’ai pas écoutée. J’ai commencé à grimper. C’était plus facile que je pensais. Je voyais la grande branche un peu plus haut. Je me suis dit que ce serait agréable de m’asseoir dessus et de regarder le manoir de là-haut. C’est ce que je me suis dit. J’ai grimpé jusqu’à la branche, puis je me suis assise dessus. C’est vrai que c’était beau de regarder le manoir. Elle était si grande, notre maison, tout en pierres. 

C’est quand j’ai regardé le ciel que l’idée m’est venue de voler. Après tout, ça semblait si facile pour les oiseaux. J’avais toujours voulu faire comme les oiseaux. Je me disais qu’ils pouvaient voler tout près du Bon Dieu. C’est là qu’ils étaient quand on ne les voyait pas. Ils sont chanceux les oiseaux, parce qu’ils peuvent voir le Bon Dieu et son doux Jésus. 

Je me suis mise debout. J’ai battu des ailes très fort, très vite, mais j’ai perdu l’équilibre et je suis tombée. Rendue par terre, j’ai eu très mal à la tête. Pete pleurait. Rose criait et hurlait. Mon papa est arrivé en courant. Il était très énervé après Rose. Il m’a pris dans ses bras. Il est très fort mon papa. En tout cas, il était très fort dans ce temps-là, mon petit papa. J’ai juste eu le temps de l’entendre me dire avant de perdre connaissance : « Peggy ! Oh ma Peggy ! Qu’est-ce que tu as fait ? Tu aurais pu mourir !» 

Mourir. Je ne savais pas vraiment ce que ça voulait dire. Personne ne me l’avait jamais expliqué. C’est seulement quand j’ai vu grand-père couché dans une belle caisse en bois que j’ai compris. C’était une belle caisse, c’est vrai, avec de belles poignées en or. Ça avait l’air très lourd. En tout cas, quand je l’avais vu cette fois-là, j’avais demandé à maman pourquoi il était là. Du moins, j’avais essayé de lui demander. Il arrivait parfois qu’elle comprenne mes sons et mes signes. 

Maman, c’est la seule personne qui est capable de comprendre parfois mes sons et mes signes, à part Rose bien sûr. Mais Rose, il y a trop longtemps que je l’ai vue. Elle n’est plus avec nous. Maman m’a expliqué qu’elle ne pouvait plus vivre avec nous comme lorsqu’on habitait le manoir. Il n’y a pas de place à coucher pour elle dans notre « petite bicoque », comme elle dit. Je l’aime beaucoup, Rose. C’est pourquoi j’ai été très triste lorsque Maman m’a dit cela. Très triste ! J’ai beaucoup pleuré lorsque maman m’a dit cela.

En tout cas, quand on était devant la caisse où grand-père était couché, maman m’a d’abord dit quelque chose que je n’ai pas compris tout de suite : « Il est parti voir le Bon Dieu ». Je le trouvais chanceux de pouvoir voir le Bon Dieu. Moi, j’aimerais bien voir le Bon Dieu, mais je n’y arrive pas. Je ne sais même pas à quoi il ressemble. Rose m’a montré un jour une image du Bon Dieu. Il avait l’air d’un tout vieux avec une grande barbe blanche. Je pense que ce n’est pas vrai. Il ne doit pas ressembler à ça. C’est seulement un dessin.

Lorsque maman m’a dit que grand-père était parti voir le Bon Dieu, alors là, je devais avoir l’air vraiment intriguée. Elle a ajouté : « Grand-père ne reviendra plus, on ne le reverra plus ». Voilà donc ce que cela voulait dire : mourir, c’est quand on ne voit plus la personne, qu’elle est partie pour toujours. Ça m’a fait de la peine. Je l’aimais bien, moi, grand-père. Il me donnait toujours des petits cadeaux. Donc, je ne le reverrai plus ?

Mais alors ! Alors ! Si Pete ne peut pas voler et qu’il est tombé de très haut, il est parti lui aussi voir le Bon Dieu. Alors ! Alors ! Je ne le reverrai plus, lui aussi. Plus jamais ! Non !

Je n’ai pas cru ma tante Jeanne quand j’ai entendu ça. Je ne l’ai pas crue. C’est une menteuse, ma tante Jeanne ! Ensuite, j’ai fait ce que je fais toujours quand je suis énervée : je me suis tapée sur la tête avec ma main. Tapée, Tapée, Tapée. 

Alors, maman est venue et elle m’a prise dans ses bras et elle m’a bercée, comme elle le fait toujours, dans la grande chaise berçante. Autrefois, quand j’étais petite, c’était plus facile pour maman de me bercer, parce que mes pieds ne touchaient pas par terre. Mais maintenant que je suis grande, c’est plus difficile. Je suis trop grande, bien trop grande. Alors, je frappe des petits coups au sol avec les pieds, pour me donner de l’élan.

Maman a chanté ma chanson préférée:

  Aux marches du palais

  Aux marches du palais

  Y’a une si tant belle fille, lonla

  Y’a une si tant belle fille

Elle m’a bercée longtemps. Longtemps. Jusqu’à ce que je me calme. 

Maman n’était pas contente, vraiment pas contente après tante Jeanne. Elle lui a parlé très fort.

