CHAPITRE 5 : Le temps des Fêtes

E.-J. Massicotte « retour de la messe de minuit »

J’aime beaucoup voir tomber la neige. Surtout celle-là. Les petits flocons semblent flotter un instant dans les airs en virevoltant avant de revenir tout doucement vers le sol. Je peux rester assise longtemps devant la fenêtre à regarder la neige. J’entends la machine de maman qui fait du bruit : clac clac clac. C’est comme une musique à mes oreilles. Parfois maman dit : « Ça va, ma Peggy ? » Je me retourne, lui réponds par un signe de tête et lui fais un joli sourire. Puis, je me remets à regarder la neige.

Chaque fois que je vois tomber une petite neige comme cela, il me revient des souvenirs du temps de Fêtes chez grand-père, en campagne. C’était il y a longtemps. En tout cas, nous ne sommes pas allés passer le temps des Fêtes chez grand-père depuis belle lurette. Évidemment, les choses ont bien changé depuis que grand-père est parti voir le Bon Dieu. La ferme a été vendue — c’est ce que j’ai entendu dire par maman. Tante Charlotte était la seule qui restait encore à la ferme. Mais toute seule, elle ne pouvait pas faire le travail. Alors, la ferme a été vendue.

Quand nous y allions dans le temps des Fêtes, nous partions en train en famille : maman, papa, Pete et moi. J’aimais cela voyager en train. C’est très gros un train, beaucoup plus qu’un tramway. Puis ça roule plus vite aussi. Nous allions le prendre à la gare. Gaston venait nous reconduire dans la seule automobile que nous avions alors. Elle était très belle, tout en argent et très grosse aussi. Gaston en prenait soin « comme la prunelle de ses yeux », qu’il disait. Nous aurions pu y aller tout de suite en automobile, mais maman ne voulait pas que nous arrivions à la ferme dans une voiture conduite par Gaston. « Je ne veux pas que ma famille pense que je ne suis pas restée la même et que je les regarde de haut ». Papa était d’accord avec cela. Alors nous partions en train.

Elle était « imposante », cette gare. Elle ressemblait un peu à la grande église : de la pierre grise, des fenêtres très hautes qui se terminent en demi-cercle, trois entrées énormes dans lesquelles on trouvait des portes en bronze. À l’intérieur, il y avait beaucoup, beaucoup de monde qui marchait dans toutes les directions. C’était étourdissant. Quand nous étions là, je tenais très fort la main de maman pour ne pas me perdre. Ça parlait fort, ça criait parfois, les bébés pleuraient, les enfants se tournaient autour en se taquinant. Il y avait beaucoup de monde.

La dernière fois que nous avons pris le train pour la ferme, j’ai été frappé par une statue qu’on avait installée dans la grande salle : une grande statue en bronze montrant un monsieur dans un uniforme étendu, comme endormi, dans les bras d’un ange avec de grandes ailes. Je n’ai pas compris tout de suite pourquoi le monsieur était endormi. Quand j’ai demandé par signes à maman, elle m’a dit : « C’est un soldat qui est parti voir le Bon Dieu pendant la guerre ». J’ai voulu en savoir plus et elle m’a dit : « Tu sais, parfois, les gens s’aiment si peu, ils se chicanent si fort, qu’ils ne peuvent pas faire autrement que de s’éliminer entre eux ». Je n’ai compris que plus tard ce que cela voulait dire « s’éliminer entre eux ». Ça veut dire se faire mourir, se tuer. Pourquoi les gens veulent-ils en tuer d’autres ? Pourquoi ? Le Bon Dieu et son doux Jésus, ils veulent que l’on s’aime entre nous, pas que l’on se tue. Je ne comprends toujours pas. En tout cas.

Nous avons entendu arriver le train sur le quai de la gare. Quand la locomotive est apparue, il y a eu beaucoup de boucane, tellement que le train était presque caché. Ça faisait des gros tchou-tchou-tchouu, puis des pfffuuuuttt — pfffuuuuttt. Nous avons embarqué dans le train de tête et nous nous sommes installés tous les quatre dans une cabine avec des sièges en cuir. Papa a mis la valise dans le filet en haut, pendant que je m’assoyais près de la fenêtre. Puis, en route ! 

Le voyage n’est pas long pour aller à la ferme. Je trouvais que le temps passait vite en regardant le paysage par la vitre. En sortant de la ville, on voyait plein de maisons toutes ramassées les unes sur les autres, puis il y en avait de moins en moins au fur et à mesure qu’on avançait dans la campagne. Dans le temps des Fêtes, la neige était partout : dans les champs, sur les branches des arbres, sur le toit des maisons. Partout.

Arrivés au village de grand-père, nous sommes sortis du train. Grand-père nous attendait sur le quai. Mon grand-père, il était grand et costaud. Avec son gros manteau de fourrure — son « capot de chat », comme il disait —, il avait l’air encore plus « imposant ». Maman disait qu’il était aussi très fort. Il avait les cheveux tout blancs sous son bonnet. Son visage était sérieux, même sévère. Ça pouvait faire peur à des gens, mais pas à moi. 

C’était toujours le même rituel quand nous arrivions. Maman allait l’embrasser d’abord. On ne peut pas dire que cela lui faisait bien plaisir de l’embrasser. Grand-père non plus d’ailleurs. Puis, il serrait la main de papa sans lui sourire. La même chose pour Pete. La seule à qui il adressait un petit sourire, c’était à moi. Il voulait toujours m’embrasser, mais moi je ne voulais pas. Je n’aime pas me faire embrasser. 

Il prenait alors la valise et repartait sans rien dire en dehors de la petite gare. Il avait attelé ses deux chevaux à la grande carriole. Elle avait des patins et pas des roues. Nous allions nous mettre dans les sièges sous les couvertures de fourrure. Grand-père avait fait chauffer les briques qui se trouvaient sous nos pieds. Elles étaient encore chaudes. Nous nous glissions sous les couvertures en nous entassant les uns sur les autres. Grand-père s’assoyait sur le banc d’en avant, prenait les guides et criait : « Hue Brunette ! Hue Margot ! » Et les chevaux partaient tout lentement. Ils étaient vieux, ces chevaux et ils n’allaient pas très vites.

Arrivés à la ferme, nous allions tout de suite nous mettre dans la chambre du fond. C’était l’ancienne chambre de maman. Elle était grande cette maison, pas aussi grande que le manoir, mais beaucoup plus grande que la bicoque. Il y avait cinq chambres au deuxième étage, des petites chambres quand même. Comme nous attendions la famille de tante Jeanne et de tante Phonsine, il fallait se mettre dans une seule chambre. Papa et maman prenaient un lit et Pete l’autre. Il y avait à peine de la place pour circuler. La famille de tante Jeanne et celle de tante Phonsine feraient la même chose pour les deux autres chambres. En face de la chambre de grand-père, il y avait celle de Charlotte. Elle était seule dans sa chambre et moi j’allais coucher dans l’autre lit. Tante Charlotte insistait toujours pour que je vienne dans sa chambre. Je l’aimais bien tante Charlotte, et elle aussi m’aimait bien.

Plus tard, grand-père est reparti chercher tante Jeanne à la gare. Ils voyageaient aussi en train, mais ils ne prenaient pas le même train que nous. Maman avait dit, en partant du manoir : « Jeanne et Charlie vont arriver plus tard, sur le train du Canadian Pacific. Avec sa passe gratuite parce qu’il travaille aux Shops Angus, il n’a pas le choix. C’est plus long, c’est certain. ». Tante Jeanne et oncle Charlie sont arrivés avec ma petite cousine Madeleine. En fait, je ne sais pas si c’est vraiment ma cousine. J’ai entendu maman dire un jour qu’elle avait été adoptée ou quelque chose comme cela. 

Enfin, tante Phonsine et oncle Albert arrivaient toujours en dernier dans leur automobile. Oncle Albert l’appelle sa « sa vieille Ford T ». C’est vrai qu’elle avait l’air vieux, toute noire et sale. Mais il était quand même fier de la montrer. Il paraît qu’il mettait beaucoup de temps à la réparer. C’est ce que tante Phonsine disait : « Il a toujours le nez dans son maudit moteur ». Ils arrivaient avec mes deux cousins. Je ne les aime pas beaucoup mes cousins. J’essaie de les aimer, d’être gentille avec eux, mais c’est difficile. Ils me taquinent souvent. Parfois, ils peuvent être méchants aussi : ils rient de moi. Ils ne le font pas devant tout le monde, parce que maman les empêcherait. Mais dès que nous sommes seuls, ils ne se gênent pas. Moi, je ne dis rien et je laisse faire. 

Dans le temps des Fêtes, tout le monde est toujours joyeux. Tante Charlotte avait décoré le grand arbre de Noël que grand-père était allé couper dans le bois. Il touchait presque le plafond. L’arbre était décoré avec des bibelots ou des décorations de papier que tante Charlotte avait faites elle-même. On ne trouvait pas de lumières de Noël, comme dans le sapin du manoir. C’est parce qu’il n’y a pas d’électricité à la campagne. Donc, on ne peut pas mettre de lumière nulle part, même pas pour s’éclairer. On s’éclaire avec des lampes à l’huile. Un ange en plâtre avait été placé sur la pointe de l’arbre. Il a sûrement fallu monter dans une échelle pour faire cela. 

Pendant la journée, toutes mes tantes et maman se sont mises à la cuisine. Beaucoup de choses restaient à faire. : la dinde, les tourtières, le ragoût de pattes de cochon, etc. Moi, on m’a fait éplucher les patates. Je n’étais pas très rapide, mais c’était bien fait. Pendant ce temps mes oncles prenaient un petit coup en se vidant de temps en temps un liquide qu’ils prenaient dans une grosse bouteille verte en se racontant des histoires drôles que je ne comprenais pas. Ces histoires devaient être très drôles parce qu’ils riaient beaucoup.

Le premier soir que nous étions tous là, une soirée de fête était organisée. Ça commençait tôt et ça se finissait tard dans la nuit. Oncle Charlie jouait de l’accordéon. Un accordéon, c’est comme un piano, mais que l’on tient dans les bras. Ça s’appelle comme ça —je crois — parce que la musique qui en sort fait s’accorder les gens. Puis, tante Charlotte se mettait à jouer sur le vieux piano droit qui était dans le salon. Lorsque ces deux-là commençaient à jouer, tout le monde devenait tout excité, même les enfants. Les adultes se mettaient à danser ensemble ou avec les enfants. Les lampes à l’huile, en sautant sur les tables, faisaient des ombres qui dansaient aussi sur les murs. Quand les couples se mettaient à tourner, ils allaient tellement vite que je ne sais pas comment ils faisaient pour rester debout.

Les cousins continuaient à me taquiner quand les adultes ne les voyaient pas. Une fois, ils sont venus me porter un verre en me disant que c’était de l’eau. J’avais soif, je l’ai alors avalé d’un trait. J’ai fait une sacrée grimace parce que ça brûlait la bouche et le gosier. J’ai compris que ce n’était pas de l’eau et ils ont beaucoup ri. Pendant un bon bout de temps ensuite, je me suis sentie étrange. J’avais envie de rire tout le temps. Je me sentais bien aussi. 

C’est la seule fois où j’ai voulu danser. Maman m’a alors fait danser en tournant lentement. J’ai été étourdie très vite, au point de presque tomber. Je riais beaucoup. Maman s’est aperçue que je n’étais pas dans mon état normal et elle a tout de suite compris que mes cousins m’avaient joué un mauvais tour. Elle voulait aller les chicaner, mais ils avaient disparu. Je les ai vus par la suite cachés près de l’escalier. Ils riaient en me pointant du doigt. Pourquoi sont-ils méchants ainsi ? Pourtant je suis gentille avec eux. Peut-être qu’il faudrait que je sois encore plus gentille. En tout cas.

Il arrivait toujours dans la soirée que l’on demande à papa de faire une danse. Là, tout le monde arrêtait et on le regardait en claquant des mains. Il sautillait sur place. Seulement les jambes bougeaient, les bras eux restaient collés le long du corps. Par contre, les pieds se démenaient en titi : ils suivaient le rythme de l’accordéon et du piano en cognant par terre. C’était impressionnant !

Chaque fois que papa dansait comme cela, quelqu’un lui criait.

— Hein, Bruce, tu danses ben en maudit pour un anglais.

Papa répondait alors.

— Insulte-moi pas en me traitant d’anglais. Je suis un Écossais et en Écosse, on sait danser la gigue. C’est nous qui l’avons inventée.

Puis, il repartait de plus belle. 

Quand papa était fatigué, c’était au tour de mes tantes de s’y mettre. Elles chantaient des chansons à répondre. Et elles en connaissaient, des chansons à répondre. Une chanson à répondre, c’est quand on chante un couplet, puis que tout le monde répond par un autre en répétant les derniers bouts de phrase. Moi, je ne pouvais pas répondre, mais je tapais des mains en riant.

À un moment, on voulait que grand-père chante une chanson à répondre. Grand-père, il ne faisait pas beaucoup de bruit dans ces fêtes. Il se contentait de prendre un petit verre en regardant les autres. Lorsqu’on lui demandait de chanter sa chanson, il faisait semblant de ne pas vouloir, mais tout le monde savait qu’il la chanterait de toute façon. Alors il se levait lentement et les autres disaient en cœur : « Silence, il va chanter ».

C’était drôle sa chanson. On y racontait l’histoire d’une dame qui est allée acheter deux navets au marché. Comme elle n’avait pas de sac, elle les a mis dans son corset. Puis là, tout le monde chantait deux fois :

Oh oh oh, madame oh madame

Oh oh oh, que vos navets sont beaux 

On savait tous la chanson par cœur, mais on laissait grand-père la chanter. On riait beaucoup, parce que dans l’histoire, les navets de la dame branlaient en marchant et on répondait.

Oh oh oh, madame oh madame

Oh oh oh, que vos navets sont beaux 

La fête continuait ainsi tard dans la nuit. Quand ils étaient plus jeunes, les enfants partaient se coucher tout habillés dans leur lit. Moi, je suis toujours restée jusqu’à ce que ça se termine. Nous montions nous coucher, fatigués, mais contents. J’allais dans la chambre de tante Charlotte, comme d’habitude. 

La dernière fois que nous sommes allés à la ferme et que j’ai couché dans la chambre de tante Charlotte, il s’est passé une chose que je n’ai pas comprise. La soirée terminée, nous avons monté ensemble. En arrivant, elle a fermé la porte et s’est mise à pleurer. Je ne comprenais pas qu’une soirée tellement gaie la faisait pleurer. Elle m’a parlé comme si j’étais un adulte, ce qu’elle ne faisait jamais avant. 

— Peggy, t’es chanceuse, oui très chanceuse, parce que tu ne connaîtras jamais d’homme. Crois-moi, il vaut mieux vivre seule.

Pourtant, maman a toujours dit que tante Charlotte était célibataire. Elle disait parfois que c’était parce que c’était le « bâton de vieillesse » de grand-père. J’ai deviné qu’un bâton de vieillesse, c’est quelqu’un qui reste pour s’occuper d’une autre personne plus âgée. Pourtant grand-père n’avait pas l’air malade ou trop âgé ? J’ai trouvé ça curieux à ce moment-là que tante Charlotte me dise cela.

***

Le plus beau moment de la période des Fêtes arrivait lorsque nous allions tous à la messe de minuit. On sentait que c’était important pour tout le monde : un moment joyeux et — comment disait maman déjà ? — « solennel ». C’est ça, un moment solennel. On se rappelait la naissance du doux Jésus qui allait bientôt arriver dans la crèche de l’église. Il est difficile de croire qu’un si petit bébé puisse un jour faire de si grandes choses. 

Au début, quand nous étions plus petits, mes cousins, ma cousine, Pete et moi, nous n’allions pas à la messe de Minuit, parce qu’elle était trop tard et que nous étions trop petits. Alors tante Charlotte nous gardait tous. Mais la dernière fois, nous étions tous assez grands pour pouvoir aller à la messe. Nous nous sommes entassés soit dans le traîneau de grand-père, soit dans l’auto d’oncle Albert. Moi, je préférais le traîneau, car c’était plus amusant, même si c’était plus froid. On se cachait sous les grosses couvertures. Grand-père appelait cela des Buffalo. Les chevaux étaient fiers de nous tirer. Grand-père leur avait mis leurs plus beaux harnais. Ils trottaient et on entendait le son des grelots dans la nuit. C’était beau surtout quand la lune était pleine ! C’était tout clair !

Arrivés à l’église, il y avait bien du monde. Avant d’entrer, les gens se retrouvaient parce qu’ils ne s’étaient pas vus depuis longtemps. On s’embrassait, on se donnait des nouvelles. Puis on entrait dans l’église chauffée par un vieux poêle à bois. Ça faisait du bien de venir au chaud. Elle était belle, l’église du village de grand-père, mais elle était bien petite. On devait se trouver un banc. Avec les gros manteaux de chacun qui prenaient de la place, il fallait se pousser les uns sur les autres. L’église était éclairée avec des lampes à l’huile au plafond et des bougies. 

Alors, la messe commençait avec des chants de Noël. Les chanteurs avaient mis leurs plus beaux vêtements et avaient pris leur plus belle voix. D’accord, il arrivait qu’ils chantent faux ou trop fort, mais ils le faisaient avec cœur, ça c’est certain. Le curé aussi avait sorti ses plus beaux habits. Il était accompagné des petits servants de messe en soutanes noires et en surplis qui bâillaient à s’en décrocher la mâchoire. C’était une longue cérémonie avec toute sorte de mots en latin, puis de l’encens — ça me faisait étouffer chaque fois —, puis des chants encore. 

Le curé faisait un long sermon après être monté dans la chaire. Quand il parlait, la chaire branlait un peu et j’avais toujours peur qu’il tombe. Mais ce n’est jamais arrivé. Il parlait du petit Jésus qui était venu pour nous sauver de nos péchés. Il disait qu’il fallait surtout se méfier de trois péchés : la sacrure, la champlure et la créature. J’ai bien retenu le nom de ces péchés, mais je ne sais pas ce que ça veut dire. Si je ne sais pas ce que c’est, donc je ne dois pas les faire, ces péchés.

Vers la fin, tout le monde sortait des bancs. Quelques-uns partaient vers l’arrière, mais la plupart se mettaient en rang pour aller chercher le petit Jésus. Ben pas celui dans la crèche, mais celui dans l’hostie. Une longue promenade commençait alors. C’était long avant que tout le monde puisse passer. Il fallait qu’ils s’agenouillent à la balustrade, puis le curé allait voir chacun pour leur mettre l’hostie dans la bouche. Un petit servant l’accompagnait avec une assiette en or qu’il mettait en dessous du menton des gens pour attraper l’hostie si le curé l’échappait. Ce n’était pas très beau à voir, parce que tout le monde tirait la langue pour recevoir le petit Jésus. On aurait dit que les gens faisaient des grimaces. Il y en a qui n’auraient pas dû montrer leur langue. Ouache ! Pourtant, maman m’a toujours dit de ne pas tirer la langue. En tout cas ! Moi, je n’avais pas le droit de recevoir le doux Jésus, parce que je n’avais pas fait ma première communion. J’étais déçue. J’aurais bien aimé moi aussi recevoir le doux Jésus dans mon cœur.

Quand la messe était terminée, les gens se dépêchaient de ressortir au froid pour retourner chez eux. Tout le monde avait bien hâte d’aller manger, car il fallait jeûner avant la messe de Minuit. Les enfants se demandaient quels cadeaux ils recevraient. Papa et maman, ils ne nous donnaient pas les vrais cadeaux, seulement des petites choses — moi je recevais souvent une petite poupée— parce qu’ils disaient que ce n’était pas poli de donner des cadeaux que les autres ne pouvaient pas offrir à leurs enfants. Grand-père était fier de nous donner une orange chacun. C’est vrai qu’en campagne, on n’en mangeait pas souvent, des oranges. C’était rare. 

En arrivant à la maison, tout de suite maman et mes tantes ont mis les assiettes et les ustensiles sur une belle nappe que l’on gardait pour les jours de fête. Elle avait beau être grande, cette table, il n’y avait pas assez de place pour tout le monde. Alors les enfants étaient installés à la table du salon. La dernière fois, j’étais assise avec les adultes, car j’étais déjà grande. 

La dinde a d’abord été servie devant grand-père qui a commencé à en couper des tranches. Il s’adressait à chacun en disant « du blanc ? » ou encore « du brun ? ». C’est tout ce qu’il disait. Alors il coupait avec précaution la dinde fumante qui sentait bon le rôti, puis déposait dans l’assiette de celui ou celle qui la tendait quelques morceaux, blancs ou bruns, de viande. Mes tantes servaient les tourtières et le ragoût de pattes et tout le reste, sans oublier la farce et les atocas tout rouges.

On mangeait avec appétit, même s’il était très tard dans la nuit. C’est vrai que personne, excepté les plus petits, n’avait avalé de nourriture de la journée. Il y avait du vin servi à partir d’une grosse bouteille avec une anse qui semblait peser lourd. En campagne, on ne buvait jamais de vin, sauf dans le temps des Fêtes. Par contre, au manoir, il y en avait tous les soirs.

Puis, on racontait des histoires, des anecdotes arrivées dans le courant de l’année. Tante Jeanne se rappelait du jour où le laitier est arrivé avec un petit coup dans le nez sur sa carriole tirée par un gros cheval brun. Après avoir déposé les deux bouteilles de lait à sa porte et repris les vides avec de la petite monnaie dedans, il avait fait un faux pas en revenant à sa carriole et avait frappé accidentellement le cheval. Celui-ci s’était affolé et était parti au galop en laissant tomber une bonne partie des bouteilles qui s’étaient brisées dans la rue. Mais le plus drôle était de voir le gros monsieur se relever avec peine et courir tout essoufflé en essayant de rattraper son cheval. Il criait :  « Arrête, Hercule, arrête ! » Cela avait fait bien rire mes oncles et mes tantes.

Oncle Charlie avait raconté le jour où le guenillou a passé sur sa rue. Un guenillou, c’est un vieux monsieur très laid avec un chapeau de feutre qui arrive en carriole pour nous débarrasser des choses qu’on ne veut plus. Quand il passe. Il crie : « Guenillou ! guenillou ! » Au manoir, il n’y avait pas de guenillou ; il ne passe que dans les quartiers comme celui où l’on a notre petite bicoque. Il paraît que mes cousins avaient très peur d’eux, parce que lorsqu’ils n’étaient pas sages, tante Phonsine leur disait : « Je vais te donner au guenillou la prochaine fois qu’il passera ». Chaque fois qu’ils entendaient le guenillou crier au coin de la rue, mes cousins allaient se cacher dans la chambre. 

Donc, oncle Charlie a raconté que son voisin, qui gardait ses vieilles affaires jusqu’à ce qu’elles « tombent en ruine », comme il le disait, ne s’était pas aperçu que sa femme avait donné l’une de ses chaises au guenillou. Quand sa femme est rentrée, le voisin, un petit homme tout sec, s’est mis à courir pour rattraper le guenillou afin d’aller la lui reprendre. Il y avait eu une grosse chicane, parce que le guenillou ne voulait pas la lui remettre. Alors le voisin avait dû lui donner quelques sous pour ravoir sa chaise. Il paraît qu’il était rouge comme une tomate lorsqu’il est passé devant la maison d’oncle Charlie avec sa chaise à la main.

Le repas se passait presque toujours dans la gaieté comme cela. Mais la dernière fois où nous y sommes allés, le repas s’était terminé par une dispute. Je ne me souviens plus très bien ce que maman avait dit, mais tante Phonsine avait répliqué :

— On sait bien, vous autres les Anglais, vous n’aurez jamais de problème d’argent.

Maman avait répondu.

— Ce n’est pas une question d’Anglais ou de Français, Phonsine.

— Bien, voyons, Ida, tu penses que c’est un hasard si tous les Anglais qui vivent à l’ouest de la rue Saint-Laurent sont riches et que les Français qui vivent à l’est sont pauvres comme job ?

— D’abord, il n’y a pas que des Anglais. Il y a aussi des Écossais comme Bruce, des Irlandais, des Juifs aussi.

— C’est du pareil au même, ils parlent tous anglais. Puis, nous les Canadiens-français, il ne nous reste que des miettes. Des porteurs d’eau que nous sommes.

— Tu exagères un peu, là. Ton Albert, il gagne bien sa vie en travaillant dans un bureau d’assurance. Hein Albert !

Oncle Albert ne disait rien. Il ne disait jamais rien quand ma tante Phonsine s’emballait comme cela. Il baissait la tête en attendant que ça finisse. Tante Phonsine a répondu :

— Cela n’a rien de comparable avec vous, les Anglais. Il faut vous voir vous pavaner dans vos belles automobiles avec chauffeur, organiser des bals presque tous les soirs. Et les robes de bal à 300$, et les petits fours à 50 ¢ chacun, et le champagne qui coule à flots. Nous, on ne peut pas se permettre cela comme chez vous.

Là, maman a commencé à hausser le ton.

— Quand même, Phonsine, t’es pas juste, là. Il n’y a jamais de soirées comme cela chez nous. On ne jette pas l’argent par les fenêtres, nous. 

— Peut-être pas, mais vous en avez en maudit, de l’argent.

— Tu as l’air de penser que c’est un péché d’avoir de l’argent.

— Non, ce n’est pas un péché, mais je trouve qu’il y en a qui en ont trop et d’autres pas assez. 

Là, tante Phonsine a regardé papa qui ne disait rien et elle lui a dit.

— Je ne dis pas ça pour toi, Bruce… Toi, t’es un bon gars… Mais regardez autour de vous…

— Que veux-tu qu’on y fasse… que nous donnions tout notre argent aux pauvres et qu’on se retrouve à la rue.

Oncle Charlie, qui n’avait pas encore parlé a ajouté :

— En tout cas pour le moment, ce sont les Anglais qui ont tout et nous, les p’tits Canadiens français, nous n’avons que des « peanuts ». Un jour, ça va changer. Il faut qu’on apprenne à se défendre, à ne pas se laisser manger la laine sur le dos. À la shop, on commence à parler de syndicats. On va se battre pour avoir notre dû.

Tante Jeanne a ajouté :

— Il faut faire attention avec ces affaires de syndicats, Charlie. Les patrons n’aiment pas ça et ils mettent à la porte les meneurs. Tu le sais pourtant.

— Il faut quand même se défendre, Jeanne, lui a répondu oncle Charlie.

Après cette dispute, il y a eu un froid et personne n’a parlé pendant quelques minutes. Puis, les rires ont recommencé comme si rien ne s’était passé. Moi, j’ai vu que maman n’avait pas aimé cela. Elle regardait papa. Il était triste. Maman n’aimait pas cela.

Ce furent les dernières Fêtes que nous avons passées à la campagne. Après cela, grand-père est parti voir le Bon Dieu et toutes les autres Fêtes, nous les avons passées dans le manoir. 