— Jeanne, t’es folle de dire ça devant Peggy.

— Mais, je pensais qu’elle était au courant. Ça fait depuis combien de temps déjà ? Puis de toute façon, comment veux-tu qu’elle comprenne quelque chose à tout cela ?

— C’est vrai qu’elle ne comprend pas. Mais elle ressent les choses. Je ne sais pas comment te dire cela, mais elle ressent les choses. Alors je t’en prie, parle plus bas, Jeanne.

Maman trouvait que j’étais trop lourde, elle m’a fait relever et je me suis rassise toute seule sur la chaise berçante. C’est toujours la place où je m’assieds. Je fais semblant de m’amuser avec mes doigts, mais j’écoute tout ce qui se dit. Tout. Et je me souviens de tout aussi. Maman et Jeanne se sont mises à chuchoter, mais j’ai l’oreille fine.

— Elle n’avait pas besoin d’entendre tous ces ragots, ces racontars, ces mensonges. Tu n’avais pas à en parler devant elle.

— Mais les témoins… les policiers ont été clairs : des témoins ont vu Peter ouvrir la fenêtre, comme s’il voulait prendre l’air. Il a regardé le ciel, puis il s’est jeté en bas les bras étendus.

— … Tous des gens achetés par Kenny, mon salaud de beau-frère, pour dire ça… 

— Pourquoi il aurait fait cela, Ida ?

— Parce que… parce que… Quand mon Bruce a fait entrer Peter dans la compagnie, Kenny n’était pas du tout content. Il n’avait pas le choix : mon Bruce avait plus que la moitié des parts. Mais il s’est tout de suite méfié de mon fils, ce salaud de Kenny. Il pensait que Peter était trop ambitieux. Il avait peur qu’il prenne sa place….

—…

—… Je trouve que ça adonné juste bien pour lui… le « suicide » de Peter.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Laisse faire. Je me comprends. Puis, on ne devrait pas parler de cela devant Peggy.

— Voyons, Ida. Elle a dû se demander pourquoi elle ne le voyait plus. Peter, elle l’aimait tellement, son petit frère adoré.

— C’est justement pour ça que je n’ai pas essayé de lui expliquer.

— Pauvre Peggy. Qu’est-ce que tu vas faire avec elle maintenant ?

— Ben voyons ! Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? La mettre à l’assistance publique ?

— Tu ne peux quand même pas t’en occuper, Ida. Pas dans ta situation. 

Bon, voilà que je recommence à m’énerver. Non ! Non ! Ne te tape pas la tête Peggy ! Ne te tape pas la tête ! Pete, mon petit Pete. Tu es encore près de moi, je le sais. Rose disait toujours que lorsque quelqu’un est parti très loin, comme toi, nous n’avons qu’à penser à lui et il est alors près de nous. « Il n’est pas là avec son corps, mais avec son âme ». C’est ce que Rose disait. Alors mon petit Pete, ton âme est ici, elle vole comme un oiseau autour de moi. Je le sens. J’essaie de le dire à maman que Pete est près de nous. Je fais des sons, mais il n’y a pas de mots qui sortent. Je gesticule, mais ça ne veut rien dire. Ce sont des gestes qui ne veulent rien dire. J’essaie une dernière fois de parler, mais ça ne sert à rien. À rien !

Mon Pete, tu te souviens quand on s’amusait ensemble dans le grand jardin. T’étais si petit alors, tu marchais à peine. Moi, je me cachais de toi. Puis, tu me cherchais en criant mon nom : « Peggy, Peggy ». Puis, je sortais de derrière un gros arbre et je t’attrapais. Alors, tu riais, tu riais tellement. C’était comme une cascade, ton rire. Comme la cascade qu’on avait vue dans la forêt où maman et papa nous avaient emmenés un jour. On avait fait un pique-nique. Tu te souviens, mon Pete. Maman avait fait un sandwich aux œufs. J’aimais les sandwiches aux œufs. Elle m’a fait aussi des petits biscuits soda avec du beurre d’arachide dessus. J’aime bien ça, c’est comme du dessert. Il faisait très beau, le ciel était bleu, les feuilles étaient vertes. 

Puis il y avait la cascade avec beaucoup de bruit, tellement qu’au début, je me suis bouché les oreilles. Quand j’ai été habituée, j’ai trouvé que le bruit ressemblait plus à de la musique, très forte, mais de la musique quand même. On était si heureux alors. Maman et papa se parlaient, assis tout proches l’un de l’autre. Il y avait de la lumière dans leurs yeux. Toi, bien tu t’amusais à faire courir tes petites jambes. Tu allais partout en gardant toujours un œil sur papa et maman. Tu ne voulais pas les perdre de vue. Moi, j’étais heureuse alors. J’étais heureuse.

— Déjà que j’ai dû placer mon Bruce… Ça m’a arraché le cœur. Non ! Non ! Peggy reste avec moi. C’est certain. 