***

Quand je me suis réveillée le lendemain de Noël — très tard — déjà, Pete et mes cousins étaient debout et faisaient du bruit pour avoir leurs cadeaux. Les adultes leur racontaient que le Père Noël était passé par la cheminée pour les leur laisser. Moi, je ne croyais pas cela. Il suffit de voir comment la cheminée est petite chez grand-père pour se rendre compte que ça ne peut pas être vrai. Mais les adultes s’amusaient beaucoup à raconter cette histoire. Si ça les amuse…

Comme nous avions mangé beaucoup dans la nuit, personne n’avait vraiment faim. Tante Charlotte avait fait de la soupane et chacun s’en servait quand il le voulait. À un moment, grand-père s’est installé dans sa chaise berçante et a distribué les cadeaux. Il y a en avait pour les enfants, bien sûr, mais aussi pour les adultes. Oh, c’était des petites choses, mais les enfants étaient très contents de les recevoir. Les adultes, eux, ils faisaient semblant d’être contents. Tout le monde s’embrassait et se remerciait.

Quand la distribution des cadeaux était terminée, il y avait comme un rituel. Les messieurs se sont habillés et sont partis dehors pour aider grand-père. Chaque fois que nous allions passer les Fêtes chez grand-père, papa, oncle Albert et oncle Charlie en profitaient pour faire un grand ménage dans les bâtiments de ferme, en particulier l’étable qui était très sale. Grand-père n’était pas capable de faire cela tout seul et il n’avait pas assez de sous pour engager des ouvriers pour l’aider. Alors les messieurs prenaient une partie de la journée pour l’aider.

Ensuite, Pete et les cousins s’habillaient pour aller jouer dehors dans la neige. Moi, j’aidais les dames à ranger et surtout à faire la vaisselle, je prenais un torchon sec et j’essuyais avec précaution les grandes assiettes. Je n’en faisais pas beaucoup, mais elles étaient très propres quand j’avais fini.

La dernière fois que nous sommes allés à la fête de Noël chez grand-père, nous avons fait le même rituel. Cette fois, Madeleine, ma cousine, était restée là-haut dans la chambre avec Charlotte. Je me demandais pourquoi. Quand j’ai voulu aller la voir, maman m’a empêchée en disant de rester avec elle pour faire la vaisselle. 

Habituellement, ce moment où les dames faisaient la vaisselle était joyeux. On riait beaucoup, on s’amusait de tout et de rien. Mais cette fois-là, c’était plus sérieux. Cela a commencé quand tante Jeanne s’est mise à parler de grand-mère.

— Vous vous souvenez le plaisir que nous avions avec maman quand nous faisions la vaisselle. Elle était si gaie.

Tante Phonsine a ajouté.

— Oui, je ne sais pas où elle prenait sa joie de vivre et son courage. Ici, à la ferme c’était si difficile. En plus, avec sa petite jambe, ce n’était pas évident. Maudite polio !… Quel âge avait-elle quand ça lui est arrivé ?

— Je pense qu’elle devait avoir une dizaine d’années, avait dit maman. Elle n’en parlait pas souvent de sa jambe. Elle ne se plaignait jamais, pourtant ça devait lui faire mal la plupart du temps. Elle avait parfois tellement de difficulté à marcher, surtout les journées d’orage. Puis ses quatre accouchements… en plus, elle était grosse comme un fil… Pauvre maman.

— C’était une sainte, notre mère. Une sainte. Elle est sûrement au paradis maintenant après toute une vie de sacrifice. 

Maman a repris.

— Vous vous rappelez les belles poupées qu’elle nous faisait avec ses doigts de fée quand nous étions petites. Elle trouvait toujours le moyen d’en faire des différentes qui reflétaient notre personnalité. Moi, je me souviens, elles avaient toujours les cheveux noirs et maman me mettait des yeux avec les sourcils relevés, comme si j’étais toujours en colère.

— Ouais, elle avait bien raison là-dessus, avait dit tante Phonsine.

Et tout le monde était parti à rire aux éclats.

— Toi Phonsine, elle était rousse avec une moue, comme si elle maugréait tout le temps, jamais contente de son sort.

Tante Phonsine n’a rien dit et elle n’a pas ri non plus.

— Puis toi, Jeanne, elle était brune avec des tresses. Avec des yeux ronds et un air naïf.

— Ce que je suis toujours, a dit tante Jeanne.

— La plus belle allait à Charlotte, toute blondinette. Elle réussissait à lui faire un visage d’ange. Je ne sais pas comme elle s’y prenait. Ah Charlotte ! C’était sa petite dernière et sa préférée. Elle disait qu’elle était arrivée comme un cadeau du ciel sans vraiment s’y attendre.

Puis, il a eu un silence et tante Jeanne a repris.

— Elle me manque malgré les années. Elle mettait tellement de vie et de joie dans cette maison…

—… qui, il faut bien le dire n’était pas joyeuse tous les jours, avait dit Phonsine. Tout allait bien quand papa n’était pas là. Mais quand il revenait, la joie retombait. 

— Tu exagères un peu, là, avait dit Tante Jeanne. Papa n’est pas si rabat-joie. C’est vrai, il est sévère et ne rit pas beaucoup. Mais ce n’est pas ce qu’on demande à un père.

— Qu’est-ce qu’on demande donc à un père ? avait répondit tante Phonsine.

— On lui demande de bien faire vivre sa famille, ce qu’il a fait en s’occupant de la ferme.

— C’est vrai, qu’il s’occupait bien de sa ferme. Il s’occupait même plus de ses animaux que de nous.

— Tu exagères encore, Phonsine. Tu vois comment il s’est occupé de Charlotte après que maman soit morte. 

À ce moment-là, tout le monde a fait silence pendant un temps. Je ne comprenais pas pourquoi il y avait une sorte de malaise quand on parlait de tante Charlotte. Comme elle n’était pas là, Tante Phonsine a continué à parler d’elle.

— Ouais notre Charlotte. Il l’a bien sortie du pétrin, ça, c’est sûr. 

Et là, maman a dit.

— Ça dépend ce que tu entends par « sortir du pétrin » ?

— Ben voyons, Ida. Tu sais ce dont je veux parler. La petite…

Tante Jeanne a repris.

— C’est quand même papa qui s’est occupé d’aller la cacher chez les Sœurs de la Miséricorde pendant tout le temps de sa grossesse. Il s’est occupé d’elle ensuite.

— C’était le moins qu’il puisse faire… avait dit maman.

— Voyons Ida… Il aurait pu la renier comme l’ont fait bien d’autres parents. Il aurait pu l’obliger à abandonner l’enfant… Au contraire, il les a reprises avec lui, elle et la petite.

—… Ça faisait bien son affaire, a dit maman. Elle a continué à le torcher et à…

— Et puis, qu’est-ce que j’aurais fait, moi, si je n’avais pas ma petite Madeleine ? a dit tante Jeanne. Je ne pouvais pas avoir d’enfant, Charlie et moi avions tout essayé. Charlie aime tellement les enfants. Puis Madeleine, elle est si adorable… jolie aussi… elle ressemble à sa mère…

Là, toutes les dames se sont arrêtées de faire ce qu’elles faisaient… en attendant que quelqu’un parle de nouveau. Finalement, tante Phonsine a dit :

— Voulez-vous bien me dire ce que Charlotte a pensé de se retrouver dans une telle situation ? Elle était si jeune et si innocente. Puis comment a-t-elle pu rencontrer quelqu’un ici, dans le fin fond de la campagne ? Elle ne l’a jamais dit.

Tante Jeanne a répondu.

— C’est vrai qu’il venait parfois des voyageurs de commerce. Il est même arrivé qu’ils couchent à la maison parce qu’il était trop tard pour repartir… Je ne vois que ça…

—… ou autre chose… avait répondu maman après une hésitation.

— Quoi, Ida, l’opération du Saint-Esprit ? avait dit tante Phonsine en riant.

Puis comme par magie, toutes les dames se sont mises à devenir très sérieuses, d’un coup, comme si elles avaient été frappées par la même idée en même temps. C’est tante Jeanne qui a parlé la première.

— Non, ce n’est pas possible. Pas possible. Ida, dis-moi que ce n’est pas possible.

Maman ne disait rien, mais regardait les deux autres avec insistance. Il y avait dans ses yeux du feu, plein de colère. Ce n’était pas la première fois que je voyais cela dans les yeux de maman. Les deux autres la regardaient, comme si elles ne croyaient pas à l’idée qui venait de monter dans leur esprit. C’est Phonsine qui a parlé en premier.

— C’est vrai que nous nous sommes toutes les deux mariées la même année. Toi Ida, tu étais déjà partie de la maison. Nous avions tellement hâte de quitter après la mort de maman. La maison était si triste, si triste.

—… et Charlotte était encore trop jeune pour partir, avait dit tante Jeanne. Heureusement qu’elle est restée pour aider papa…

— Oui… pour l’aider…, avait dit maman en regardant tante Jeanne avec intensité.

— Ce n’est pas possible, voyons. Ça ne se peut pas, des choses comme cela. 

Puis là, tante Jeanne était partie à pleurer tout doucement. Je n’ai pas compris pourquoi elle pleurait. Elle a ajouté en branlant la tête.

— Ce n’est pas possible.

Maman a pris tante Jeanne dans ses bras et l’a laissé pleurer sur son épaule un temps. Enfin, elle lui a dit.

— Non, c’est vrai, Jeanne… ce n’est pas possible… oublie ça… oublie ça… Il y a parfois des choses dont il vaut mieux ne pas parler.

C’est cette année-là que grand-père est parti voir le Bon Dieu. Et nous ne sommes jamais revenus fêter Noël à la ferme.

Print Friendly, PDF & Email
UNE ORCHIDÉE DANS LE JARDIN D’HIVER est un roman publié en 8 chapitres sur une base bimensuelle. Pour ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au site sous la rubrique « pour s’abonner ». Si vous manquez un épisode, vous pouvez vous rattraper en allant sous la rubrique « rattrapage ».

CHAPITRE 4 : Papa chez sœur Mathilde

Asile de la Providence©Musée McCord

Depuis que nous étions dans la petite bicoque, c’était la première fois que nous prenions le tramway. J’ai beaucoup aimé prendre le tramway. Quand nous sommes entrées par la porte qui grinçait, et après que maman ait donné des sous, nous avons trouvé un banc au fond. Il était fait comme en paille, mais plus gros que la paille. Ce n’était pas tellement confortable. Je me suis assise près de la fenêtre pour regarder dehors. Il faisait froid et la vitre s’embuait tout le temps. Il fallait que je la frotte régulièrement pour voir à l’extérieur.

Souvent, le chauffeur faisait sonner la cloche pour avertir les autos et les piétons que le tramway arrivait. Dring-Dring. Dring-Dring. C’était drôle ! Dring-Dring. Dring-Dring. Quand les gens entraient, ils étaient emmitouflés. On ne voyait qu’une partie du visage. Ils disaient toujours la même chose : « Y fa frette en môdit aujourd’hui ». Le chauffeur ne répondait pas. Parce que s’il avait répondu, il aurait été obligé lui aussi de toujours dire la même chose. Puis, les gens enlevaient leurs mitaines, prenaient quelques pièces de monnaie et les jetaient dans le panier en avant du chauffeur. Les sous faisaient du bruit en dégringolant dans le fond : drelingueling-drelingueling. Le chauffeur regardait si la somme était exacte et appuyait sur un petit levier. Les sous disparaissaient dans une boîte noire. Puis, il offrait un morceau de papier. Maman m’a dit que ça s’appelait un transfert. Nous, nous n’avons pas pris de transfert, même si j’aurais bien voulu. Maman a dit que nous n’en avions pas besoin. 

Je voyais défiler les petites maisons tassées les unes sur les autres. C’était normal qu’elles se tassent ainsi : il faisait vraiment froid. Il y avait de la neige aussi. Les rues avaient été nettoyées… à peu près. Les autos circulaient avec difficulté. Le tramway, lui, faisait le fier en roulant sur ses rails d’acier. Quand il roulait, on se faisait brasser de tous les côtés pas à peu près. Mais au moins, nous, on avançait. Rien ne l’arrêtait, sauf les feux et les stops. Les quelques passants qui allaient sur les trottoirs avaient toutes les peines du monde à marcher dans la neige. Pourtant, j’ai vu des hommes qui enlevaient la neige avec de grosses pelles carrées. Mais ils n’avaient pas le temps de tout faire. Il y avait encore beaucoup de neige sur les trottoirs.

À un moment, il a fallu s’arrêter. Il y avait un gros cheval dans la rue qui tirait une plate-forme avec des patins à laquelle étaient attachée une plaque de fer. Le conducteur était debout sur la plate-forme avec son gros manteau de fourrure et son casque de poil. Il tenait les guides et criait à son cheval des choses que je n’entendais pas. Finalement, le cheval et la plate-forme ont été capables de tourner dans l’une des rues de côté et la plaque de fer a poussé la neige sur les côtés. C’était beau de voir cela. À un moment, il y avait plein de neige, et à l’autre, il y avait une surface toute lisse dans la rue. 

Le voyage n’était pas très long. Quand nous nous sommes levées, maman m’a dit : « Tu peux tirer sur la corde maintenant ». Une corde courait le long de la paroi. J’ai tiré sur la corde, pas trop fort quand même, pour ne pas la briser. On a entendu le son d’une clochette en avant, un son que le chauffeur a reconnu. Elle avertissait que quelqu’un voulait descendre au prochain arrêt. J’étais si contente ; j’en ai souri de mon plus beau sourire. Maman aussi a souri en me regardant. Nous avons attendu à la porte de derrière. Quand le tramway s’est arrêté et qu’elle s’est ouverte, nous sommes descendues en faisant bien attention. Maman avait bien pris soin de m’entourer la tête d’un gros foulard de laine. Il faisait toujours froid. Ça piquait sur le visage. Mais j’aimais cela. J’aime quand ça pique sur le visage. 

Nous n’avions pas long à marcher, mais c’était plutôt pénible. Il fallait enjamber les bancs de neige, puis marcher avec précaution pour ne pas glisser. Nous allions dans une grande rue, plus grande que celle de la petite bicoque. On voyait des vitrines tout éclairées et une quantité d’objets dans les vitrines. Ce n’était pas aussi grand et beau que lorsque nous allions faire les magasins quand nous habitions au manoir. Mais quand même, les couleurs étaient belles.

Puis, nous sommes arrivées en face d’un grand immeuble en brique. Il était très grand, cet immeuble, avec beaucoup des grandes fenêtres à carreaux. Au milieu du grand immeuble, on aurait dit qu’il y en avait un autre, un peu différent, qui s’était fait une place. Sur son toit, on pouvait voir un grand clocher.

Quand nous sommes passées à côté de la grande maison pour nous rendre à l’entrée, il y avait une grande file de messieurs qui attendaient devant une petite porte. Quelque chose était écrit au-dessus, mais je ne savais pas quoi. Les messieurs dansaient des deux pieds et se frappaient les côtés pour se réchauffer. J’ai demandé à maman par signes ce qu’ils faisaient là.

— Ils attendent que la porte ouvre pour aller manger une soupe.

Par signes, je lui ai fait comprendre que je voulais savoir pourquoi ils attendaient là.

— C’est qu’ils n’ont plus rien à manger chez eux. Ils n’ont plus de travail pour avoir des sous et s’acheter à manger. 

Je trouvais cela triste qu’ils ne puissent pas se faire à manger chez eux. Ce n’est pas juste. Tout le monde devrait pouvoir manger sans être obligé de faire cela : attendre au froid et geler pour une soupe. Ils ont faim et ils ne peuvent même pas se faire à manger. Je trouvais cela triste.

Nous sommes arrivés à l’entrée principale. C’était vraiment « imposant ». En fait, on se retrouvait devant la grande porte d’une chapelle. Une chapelle, c’est comme une église, mais en plus petit. La porte et les grandes fenêtres se terminaient en pointe sur le dessus. Puis, en se tordant le cou, on voyait un clocher au sommet de l’édifice. Imposant !

Nous ne sommes pas entrées par la grande porte, mais par celle qui était sur le côté. Maman savait où aller. Quand nous sommes arrivés devant un grand panneau avec un grillage, on pouvait voir à l’intérieur une dame habillée des pieds à la tête d’un grand vêtement noir. La seule chose qui ressortait du vêtement, c’était une partie du visage, même pas les cheveux. Tout le reste était caché. 

J’avais déjà vu, dans la grande église où nous allions quand nous habitions le manoir, des dames habillées un peu de cette manière, tout en noir. Maman m’avait expliqué que c’était des sœurs, qu’elles consacraient leur vie au Bon Dieu et qu’elles faisaient beaucoup de bien. Quand elles venaient à l’église, elles s’assoyaient toujours ensemble dans les premiers bancs. C’était leurs places réservées. Elles priaient toujours même quand la messe n’était pas commencée. Je les trouvais chanceuses de pouvoir toujours prier le Bon Dieu et de faire du bien. J’aurais aimé, moi aussi, faire comme elles.

En tout cas, la sœur s’est levée. Elle n’était pas très grande. Un immense chapelet pendait à sa ceinture. Ce qui était le plus intrigant, ce n’était pas la cape noire recouvrant ses épaules, mais le truc autour de son visage. D’abord, elle portait un grand bandeau blanc sur le front qui descendait jusqu’aux yeux. On ne voyait même pas ses sourcils. Ensuite un petit cercle blanc entourant son visage allait rejoindre à la gorge une grande collerette, elle aussi toute blanche qui tombait jusqu’au milieu de la poitrine. Juste en dessous, il y avait un crucifix. Il devait être précieux, ce crucifix, car la sœur le tenait avec précaution dans l’une de ses mains.

— Vous désirez ?

— Nous venons rencontrer Sœur Mathilde. Elle nous attend.

La sœur à l’entrée nous a proposé de nous asseoir sur les petites chaises le long du mur. Elle a pris le combiné du téléphone et a signalé plusieurs fois des numéros. C’était long avant qu’elle puisse joindre quelqu’un. Nous l’avons finalement entendue dire dans le combiné.

— Sœur Mathilde. On vous attend au parloir.

Nous avons attendu encore. Pendant ce temps, j’ai pu faire comprendre à maman que je me demandais ce que nous faisions ici. Maman, elle est toujours patiente avec moi, comme Rose l’était. Elle prend le temps de m’expliquer les choses, même si elle croit que je ne comprends pas. Elle est formidable ma maman. Si je lui disais que je comprends presque tout ce que les gens disent, je me demande comment elle serait avec moi. Je ne sais pas ce que cela changerait. Je ne sais pas. Mais en tout cas, ça me fait un peu peur.

— Sœur Mathilde, elle se trouve à être la sœur de ma mère, de ta grand-mère. C’est ma tante, comme Phonsine, Jeanne et Charlotte sont tes tantes à toi.

Je hochais de la tête pour lui signifier que je comprenais et pour l’encourager à continuer.

— Elle est entrée chez les Sœurs de la Providence il y a longtemps déjà. C’est comme cela qu’on appelle sa communauté : les Sœurs de la Providence. Ici c’est le lieu où elles habitent. Du moins dans une partie de l’immeuble, l’autre partie étant consacrée aux démunis, aux malades et aux vieillards nécessiteux. 

À ce moment-là, maman a arrêté de parler en regardant le mur d’en face. J’ai attendu qu’elle continue.

— C’est ici que papa est gardé… par les Sœurs de la Providence.

J’étais contente qu’elle me dise cela, parce que je me demandais depuis quelque temps pourquoi on ne voyait plus papa. Il était donc ici, avec les Sœurs de la providence. Des sœurs qui font du bien aux autres. C’était donc correct qu’il soit ici, parce que dans la bicoque, il n’y avait même pas assez de place pour déplacer son fauteuil roulant.

Pauvre Papa ! J’avais bien vu comme il était triste lorsque nous sommes partis du manoir. Je l’ai même vu pleurer lorsque nous avons poussé son fauteuil dehors. Je ne le voyais jamais pleurer avant. Oh ! je sais qu’il le faisait parfois, mais c’était toujours caché dans son bureau. Mais depuis qu’il était malade, il pleurait souvent. Il était toujours si gai avant. Il jouait des tours à Pete, taquinait maman et riait avec moi quand je riais. 

Le pire moment, je crois, c’est quand maman lui a annoncé qu’elle devait le placer. Je n’avais pas compris à ce moment-là ce qui se passait. Ce n’était pas clair. Mais j’ai su que ce ne serait pas très joyeux pour lui. Maman pleurait et lui disait :

— Mon Bruce, j’ai cherché toutes sortes de solutions…

— Que… veux… dire ?

— Je ne sais pas comment elle a fait, mais Phonsine a été capable de nous trouver un petit logement à louer dans le Faubourg à m’lasse.

— Non… pas là…

— Nous n’avons pas le choix, Bruce. Nous n’avons pas le choix. C’est le seul logement que nous pouvons nous payer… et encore… Il faudra que je travaille rapidement… heureusement le propriétaire est compréhensif. Il est prêt à attendre quelques mois avant que je commence à payer le loyer.

— … ma faute… ma faute…

Là maman a grandement hésité avant de lui dire le reste. Elle pleurait beaucoup.

— Le problème… c’est que… c’est tout petit… et… et… je ne peux garder que Peggy… toi, tu demandes trop de soins… je ne m’en sortirai pas… je ne pourrai pas te garder aussi… je ne pourrai pas….

Elle pleurait beaucoup. Papa a levé lentement son bras valide et a déposé sa main sur celle de maman, tout doucement.

— C’est correct… Ida. … C’est ben correct.

— Tu comprends… je ne peux pas…

Maman a continué à sangloter. Après qu’elle ait eu cessé de pleurer, elle a dit en se redressant.

— J’ai parlé à tante Henriette, tu sais ma tante qui est chez les religieuses ? Cela n’a pas été facile, mais elle pourrait te faire une place à l’Asile de la Providence. Elle m’a dit qu’elle trouverait une chambre pour t’installer… Tu auras tous les soins dont tu as besoin… tous les soins… 

Papa ne disait plus rien. Il avait baissé la tête et regardait le plancher. Maman lui a flatté les cheveux, comme elle faisait parfois lorsqu’il était encore en santé. 

— Peggy et moi, nous irons te voir souvent. Hein Peggy ?

J’avais hoché la tête sans être trop sûre pourquoi je le faisais.

Finalement, nous ne sommes pas allées si souvent le voir, mon papa. Pas si souvent.

La tante Henriette est arrivée enfin. Elle était vêtue comme l’autre sœur. Exactement pareil. C’était une grande dame qui marchait d’un pas décidé dans le long corridor. On aurait dit qu’elle flottait. Sa robe ondulait de part et d’autre à chaque pas. On entendait seulement le gros chapelet dont les grains se cognaient entre eux. Elle était très belle avec des yeux bleus comme le ciel, un nez long et fin et une grande bouche. Avec tous ces vêtements, il était difficile à dire si elle était jeune ou vieille.

Elle s’est approchée près de maman et elle a dit :

— Ida, ça me fait vraiment plaisir de te voir.

Maman l’a alors prise par les épaules pour l’embrasser, mais la sœur a sursauté.

— Ah Tante Henriette… vous avez encore mis votre cilice[1]… pourquoi vous torturer ainsi ?

— Ma petite Ida, ce n’est pas de la torture. Au contraire, c’est pour me rappeler que je ne suis rien pour moi-même et tout pour les autres.

Puis, la tante Henriette m’a regardé. Je ne la connaissais pas, car elle est entrée chez les religieuses depuis trop longtemps. Elle avait vraiment de très beaux yeux, très doux, très calmes. Je ne sais pas ce qu’il y avait dans ses yeux, mais je sentais en moi une espèce de chaleur quand elle me regardait. Elle m’a souri en me disant.

— La voilà enfin, la belle Peggy. 

Elle est venue vers moi pour m’embrasser. D’habitude, je n’aime pas cela me faire embrasser et je recule. Mais cette fois, je ne sais pas pourquoi, je me suis laissé serrer dans ses bras. Je me sentais si bien dans ses bras. Si bien. Je lui ai souri à mon tour.

— C’est la première fois que tu viens ici. Ta maman t’a expliqué ce que nous y faisons ?

Enfin, une étrangère qui ne me parlait pas en bébé. J’ai été surprise. J’ai aussitôt hoché la tête pour signifier un oui. Elle m’a regardé, comme si elle voyait des choses en moi que je ne voyais pas. C’était comme quand les grands oiseaux noirs me regardaient, mais cette fois, je n’avais pas peur. Maman lui a dit :

— Peggy ne parle pas. Depuis son accident, elle n’a plus jamais parlé.

La religieuse a tendu sa main vers mon visage. Elle a tracé sur mon front un signe de croix avec son pouce. Puis sa main a flatté ma joue avec beaucoup de tendresse. Ses yeux étaient pleins de lumière, comme un beau ciel bleu ensoleillé. J’étais vraiment impressionnée. Vraiment. Il a monté en moi une bouffée d’amour comme j’en avais parfois avant. Je lui ai souri de mes plus belles dents.

— Je pense que ta Peggy ne parle pas parce qu’elle le veut bien. 

— Qu’est-ce que vous dites, ma tante, voyons. Ça fait plus de vingt ans qu’elle ne s’exprime que par signes.

— Un jour, quand le moment sera venu… elle se décidera à parler. 

Je n’ai pas compris ce que disait tante Henriette. Il y a si longtemps que je n’ai pas parlé avec des mots. Si longtemps. Je ne saurais même pas comment faire. Lorsque j’essaie de dire des mots, ce ne sont que des grognements ou des lamentations qui sortent : des AAAAAAH, des IIIIIIH, des ON-ON-ON. Et tout le monde a peur quand j’essaie de parler. « Calme-toi Peggy. Calme-toi » qu’ils me disent. Alors je n’essaie plus de parler. 

Tante Henriette — ou sœur Mathilde ; pourquoi a-t-elle changé de nom depuis qu’elle est ici ? — nous a accompagnées dans un petit espace près de la porte. Il y avait des sièges plus confortables. Elle a fermé la porte, pris nos vêtements d’hiver, les a suspendus à une patère. Nous nous sommes assises toutes les trois.

— Je vous remercie ma tante d’avoir fait tout cela pour Bruce.

— Ici, nous essayons d’aider tous les gens dans le malheur, sans exception. Mais pour te l’avouer, Ida, j’étais mal à l’aise de faire la demande à Mère supérieure. Je n’aime pas les passe-droits. Tout le monde doit être traité également. Je l’ai fait à cause de toi et Peggy. 

— Oui, je comprends ma tante, je comprends. Mais notre situation était… est désespérée. Je ne demande rien pour nous. 

— Je sais comment vous n’avez pas la vie facile. Vous êtes tombés de bien haut.

— Ce n’est rien, ça. Je suis capable de vivre comme je vivais autrefois sur la ferme, sans presque rien. Pour moi, je ne demande rien. Mais…

— C’est bien parce que je savais cela que j’ai fait cette demande. En fait, il te faut surtout remercier la Mère supérieure. C’est elle qui a insisté pour recevoir Bruce chez nous. Elle m’a confié, je ne le savais pas, que Bruce avait tellement donné à notre communauté qu’elle se sentait redevable envers lui. 

— Bruce a déjà donné de l’argent chez vous ?

— Tu ne le savais pas ? Il a été très généreux envers nous. Nous recevions périodiquement une somme d’argent anonymement. Seule la Mère supérieure le savait. Et pour un protestant, c’était une chose exceptionnelle, je peux te l’assurer.

— Pourquoi faisait-il cela ?

— Je n’en ai aucune idée. Mais il a été généreux. Bruce est un homme bon.