Maman appelle toujours mon petit papa comme ça. Bruce par ci, Bruce par là. Cela arrivait souvent qu’ils se chicanent pour un tout et pour un rien. Cela arrivait aussi souvent qu’ils s’embrassent longtemps. Mais ça, c’était avant. Maintenant, il n’est plus ici. Quand maman a dit que papa était « placé », je suis partie à rire. Placé comment ? J’imaginais mon petit papa dans son fauteuil roulant, placer la tête à droite, placer la tête à gauche, placer son fauteuil ici ou là. Maman et ma tante Jeanne ne savaient pas pourquoi je riais.

En tout cas, ce que je sais, c’est qu’il n’est plus à la maison. Et je m’en ennuie de mon petit papa, même s’il ne me parlait plus, même si son visage était bien changé, avec un côté de la bouche qui tombait, même s’il ne souriait plus en me voyant. Je m’en ennuie de mon petit papa. J’ai arrêté de rire et je me suis mise à pleurer.

— Bon ! Voilà que tu la fais pleurer maintenant. T’aurais pas dû parler de Peter. 

— Ben voyons, Ida. Tu sais bien qu’elle ne comprend pas ce qu’on dit.

— Parfois… Je me demande vraiment…

***

Il est bien dur, ce banc. Ce n’est pas facile de rester assise longtemps sur un banc comme cela. Ces lattes de bois sont très dures. Puis, il n’est pas beau, ce banc. Il est tout décoloré. Il aurait besoin d’un bon coup de pinceau. Il n’y a pas de coussins non plus. Heureusement que maman m’a dit qu’elle reviendrait bientôt.

— J’ai oublié quelque chose à la maison. Reste assise sur le banc et ne bouge pas. Maman revient tout de suite.

Ici, la rue ne ressemble pas du tout à celle qu’il y avait devant le manoir. Elle est beaucoup plus étroite. Il n’y a pas d’arbres. Seulement des poteaux de bois qui penchent, avec beaucoup, beaucoup de fils attachés au sommet. C’est drôle, on dirait de grandes croix, comme celle à l’église, sauf qu’il n’y a pas de Jésus dessus. 

Puis c’est tellement bruyant ! Parfois, les grosses voitures noires avancent à pas de tortue : elles s’arrêtent, repartent, s’arrêtent, repartent. Elles font du bruit derrière ; il y a aussi de la boucane. Elles sont bizarres, les automobiles. Elles ressemblent à de grosses boîtes avec des vitres. Les roues sont bien trop petites pour faire tenir la grosse boîte. En avant, il y a un très très grand nez et des ailes pour protéger les roues. Un jour, j’ai vu quelqu’un qui avait la tête dans le grand nez. Il avait relevé le couvercle et travaillait dedans en disant toutes sortes de mots que j’ai seulement entendus à l’église. Je suis partie à rire quand il s’est relevé. Il avait le visage tout sale. Mon Dieu, que j’ai ri !

Quand on habitait le manoir, on avait aussi une automobile. En fait, on en avait plusieurs. Elles étaient plus belles que celles-là. Il y avait de la couleur en dehors comme en dedans. Lorsqu’on entrait dans l’auto, ça sentait bon le cuir, c’était moelleux. Il y avait de belles moulures en bois. Maman et moi partions ensemble quelquefois. C’est Gaston qui conduisait. Il est gentil Gaston. Il me laissait jouer avec sa casquette. Je la mettais sur ma tête ; elle était bien trop grande et je riais. Nous prenions l’automobile pour aller au magasin quand elle voulait m’acheter de beaux vêtements. Aujourd’hui, elle ne le fait plus. Je porte toujours la même robe quand je sors. C’est la robe que ma tante m’a donnée. Maman l’a un peu arrangée pour moi avec sa machine à coudre.

Ici, sur la rue, il arrive que les automobiles vont plus vite. Maman dit que c’est dangereux d’aller dans la rue, parce que les conducteurs ne regardent pas toujours et ils peuvent me frapper. Je ne vais jamais dans la rue, sauf lorsque maman me tient la main. 

Tiens ! le tramway qui arrive. J’aime bien les tramways. Ils ressemblent un peu aux éléphants que j’ai déjà vus dans des livres d’images. Même s’ils sont gros, je les trouve rassurants, les tramways, comme de bons gros géants. Ça fait quand même du bruit avec le frottement des roues de métal sur les rails. On entend aussi des bruits d’étincelles sur les fils au-dessus. 

Le tramway s’est arrêté devant moi. Le conducteur devait penser que je l’attendais pour un trajet, parce qu’il a ouvert la porte. Il était grassouillet ce conducteur. Il avait une moustache et une casquette trop petite pour lui. Il attendait en me regardant. Moi, je lui ai souri comme je le fais toujours quand les gens me regardent. Puis, il m’a dit : « Alors, la petite dame, on monte ? » Je ne veux pas monter : j’attends maman. Alors, j’ai continué à lui faire mon plus beau sourire. Il m’a regardé de nouveau, a changé d’expression et m’a lancé : « Bon ! Une idiote. » Puis, il a refermé la porte brusquement avec sa grande poignée de métal. Il n’avait pas l’air content. Je me suis demandé pourquoi.

Voilà que maman est arrivée en courant. Elle s’est assise près de moi tout essoufflée, m’a embrassée sur le front et m’a dit :

— Allô mon bébé. Tu ne t’es pas trop ennuyée ? Quelle tête de linotte je suis ! J’avais oublié mes bons.

Elle m’a montré ces petits papiers qui semblent si importants pour elle. C’est vrai que monsieur Gingras à l’épicerie, il ne veut jamais rien lui donner si elle n’a pas ses petits papiers. Je vois bien que maman n’est pas très heureuse quand elle doit les lui remettre. Elle baisse la tête et regarde par terre. Elle doit se rappeler toute la nourriture qu’il y avait dans le garde-manger au manoir. Germaine n’avait qu’à piger dedans pour nous préparer de bons petits repas. Elle faisait bien à manger, Germaine. Elle n’aimait pas que j’aille la voir dans la cuisine. Elle me disait toujours : « Tu me déranges, Peggy, va jouer dans le jardin ». Parfois, elle venait voir maman pour lui dire qu’elle devait aller à l’épicerie. Maman lui remettait beaucoup de billets de banque. En ce temps-là, maman ne faisait jamais l’épicerie. Jamais ! C’était toujours Germaine.

Alors, nous sommes reparties ensemble, maman et moi, pour aller à l’épicerie. J’aime bien quand je peux sortir ainsi. J’aime bien regarder tout autour, les devantures des maisons, les trottoirs, la rue et ses automobiles. Les maisons ici sont toutes rapprochées, collées les unes aux autres. Maman a dit que ce sont des « boîtes à beurre ». Je n’ai jamais vu de boîtes à beurre, mais ce n’est sûrement pas très beau. Parce que les maisons ne sont pas très belles. Toutes de la même couleur, faites avec de vieilles briques rouges, des fenêtres avec des cadres de bois dépeints, toutes à deux étages. Parfois, même, on dirait qu’elles penchent un peu. Puis, contrairement au manoir où il y avait beaucoup d’espace en avant, ici les portes donnent directement sur la rue. 

Nous sommes passées devant quelqu’un qui était assis sur le petit perron en face de sa porte. C’était un vieux monsieur. En tout cas, il avait l’air vieux. Il ressemblait un peu à un sorcier des livres d’images. Il m’a regardée par-dessus ses lunettes en grimaçant. On aurait dit qu’il souriait. Alors moi, je n’ai fait ni une ni deux et je lui ai souri à mon tour de mon plus beau sourire. II m’a tendu une friandise qu’il a sortie d’un petit sac brun. « T’en veux, ma jolie ? ». Lorsque j’ai tendu la main, Maman m’a tout de suite arrêté et elle a dit : 

— Peggy, qu’est-ce que je t’ai dit de ne pas parler aux inconnus ! Viens maintenant !

Le vieux monsieur n’avait pas l’air content. Il a dit.

 —Eh bien, la belle grande fille est encore sous les jupes de sa maman ? Elle ne pourra jamais trouver de mari si tu la laisses pas en paix !

Maman est devenue toute rouge et s’est retournée avec des éclairs dans les yeux.

— Dis donc, le cave, t’es idiot ou quoi ? Tu ne vois donc pas qu’elle n’est pas normale. Souillon ! Retourne dans ton trou à rats, maudit robineux !

Je vous dis que le monsieur a changé d’air. Il s’est reculé dans la porte. Je crois même qu’il a eu peur. Parfois, maman se met très en colère et elle fait peur aux gens, même s’ils sont plus gros et plus grands qu’elle. 

Ça me rappelle un jour. Elle était en train d’éplucher des patates dans la cuisine avec un petit couteau. Il y avait un grand garçon, plus grand qu’elle en tout cas. Il est passé devant notre porte qui donne sur la rue. La porte intérieure était ouverte parce qu’il faisait très chaud. Seulement la porte à moustiquaire était fermée. Il arrivait parfois que certains se mettent le nez dans la porte pour voir à l’intérieur. Mais cette fois-là, le grand garçon a craché à travers la moustiquaire, comme ça, sans raison. Alors maman n’a fait ni une ni deux, elle s’est élancée vers le garçon, a couru après lui sur le trottoir. Elle avait oublié qu’elle avait encore son petit couteau à la main. Le garçon criait à tue-tête. 

— Au secours ! Elle est folle ! Elle veut me tuer !

Je ne sais pas ce qui s’est passé ensuite, mais quand maman est revenue, encore tout essoufflée, elle a dit :

— Le p’tit criss ! Il ne refera plus jamais ça.

Elle est forte, maman. Elle sait se défendre, ça, c’est certain. Elle me protège aussi. Beaucoup. Je l’aime très fort.

Enfin, nous sommes arrivées devant un grand bâtiment rouge. Il était grand, ce bâtiment, plus beau que les autres boîtes à savon. Il y avait de grandes fenêtres. Ce devait être très clair là-dedans. Beaucoup de monde attendaient sur le trottoir, en file indienne. Tous des messieurs, pas de dames. Ils étaient tranquilles et silencieux. Personne ne parlait à son voisin. Ils regardaient par terre et n’avaient pas l’air heureux. Pas du tout. Ils étaient quand même bien habillés. Plusieurs portaient des vestes et des cravates, des chapeaux ou des casquettes. Certains avaient descendu leur couvre-chef bien bas sur le visage pour ne pas qu’on voit leurs yeux. Ils attendaient d’entrer. J’ai fait des gestes à maman en lui montrant la file. Elle m’a comprise.