Moi, je sais depuis longtemps que mon papa est un homme bon. Il fait ce que le Bon Dieu demande de faire. Et le Bon Dieu demande que l’on vienne en aide « aux démunis, aux malades et aux vieillards nécessiteux », comme le dit maman. Papa faisait cela parce qu’il écoutait le Bon Dieu. C’est comme dans l’histoire que Rose m’a déjà racontée. Je l’ai toujours retenue. Le Bon Dieu attend dans le ciel toutes les personnes qui arrivent. Il doit décider qui entrera au paradis et qui entrera en enfer. C’est dur à décider, ça. Je n’aurais pas aimé être à sa place. Or le Bon Dieu avait un truc. Il demandait à chacun : est-ce que quand j’ai eu faim, vous m’avez donné à manger, quand j’étais étranger vous m’avez accueilli, nu et vous m’avez vêtu ? Alors les gens ne savaient pas quoi répondre, parce que le Bon Dieu, ils ne l’avaient jamais vu sur la terre. Alors ils ont demandé : quand est-ce que nous avons pu faire cela ? Nous ne t’avons jamais vu sur la terre. Et le Bon Dieu a répondu : « En vérité, je vous le dis, dans la mesure où vous l’avez fait au plus petit de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ».

Papa lui, il a fait de bonnes choses pour le plus petit de ses frères. Oui, il est bon mon papa.

Après un moment, nous nous sommes levées et avons suivi Sœur Mathilde dans les longs corridors de l’édifice. Nous avons marché un bon moment et monté des escaliers. Il était grand, cet édifice. Quand on marchait, ça faisait du bruit sur le plancher. Il était fait comme du ciment avec des petits picots de couleur. Je m’amusais à frapper un peu plus fort que d’habitude avec mes pieds pour faire du bruit. Les murs étaient blancs et il y avait seulement une petite boiserie de bois brun qui coupait le mur au milieu. Puis toutes sortes de choses étaient accrochées au mur : des photos, des peintures et aussi des panneaux avec des mots écrits dessus.

Nous sommes arrivées à l’étage. Il y avait plusieurs portes dans le corridor. Nous nous sommes rendues jusqu’au bout du corridor. Nous avons frappé à la porte et ouvert. Papa était là, dans son fauteuil, habillé comme pour un dimanche. Il nous a regardées en faisant une grimace. C’était sa façon de sourire.

La chambre était petite. Il y avait peu de choses : un lit en fer, une petite tablette avec un bassinet, une autre table avec toutes sortes de produits dessus, pour soigner papa sans doute.

— Bonjour M. McIntyre. Vous allez bien aujourd’hui.

Papa a fait un mouvement de corps qui voulait dire oui.

— Je vous laisse avec votre famille.

Sœur Mathilde a tourné le dos, est sortie et a fermé la porte. Nous nous sommes assises sur les deux seules chaises qu’il y avait dans la chambre. Maman est venue flatter les cheveux de papa en silence. Ils se sont regardés sans dire un mot.

— Tante Germaine dit que tu es bien traité ici.

— Oui… sœurs… très bonnes…

— Peggy avait bien hâte de te voir. Hein Peggy ?

J’ai fait un grand sourire en hochant de la tête. Papa a de nouveau fait une grimace. Pendant ce temps, maman a sorti un journal plié de sa sacoche. Elle l’a déplié et a dit à papa.

— Je voudrais te lire un article qui vient d’être publié dans le Petit Journal.C’est l’éditorial.

Puis elle a commencé à lire :

La crise économique continue à frapper à Montréal. Les hommes sans travail sont de plus en plus nombreux à faire la file pour obtenir un peu de pain. Le chômage est partout. La pauvreté est partout. Or justement non : pas partout. Il y a des gens qui continuent à s’enrichir sur le dos du pauvre monde. Ils se cachent à Westmount ou dans le Golden Miles. Pendant que les ménagères ne savent plus comment boucler leurs fins de mois, eux organisent des banquets où le champagne coule à flots. Mais il y a pire ! Je parle de ceux qui sont prêts à tout pour s’enrichir davantage, quitte à mettre à la rue leur propre famille. Je parle de ceux qui échappent à la crise en cachant leur argent, qui ne payent pas leur impôt, ou encore, qui fraudent pour en avoir plus. 

Hier, des ouvriers mécontents sont venus chahuter devant les locaux de la compagnie Montreal Cloths and Co. Ils reprochaient à son président, Kennett McIntyre, de les avoir mis à la rue sans compensation. Plusieurs criaient également que c’est à cause de mauvais employeurs comme lui que la Crise est arrivée. 

Les policiers sont venus matraquer la foule pour les disperser. C’est inacceptable ! Leurs protestations sont légitimes dans les circonstances. On doit peut-être se poser la question. Pourquoi n’a-t-on pas encore accusé pour ses crimes le président de cette entreprise ? Est-ce parce que les procureurs et les juges en ont peur ? Est-ce parce qu’ils sont tout aussi corrompus que lui ? Je ne me permettrais pas de faire des allégations ou d’affirmer quoi que ce soit. Je ne suis ni un juge ni un procureur. Mais je crois qu’il est légitime de se poser des questions. Quand les autorités vont-elles enfin réagir ?

Maman a replié tranquillement le journal et l’a remis dans sa sacoche. Papa l’a regardé et a dit :

— Comment… tu… as fait ?

— Nous avons encore de bons amis, Bruce. De très bons amis qui n’arrivent pas à comprendre ce qui nous arrive. Si Kenny a de l’influence auprès du système judiciaire, nos amis sont très influents dans certains journaux. Cet article est le plus important et le plus clair, mais il y en a d’autres. Je ne serais pas étonnée que bientôt, le procureur sera forcé d’agir et de porter des accusations. La pression publique sera trop forte, surtout dans le contexte actuel. Le monde a besoin d’un bouc émissaire et je veux le leur fournir sur un plateau. 

Je n’ai pas compris ce que voulait dire maman lorsqu’elle a parlé d’un « bouc émissaire ». Un bouc, c’est un animal. J’en ai vu dans l’un de mes livres d’images. Ça ressemble à un mouton ou à un agneau. Oncle Kenny n’est pourtant pas un animal ? Je n’ai pas compris. Maman a continué.

— Le procureur trouvera bientôt, dans une ou deux enveloppes anonymes, des preuves des malversations de Kenny.

—… ne changera rien…

— C’est ce qu’on verra, Bruce, c’est ce qu’on verra. Je ne baisserai pas les bras. Ça, jamais.

Papa a penché la tête vers le plancher. Maman, elle, a regardé par la fenêtre en jetant un regard de colère. De colère noire. Moi, je n’aime pas quand maman est comme cela. Je n’aime pas. Cela me fait peur. Pas pour moi. Pour elle. Je ne veux pas qu’il lui arrive malheur.

***

— Peggy… Peggy… Réveille-toi…

Maman me brassait l’épaule avec énergie. J’étais endormie dur, ça c’est certain. Pourtant je n’ai pas l’habitude de dormir dans une église. Mais ici, je me sentais tellement bien.

Quand maman et moi nous avons quitté papa, nous avons décidé d’aller faire un tour à la chapelle des sœurs. Ce qu’elle était belle, cette chapelle ! Deux étages tout décorés de belles colonnes qui se terminaient au deuxième étage par des demi-cercles avec plein de sculptures. Ce qui était frappant en entrant, c’était les beaux lustres, très grands en cristal qui pendaient au plafond. Je les ai comptés : il y en avait un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept. Au manoir, nous en avions seulement un et sûrement pas plus beau que ceux-là. Le plafond était plat, mais décoré avec des carrés et des ronds entourés de petites formes toutes tordues. 

Elle était claire, cette chapelle. Nous nous sommes assises dans les bancs d’en arrière. Il n’y avait personne. Maman a dit : « Nous allons faire nos prières pour papa ». Maman s’est mise à genoux, mais moi je suis restée assise. J’aurais dû me mettre à genoux aussi parce que je me suis tout de suite endormie. La chapelle était tellement calme et silencieuse, tellement paisible, que je me suis endormie tout de suite.

Et je me suis mise à rêver. Je me souviens très bien de mon rêve. Je me souviens de tout.

J’étais d’abord plongée dans un grand brouillard. On aurait dit un nuage qui était descendu sur la terre. Je ne voyais rien. Seulement des ombres. Je marchais en tâtonnant le long des murs. Je ne savais même pas où j’étais. Puis, il y a eu une éclaircie. Et là, j’ai cru apercevoir la ruelle derrière la petite bicoque. Je me suis engagée dans la ruelle et j’ai vu un peu plus loin, une masse brune près des poubelles. Je me suis approchée davantage pour constater que c’était en fait un homme habillé avec un long manteau tout froissé, tout troué. 

L’homme était assis par terre adossé sur le mur de briques d’une vieille maison. Il tenait ses mains sous son manteau. Il portait un grand chapeau qui cachait en partie son visage. Je me suis approchée tout près et je l’ai regardé. Il a relevé la tête. Il n’était vraiment pas beau. Son visage était couvert de boutons et de rougeurs. Je n’avais pas peur. J’étais seulement intriguée, car son visage me disait quelque chose. Je l’ai regardé attentivement encore une fois, et j’ai reconnu ses yeux.

— Papa ! c’est toi ?

Je me suis surprise moi-même à lui dire cela. C’est vrai que dans mes rêves, il m’arrive de parler pour qu’on me comprenne, mais c’est toujours un peu surprenant de m’entendre dire des mots comme ça. En tout cas !

C’était bien mon papa. Il n’était plus en fauteuil roulant. En plus, il avait sorti ses deux mains de son manteau et, malgré les boutons et les rougeurs sur ses mains, il pouvait les bouger. Aussi ses deux bras. Son visage était redevenu comme avant, bien comme avant à l’exception des boutons et des rougeurs. Il m’a tendu les mains en souriant. Je me suis approché pour le prendre dans mes bras. Je ne sais pas pourquoi j’ai fait cela, parce que c’est une chose que je ne faisais jamais dans la vraie vie. Je l’ai serré très fort.

— Tu n’es plus malade ?

— Mais oui, ma Peggy, je suis toujours malade, mais d’une autre sorte de maladie.

— C’est quoi, cette maladie ?

— C’est une maladie de l’âme.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Ça veut dire que ton papa a été puni pour ce qu’il a fait dans sa vie. C’est de sa faute ce qui arrive.

— Qui est-ce qui te punit, mon papa ?

— C’est le Bon Dieu, ma Peggy, le Bon Dieu.

— Pourquoi le Bon Dieu voudrait te punir, mon papa ? Tu es un homme bon. Il n’a pas de raison de te punir.

— Je sais. Je sais. Il me semble que j’ai fait ce que j’avais à faire dans la vie. J’ai pris soin de ma famille, j’ai pris soin de nos ouvriers, j’ai donné de l’argent aux pauvres, j’ai fait tout ce que me demandait la religion du Bon Dieu. Pourtant, tu vois ce qui m’arrive…

— Tu lui as demandé au Bon Dieu pourquoi il te donne cette maladie ?

— Je lui demande constamment. Je lui dis : « En quoi ai-je été fautif, mon Dieu ? Dis-le-moi. J’aimerais au moins comprendre pourquoi je suis puni comme cela. » Mais il ne me répond pas. Et je cherche ce que j’ai pu faire. Je cherche, tu peux me croire et je ne trouve pas.

— Peut-être que tu as fait des péchés, que tu es sorti de la voie juste ?

— Il est certain que j’en ai fait plusieurs fois, des péchés, mais je me suis repris. Toujours, j’ai essayé de me maintenir dans la voie juste. Mais il semble que ce n’est pas suffisant. Les gens m’en veulent pour tout et pour rien : « Tu es riche et nous sommes pauvres, tu dois être un voleur » ; « Tu ne paies pas suffisamment tes employés. Tu es un patron détestable » ; « Il faut que quelqu’un paie pour ce qui arrive, pour la Crise, pour… ».

Mon pauvre papa, il ne savait plus comment se défendre contre ces insultes. 

— Tu sais ma Peggy, on vit dans un monde où les gens ont besoin de trouver un coupable pour être bien. Tant qu’ils n’en ont pas trouvé, ils vont en chercher un. Et quand ils le trouvent, il n’y a rien à faire. Il est coupable, c’est sa faute pour tout ce qui arrive. C’est comme cela. Et cette fois, c’est tombé sur moi.

— Mais papa, ce n’est pas correct. Tu n’as rien fait de mal. Tu as suivi la voie juste.

— Oui, mais c’est comme cela. On ne peut rien y faire.

— Mais le Bon Dieu, lui, il peut faire quelque chose.

— Il ne me répond pas, le Bon Dieu. Je ne suis pas certain qu’Il puisse faire quelque chose. Je crois que ça le dépasse un peu, le Bon Dieu. Je crois que c’est le diable qui est en train de gagner sur la terre.

— Non, je ne peux pas croire cela, mon petit papa. Le diable est moins fort que le Bon Dieu. C’est Rose qui me l’a dit. Et Rose, elle connaît bien la Bible. Et dans la Bible, il est écrit que c’est pour détruire les œuvres du diable que le Fils de Dieu est apparu sur terre. Moi, je suis certaine que le Bon Dieu peut faire beaucoup. Il peut tout faire, le Bon Dieu.

Et là, il s’est passé quelque chose de très bizarre dans mon rêve. Mon papa, il s’est mis à se tordre et à changer de forme. Il a rétréci comme mes chandails qui ont été mal lavés. Il est devenu si petit que je ne le voyais presque plus. Puis, il a disparu. Je l’ai appelé, mais il a disparu. C’est à ce moment-là que maman m’a réveillée.