— Les messieurs, ils ne travaillent pas. Ils n’ont plus de sous. Ils viennent pour manger un peu de soupe et du pain. Il y en a qui vont rester à coucher ce soir, parce qu’ils n’ont plus de maison.

C’est triste ! Heureusement que nous, nous avons une maison. Elle est petite, pas très belle, elle est brisée par endroit, mais nous ne sommes pas obligées de coucher avec tout le monde, comme eux. C’est parce que maman, elle travaille, elle. D’accord, elle ne sort pas de la maison pour travailler. Mais elle travaille avec sa machine à coudre, toute la journée, elle est penchée dessus et elle coud. Clac ! Clac ! Clac ! On entend toujours ce bruit. Clac ! Clac ! Clac ! Parfois, maman est tellement fatiguée, mais elle continue quand même. Clac ! Clac ! Clac !

M. Goldstein, il vient une fois par semaine à la maison pour lui donner du travail et reprendre ce qu’elle a fait pendant la semaine. Il est drôle, M. Goldstein ! Il parle seulement l’anglais avec maman, mais il arrive qu’il me dise de belles choses en français, avec un accent très fort.

— Bonjjuuure Peggy ! Toujuuurs ôsssi jôliiie !

Dans le grand manoir, papa parlait toujours en anglais avec oncle Kenny. Il arrivait aussi qu’il parle anglais avec maman. Mais c’était rare. Cela arrivait quand ils ne voulaient pas que Pete ou les domestiques entendent ce qu’ils disaient. Moi, quand j’étais là, cela ne comptait pas ; ils parlaient toujours en français. De toute façon, maman ne tenait pas à parler anglais, même aux domestiques qui ne parlaient aussi que le français. Quand papa me parlait, il avait aussi un accent, mais pas aussi prononcé que celui de M. Goldstein. Avec moi, papa parlait toujours très doucement. Il y avait comme de la caresse dans ses mots. Il était calme et doux aussi avec maman. Quand ils se chicanaient, c’était surtout maman qui élevait la voix. Lui, il essayait toujours de faire baisser le ton. Mon pauvre papa. Maman m’a dit que nous irons le voir bientôt.

Ah ! Voilà le beau magasin. J’ai commencé à courir vers sa vitrine. J’adore lorsque je peux arrêter devant cette vitrine. Il y a des livres et des disques de toutes les couleurs et de toutes les grandeurs. Surtout, on a mis un haut-parleur dehors pour entendre la musique qui joue à l’intérieur. Je l’ai déjà entendue, cette chanson-là, dans la radio que ma tante Phonsine nous a donnée. J’écoute souvent la radio ; il y a de la belle musique. Cette chanson-là, je l’ai déjà entendue :

  Mes amis je vous assure que le temps est bien dur

  Il faut pas s’décourager ça va bien vite commencer

  De l’ouvrage i’va en avoir pour tout le monde cet hiver

  Il faut bien donner le temps au nouveau gouvernement

  Ça va venir puis ça va venir mais décourageons-nous pas 

  Moi, j’ai toujours le cœur gai et j’continue à turluter 

Il y a du rythme, c’est entraînant. Je me dandine devant la vitrine en suivant le rythme.

  Ça va venir puis ça va venir mais décourageons-nous pas 

  Moi, j’ai toujours le cœur gai et j’continue à turluter 

— Viens-t’en, Peggy. Il faut aller à l’épicerie. On est déjà en retard.

Nous sommes arrivées presque en courant à l’épicerie. Le magasin n’était pas très différent des autres boîtes à beurre, sauf qu’il y avait une grande vitrine pour voir à l’intérieur. Quand nous sommes entrées, une cloche a sonné : drelin ! drelin ! Toujours deux coups. Elle est installée au-dessus de la porte et elle sonne à chaque fois qu’on ouvre : drelin ! drelin ! J’ai ouvert et fermé la porte plusieurs fois pour faire sonner la cloche. C’était rigolo ! Mais maman m’a pris par la main et nous nous sommes mises en ligne derrière une grosse bonne femme. Elle s’est retournée pour parler à maman.

— Bonjour Mme McIntyre. Ça va bien ?

Elle m’a regardée avec un drôle d’air. Puis, elle m’a parlée avec une voix de bébé, comme si je comprenais mieux de cette façon. Pourtant, je comprends bien quand on me parle. 

— Allô la belle fille ! Comment elle va aujourd’hui ?

Je lui ai fait un beau sourire, comme je le fais toujours. Elle s’est adressée de nouveau à maman.

— Avez-vous vu en passant comme il y a du monde au refuge Meurling ? Il y a de plus en plus de monde de jour en jour. Heureusement que mon mari travaille encore. Mais pour combien de temps ? Il n’y a plus de chantiers nulle part. Y va sûrement tomber en chômage bientôt. Je ne sais pas comment on va faire. Avec nos cinq enfants, c’est déjà pas facile….

La grosse bonne femme n’arrêtait pas de parler. Et je parle et je parle. Maman, elle, elle l’écoutait sans rien dire.

— Ah oui ! Vous avez lu dans les journaux ?

— Quoi donc, Mme Blanchette ?

— Ben, ils annoncent la venue d’un très gros ballon.