— Tu t’étais endormie, ma Peggy. Tu marmonnais quelque chose dans ton sommeil. Qu’est-ce que tu marmonnais ?

Pourquoi maman me posait cette question ? Elle savait bien que j’étais incapable de parler. Je me suis contentée de lui sourire en regardant autour. Je me trouvais toujours dans la belle chapelle et mon papa n’était plus là. Évidemment, puisque c’était un rêve.

À ce moment-là, Sœur Mathilde est entrée par une porte de côté. Elle a fait une génuflexion en regardant en avant le grand crucifix, et elle s’est retournée pour venir nous rejoindre. Je ne sais pas comment elle a fait pour savoir qu’on était encore là. Elle est forte, Sœur Mathilde. À moins que ce soit maman qui le lui ait dit… 

Sœur Mathilde a chuchoté quelque chose à l’oreille de maman, puis elle est sortie par la grande porte. Nous l’avons suivie. Rendue à l’extérieur, Sœur Mathilde a parlé plus fort pour que l’on comprenne.

— Vous avez bien fait de vous arrêter à la chapelle. Ton mari, Ida, a besoin de nos prières à tous. Il est parfois bien découragé, tu sais. Il se met tout sur le dos pour ce qui vous arrive. Priez sainte Thérèse d’Avila. Elle pourra sûrement l’aider à surmonter cette épreuve. 

Je ne savais pas qui c’était, cette sainte. Mais Sœur Mathilde avait l’air d’avoir bien confiance en elle. Alors, je me suis dit que je prierais aussi sainte Thérèse d’Avila.

— Merci tante Henriette. Heureusement qu’il y a encore des gens comme vous sur la terre.

— Je ne suis pas la seule. Encore faut-il que tu sois capable de le voir. Et je te sens encore trop malheureuse pour les reconnaître.

— Peut-être bien. Pour le moment, tout ce que je vois, ce sont ceux qui nous ont fait du tort, qui nous ont fait du mal, qui ont voulu notre perte. Et ce ne sont pas des gens bien, vous pouvez me croire. Ici, vous ne pouvez pas comprendre, vous êtes protégées du monde dans votre communauté. Dehors, il y a des personnes méchantes jusqu’à la moelle.

Sœur Mathilde a fait silence et regardé maman comme elle l’avait fait pour moi.

— Certes. Je comprends. Mais laisse-moi seulement te dire une seule chose que tu reconnaîtras parce que tu as fait ton catéchisme, n’est-ce pas Ida ? Pardonne à tes ennemis et prie pour ceux qui te persécutent.

— Le pardon ? Oui, le pardon… je ne pense pas être capable, ma tante… je ne pense pas…

Sœur Mathilde a continué à lui sourire sans rien dire. Qu’est-ce qu’il y a de si spécial chez cette sœur ? C’était difficile à dire. En tout cas, on avait envie de l’écouter. Ensuite, elle s’est tournée vers moi en me regardant avec ses beaux yeux lumineux.

— Toi, ma Peggy, tu es capable de pardonner. 

Puis elle s’est approchée de mon oreille et m’a chuchoté.

— Je sais qui tu es, Peggy. Je sais qui tu es… Prends soin de ta maman. 

J’étais abasourdie, au point où j’en ai perdu le sourire. C’est la première fois qu’on me disait une chose aussi insensée. Moi, prendre soin de maman ! C’est toujours maman qui a pris soin de moi, pas l’inverse. Je n’ai vraiment pas compris ce que Sœur Mathilde a voulu dire. Vraiment pas. Puis, elle me dit qu’elle sait qui je suis. Bien sûr qu’elle le sait. Je suis la fille de maman et de papa. Je n’ai pas compris pourquoi elle disait cela. 

Avant que j’aie eu le temps de réagir, Sœur Mathilde nous a embrassées toutes les deux et nous sommes sorties par la grande porte. 

Cela a fait un grand bruit lorsqu’elle s’est refermée.


[1]Ceinture de crin ou d’étoffe très rude portée sur la peau par pénitence ou par mortification.

Print Friendly, PDF & Email
UNE ORCHIDÉE DANS LE JARDIN D’HIVER est un roman publié en 8 chapitres sur une base bimensuelle. Pour ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au site sous la rubrique « pour s’abonner ». Si vous manquez un épisode, vous pouvez vous rattraper en allant sous la rubrique « rattrapage ».

CHAPITRE 3: Quitter le manoir

Manoir Ravenscrag © Musée McCord

Maman… Maman… Qu’est-ce qu’il y a maman… qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi elle m’a fait sortir du salon ?

Cela est arrivé pas longtemps avant que nous partions du manoir. Maman a reçu des policiers dans le salon. Papa n’était pas là. Il était loin en voyage. Maman m’a fait sortir et elle a fermé la porte. Je suis quand même restée derrière pour écouter. Elle ne le savait pas, mais j’ai écouté. Je n’ai pas tout saisi parce que la porte était très épaisse. Un des policiers disait :

— … ouvert la fenêtre… tombé… … personne n’a rien pu faire…

Puis maman a lancé un grand cri. Jamais je ne l’avais entendu crier ainsi. Il lui arrivait de parler très fort lorsqu’elle était énervée ou en colère, mais crier ainsi, jamais. J’ai eu peur et je suis entrée pour voir ce qui se passait. Peut-être qu’on lui faisait mal ? Les deux policiers étaient debout devant elle. Ils avaient enlevé leur casquette et regardaient maman d’un air sérieux. Maman, elle était effondrée sur le grand fauteuil, la face dans les mains. Elle, toujours si droite d’habitude, toujours si fière, elle était presque pliée en deux. Ses épaules sautillaient. 

Je ne savais pas ce qu’elle avait. Je me suis approchée d’elle tout doucement et me suis assise tout près. Lorsqu’elle a senti que j’étais là, elle a enlevé les mains de son visage. Et là, j’ai vu qu’elle pleurait. Elle pleurait tellement qu’elle ne se ressemblait plus. Son visage était tout couvert de larmes. J’étais très triste et j’ai commencé moi-même à pleurer tout doucement. Lorsque maman a vu cela, elle m’a prise dans ses bras comme elle ne l’avait jamais fait. Elle m’a serré très fort en sanglotant. Je me suis laissé faire, sans trop savoir comment réagir. Je lui ai donné quelques petites tapes dans le dos, comme Rose le faisait parfois lorsqu’elle voulait me consoler. Cela a duré quelque temps.

Aujourd’hui, je comprends mieux. Ce jour-là, maman venait d’apprendre que Pete s’était envolé. Mais personne alors ne m’a rien dit, surtout pas maman. Ils ont continué à discuter ensuite, après que maman m’ait demandé d’aller voir Rose. Avant de sortir, je me suis retournée pour la regarder une dernière fois. Elle avait changé de visage. Maintenant, elle ne pleurait plus. Son expression était devenue dure, très dure. Ses yeux bruns lançaient des éclairs. Elle n’était plus triste, mais en colère. C’était son visage de colère. Une colère noire.

C’est à partir de ce moment-là que les choses ont commencé à devenir difficiles pour la famille. Très difficiles. Et je ne pouvais rien faire, sauf prier le doux Jésus de nous aider, de nous rendre heureux de nouveau. Je ne pouvais rien faire de plus. Les jours suivants, tous les domestiques étaient tristes. Rose aussi était triste. Elle a beaucoup pleuré. Et lorsqu’elle était triste, elle reprenait sa Bible. 

Nous nous sommes souvent assis ensemble à cette période et elle m’a lu beaucoup d’extraits. Que je me rappelle ? Ah oui, celui que je préférais était celui-ci : « Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume des Cieux est à eux. Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage. Heureux les affligés, car ils seront consolés ». Oui, j’aimais bien cette dernière phrase : « Heureux les affligés, car ils seront consolés ». Rose m’avait expliqué que le mot « affligé » voulait dire « ceux qui ont de la peine ». Depuis, je me la suis répétée souvent dans ma tête, cette phrase. Jésus, mon doux Jésus, est là aussi pour nous consoler. Rose disait que Jésus ne nous lâche jamais, parce qu’il nous aime. Il est toujours présent pour nous. C’est pourquoi il faut toujours le prier de nous venir en aide.

Après la visite des policiers, rien n’a plus été pareil. Quand papa est revenu de voyage et qu’il a appris la nouvelle, lui aussi a beaucoup pleuré. Il se cachait dans son bureau ; je l’entendais sangloter à travers la porte. Il est venu beaucoup de gens pour consoler papa et maman. La famille bien sûr : mes tantes Phonsine, Jeanne et même Charlotte. Loulou était là très souvent aussi pour soutenir maman. Il y avait beaucoup de gens que je ne connaissais pas. C’était des clients ou des employés de papa ou encore des voisins riches. Ils étaient habillés en noir et semblaient très tristes. Mais moi, je savais que ce n’était pas vrai. Je le voyais bien. Dès que papa et maman ne les regardaient pas, ils parlaient entre eux en riant. Ils n’étaient pas tristes. 

À cette époque-là, je ne comprenais pas vraiment pourquoi tout le monde avait de la peine. Je sentais bien qu’il se passait quelque chose d’important, mais je ne comprenais pas. J’étais seulement triste parce que tout le monde était triste.

Une fois, oncle Kenny est venu voir papa et maman. D’ailleurs, c’est seulement lui de la famille de papa qui s’était déplacé. Grand-mère n’est même pas venue. Papa a dit à maman qu’elle était trop malade pour se déplacer. Maman lui avait répondu : « La vieille chipie, elle ment comme elle respire ». 

En tout cas, il aurait aussi été préférable qu’oncle Kenny ne vienne pas non plus, car il y a eu toute une chicane lorsqu’il était là. Je n’ai pas su de quoi il s’agissait, car maman, papa et lui parlaient en anglais. Mais c’était une discussion très forte. Maman était déchaînée. Elle lui montrait son poing sous le nez en lui lançant je ne sais pas quoi comme insulte. Oncle Kenny essayait de se défendre comme il pouvait, mais cela n’arrêtait pas maman. Papa ne disait rien. Il regardait passer les paroles comme il le faisait quand il observait une partie de tennis. Il ne disait rien. Il était tellement triste qu’il ne pouvait rien dire.

Il paraît que par la suite, il y a eu les funérailles et l’enterrement. Évidemment, je n’étais au courant de rien ; on ne m’avait rien dit. C’est aujourd’hui que je comprends. Papa et maman sont partis un jour habillés tout en noir dans l’une des automobiles. Rose m’a gardé pendant le temps où ils n’étaient pas là. Elle pleurait encore souvent, Rose, mais elle essayait de se retenir lorsqu’elle était avec moi. 

Quand ils sont revenus, ils n’ont même pas pris le temps de se changer. Assis tous les deux dans le salon, ils ne disaient rien ni l’un ni l’autre. Quand je suis entrée, ils ont dit de venir s’asseoir près d’eux. Maman m’a encore pris dans ses bras et papa m’a caressé les cheveux comme il faisait toujours. Je me suis levé et me suis assise sur ma chaise berçante et j’ai commencé à me bercer en me regardant les doigts. C’est toujours comme cela que je fais lorsque je veux que l’on m’oublie. Ainsi, je peux écouter tout ce qui se dit sans qu’on s’occupe de moi. Papa a dit :

— La cérémonie était belle. Il n’y a pas à dire, les catholiques romains savent y faire.

— Tous ces hypocrites qui font semblant d’être tristes. Ça me désole.

— Même ma mère est venue.

— La vieille chipie ! 

— Ah, Ida, tu ne vas pas revenir là-dessus.

— Mais Bruce, tu ne te rappelles pas comment tu t’es battu pour moi. T’as perdu de vue la façon dont ils me traitaient : la petite secrétaire canadienne-française élevée dans la bouse de vache qui voulait accrocher un mari riche.

Et là, papa a regardé maman avec beaucoup de tendresse. Il lui a pris la main et lui a dit.

—… Et je ne l’ai jamais regretté. Jamais. C’était la première fois dans ma vie que je tenais tête à mon père. Je n’avais jamais osé le faire avant. Mais là, c’était trop. J’étais majeur… et je t’aimais à la folie… 

Papa a de nouveau regardé maman avec tendresse.

— Je t’aime toujours à la folie…. Comme depuis le début, lorsque j’ai eu le coup de foudre en te voyant pour la première fois dans ta belle petite robe d’été. Quelle beauté tu étais… et que tu es toujours !

Maman l’a alors pris dans ses bras en pleurant et l’a embrassé sur la bouche.

— Moi aussi, mon Bruce, moi aussi je t’aime comme au premier jour.

Puis, elle s’est replacée à côté toujours en lui prenant la main.

— Si ton père en est revenu et a fini par accepter, ta mère, la vieille chipie, ce collet monté, elle m’en a toujours voulu.

— C’est surtout parce que tu lui as volé son fils préféré.

— Elle m’en voudra encore dans sa tombe…

C’est à partir de cette période-là que les choses se sont mises à mal aller. À cette période-là, il y a eu plusieurs conversations à table entre maman et papa. Évidemment, j’étais là, mais ils ne s’occupaient pas de moi lorsqu’ils parlaient de choses sérieuses. Ils faisaient seulement attention de ne pas élever la voix pour ne pas me faire peur. Je me souviens d’une fois en particulier… je me souviens toujours de tout…

— Tu sais, Ida, la crise commence à nous faire mal. 

— Je sais, Bruce, je sais. Nos ventes diminuent de façon importante. Les gens perdent leur emploi en masse. Ils n’achètent plus. 

— Ils vont quand même toujours avoir besoin de vêtements, non ?

— Sans doute. Mais ils gardent leurs vieilles guenilles en attendant des jours meilleurs. Et je suis bien pessimiste sur les jours meilleurs. Je pense que cette crise va être longue. 

— Ça me fait de la peine de le dire, mais il va falloir nous aussi mettre à pied des employés et fermer des magasins. Les temps vont être très durs.

— Nous aussi, nous devons couper dans les dépenses. Il ne nous reste pas beaucoup de marges de manœuvre. Si tu n’avais pas, toi aussi, englouti une partie de nos épargnes dans ces maudits fonds spéculatifs, nous n’en serions pas là aujourd’hui.

— Je sais, Ida, je n’ai pas été prudent. J’ai fait comme tout le monde en pensant bien faire.

— C’est ce qui arrive quand on en veut toujours plus. En avions-nous vraiment besoin de plus ? C’est justement son avidité qui a perdu Peter. Je l’avais prévenu pourtant. Tu te rappelles. Je l’avais prévenu.

— Oui, je sais.

— Il a tout perdu. Tout. Tout est parti en fumée en l’espace de quelques heures. 

— Il n’a pas été capable de se reprendre, pauvre Peter. Il n’était pas prêt à repartir de zéro. Il n’a pas réfléchi aux conséquences de ses actes. 

— Ni à l’effet que cela aurait sur nous. Tout ça, c’est à cause de ce maudit Kenny.

— Tu lui en mets pas mal sur le dos.

— Tu trouves ? Qu’est-ce que tu penses qu’il est en train de faire ? Il tire avantage de la situation. Peter parti, il y a un actionnaire potentiel de moins, un futur actionnaire bien plus coriace que toi.

— C’est une affaire de famille, ne l’oublie pas. Il a autant de droit que moi de diriger labusiness.

— Peut-être, mais il en veut toujours plus. Je trouve que cela tombe à pic, le…

Maman m’a lancé un coup d’œil. Moi, je faisais semblant de jouer avec la nourriture.

—… le départ de Peter… bien à pic… pour lui…

— Que veux-tu dire ?

— Voilà arrivé dans la businessun jeune loup ambitieux comme lui. Kenny sait que tôt ou tard, il aura à se confronter à lui. Il le manipule pour qu’il perde tout ce qu’il a. Et il réussit à s’en débarrasser.

— Tu exagères là ! Kenny ne pouvait pas savoir que la crise serait si brutale, que tous les épargnants perdraient leurs avoirs tous en même temps. 

— Non, il ne pouvait pas le savoir, c’est vrai. Mais tu connais son pouvoir de séduction, celui du diable bien sûr. Il a joué de son pouvoir auprès de Peter. Je ne m’étonnerais pas qu’il lui ait murmuré à l’oreille des paroles qui l’ont poussé à faire ce qu’il a fait.

—…

— … Peut-être l’a-t-il même aidé en lui donnant une petite poussée…

– Ida, qu’est-ce que tu dis là ? C’est une très grave accusation. Kenny, c’était son oncle. C’est la famille. Il ne faudrait pas que tu dises cela en public.

— Je me gênerais peut-être. Kenny est un être malveillant. Il est capable de tout. C’est le diable, c’est Méphistophélès. Et je te préviens à ton tour. Fais attention à lui. Fais bien attention ! 

Je me souviens très bien de ce nom difficile que maman donnait à oncle Kenny : « Méphistophélès ». Heureusement que je n’ai pas à le dire à voix haute. J’en serais incapable. « Méphistophélès », c’est un autre nom pour le diable. Rose m’en a souvent parlé, du diable. Elle m’a dit que c’était un être méchant qui cherche toujours à nous tendre des pièges pour nous sortir de la voie juste. Il n’a pas aimé que le doux Jésus vienne sur terre pour nous montrer qu’il y a une voie juste, un « Royaume de Dieu » comme Il dit. Lui, le diable, son royaume, c’est celui des ténèbres, du péché. Le diable, il aime toutes les méchancetés que chacun peut faire à d’autres. Il les pousse à en faire plus, toujours plus. Mais Jésus, lui, il essaie de les empêcher par son amour. Et le diable ne veut pas ça. Pas du tout. 

C’est à partir de cette période-là que les choses se sont mises à mal aller. 

Je ne sais plus combien de temps il s’est passé après les funérailles. Ça ne faisait vraiment pas longtemps. Je me promenais dans le manoir, comme d’habitude. Je venais d’aller voir Germaine qui, comme d’habitude, m’avait dit de ne pas la déranger. Ensuite, j’allais toujours voir papa dans son bureau, sachant très bien pourtant que la porte serait fermée, mais j’y allais quand même. J’ai approché mon oreille à la porte, comme d’habitude, pour entendre ce qui se passait. Il arrivait souvent à papa de parler au téléphone, toujours en anglais. Je ne comprenais jamais rien, mais j’aimais entendre le son de sa voix. 

Cette fois-là, c’était différent. Je n’entendais pas sa voix, mais un souffle bizarre, comme s’il respirait très fort, très fort. Je n’ai pas trouvé cela normal. Pas du tout. J’ai hésité avant d’entrer, car je savais que papa n’aimait pas cela. Je suis entrée quand même. Et là je l’ai vu par terre, il respirait très fort et très bizarrement. Je me suis approché. Il avait le visage aussi très bizarre : la moitié était comme tombée. Quand il m’a vue, il m’a parlé, mais je ne comprenais pas. Il disait des mots en anglais, très saccadés. Finalement, j’ai entendu «  doctor… doctor… ».

Là, je me suis mise à crier et j’ai couru vers maman qui était dans le jardin d’hiver. Elle est tout de suite accourue vers moi : « Qu’est-ce qui se passe mon bébé ? Qu’est-ce qu’il y a ? » Je l’ai prise par la main et je l’ai tirée très vite vers le bureau de papa. Lorsqu’elle a vu papa par terre, elle a crié « Non… Non… Non… » Elle a appelé l’ambulance. Le temps que celle-ci arrive avec sa sirène très forte que je me suis bouchée les oreilles, maman s’est assise par terre et a pris papa dans ses bras, comme ça. Cela m’a fait drôle parce les deux ressemblaient à une image que j’avais déjà vue dans un livre, une image, c’est maman qui me l’a dit, qui montrait la Sainte Vierge tenant le doux Jésus dans ses bras après qu’il soit descendu de la croix. C’était une belle image malgré la tristesse du moment. Maman, elle le tenait de la même façon et lui flattait les cheveux en le berçant.

Plus tard, papa est revenu à la maison. Il n’était plus pareil. Plus du tout. Il ne riait plus, lui qui riait si souvent et qui faisait si souvent des blagues. La moitié du visage s’était figé par en bas ; il était en fauteuil roulant. Quand il se levait, c’était avec l’aide de Patty, l’infirmière, une grosse femme très forte. Elle parlait fort aussi, et d’une drôle de façon, comme si papa était un bébé. Je n’étais plus la seule à qui on parlait en bébé. Papa aussi. C’est elle qui allait le coucher dans l’une des chambres d’ami, parce que papa n’allait plus jamais dans la chambre avec maman.

Puis un beau jour, maman a réuni tous les domestiques, le jardinier, les femmes de chambre, et elle leur a dit qu’elle ne pouvait plus les garder. Tout le monde a bien pleuré. Maman a dû les consoler. Ils nous aimaient bien, les domestiques. Maman disait qu’ils étaient bien traités chez nous, au contraire des autres riches. Mais elles ne pouvaient plus les garder. Je ne savais pas pourquoi elle disait cela à ce moment-là. J’ai compris après. Cela avait commencé avec une conversation à table avec papa. Lui, il était malade, mais il recommençait à parler un peu, avec difficulté, mais quand même, un peu.

— Tu sais, Bruce, il faudra se défaire de nos domestiques, j’ai fait les comptes et nous n’y arrivons pas.

— … s’il… le… faut…

— Et ce n’est pas tout. Kenny est en train de magouiller pour te faire perdre le contrôle de la compagnie. Je te disais qu’il était le diable en personne.

—… Pas possible…

— Mais oui, c’est possible. Tout autre que ton cher frère nous aurait aidés dans les circonstances, étant donné ta maladie, étant donné ce qui est arrivé à Peter… Mais lui profite plutôt de l’occasion pour continuer à s’enrichir sur ton dos. Il réunira bientôt le Conseil d’administration sans toi. Tu le savais ça ?

— Non… Quand ?

— Dans quelques semaines. Il l’a convoqué lorsqu’il a compris que tu ne pourrais plus revenir travailler. Il te fera éjecter comme un malpropre, sans compensation, rien. 

—… Peut pas faire ça… faut… je signe..

— Il n’a pas eu besoin de cela. Il t’a fait déclarer inapte par la cour. 

—… Non…

— Eh oui ! Il a quelques juges dans sa poche, comme tu le sais. Cela n’a pas pris de temps qu’il a débarrassé ton bureau. Il a accaparé toutes les actions que tu possédais. Tu savais que le testament de ton père était rédigé de cette façon, toi ?

—… Oui… mais…

— Il semble que si l’un des deux mourait ou devenait inapte, toutes les actions revenaient à l’autre. Tu le savais ?

— Oui, mais… pas penser que…

— Pourtant, il l’a fait. Et cela n’a pas tardé.

— Et maintenant…

— Pour le moment, il ne nous reste plus beaucoup de marge de manœuvre. Notre épargne a disparu dans la crise et Kenny n’a rien voulu nous laisser sous prétexte que les temps sont durs et que la businessva très mal.

—… Ça veut dire… quoi?…

Là, maman a arrêté de parler. Pour une rare fois, elle cherchait ses mots. Elle ne semblait plus savoir quoi dire. Elle a regardé longuement papa avant d’ajouter.

—… Il va falloir vendre le manoir et tout le reste pour payer nos dettes…

— Le manoir ?… où… aller ?

—.. Je ne sais pas mon Bruce… je ne sais pas… mais nous n’avons plus le choix. Nous sommes pris à la gorge. J’ai libéré les domestiques hier. Ils partiront bientôt… Pour le moment, j’ai pu garder Patty, mais pas pour longtemps. Elle sait que je ne peux plus la payer. 

À ce moment-là, des larmes ont coulé sur les joues de papa, des larmes silencieuses. Maman s’est levée et s’est approchée de lui. Elle a essuyé les larmes avec son mouchoir, a mis les bras autour de son cou et lui a parlé très proche du visage, tout doucement.

— Ne t’en fais pas, mon Bruce. Ne t’en fais pas. Nous allons nous débrouiller.

— … Ma faute…

— Mais non ! Qu’est-ce que tu dis-là ? 

— Oui… ma faute…

Des larmes ont recommencé à couler sur ses joues. Il a essayé de prendre maman par la taille de son seul bras valide, mais il n’a pas pu et le bras est retombé sur le fauteuil. Pauvre papa ! C’était très dur de le voir ainsi. Lui qui avait toujours été très vivant et de bonne humeur. Il n’était plus… plus… lui-même. J’ai compris qu’il ne pourrait plus m’aider non plus. Et moi, la « demeurée » que j’étais, je ne pouvais pas non plus l’aider. Tout ce que je pouvais faire, c’était de prier le doux Jésus afin qu’il lui vienne en aide, car il « vient en aide aux affligés » comme le dit la Bible de Rose.

— Voyons Bruce, tu es malade. Ce n’est quand même pas ta faute si tu es malade.

Papa a tenté de nouveau le bras, mais il est retombé sur le bras du fauteuil.

—… Peux rien faire… Tu vois ?

— Je le sais bien que tu ne peux rien faire. Que veux-tu : c’est la fatalité. Et s’il fallait trouver un coupable, on sait qui ce serait : ce salaud qui a tout fait pour nous faire tomber. Tu lui as trop fait confiance.

— C’est… mon petit frère…

— Oui, je sais. Mais regarde comment il nous traite maintenant. C’est un ambitieux, un vicieux, un dépravé. Mais je te dis qu’il ne s’en sortira pas comme ça. Je te le jure.

—… Quoi… faire ?

— Je ne sais pas encore, mais il nous reste quelques relations. Je vais tenter de les faire jouer.

— … ne servira à rien.

— Pas pour le moment, c’est certain. Il faudra dire adieu à tout ce que nous avons.

— … Ta biblio… o… thèque… ton jardin… d’hiver… pauvre Ida.

— Ah, Bruce, arrête de dire cela. Je t’ai toujours, toi…

Je ne sais pas si maman pensait ce qu’elle disait à ce moment-là. Peut-être qu’elle voulait réellement qu’il reste près de lui. Mais une chose est certaine, aujourd’hui papa n’est plus avec nous.

Après qu’elle ait dit qu’elle avait toujours papa avec elle, elle a tourné la tête vers moi qui jouait avec ma nourriture. Je faisais semblant de ne pas écouter.

— Et j’ai toujours mon bébé, ma Peggy. Hein Peggy !

Je l’ai regardée avec mon plus beau sourire, mais j’étais tellement triste en dedans de moi. Je savais qu’il fallait partir du manoir, qu’il fallait quitter le grand jardin, le grand arbre, la croix sur la montagne, les petits animaux. J’étais tellement triste. Je ne pourrais plus aller m’asseoir avec maman dans sa bibliothèque ou l’accompagner dans son jardin d’hiver. Je ne pourrais plus écouter à la porte du bureau de papa. 

De plus, je ne sais pas si maman tiendra sa promesse de me garder auprès d’elle. C’est très difficile maintenant pour elle dans la petite bicoque. Très difficile. Je le vois bien. Elle travaille tout le temps pour payer le loyer et mettre un peu de nourriture sur la table. Elle est très fatiguée. Cela n’arrive pas souvent, mais elle se dit parfois à elle-même, lorsqu’elle croit que je ne l’entends pas : « Je suis à bout ». Je ne sais pas si elle réussira à me garder longtemps avec elle. Ce serait peut-être mieux que je parte, que je m’éloigne d’elle. Mais je ne sais pas comment faire. Elle serait moins fatiguée sans moi.