Un ballon ? J’aime bien les ballons, surtout les rouges. Quand nous allions au parc Belmont, papa m’en achetait toujours un. Il me demandait lequel je voulais et je pointais toujours le rouge. Ce que j’aimais le plus, c’était manger de la barbe à papa. De la rose. J’aimais ça. Il y avait beaucoup de bruit au parc Belmont, les gens criaient parce qu’ils avaient peur dans les manèges. Moi, j’aimais bien les manèges, surtout ceux avec des chevaux. Mais je ne voulais pas aller dans les montagnes russes, ça me faisait trop peur. Pete lui, il n’avait jamais eu peur de rien. Il voulait toujours aller dans les manèges les plus épeurants. Pete, il n’avait pas peur. 

— Ben oui ! Vous savez. Il s’appelle le R-100. Il va venir à l’aéroport de Saint-Hubert cet été. On va construire une tour exprès pour lui. Il paraît qu’il est immense. Nous, on va sûrement aller voir ça en famille. C’est à ne pas manquer, vous ne trouvez pas ?

— Oui… certainement…

C’était à notre tour. M. Gingras a demandé à maman.

— Comme d’habitude, Mme McIntyre ?

Maman lui a remis les bouts de papier. Elle a hésité un peu avant de lui demander.

— Pouvez m’ajouter une demi-douzaine d’œufs ?

M. Gingras l’a regardé avec un air triste en penchant un peu la tête.

— Vous savez bien que je ne peux pas. Vous ne m’avez pas encore payé les dettes que vous me devez depuis longtemps. Je ne peux pas, Mme Mcintyre. Vous savez, pour moi aussi ça va mal. Je me demande si je vais être capable de garder le magasin ouvert du train où vont les choses.

M. Gingras avait l’air vraiment désolé de lui dire cela.

— Je comprends. Ça ne fait rien. Merci quand même.

Maman a pris le sac que M. Gingras lui tendait et nous sommes sorties de l’épicerie. La cloche a de nouveau sonné deux fois. Drelin ! drelin !

***

Je cours dans le grand champ. Il est tout doré. C’est plein d’épis de blé mûrs. Quand on les flatte, ils sont très doux sous la main. J’arrive dans une clairière où il y a de belles fleurs toutes rouges, toutes éclatantes. C’est beau ? J’ai envie de m’envoler dans le ciel bleu. Il n’y a pas de nuage. Je regarde vers le soleil ; cela ne me fait pas mal aux yeux. D’habitude, papa ne veut pas que je regarde le soleil directement. « Tu peux devenir aveugle ». Mais là, il n’y a pas de problème. Je n’ai pas mal. 

J’arrive dans une clairière, je tourne sur moi-même. Ma belle robe blanche à pois tournoie elle aussi. Mes grands cheveux noirs flottent dans les airs. J’ai envie de chanter, mais je ne peux pas. Il n’y a pas de son qui sort.  Ça ne fait rien, je chante quand même. Il y a une petite rivière au bout de la clairière. Je m’approche plus près. L’eau fait un bruit en coulant. Pourtant, ce n’est pas le bruit de l’eau qui coule. C’est comme une sorte de plainte. On dirait quelqu’un qui pleure tout doucement.

Je me suis réveillée.

J’étais toujours dans ma petite chambre, dans mon petit lit de fer, dans la petite bicoque. Elle n’est vraiment pas grande ma chambre, pas comme celle du manoir en tout cas. Elle est toute sombre. Par la seule fenêtre au cadre pourri, on ne voit que la ruelle et le derrière des autres maisons. Elles ne sont pas très belles non plus, ces maisons faites de planches de bois décolorées, avec leur toute petite cour, leur escalier tordu, leur corde à linge où il y a toujours des vêtements dessus. Le soleil n’entre presque jamais. 

Des morceaux de plâtre se détachent dans un coin de la chambre, là-haut. Lorsqu’il pleut, il faut mettre un seau dessous, parce que ça coule. Il reste juste une peu de place dans la chambre pour installer un petit bureau et une chaise. Maman met le peu de vêtements que j’ai dans les tiroirs du petit bureau. Dans le manoir, il y avait une pièce complète pour mettre tous mes vêtements et mes beaux souliers. Maintenant, j’ai toujours les mêmes bottines. 

Parfois, je m’assieds sur la chaise pour dessiner. Maman dit que je suis bonne. Je m’applique pour les traits. J’aime les crayons de couleur aussi. La seule décoration sur les murs de ma chambre, ce sont mes dessins. Tiens ! Celui-ci, c’est lorsque j’ai dessiné le manoir. Celui-là, c’est lorsque, j’ai dessiné le jardin. Celui-là au fond, c’est lorsque j’ai dessiné papa et maman et… Pete. Mon Pete. Tu es toujours là, mon Pete ? Ton âme vole toujours autour de moi, comme Rose le disait ? Je m’ennuie de te voir avec ton corps. Je m’ennuie de toi, si tu savais. 

J’ai entendu des sanglots à travers la porte fermée. C’était sans doute cela qui m’avait réveillée. Maman ferme toujours la porte quand je vais me coucher, pour ne pas que j’entende le clac-clac-clac de la machine à coudre. Mais je l’entends quand même. Cela ne me dérange pas. Au contraire, je trouve que c’est un son rassurant. Maman est là et elle travaille.

Mais là, le son de la machine était arrêté et j’ai entendu des sanglots étouffés. Et des voix qui parlaient tout bas. Je me suis levée et tout doucement, j’ai entrouvert la porte, tout doucement pour pas que maman s’en aperçoive. C’était Loulou, la meilleure amie de maman. Elle pleurait en étouffant les sanglots avec un mouchoir. Maman la tenait par l’épaule comme pour la consoler. Elle a fini par lui dire.

— Je sais, Louise, je sais que c’est dur. Mais tu dois tenir le coup. Pense aux enfants.

— Ida, je ne suis plus capable. C’est trop. Ça fait maintenant six mois qu’Henri ne travaille plus. Ce n’est pas un flanc-mou, tu sais. Il a cherché au début. Mon Dieu qu’il a cherché. Mais là, il passe ses journées à la taverne. Il y dépense le petit peu que je lui laisse pour ses transports. Il revient le soir pas mal amoché, il va se coucher et il s’endort en pleurant.

— C’est sûr que ce n’est pas facile pour lui non plus. Il n’y a plus de travail nulle part.

—Moi, je pourrais travailler. Après tout, j’ai suivi le même cours de secrétaire que toi. Je pourrais aller m’engager dans un bureau d’assurance, comme je l’ai fait quand j’étais fille. Je gagnais bien ma vie alors. J’aurais pu faire comme toi.

— Ouais ! Ben, tu vois où cela m’a menée !

—Je ne voulais pas dire ça… Tu es ma meilleure et ma plus vieille amie, Ida. Tu le sais ! Je ne savais pas qui voir d’autres pour parler. Pardonne-moi ! Je viens te raconter mes malheurs, alors que tu te débats avec des problèmes plus importants que les miens.

— Ne dis pas ça, Loulou. Nous sommes tous dans le même panier avec cette maudite crise. 

— Oui, mais toi, tu t’en sortais si bien. Ton manoir, il était si beau, si grand. Puis ton Bruce… Ton Bruce… c’était vraiment un bon gars. Faire ce qu’il a fait pour toi… presque renier sa famille qui ne voulait rien savoir de toi. Il fallait qu’il t’aime en maudit.

— C’est vrai… c’est vrai…  Nous étions tellement amoureux… tellement… Rien ne nous aurait arrêtés… Rien !

— Comment va-t-il ?

— Oh! Tu sais, sa crise d’apoplexie l’a magané pas mal. Il ne reviendra jamais plus comme avant. Il faut que je me fasse à l’idée.

— Maudit que la vie est mal faite parfois.

— Ouais ! C’est bien vrai ! Mais toi, qu’est-ce qu’Henri dit de cela, que tu pourrais aller travailler ?

— Il ne veut pas que je cherche un emploi. Il dit que c’est à l’homme de rapporter de l’argent. Oui, mais quand l’homme ne peut plus en rapporter, qu’est-ce qu’on fait ? Il ne veut pas. Il dit que ce serait trop dur pour lui d’expliquer aux autres qu’il me laisse abandonner les enfants pour aller travailler. Il passerait pour une moumoune qui ne peut pas tenir sa femme.

— Oui, c’est vrai que ton Henri n’a jamais été une lumière.

— Ne dis pas ça, Ida ! Ne dis pas ça ! Tu ne le connais pas beaucoup. Tu l’aurais vu plus jeune, lorsqu’on se fréquentait. Il était beau (et il l’est toujours). Surtout, il n’était pas comme les autres garçons. Ce n’était pas un garçon brutal ou robineux, comme on en connaît trop. Il était prévenant, attentionné. Il me faisait de jolis cadeaux. Oh seulement des petits cadeaux, des babioles. Il n’était vraiment pas riche, tu sais, mais ça montrait qu’il tenait vraiment à moi. 

— ….

— Quand nous nous fréquentions, nous faisions de grands projets ensemble. Nous voulions avoir beaucoup d’enfants. Lui, il avait commencé à ramasser un peu de sous. Son oncle avait une épicerie au village et il disait que ses cousins vivaient bien mieux que dans sa famille à lui. C’est vrai que la terre ne rapportait pas beaucoup. Il voulait aussi ouvrir une épicerie en ville. En se mariant, il a fallu se meubler, trouver un logement décent. Ses parents ne pouvaient pas l’aider. Cela n’a pas pris de temps qu’il a vidé son compte. Puis, la crise est arrivée… 

Et voilà que Loulou a recommencé à sangloter. Quand Loulou parlait d’une terre à la campagne, cela m’a rappelé quand nous allions visiter grand-père sur sa ferme. Je me souviens avoir été surprise d’apprendre que maman avait été élevée sur cette ferme. La première fois que j’y suis allée — j’étais petite—, j’avais trouvé que cette ferme était pauvre. Les bâtiments étaient presque en ruine et la maison n’était pas mieux. En ce temps-là, seulement tante Charlotte habitait encore avec grand-père. Ma tante Charlotte tenait la maison pendant que grand-père s’occupait du foin et des vaches. Elle était gentille ma tante Charlotte. Mais elle avait toujours l’air triste. Elle pleurait souvent, même devant nous. Grand-père la chicanait en disant que cela ne se faisait pas de pleurer comme ça devant les autres.