Je l’aime tellement, ma maman. Je serais prête à faire tout ce que je peux pour qu’elle soit moins malheureuse. Rose disait que le doux Jésus prend soin de nous comme un berger prend soin de ses brebis. Je me rappelle une phrase qui m’avait bien frappée. Le doux Jésus disait : « Moi, je suis le Berger, le bon berger. Le berger, le bon berger, livre sa vie pour ses brebis ». Rose m’a expliqué que Jésus, il est prêt à donner sa vie pour ceux qu’il aime. Je serais bien prête moi aussi à donner ma vie pour que maman soit moins malheureuse. Mais moi, je ne suis pas le doux Jésus, je ne sais rien faire d’autre que de regarder maman être triste et malheureuse. Je ne sais rien faire d’autre.

Peu de temps après cette conversation à table, ils sont venus.

Quand ils sont venus, j’étais très énervée. Je ne savais plus où me mettre. Il y avait de gros camions dehors et de gros messieurs qui sortaient les meubles, décrochaient les cadres sur les murs, roulaient les beaux tapis de Perse. Maman ne pouvait rien faire. Elle était là, à côté de papa dans son fauteuil. Il y avait dans son regard non pas de la tristesse, comme je le pensais, mais de la colère. Une colère noire. Je ne savais pas ce qu’elle avait en tête. Nous étions seuls. Les domestiques n’étaient plus avec nous depuis quelque temps. Il restait encore Patty et Rose qui me tenait par la main. J’étais très énervée et elle le savait. Alors elle voulait me rassurer. Mais elle-même ne l’était pas, rassurée. Cela, je le savais.

Pendant que les gros messieurs continuaient leur travail, maman est allée dans le jardin d’hiver. Je l’ai suivie pendant que Rose et Patty restaient avec papa. Maman a fait le tour de ses fleurs dont certaines commençaient à faner. Elle en touchait quelques-unes, ajoutait du fertilisant à d’autres, enlevait celles qui étaient tombées. J’ai vu sur son visage un air que je ne lui connaissais pas. On aurait dit qu’elle revenait très loin en arrière dans sa tête, si loin qu’elle n’était plus là, qu’elle n’était plus avec moi, avec nous.

Puis, elle s’est approchée des orchidées qu’elle aimait tant. Elles étaient belles ces orchidées, avec une si jolie couleur violette, un peu de blanc et une petite pointe de jaune au milieu. Dans un autre beau vase à côté des orchidées, il y en avait une autre, juste une, la plus belle de toutes. Pourquoi y en avait-il juste une ? Quand j’avais demandé un jour à maman, par un signe en pointant un seul doigt en l’air et en montrant l’orchidée, maman avait compris que je le lui demandais pourquoi, alors qu’il y avait plein d’autres fleurs, cette orchidée était toute seule. Alors, elle m’avait expliqué :

— Tu sais ma Peggy, c’est vrai que toutes les fleurs sont belles et qu’elles méritent toute notre attention. Mais cette orchidée, elle est spéciale. Elle a besoin de beaucoup d’entretien, de toutes sortes, parce que c’est une fleur exotique. « Exotique », ça veut dire qu’elle vient de pays lointains où elle vit à l’état sauvage. Quand on essaie de la transplanter ailleurs, dans un autre pays, dans un autre paysage, elle se referme et disparaît. Une orchidée, il faut la comprendre et surtout l’aimer très fort si on veut la garder.

Maman a regardé son orchidée longtemps, longtemps. Je lui ai demandé par signe si on l’emportait avec nous. 

— Non Peggy. Nous ne pouvons pas l’emporter. Elle ne résisterait pas au transport et surtout à sa nouvelle maison. 

J’ai bien vu que maman était triste. Je l’étais aussi, surtout pour elle. Alors, j’ai compris que l’orchidée allait faner et disparaître et qu’elle ne mettrait plus jamais de gaîté dans le cœur de maman. 

***

Quand nous sommes arrivés dans la petite bicoque, il a fallu se « relever les manches » comme le disait maman. C’était drôle ça, parce que je ne l’ai jamais vue nettoyer la bicoque avec ses manches relevées. Elle avait plutôt un grand tablier qui lui couvrait une bonne partie du corps. Je l’ai vue souvent par la suite avec ce tablier qu’elle n’avait jamais porté auparavant. 

Ma tante Jeanne et Loulou sont venues l’aider. Elles en ont frotté un coup, parce que ce n’était pas très propre. Elles ont lavé le prélart usé du plancher. Il penchait tellement que lorsqu’on mettait de l’eau dessus, elle coulait tout de suite sur un côté. Ensuite, elles ont peint les murs avec de la peinture que le propriétaire avait fournie. Ce n’était pas de la belle peinture, mais elle « faisait propre », comme tante Jeanne disait. 

Les fenêtres ont été nettoyées. Les joints ont été remplacés par du mastic. C’est comme ça que ça s’appelle, du mastic. Là, maman a dit en riant.

— Heureusement qu’il n’y a pas de cochon ici.

Tante Jeanne et elles ont bien ri. Loulou ne savait pas de quoi elles parlaient. Maman lui a alors raconté.

— C’est vrai, tu ne viens pas de notre coin de pays, toi. Nous avions une expression dans le canton pour parler des fermiers plus pauvres que nous. Nous disions que chez eux, les cochons montaient dans les vitres pour manger le mastic.

Elles ont bien ri toutes les trois. C’était bien de les voir rire ainsi, même si notre situation n’était pas si drôle que ça.

Le poêle à bois, ils ne l’ont pas décrassé parce qu’il était déjà tout noir sur le dessus, comme le gros tuyau qui passait dans le plafond. Tante Jeanne a dit que le poêle lui rappelait des souvenirs de la ferme. 

— Au moins, tu pourras te faire des bonnes toasts le matin sur ton beau poêle Bélanger.

Puis, toutes les trois ont ri aux éclats. Je n’ai pas trop compris pourquoi. 

Elle n’est vraiment pas grande cette bicoque : un espace où il y a le poêle sur un côté et un comptoir de l’autre. On peut mettre une petite table avec des chaises, puis dans l’autre coin, on a mis un fauteuil à deux que je n’avais jamais vu avant. Il paraît que c’est quelqu’un qui nous l’a donné, comme la table et les trois chaises d’ailleurs. Le seul meuble que je reconnaissais était ma chaise berçante. Maman avait refusé catégoriquement de s’en séparer. 

Puis, on trouve deux toutes petites chambres avec des lits en fer. C’était tout. J’avais ma chambre avec un petit lit et un petit bureau. Quand j’ai vu la chambre de maman, je me suis demandé où papa allait dormir, car il n’y avait pas de troisième chambre. Papa, il n’était pas avec nous pour le nettoyage. Évidemment, il ne pouvait rien faire dans son fauteuil roulant. 

Lorsque j’ai voulu aller faire pipi la première fois, j’ai été très surprise de voir la salle de bain. En fait, on ne devrait pas appeler cela une salle de bain, parce qu’il n’y a pas de place pour prendre un bain. Seulement un tout petit enclos avec une vieille toilette. Rien de plus. Pas de baignoire, pas d’évier comme dans les quelques salles de bain que nous avions dans le manoir. 

Je me suis toute de suite demandée comment j’allais faire pour prendre mon bain. Par la suite, j’ai compris. J’ai vu un écran pliant près du mur du poêle. La première fois que j’ai pris mon bain dans la petite bicoque, maman a passé beaucoup de temps à faire chauffer l’eau sur son beau poêle Bélanger. Il faisait très chaud dans la maison parce qu’il fallait brûler pas mal de charbon. Puis, elle est allée chercher une grande cuvette dans le cagibi à côté de la toilette, l’a remplie d’eau chaude, a fait bien attention à ce que l’eau soit tiède pour ne pas me brûler et a déplié l’écran pour me cacher. C’est comme cela que l’on prend notre bain maintenant. Quand maman a besoin de prendre un bain, elle fait la même chose. 

Le nettoyage a pris plusieurs jours. Tante Jeanne et Loulou sont revenues chaque jour pour aider maman. Quand leur travail a été terminé, elles se sont assises toutes les trois autour de la table et se sont mises à jaser autour d’un café. « Jaser », ça veut dire qu’elles parlent de n’importe quoi et autant que possible toutes en même temps. Pour un temps, c’était amusant de les entendre, comme si rien ne s’était passé, comme si nous avions toujours habité la bicoque. Puis — je m’en souviens. Je me souviens de tout —, Loulou a commencé à parler sur un ton plus sérieux.

— Ce n’est quand même pas possible ce qui vous arrive, Ida. Pas possible !

Maman a répondu.

— C’est vrai, ça semble incroyable, mais c’est pourtant vrai. 

Tante Jeanne a dit.

— Cette maudite crise-là. Elle en aura fait des malheurs. Personne ne l’avait vu venir. Personne. Heureusement que mon Charlie travaille encore à la shop Angus. Elle n’est pas prête de fermer cette shop. Il va toujours falloir des trains pour se transporter, non ? Mais toi, Ida, qu’est-ce que tu vas faire maintenant.

— Ah ! J’ai contacté quelques-uns des patrons que nous engagions pour leur demander de me donner des petits boulots à la maison.

— C’est vraiment humiliant, ça, a dit Loulou. Demander à ceux qui étaient vos employés de t’embaucher.

— Tu sais, Loulou, je n’en suis plus là. Il faut que nous mangions et que nous payions le loyer. Le temps de prendre les gens de haut n’existe plus.

— Vous n’étiez pas ce genre-là, Bruce et toi. Loin de là. Toi, tu es toujours restée la même, et Bruce, il était ben correct… Pour un Anglais…

Les trois sont parties à rire quand Loulou a dit cela. Elle a continué.

— Vous étiez de bons boss. Vos employés le savaient. Et je pense qu’ils ont de la peine pour toi… la plupart en tout cas. Il n’empêche, la vie ne fait pas de cadeau parfois. Maudite crise !

— C’est vrai ce que tu dis. Mais il ne faut pas oublier que si la crise n’était pas prévisible, tout le reste l’était. J’avais prévenu mon Bruce qu’un tel malheur pouvait arriver en voyant comment Kenny manigançait les choses. Ce n’était pas d’hier. Mais tu connais Bruce, c’est un bon gars qui ne voit le mal nulle part, et surtout pas dans sa propre famille.

— Comment se fait-il qu’on ne vous ait rien laissé ? Ce n’est pas normal de vous mettre à la rue comme ça, toi, Bruce dans son état… puis la belle Peggy.

Moi, j’étais dans ma chaise berçante et je faisais semblant de regarder un livre d’images. Pour elle, je ne les écoutais pas. Pourtant…

— C’était écrit dans le ciel que Kenny voulait notre peau. Écris dans le ciel, a dit maman.

— Pourquoi ? Pourquoi s’acharner ainsi ? Il pouvait quand même vous venir en aide, même un peu.

— Parce que Kenny, il n’est pas seulement ambitieux et cupide, il nous en a toujours voulu. Il est jaloux et cruel. 

— Il n’est pas le seul là-dedans. Ta belle famille, elle ? On le laisse faire ?

— Ses sœurs n’ont rien à dire dans les affaires de la famille. Quant à sa mère, elle me déteste cordialement. Elle ne lèvera pas le petit doigt pour moi, c’est certain. Elle a sûrement de la peine pour son Bruce chérie, mais que peut-elle faire dans l’état où il est ? Oh ! Elle doit pleurer des larmes de crocodile devant ses amis riches. Mais elle ne lèvera pas le petit doigt pour nous aider, j’en suis assurée.

— Qu’est-ce que tu vas faire, Ida ? a dit tante Jeanne. Je te connais. Tu as toujours été la plus forte d’entre nous. Tu es une batailleuse. C’est toi qui nous défendais avec tes poings à l’école de rang, lorsque les garçons nous maltraitaient. C’est toi qui nous défendais quand papa…

À ce moment-là, il y a eu un silence que je n’ai pas compris. Jeanne a arrêté de parler en regardant maman.

— C’est certain que je ne me laisserai pas faire, a continué maman. Je vais me battre, c’est certain. J’ai une couple de cartes dans ma manche…

— Lesquelles ?

— Je pense d’abord appeler Mike. C’est un ami de Bruce de longue date. Il est avocat et connaît bien un ou deux procureurs de la couronne qui n’aiment pas tellement Kenny pour toutes sortes de raison. 

— Oui, mais Kenny aussi a le bras long.

— Oui, je sais. Il est capable d’acheter des procureurs et des juges. Mais j’ai aussi une deuxième possibilité. Je pense appeler un journaliste qui nous en doit une, à Bruce et à moi. 

— Et alors ?

— Et alors ! Dans l’état actuel de la crise, tout le monde se cherche un bouc émissaire pour ce qui arrive. C’est clair non ! 

— Que veux-tu dire ?

— Kenny est le bouc émissaire parfait : un riche corrompu qui a mis au chômage des milliers d’employés, mais qui continue à s’enrichir sans mesure sur le dos du pauvre monde. Ça fera une sacrée bonne manchette de journal, non ?

— Et tu penses que cela marchera ?

— J’ai suffisamment d’informations à donner aux journalistes pour qu’un procureur soit obligé d’entreprendre une poursuite pour fraude et corruption si la pression populaire est trop forte. On verra bien comment il s’en sortira, Méphistophélès.

Je n’ai pas tout compris ce que maman disait ou allait faire, mais je savais que c’était sérieux. Maman était en colère. Elle n’allait pas se laisser « manger la laine sur le dos », comme elle le dit parfois. Moi, j’ai confiance en maman. Elle nous défend toujours. Elle ne laissera pas tomber sa famille. Et quand maman est en colère, c’est une colère noire.

Print Friendly, PDF & Email
%d blogueurs aiment cette page :