Moi, j’avais peur des vaches. Elles sont si grosses. Puis, leur queue se ballotte d’un bord et de l’autre et on ne sait jamais si elle va nous frapper. Ma tante Charlotte m’aimait bien. Elle a voulu me montrer une fois comment traire les vaches. C’est difficile. Et surtout, c’est dégoûtant. Le pis, c’est tout mou. Puis, je ne savais pas comment faire couler le lait. Puis, cela ne sent pas bon dans l’étable. Puis, il y a des mouches. Beaucoup de mouches. En tout cas, moi je n’aimerais pas vivre sur une ferme, ça, c’est certain.

Je n’ai jamais connu ma grand-mère. J’aurais bien aimé la connaître. Maman en parlait parfois quand elles se rencontraient avec ses sœurs. Elle disait qu’elle était partie trop jeune. Quand elle parlait de grand-mère, elle avait souvent les larmes aux yeux. Elle disait qu’elle s’était sacrifiée pour ses filles et que c’est la raison pour laquelle elle était morte trop jeune. Une fois, une seule fois, elles ont parlé ensemble de son handicap. Grand-mère boitait d’un pied. Ma tante Phonsine avait alors dit que c’est pour cela qu’elle s’était mariée tard et que c’est seulement grand-père qui voulait la marier. Maman n’avait pas aimé cela que ma tante Phonsine dise cela. Ma tante Phonsine, elle n’est pas toujours gentille.

— Prends sur toi, Loulou. Prends sur toi. Les choses vont bien finir par se tasser.

— Je ne suis pas batailleuse comme toi, Ida. Toi, t’es une force de la nature.

— Peut-être… mais pour le moment, je ne peux que courber l’échine. Mais ce ne sera pas toujours comme cela, je t’en passe un papier. Il y en a qui vont payer pour ce qu’on a fait subir à notre famille… quelqu’un va payer pour la mort de Peter, pour la maladie de Bruce… pour notre déchéance… Je t’assure que quelqu’un va payer…

Je déteste quand je vois maman dans cet état. Elle est toute rouge. Ses yeux jettent des éclairs. Je ne me sens pas bien dans ce temps-là. Rose disait que le doux Jésus ne veut pas que nous nous mettions en colère. Elle disait que lorsque l’envie nous prenait de nous mettre en colère, il fallait regarder celui à qui nous en voulions comme un autre Jésus, comme si Jésus était là, présent devant nous. « Tu ne voudrais pas, Peggy, être en colère contre Jésus qui nous aime tant, n’est-ce pas ? » Bien sûr que non ! Alors, quand on voit quelqu’un comme si c’était Jésus, on ne peut pas être en colère contre lui, c’est certain.

— Maudite crise… Comment se fait-il, Ida, qu’on en soit rendu là ? Le sais-tu toi ?

— « Il faut tout de même voir qu’il y a des ordres apparents qui sont les pires désordres ». Tu te souviens de Péguy, hein Loulou !

— Je me souviens surtout comment nous prenions du plaisir à lire les mêmes livres, puis à en discuter ensemble. Les autres filles croyaient que nous étions un peu timbrées. Elles, elles cherchaient seulement à s’amuser, à se trouver un mari. Qui sait ! Si nous avions vécu à une autre époque, nous aurions pu devenir des professeurs ou des avocats ou des médecins. Nous aimions tant les études. Nous étions bonnes en plus.

— Qui sait, en effet ! C’est vrai que la vie ne nous a pas fait de cadeaux. Mais il n’en reste pas moins que certains en profitent grandement de cette vie… et au détriment d’autres.

— Tu penses toujours à Kenny ?

— C’est un vrai salopard ! Il a profité sans vergogne de la maladie de Bruce pour prendre le contrôle de l’entreprise en douce. Peter n’était plus là pour l’arrêter. Il a commencé par petits bouts, en prenant la majorité d’abord, puis ensuite en faisant déclarer Bruce inapte. Après quoi, le plus pressé fut de lui faire déclarer faillite. Nous avons dû vendre le manoir, les autos et tous nos biens. Nous avons tout perdu, jusqu’au dernier sou. Il a tout fait pour qu’il ne nous reste plus rien. Puis, il nous a jeté comme de vieilles chaussettes, sans remords.

— S’il y a une justice sur la terre, il va payer un jour pour ça.

— Tu peux être certaine qu’il va payer… D’une façon ou d’une autre.

Loulou s’est levée pour partir. Elle ne pleurait plus, Maman et elle se sont embrassées très fort. Je me suis dépêchée à refermer la porte et à revenir dans mon lit, parce que je sais que maman vient toujours me voir avant d’aller se coucher. 

Elle a ouvert la porte. J’ai fait semblant de dormir. Elle s’est assise près de moi sur le lit, m’a flatté les cheveux. Quand elle me flatte ainsi les cheveux, je me sens totalement rassurée, en paix. C’est drôle comment elle peut, en si peu de temps, être tellement en colère et tellement douce. Ça, c’est ma maman ! Elle est comme cela.

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